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Saint Cassien et le régime chrétien et chaleureux…

Saint Cassien et le régime chrétien

 

 

Extrait de mon livre récemment publié sur Amazon.fr.

Dans les Institutions, Cassien commence sa lutte contre les huit vices par l’intempérance.

 

Cassien va parler de l’intempérance, de la gourmandise surtout. Deux mille ans après ou presque, Baudrillard remarque dans sa prestigieuse Société de consommation, qu’on adore torturer notre corps, surtout depuis qu’il a été faussement libéré. On voit donc l’actualité de notre nouménal moine, on voit aussi combien il est dans le juste quand il nous dit de ne pas bouffer entre les repas. Plus extraordinaire, Cassien rappelle qu’il faut suivre un régime pour s’élever spirituellement et intellectuellement (d’où la cuisine et le livre de cuisine de mon épouse Tetyana).

 

Les enseignements de Cassien sont si riches dans cette très longue institution (la cinquième) que j’aurai besoin de deux épisodes.

Mais je commence.

Cassien nous demande un effort raisonné et raisonnable jusque dans l’alimentation :

 

« Il est difficile de garder pour le jeûne une règle uniforme, car la force du corps est

variable dans tous les hommes, et ce n’est pas avec l’âme seulement qu’on pratique

l’abstinence, comme les autres vertus. L’énergie de la volonté ne suffit pas, il faut aussi que la santé le permette. Voici la tradition à sujet : le moment du repas, la quantité et la qualité des aliments doivent varier selon la santé, l’âge ou le sexe. »

 

Alimentaire, mon cher Docteur !

Cassien compare les capacités et les besoins de chacun :

 

 

« Tous ne peuvent pas jeûner une semaine entière, ni même deux ou trois jours. Beaucoup, à cause de leurs infirmités ou de leur vieillesse, ne sauraient sans souffrir attendre, pour manger, le coucher du soleil ; tous ne peuvent se contenter de quelques légumes à l’eau, de quelques plantes sans assaisonnement ou de pain sec. »

 

Il rappelle que l’abondance (la société d’abondance ! Un milliard d’obèses dans le monde !) est le crime, et que le vin n’est pas le seul à être incriminé :

 

« Quels que soient les aliments qu’on prenne, leur abondance est toujours un principe d’impureté, parce que l’âme accablée sous le poids de la nourriture ne peut plus se gouverner avec discrétion. Il n’y a pas que l’excès du vin qui enivre ; tout autre abus dans les repas trouble la vue de l’âme et lui fait perdre le bonheur de la contemplation. Ce n’est pas le vin, mais le pain qui fut la cause des crimes et de la ruine de Sodome. »

 

Vrai penseur grec, Cassien recherche équilibre et sagesse :

 

« La faiblesse du corps n’empêche pas d’avoir le mérite de la tempérance, lorsqu’en profitant de ce qui est accordé à la maladie, on cesse de manger avant d’être pleinement rassasié. La règle est de prendre ce qui suffit pour vivre, et non pas tout ce que demande notre appétit. Les aliments plus nourrissants qui servent à rétablir la santé ne nuisent pas à la pureté, dès qu’on les prend avec modération. »

 

Modération. Un excès de zèle produit des catastrophes !

 

« Il réprouve une condescendance qui pourrait nous entraîner à des tentations dangereuses ; mais il autorise des soins sans lesquels notre corps, affaibli par notre faute, devient incapable de remplir nos devoirs et nos exercices spirituels. »

 

Le jeûne peut basculer dans l’ivresse du corps à remplir :

 

« La pureté de l’âme vient des privations du corps. Celui-là ne peut conserver

une continence parfaite qui se contente d’une tempérance passagère ; et même on peut dire que ceux qui mangent trop après des jeûnes rigoureux, se laissent aller plus facilement au vice de gourmandise. Il vaudrait mieux prendre, tous les jours, un repas raisonnable que de jeûner longuement et avec excès. Une abstinence exagérée, non seulement affaiblit notre esprit, mais nous rend incapables de prier par l’épuisement de notre corps. »

 

C’est comme en économie d’ailleurs (ce mot enlaidi est si beau et si riche en grec, j’écrirai dessus un jour).

Le combat du régime alimentaire n’est pas élémentaire, mais soumis et connecté à d’autres luttes spirituelles :

 

« Pour conserver toute la pureté de l’esprit et du corps, il ne suffit pas de garder l’abstinence, il faut y joindre la pratique des autres vertus. Il faut d’abord apprendre l’humilité par la vertu d’obéissance, par la contrition du cœur et la mortification du corps. Il faut non seulement ne pas posséder de richesses, mais en déraciner jusqu’au désir. »

 

Comme s’il reprenait Virgile et son cheval de Troie (voyez mon étude), Cassien poète anagogique (lisez aussi mon texte sur les quatre niveaux de sens) compare notre âme à une ville bien défendue mais prenable quand même – car le péché est rusé :

 

« Une ville a beau être défendue par de hautes murailles et par des portes solides ; il suffit d’une petite entrée, livrée par trahison, pour la perdre.

Qu’importe à l’ennemi d’y pénétrer par les murailles et les portes toutes grandes ouvertes, ou par un souterrain, pourvu qu’il s’y rende maître ! »

 

Cassien aime la comparaison de l’apôtre Paul avec l’athlète, même s’il critique les Jeux et le spectacle sportif (voyez mon texte sur Chrysostome) :

 

« Celui qui lutte dans l’arène, ne sera couronné que s’il a bien combattu (2 Tim 2, 5). »

 

La préparation agonique aux grands combats a bien sûr une dimension anagogique (on rappelle : sens littéral, symbolique, moral et anagogique) :

 

« …et quand il a prouvé, dans bien des luttes, que non seulement il peut les égaler en mérite, mais remporter même sur eux la victoire, il est admis enfin à ces combats suprêmes que se livrent les vainqueurs qui ont remporté déjà bien des couronnes. »

 

Jésus a parlé de la bouche, de ce qui y entre et en sort (Matthieu, XV, 11 ; Marc, VII, 15). La gourmandise, qui est donc un très vilain défaut, est un bel ennemi…

 

« La concupiscence de la bouche est le premier ennemi qu’il faut vaincre, et nous devons pour cela nous mortifier non seulement par les jeûnes, mais par les veilles, les lectures et le regret continuel des fautes où nous nous rappelons être tombés par surprise ou par faiblesse. »

 

Grâce à cette diète, à ce régime (notez comme ces mots polysémiques connotent le politique et le juste pouvoir), nous pouvons participer aux Jeux Olympiques de l’âme :

 

« Ce seront nos premiers combats et comme nos jeux Olympiques. Nous commencerons à vaincre la gourmandise par le désir de la perfection. La contemplation du bien véritable, non seulement nous fera mépriser les aliments superflus, mais elle nous fera prendre avec crainte ceux qui sont nécessaires à notre corps, parce qu’ils peuvent nuire à la pureté. »

 

La course vers la perfection alimentaire devient un Cursus honorum de l’âme :

 

« L’athlète du Christ a remporté la victoire sur la chair rebelle, il l’a foulée aux pieds et il s’avance comme sur un char de triomphe. Il ne court point au hasard, puisqu’il a toujours espéré qu’il entrerait bientôt dans la Jérusalem céleste ».

 

Nous poursuivrons demain avec une célébrissime leçon de notre tranquille titan des âmes : il ne faut pas manger entre les repas !

 

 

Cassien et la diète très chrétienne (suite)

 

 

En parlant à ses moines orientaux, Cassien nous parle comme personne. Il ordonne le rituel alimentaire. Rien entre les repas !

 

 

« Le religieux qui désire livrer ces combats intérieurs doit d’abord s’imposer pour règle de ne pas se laisser aller au plaisir de boire et de manger, et de ne jamais rien prendre hors le réfectoire, avant ou après l’heure des repas de la communauté. Qu’il garde la même règle pour le temps destiné au sommeil. Il faut éviter ces deux fautes avec le même soin que l’impureté »

 

Résister à son frigidaire, à son placard aux biscuits… Ici Cassien dit tout sur la riposte graduelle :

 

« En effet, celui qui ne sait lutter contre les tentations de la gourmandise, comment pourrait-il éteindre les ardeurs de la concupiscence ? Celui qui ne peut réprimer des passions qui sont petites et visibles, comment aurait-il la sagesse de vaincre celles qui sont cachées et qui brûlent loin du regard des hommes ? Ce sont les passions et les désirs qui montrent la force de l’âme, et lorsqu’elle se laisser surmonter par les plus faibles tentations, comment triompherait-elle des plus fortes ? C’est à la conscience de chacun de le dire. »

 

Ensuite Cassien cultive la comparaison du corps et de l’âme. La médisance est ainsi comparée à un bien sale aliment :

 

« L’âme aussi a des aliments qui lui nuisent, et quand elle en est trop chargée, elle n’a pas besoin d’autre nourriture pour tomber d’elle-même dans l’impureté. La médisance est un de ces aliments qui la tente. »

 

L’homme intérieur doit accompagner m’homme extérieur (rappelons que pour Paul le corps est un temple : ναὸς Θεοῦ ἐστὲ, σῶμα ὑμῶν ναὸς) :

 

« Pendant que l’homme extérieur jeûne, il faut que l’homme intérieur s’abstienne aussi des aliments qui peuvent lui nuire ; c’est lui surtout qui doit être pur pour se rendre digne de recevoir le Christ comme le recommande l’Apôtre : « C’est dans l’homme intérieur que le Christ doit habiter pour la foi dans vos cœurs » (Éph 3, 17). »

 

Les privations n’ont de sens que spirituel…

 

« Nous devons donc bien comprendre que les privations du jeûne corporel ont pour

but de nous faire parvenir à la pureté du cœur. »

 

Cassien rappelle les trois sortes de gourmandise, excès, anticipation, gourmet attitude :

 

« Il y a trois sortes de gourmandises. La première nous fait devancer l’heure du repas fixée par la règle ; la seconde nous fait manger avec excès toute sorte de nourriture ; la troisième nous fait rechercher des mets plus délicats et plus nourrissants. Un religieux doit opposer à ces trois gourmandises une triple résistance. »

 

Il reprend son argument massue : il ne faut pas exagérer.

 

« Nous avons remarqué, au contraire, que ceux qui dépassent la règle et se privent de pain pour ne manger que des fruits et des légumes, n’étaient pas les religieux les plus recommandables, et n’avaient pas reçu le don de science et de discrétion. »

 

Les lois de l’hospitalité sont sacrées entre frères, et fondées à mettre fin au jeûne :

 

« Lorsqu’il vient, par exemple, des frères nous visiter, il vaut mieux pratiquer la charité et l’hospitalité, que montrer une fidélité scrupuleuse dans son abstinence ».

 

Un grand maître (ici je me crois dans mes films japonais préférés avec des maîtres zens durs comme des lames) :

 

« Le jeûne sans doute est utile et souvent nécessaire, c’est cependant une offrande que nous faisons librement, tandis que remplir les devoirs de la charité, est un précepte formel et absolu. Je reçois en vous le Christ même, et je dois bien le traiter. Après votre départ, il me sera facile de compenser par un jeûne plus sévère l’adoucissement que je me suis permis à cause de lui. Les enfants de l’Époux « ne peuvent jeûner quand l’Époux est avec eux ; mais quand il les aura quittés, ils pourront jeûner » (Lc 5, 34). »

 

On applique alors le message du Christ aux hôtes.

Et on reparle de la gourmandise verbale si française et si moderne (faire un bon mot, parler pour ne rien dire). Ici une technique, se taire et même dormir :

 

« Le même solitaire nous montra à quel point le démon est l’inspirateur des discours frivoles et l’ennemi déclaré des entretiens spirituels. Comme il traitait des sujets pieux et importants avec quelques frères, et qu’il les voyait tomber dans un assoupissement profond sans pouvoir chasser de leurs yeux le sommeil, il se mit tout à coup à leur raconter une fable ; ils s’éveillèrent aussitôt et l’écoutèrent avec l’avidité et plaisir. »

 

Comme Thoreau et d’autres (voyez mon texte), Cassien se méfie des news, des nouvelles, et même des nouvelles familiales. Il donne ce fascinant exemple :

 

« Il y avait quinze ans qu’il était dans la solitude, lorsqu’on lui apporta beaucoup de lettres de son père, de sa mère et d’un grand nombre d’amis qui habitaient la province du Pont. Il reçut ce gros paquet et réfléchit longtemps en lui-même : combien, se dit-il, cette lecture va faire naître en moi de pensées qui me causeront une joie vaine, ou une tristesse stérile ! Combien de fois le jour le souvenir de ceux qui m’ont écrit détournera-t-il mon âme de la contemplation qu’elle recherche ! Et, après, que de temps il me faudra pour sortir de ce trouble, que de peine pour retrouver ma tranquillité perdue… »

 

Alors on fait le ménage pour garder l’âme en paix, une forme d’autarcie aristotélicienne :

 

« Après avoir bien réfléchi, il décida que non seulement il ne lirait pas une seule lettre, mais qu’il n’ouvrirait pas même le paquet, de peur qu’en voyant le nom ou en se rappelant le visage de ceux qui lui écrivaient, il ne fût distrait un instant des saintes pensées qui l’occupaient. Il jeta au feu le paquet tel qu’il l’avait reçu : « Allez, dit-il, pensées de ma patrie, brûlez avec ces lettres et ne cherchez plus à me ramener aux choses que j’ai quittées ».

 

Dernier fascinant message : le régime sert à s’améliorer spirituellement, plus que la lecture !

 

« Un religieux, leur dit-il, qui désire acquérir l’intelligence des Écritures ne doit pas se fatiguer à lire un grand nombre de commentaires ; il vaut mieux qu’il s’applique à purifier son cœur de tous les vices de la chair. Dès que ces vices en sont bannis, les yeux de l’âme, dégagés du voile des passions, pénètrent comme naturellement les secrets des saintes Écritures. »

 

Cette idée me parait si juste. Et Cassien nous consolera même des insomnies, pardon des nuits sans sommeil qui doivent être bien mises à contribution…

 

« L’abbé Théodore vint, une nuit, me surprendre tout à coup dans ma cellule ; j’étais

seul alors et encore bien novice, et il voulait voir par bonté ce que je faisais. Il remarqua qu’après l’office du soir, je pensais déjà à me reposer et à m’étendre sur ma natte. Il poussa un profond soupir, et m’appelant par mon nom : « Frère Jean, me dit-il, combien, à cette heure, s’entretiennent avec Dieu, l’attirent et le retiennent dans leur cœur ! Et vous vous privez d’une si grande grâce, en vous abandonnant au sommeil ! »

 

Prier, travailler…

 

 

 

 

 

 

 

« Autrefois, quand on ne pouvait exercer aucune profession, on se faisait photographe ; aujourd’hui on se fait député. Un pouvoir ainsi composé sera toujours lamentablement incapable ; mais incapable de faire du mal autant qu’incapable de faire du bien. Un tyran, au contraire, s’il est bête, peut faire beaucoup de mal et, s’il se rencontre intelligent (ce qui est infiniment rare), beaucoup de bien. « Entre ces formes de gouvernement, je ne me prononce pas ; et je me déclare anarchiste, c’est-à-dire partisan du pouvoir le plus effacé, le plus insensible, le plus libéral au grand sens du mot, et révolutionnaire en même temps, c’est-à-dire l’ennemi éternel de ce même pouvoir, qui ne peut être, de toute façon, qu’absolument défectueux. Voilà. »

Maupassant, les dimanches d’un bourgeois de Paris…

Sénèque et les problèmes de santé féminine en 60 après Jésus-Christ…

Sénèque et les problèmes de santé féminine en 60…

 

Nous sommes obsédés par les régimes diététiques et nous avons fait des cuisiniers des stars ; les romains aussi, et puisque notre situation actuelle permet de comprendre qu’on ne comprend rien à l’histoire, on continue avec Sénèque et sa fastueuse lettre 95, qui traite de l’intempérance et finalement de l’impossibilité pratique de la philosophie et de la sagesse ! Cette lettre est citée par Joseph de Maistre dans sa première Soirée de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre, autre maître du « présent perpétuel » que nous chroniquons régulièrement.

Moins brutalement que Juvénal, mais quand même, le grand Sénèque rappelle comme la femme romaine dégénère :

 

« Le prince, et tout à la fois le fondateur de la médecine, a dit que les femmes ne sont sujettes ni à la perte des cheveux ni à la goutte aux jambes. Cependant et leurs cheveux tombent et leurs jambes souffrent de la goutte. »

 

Evidemment ces femmes ont perdu les vertus traditionnelles de la romanité – car on n’est plus au temps des Horace et des Curiace, mais à celui des voraces et des coriaces :

 

«  Ce n’est pas la constitution des femmes, c’est leur vie qui a changé : c’est pour avoir lutté d’excès avec les hommes qu’elles ont subi les infirmités des hommes. Comme eux elles veillent, elles boivent comme eux ; elles les défient à la gymnastique et à l’orgie ; elles vomissent aussi bien qu’eux ce qu’elles viennent de prendre au refus de leur estomac et rendent toute la même dose du vin qu’elles ont bu ; elles mâchent également de la neige pour rafraîchir leurs entrailles brûlantes. Et leur lubricité ne le cède même pas à la nôtre : nées pour le rôle passif (maudites soient-elles par tous les dieux !), ces inventrices d’une débauche contre nature en viennent à assaillir des hommes. »

 

La débauche féminine entraîne l’impuissance… médicinale :

« Comment donc s’étonner que le plus grand des médecins, celui qui connaît le mieux la nature, soit pris en défaut et qu’il y ait tant de femmes chauves et podagres ? Elles ont perdu à force de vices le privilège de leur sexe ; elles ont dépouillé leur retenue de femmes, les voilà condamnées aux maladies de l’homme. »

On le redit en latin :

 

Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt et, quia feminam exuerant, damnatae sunt morbis virilibus.

 

La complexité de la médecine technologique ruine nos sociétés sans rassurer les malades ; or notre empire romain n’en est pas loin non plus :

 

« Les anciens médecins ne savaient pas recourir à la fréquence des aliments et soutenir par le vin un pouls qui va s’éteindre ; ils ne savaient pas tirer du sang et chasser une affection chronique à l’aide du bain et des sueurs ; ils ne savaient pas, par la ligature des jambes et des bras, renvoyer aux extrémités le mal secret qui siège au centre du corps. Rien n’obligeait à chercher bien loin mille espèces de secours contre des périls si peu nombreux. Mais aujourd’hui, quels immenses pas ont faits les fléaux de la santé humaine ! On paye ainsi les intérêts du plaisir poursuivi sans mesure ni respect de rien ».

 

Et notre philosophe de faire le lien entre les cuisiniers et les maladies. Car comme à New York aujourd’hui les courtiers désertent les salles de change et apprennent la cuisine à prix d’or. Quant à la malbouffe, elle a toujours été là :

« Nos maladies sont innombrables ; ne t’en étonne pas ; compte nos cuisiniers (Innumerabiles esse morbos non miraberis: cocos numera). Les études ne sont plus ; les professeurs de sciences libérales, délaissés par la foule, montent dans une chaire sans auditeurs. Aux écoles d’éloquence et de philosophie règne la solitude ; mais quelle affluence aux cuisines ! Quelle nombreuse jeunesse assiège les fourneaux des dissipateurs ! Je ne cite point ces troupeaux de malheureux enfants qui, après le service du festin, sont encore réservés aux outrages de la chambre à coucher. Je ne cite point ces bandes de mignons classés par races et par couleurs, si bien que tous ceux d’une même file ont la peau du même poli, le premier duvet de même longueur, la même nuance de cheveux, et que les chevelures lisses ne se mêlent point aux frisées. Je passe ce peuple d’ouvriers en pâtisserie ; je passe ces maîtres d’hôtel au signal desquels tout s’élance pour couvrir la table. Bons dieux ! que d’hommes un seul ventre met en mouvement… »

 

Sénèque souligne que les maladies de la civilisation romaine sont devenues énigmatiques et que la médecine a accompagné la philosophie dans le chemin pervers de la dégénérescence :

« Que résulte-t-il de toutes ces mixtions ? Des maladies complexes comme elles, énigmatiques, diverses, de formes multiples, contre lesquelles la médecine à son tour a dû s’armer d’expériences de toute espèce.

J’en dis autant de la philosophie. Plus simple autrefois, lorsqu’après des fautes moindres de légers soins nous guérissaient, contre le renversement complet de nos mœurs, elle a besoin de tous ses efforts. Et plût aux dieux qu’à ce prix enfin elle fît justice de la corruption ! »

 

Bien avant notre Chateaubriand ou même Gustave Le Bon, Sénèque rappelle que les crimes collectifs aujourd’hui indiffèrent :

 

« Notre frénésie n’est pas seulement individuelle, elle est nationale : nous réprimons les assassinats, le meurtre d’homme à homme ; mais les guerres, mais l’égorgement des nations, forfait couronné de gloire ! »

 

 

 

On laisse le dernier mot à notre Molière éternel qui au début de la scène d’introduction du malade imaginaire nous rappelle ce que nous devrions rappeler à notre médecine inepte, stérile et hors de prix : « si vous continuez comme cela, on ne voudra plus être malade ! »

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Le livre noir de la décadence romaine (Amazon.fr) ; chroniques sur la fin de l’histoire (Amazon.fr)

Sénèque – Lettres à Lucilius (sur Wikisource) – LETTRE XCV.

Insuffisance des préceptes philosophiques… Sur l’intempérance.

 

De la désinformation à la dif-formation (Philippe Grasset)

21 octobre 2017 – Involontairement, je veux dire sans plan préconçu, presque par hasard mais aussi poussé par tel ou tel événement (peut-être l’affaire de la Catalogne), je me suis aventuré à regarder presque dans leur intégralité, disons pendant une petite semaine, quatre ou cinq jours, l’un ou l’autre JT de grandes chaînes populaires, – je crois me souvenir qu’il y avait TF1, France 2, RTBF, des choses comme ça.

(Je mets à part les chaînes d’information, de CNN à LCI, à RT, etc., avec des nuances diverses et extrêmes, – ça se discute selon l’origine, avec le cas particulier des réseaux russes qui sortent de l’infosphère du bloc-BAO. Mon propos n’est pas là puisque je parle de ce cas involontaire où j’ai regardé ces JT un peu comme si j’étais de cet autre monde des gens “normaux” qui suivent ces choses passivement, et jugeant en toute bonne foi être ainsi informés. Les chaînes d’information continue font partie du même monde que ces JT, celui de ce que je nomme “presseSystème” ; simplement l’horreur dont je parle sur cette page est plus diluée et, dans les innombrables émissions il y a parfois de brefs rayons de lumière qui vous font croire que tout n’est pas absolument noyé dans la boue monstrueuse de cette évolution à rebours, de cette chute absolument catastrophique qu’est cet “autre monde” où j’ai aventuré mes sens affolés en protégeant mon âme.)

Je n’avais plus fait ça depuis des années, je dirais même depuis près de deux décennies, à peu près exactement avec l’apparition d’un courant d’information sérieux dans sa diversité sur l’internet (clairement présent lors depuis la guerre du Kosovo du printemps 1999). Cette expérience involontaire m’a stupéfié et bouleversé à la fois. J’ai soudain réalisé, sans préméditation, involontairement je le répète mais ce sont les expériences les plus significatives, qu’une fraction importante du public de nos contrées universelles (du pays, du continent, du monde, que sais-je), et sans nul doute une fraction majoritaire, n’avait que cela comme source d’information, par habitude, confort, laisser-aller, passivité, manque de curiosité, paresse, désintérêt, etc. Je répète les mots : “stupéfié et bouleversé à la fois”.

Littéralement, je me suis retrouvé dans un autre monde dont j’ai pu mieux mesurer la singularité et le caractère absolument étranger à ce que je connais, en allant à l’extrême inverti de sa médiocrité et de sa bassesse voulues par la pression de quelques forces extraordinaires. Les JT courants sont effectivement ce qu’il y a dans l’information et la communication de plus extrême, dans les registres de la médiocrité et de la bassesse résultant de l’inversion qui ordonne le tout, dans l’organisation en réseaux et le contenu de ce que je nomme de façon générale “la presseSystème” du cadre général et impératif du Système. Ils livrent une synthèse dépouillée du moindre doute, de la moindre nuance, du message qu’ils ont le devoir de livrer, effectivement, – selon mon hypothèse, – sous “la pression de quelques forces extraordinaires”.

On lit que j’insiste bien sur cette expression présentée comme hypothèse (“la pression de quelques forces extraordinaires”), après avoir répété cette évidence qu’on devine bien entendu, selon quoi cet “autre monde” n’a rien, absolument rien de commun avec celui que je fréquente chaque jour dans mon travail d’exploration, de recherche des informations, pour nourrir ma réflexion et mes écrits par conséquent. L’évolution est stupéfiante et bouleversante par rapport aux époques où moi-même, je suivais assez régulièrement ces JT, disons jusqu’aux années 1970 et 1980, avec cette période intermédiaire, ce “sas de décompression” des années 1990 où les moyens et les capacités de la perception ont scindé le monde en deux mondes différents. (Mais peut-être devrais-je écrire, selon ce qui suit : “sas de surcompression” ?)

Ce que j’ai vu durant ces quelques émissions, je veux dire encore plus dans l’esprit de la chose, la forme des présentations, le ton même de ces présentations, – tout cela valant pour l’écrit de la même presseSystème, bien entendu, – représente une telle étrangeté, avec une telle distance, une telle rupture par rapport au monde où je me trouve ! En d’autres mots et pour enfin situer ma position et mon jugement : vue de notre monde de la dissidence antiSystème, ce n’est pas une décadence que nous montre cette presseSystème au sens large, là où nous en sommes, c’est un effondrement, une chute extraordinaire dans le Trou Noir de la difformation totale de l’espèce humaine du point de vue de sa perception, donc de sa pensée, de son jugement, de son esprit.

Tel est le malheur de ces hommes qu’ils ne peuvent même plus désirer leur propre régénération, non point seulement par la raison connue qu’on ne peut désirer ce qu’on ne connaît pas, mais parce qu’ils trouvent dans leur abrutissement moral je ne sais quel charme affreux qui est un châtiment épouvantable.

De Maistre, Soirées, IV