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Nicolas Bonnal

Il s’agit de l’extrait de l’article.

 

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Une interview du président Macron !!!

 

 

Un journaliste nous a envoyés cette interview.  Nous la diffusons sans un commentaire.

Chouchou du CAC 40 selon notre amie Aude Lancelin, favori des médias, recouvert des gris-gris du capital comme un coureur de F1, notre néo-président nous reçoit dans un stand du palais élyséen qui va être rebaptisé tantôt : building Goldman Sachs, université Madoff, immeuble Nestlé, on hésite encore…. Notre entretien est emmené tambour battu :

  • Monsieur le président, merci de nous recevoir dans ce palais de la finance…
  • Justement, je voudrais que vous m’appeliez autrement. Président, cela fait de l’ombre à l’un de mes sponsors…
  • Au fromage ?
  • Exactement, donc en tant que manager de l’équipe France mondiale, je ne voudrais pas faire de l’ombre au camembert…
  • N’est pas président qui veut alors ?
  • Mais vous pouvez m’appeler Herr président, cela fera plaisir à la chancelière.
  • Monsieur le Herr président justement, que vous a dit la chancelière de fer rouillé?
  • (avec un accent teuton) Il faut mettre les salariés au pas de l’oie (im Gleichschritt marschieren), mais c’est déjà fait en Deutschland und in diesem hinterland. Il faut rendre le arbeiter plus flexible und adapté à la mondialisation fur permettre au troisième riche de gagner plus.
  • C’est qui ce troisième riche?
  • Le nouvel empire du bien. Il s’étale de San Francisco à l’Oural de contrôle…
  • Vous a-t-elle fait peur ?
  • Un peu, mais vous savez… j’ai l’habitude des femmes plus hachées…
  • On comprend l’allusion !
  • Les allusions perdues de notre cher honoré !
  • De notre cher qui ?
  • Monsieur le président, quand attaque-t-on la Syrie ?
  • J’attends le feu vert de monsieur méthane Yahoo avec qui l’Europe va signer des contrats gaziers.
  • Herr président, que va-t-on faire de notre pauvre Europe du Sud ?
  • La chancelière se propose d’y ouvrir des camps de déconcentration.
  • Monsieur le présidé, quand allons-nous enfin attaquer la Russie?
  • Nous devons d’abord en finir avec Enemy of the (Deep) State, j’ai nommé The Donald…
  • Ensuite…
  • Ensuite nous prendrons nos ordres, pardon, notre décision
  • Monsieur le président, vous avez lu le texte de Lancelin comme nous…
  • Oui, il était très émouvant. Elle me liait avec émotion aux gens d’argent. Or je suis ému quand je pense à fric… Honni soit qui Mali pense.
  • Il y a de l’uranium au Mali. Ou c’est Delors ?
  • Secret d’Etretat !
  • Quel Arsène Lupin vous faites ! Entre lui et Boris Vian ! Herr président, vous savez où est la Guyane maintenant ?
  • La quoi…
  • Vous me faites pensez au bourgeois de Feydeau qui cherche les Hébrides à la lettre Z… C’est dans On purge bébé….
  • Attendez, je ne comprends pas… Fait qui ?
  • Rien, monsieur le président. Toujours en repensant au putsch du krach 40, quel est votre sponsor préféré ?
  • Je ne suis pas un homme en banque, comme vous savez… J’ai un faible pour Lafarge !
  • Ceux qui ne laissent pas leurs fous alliés dans la dèche en Syrie !
  • Tu es ciment et sur ce ciment je bâtirai (il prend une voix terrible et caverneuse) une autre église, une nouvelle France.
  • Pourra-t-on changer le nom de cette vieille France ?
  • On va en parler sous peu… Après tout Philippe vient des républicains, Goulard des démocrates, alors pourquoi s’appeler encore des Français ?
  • On espère en bas que les froissés seront d’accord !
  • Les qui ?
  • Les froissés, ceux qui votent, quoi.
  • Monsieur le président, si la Guyane est une île, qu’est-ce que la Martinique ?
  • Qu’est-ce que vous voulez que j’en sache moi ? J’ai fait l’ENA, pas la nouba. Ce ne serait pas un poète ?
  • La Martinique ?
  • Oui, le lac de la Martinique. Il a été ministre aussi, dans le 48.
  • C’était en 48, Herr président. Ce n’était pas dans le 48.
  • Le 48 c’est la Lozère, non ?
  • La Martinique, c’est celui qui chantait : OTAN, suspends tes vols !
  • Tais-toi, loser, et écoute Herr président. Herr président, est-ce qu’une guerre nucléaire contre la Russie aux côtés de nos fous alliés, relancerait notre économie atone ?
  • Notre économie atome ? Certainement ! Surtout depuis que je l’ai vendue à Clara Gaymard et au General Electric.
  • Monsieur le président…
  • Herr président !
  • Herr président, pardon, que pensez-vous de notre drame de Paris ?
  • Lequel ? Le Bataclan ?
  • Non, on s’en fout comme vous de celui-là. Du fait qu’il n’y avait pas un chat dans la rue pour vous saluer le jour de votre investiture !
  • Comment qu’il n’y avait pas un shah? Vous ne me concoctez pas de la théorie de la transpiration, vous ?
  • Moi ? Oh, Herr…
  • Quelle querelle de l’investiture ! Vous me faites suer avec votre théorie de la transpiration. Les journalistes ont dit que j’étais fabuleux. Alors écoutez les journalistes au lieu de regarder des images en fondu-déchaîné!
  • Ya wohl mein fou rire !
  • Vous dites ?
  • …Mein président !
  • Ach, c’est mieux comme ça !
  • Herr président, pensez-vous être réélu en 2022 ?
  • Non, je pense être nommé en 2022 !
  • Oh, et par qui s’il vous plaît ?
  • C’est une surprise ! Je serai nommé par Berlin l’enchanteur ! Par les fous de Bruxelles ! par les tas profonds !
  • Mais que pensez-vous de ce faible sondage et de votre absence d’état de grâce ?
  • Vous parlez encore des froissés ? Mais je vous dis, moi : faute de CRIJF, on mange des merdes ! Mais je dois vous laisser, je dois rappeler Berlin, les flous de Bruxelles et même L’Anglais en Virginie !
  • C’est qui cet Anglais ?

(A suivre…)

 

 

Hyper-impuissance américaine ?

Peut-on encore commenter sans rire la diplomatie US ? Certainement, et il y a trop de gens bien intentionnés pour que je m’en mêle. L’hyper-impuissance américaine, même si elle décide d’écrabouiller la Corée pour faire peur au fournisseur chinois, a encore de gros jours devant elle.

Je vais à peine me moquer du Donald, après tout c’est l’homme le plus impuissant du monde, et il est dans la mouise jusqu’à col. En plus on dit qu’il va perdre sa belle et sympathique épouse slovène, qui en marre d’être à la maison blanche et d’avoir la tête au carré ; tête qu’elle a fait défiler nue devant les émirs pendant que Donald Buck faisait cracher les rois du pétrole au bassinet ! Nos politiciens à nous se contentent de bien moins à l’heure de vendre notre hexagone. Sans oublier cent millions de dollars pour Ivana, la Bimbo du textile, l’épouse Kushner qui lance sa ligne mode et affole les réseaux sociaux saoudiens ! Il ne manque qu’un concert de l’Ariane Grande à La Mecque pour enchanter CNN (qui accuse les skinheads de l’attentat de Manchester) et attenter à l’impudeur.

Dans un article mal rédigé et prétentieux dont il a le secret, le staff du NYT se moque de Donald Trump le 25 mai dernier. Il ne serait pas pris au sérieux par « les flous de Bruxelles » qui demandent sans rire de l’argent et des armes aux américains pour se protéger de la prochaine invasion russe. Non seulement les euro-zéros prennent le président US pour un crétin, mais ils ne veulent pas payer. Il est vrai que  « la scène (de russophobie) se passe en Pologne  c’est-à-dire nulle part » (Ubu).

Quant à la voyageuse de commerce Angela, elle se met à penser au business des Krupp allemandes, et, les talons pris dans le tapis persan, elle court après la route de la soie, qui passe par la Russie comme on sait. Est-ce à dire que l’empire anglo-américain boirait enfin le court-bouillon ?

Obama, un présidé qui ne ratait pas un bon mot, osa dire que la Russie était une puissance régionale. Oui, mais c’est une puissance régionale qui tient l’Arctique (1), une puissance régionale qui ferait peur à toute notre Europe zombie (notre brave colonel Lion vient de parler de communication à propos de nos prestations micro-théâtrales en Estonie), une puissance régionale qui réorganise le Moyen-Orient, une puissance régionale qui reconstruit la route de la soie avec la Chine, l’Inde et le Kazakhstan, une puissance régionale qui regarde l’invisible armada se profiler au large de sa voisine Corée du Nord. Vous parlez d’une puissance régionale !

Quant à l’hyper-impuissance planétaire, on attend sa prochaine sortie ! Peut-être pas géostratégique, mais au moins humoristique ! Il ne manque plus au Donald que d’aller visiter le Mexique pour évaluer le déclin mural et moral de son beau pays !

 

  • lisez l’essai de la commandante Caitlyn Antrim sur le next Geographical Pivot, The Russian Arctic in the twenty-first century que j’avais recensé pour l’édition anglaise de pravdareport.com.

Sous-culture et loup des steppes

 

 

 

On a évoqué la sous-culture. Elle est ancienne et n’a rien à voir avec le fait d’être vieux ou jeune ; plutôt d’être conscient ou pas.

Cette culture comme arme de destruction massive est apparue avec l’américanisation du monde, après la Grande Guerre. D’un coup les peuples ont abandonné leurs traditions, d’un coup ils se sont mis au charleston, au roman policier et aux stars du cinoche. Depuis on a fait mieux avec Ariana Grande à Manchester (pour déchiffrer ce genre d’être, d’événement, je vous conseille le blog américain vigilanticitzen.com).

A l’époque les grands écrivains s’en rendent compte de ce qui se passe, de cette intrusion Alien dans la civilisation européenne. Je vais le dire comme je le pense d’ailleurs : la civilisation européenne s’est certainement moins bien portée des apports américains que des apports musulmans en Espagne ou la péninsule des Balkans (pour ne pas parler de la Sicile). Comparez Ibn Arabi et Ibn Khaldun à Lady Gaga et Hammett pour voir, ou même Eurodisney à l’Alhambra.

Relisez enfin le Loup des steppes. Et découvrez qu’Hermann Hesse pensait comme Céline. Je cite des extraits de son livre légendaire (traduction de Juliette Parry) :

« Comme Céline ou Ortega Y Gasset (et des dizaines d’autres), Hermann Hesse dénonce cette émergence de civilisation de la masse satisfaite :

 

« Je ne comprends pas quelle est cette jouissance que les hommes cherchent dans les hôtels et les trains bondés, dans les cafés regorgeant de monde, aux sons d’une musique forcenée, dans les bars, les boîtes de nuit, les villes de luxe, les expositions universelles, les conférences destinées aux pauvres d’esprit avides de s’instruire, les corsos, les stades… »

 

Une brève allusion à notre américanisation – qui frappe Duhamel, Chesterton ou Bernard Shaw à cette époque :

« En effet, si la foule a raison, si cette musique des cafés, ces plaisirs collectifs, ces hommes américanisés, contents de si peu, ont raison, c’est bien moi qui ai tort, qui suis fou, qui reste un loup des steppes, un animal égaré dans un monde étranger et incompréhensible, qui ne retrouve plus son cli mat, sa nourriture, sa patrie. »

 

L’historien Stanley Payne disait qu’un espagnol postmoderne demande peu (no pide mucho). C’est qu’il américanisé. Voici ce que dit une danseuse :

 

« Crois-tu que je ne puisse comprendre ta peur du fox-trot, ton horreur des bars et des dancings, ta résistance au jazz-band et à toutes ces insanités ? Je ne les comprends que trop, et aussi ton dégoût de la politique, ton horreur des bavardages et des agissements irresponsables des partis et de la presse, ton désespoir en face de la guerre, celle qui fut et celle qui viendra, en face de la façon dont on pense aujourd’hui, dont on lit, dont on construit, dont on fait de la musique, dont on célèbre les cérémonies, dont on fabrique l’instruction publique ! Tu as raison, Loup des steppes, tu as mille fois raison, et pourtant tu dois périr. Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde moderne, simple, commode, content de si peu ; il te vomit, tu as pour lui une dimension de trop. »

 

Après on donne une définition du Loup des steppes (titre d’un groupe de pop au temps jadis) :

 

« Celui qui veut vivre en notre temps et qui veut jouir de sa vie ne doit pas être une créature comme toi ou moi. Pour celui qui veut de la musique au lieu de bruit, de la joie au lieu de plaisir, de l’âme au lieu d’argent, du travail au lieu de fabrication, de la passion au lieu d’amusettes, ce joli petit monde-là n’est pas une patrie… »

 

Et si Céline a dit que la vérité de ce monde c’est la mort :

 

« Il en fut toujours ainsi, il en sera toujours ainsi ; la puissance et l’argent, le temps et le monde appartiennent aux petits, aux mesquins, et les autres, les êtres humains véritables, n’ont rien. Rien que la mort… »

L’Allemagne est déjà prête pour la prochaine guerre comme le voit Bainville à la même époque. On a aussi fait ce qu’il fallait au traité de Versailles (lisez Guido Preparata à ce sujet) :

 

« C’est cela qu’ils ne me pardonnent pas, car, bien entendu, ils sont tous innocents : le Kaiser, les généraux, les grands industriels, les politiciens, les journaux, nul n’a rien à se reprocher, ce n’est la faute de personne. On croirait que tout va on ne peut mieux dans le monde ; seulement, voilà, il y a une douzaine de millions d’hommes assassinés. »

 

Hesse aussi hait ces journaux qui préparent la guerre :

 

« Deux tiers de mes compatriotes lisent cette espèce de journaux, entendent ces chansons matin et soir ; de jour en jour, on les travaille, on les serine, on les traque, on les rend furieux et mécontents ; et le but et la fin de tout est encore la guerre, une guerre prochaine, probablement encore plus hideuse que celle-ci. »

 

Hesse décrit dégoûté une absorption des journaux :

 

« C’est bizarre, tout ce qu’un homme est capable d’avaler ! Pendant près de dix minutes, je lus un journal et laissai pénétrer en moi, par le sens de la vue, l’esprit d’un homme irresponsable, qui remâche dans sa bouche les mots des autres et les rend salivés, mais non digérés. C’est cela que j’absorbai pendant un laps de temps assez considérable. »

 

C’était avant l’actu en bandeaux. Hesse parle du jazz alors en vogue :

 

« Lorsque je passai devant un dancing, un jazz violent jaillit à ma rencontre, brûlant et brut comme le fumet de la viande crue. Je m’arrêtai un moment : cette sorte de musique, bien que je l’eusse en horreur, exerçait sur moi une fascination secrète. Le jazz m’horripilait, mais je le préférais cent fois à toute la musique académique moderne ; avec sa sauvagerie rude et joyeuse, il m’empoignait, moi aussi, au plus profond de mes instincts, il respirait une sensualité candide et franche ».

 

La culture US ne transcende pas, elle exagère, écrit Boorstyn. C’est le triomphe du beuglant de Saint-Exupéry.

Hermann Hesse et son personnage poursuivent :

 

« Et cette musique-là avait l’avantage d’une grande sincérité, d’une bonne humeur enfantine, d’un négroïsme non frelaté, digne d’appréciation. Elle avait quelque chose du Nègre et quelque chose de l’Américain qui nous paraît, à nous autres Européens, si frais dans sa force adolescente. L’Europe deviendrait-elle semblable ? Était-elle déjà sur cette voie ? »

 

On se vend âme et corps au monde moderne, à sa technique de divertissement. Si Céline a dit que les Américains font l’amour comme les oiseaux, Hesse montre que son époque est libérée et son Allemagne abrutie, blessée aussi :

 

« La plupart étaient extraordinairement douées pour l’amour et assoiffées de ses joies ; la plupart le pratiquaient avec les deux sexes ; elles ne vivaient que pour l’amour, et à côté des amis officiels et payants elles cultivaient d’autres liaisons amoureuses. Actives et affairées, soucieuses et frivoles, sensées et pourtant étourdies, ces libellules vivaient leur vie aussi enfantine que raffinée, indépendantes, ne se vendant que selon leur bon plaisir, attendant tout d’un coup de dés et de leur bonne étoile, amoureuses de la vie et cependant bien moins attachées à elle que ne le sont les bourgeois, toujours prêtes à suivre un prince charmant dans son château de conte de fées, toujours demi-conscientes d’une fin triste et fatale. »

 

Une fille lui reproche de ne pas savoir danser, d’avoir appris le grec et le latin. Vian dira qu’il vaut mieux apprendre à faire l’amour que s’abrutir sur un livre d’histoire. Céline tape tout le temps sur notre éducation moderne, et veut nous rapprendre le rigodon.

Le cinéma cette petite mort (Céline) ; voici comment Hesse décrit le procédé.

 

« En flânant je passai devant un cinéma, je vis des enseignes lumineuses et de gigantesques affiches coloriées ; je m’éloignai, je revins sur mes pas et finalement j’entrai. Je pourrais demeurer là bien tranquillement jusqu’à onze heures environ. Conduit par l’ouvreuse avec sa lanterne, je trébuchai dans la salle obscure, je me laissai tomber sur un siège et me trouvai tout à coup en plein dans l’Ancien Testament. Le film était un de ceux qu’on tourne à grands frais et avec force trucs soi-disant non pas pour gagner de l’argent, mais dans des buts sublimes et sacrés ; les maîtres de catéchisme y conduisent en matinée leurs élèves. »

 

Après il tape encore plus fort sur ce cinéma :

 

« Ensuite, je vis le Moïse monter sur le Sinaï, sombre héros sur une sombre cime, et Jéhovah lui communiquer les dix commandements, avec le concours de l’orage, de la tempête et des signaux lumineux, cependant que son peuple indigne, entre-temps, dressait au pied du mont, le veau d’or et s’abandonnait à des distractions plutôt bruyantes. Il me paraissait bizarre et incroyable de contempler ainsi les histoires saintes, leurs héros et leurs miracles, qui avaient fait planer sur notre enfance les premières divinations vagues d’un monde surhumain ; il me semblait étrange de les voir jouer ainsi devant un public reconnaissant, qui croquait en silence ses cacahuètes : charmante petite saynète de la vente en gros de notre époque, de nos gigantesques soldes de civilisation… »

 

Et il dit ce qu’il en pense de cette société de consommation et de divertissement :

 

« Seigneur mon Dieu ! Pour éviter cette saleté, c’étaient non seulement les Égyptiens, mais les Juifs et tous les autres hommes qui eussent dû périr alors d’une mort violente et convenable, au lieu de cette petite mort sinistrement mesquine et bourgeoise dont nous mourons aujourd’hui. »

 

 

 

 

 

Sources

 

Hesse – Le Loup des steppes

Nicolas Bonnal – La culture comme armes de destruction massive ; Céline, le pacifiste enragé

Découvrir le gendre de Poutine

Du gendre de Poutine et du gendre de Trump

 

On parle beaucoup de Jared Kushner, le gendre de Trump, qui rapporte des milliards à son pays, c’est-à-dire à ses industries d’armement. Et comme on nous parle tout le temps d’une énième guerre mondiale entre les USA et la Russie, je me demande s’il  ne faudrait pas laisser parler Dr Fol humour sur cette essentielle question : peut-on comparer le gendre de Poutine à celui du Donald ?

Dans un anglais de layette, laissons parler l’agence Reuters (après ce sera Forbes) :

“MOSCOW The son-in-law of Vladimir Putin stands to benefit from $1.75 billion in cheap finance from the Russian state, a Reuters examination of public documents shows. The money will help fund a petrochemical project at a company in which Kirill Shamalov, husband of Katerina Tikhonova, the Russian president’s younger daughter, has a significant interest.”

On est très contents d’apprendre ensuite la suite – que le gendre de Poutine est devenu un Crésus :

“Shamalov is a major shareholder in Sibur, Russia’s largest processor of petrochemicals. This month Sibur obtained $1.75 billion from Russia’s National Wealth Fund to help build a huge new plant in Tobolsk, Siberia.”

On apprend ensuite par ces médias anglo-saxons contrôlés par la CIA que si Paris ne s’est pas fait en jour, le jeune Cyrille si. Il a suffi qu’il se marie…

« After Shamalov married Putin’s daughter in 2013, he increased his stake in Sibur five-fold and the company invested more heavily in the ZapSib project. As Reuters detailed earlier this month, Shamalov acquired a 17 percent stake in Sibur in September 2014, making him the second largest shareholder in the company, with a total stake of 21.3 percent.”

 

Encore plus pressé que le fils Sarkozy, mais plus malin dans doute (car il a fait des affaires, pas de la politique), Shamalow poursuit son étincelante geste arthurienne : pour qu’il prenne le contrôle de Sibur, détaché de Gazprom à cet effet, on lui a donné de l’argent.

Et comme il avait cet argent il est devenu riche. CQFD.

 

 

Après la bonne nouvelle : la prise de la Crimée n’a pas sanctionné le jeune Cyrille.

“Following Russia’s annexation of Crimea in 2014, Kirill Shamalov’s father, Nikolai, was sanctioned by the European Union for being « a long-time acquaintance » of Putin and for benefitting from his links with « Russian decision-makers. » The sanctions restrict travel rights and freeze assets within the EU. Timchenko was sanctioned by the United States.

But Kirill Shamalov and Sibur have not been sanctioned”.

Qui a donné les ordres ? Certainement pas Bruxelles…

Après on nous parle des noces :

« IGORA, Russia – The wedding party dominated a ski resort nestled in the hills about an hour’s drive north of St. Petersburg. No expense was spared and everyone was sworn to secrecy. The happy couple rode in a traditional Russian sleigh drawn by three white horses, said one of the workers who described the scene to Reuters.

The bride wore a long pearl-tinted wedding dress, the groom wore a dark overcoat, said another person who attended. The newlyweds were Katerina, younger daughter of Russian President Vladimir Putin, and Kirill Shamalov, son of an old friend of Putin.”

Les vieux amis du président font de bonnes affaires comme on sait. Pourquoi la Russie se mettrait-il elle au ban de l’humanité sur ce sujet aussi ? Ce qui est bon pour la présidence est bon pour les amis du président.

Une petite description émue des lieux du mariage :

« Their wedding celebrations took place in February 2013, at Igora, a small ski resort that combines beauty and discretion, five people who were there told Reuters. Set amid woodland with a picturesque lake, the resort is co-owned by the family of Yuri Kovalchuk, another old friend of Putin, and a Cyprus company with undisclosed shareholders.”

Ce mariage a eu de beaux effets sur la fortune personnelle du gendre. La suite chez Forbes (ou travailla jadis le très renommé et sulfureux Peter Brimelow) :

« At the time of the wedding, Kirill – a tall, dark-haired man with rimless glasses – was a rising star of Russian business, but still only 31. His fortunes began to skyrocket soon after his wedding to the president’s daughter, a competitive acrobatic dancer who is now helping to oversee a $1.7 billion expansion of Moscow State University.”

La suite nous impressionne plus encore :

« Within 18 months, Kirill acquired a large chunk of shares in a major Russian oil and petrochemical processor called Sibur – a stake now worth an estimated $2.85 billion, based on the value of recent share deals. He also quit his job as a business manager and set up a company to run his personal investments.”

Un vieux râleur nommé Milov commente :

“They are looking to pass on their power and privileges to a new generation.”

 

La question qui suit est toute simple ; ces gendres ne pourraient-ils pas user de leur science en affaires et surtout de leurs accointances religieuses pour se rencontrer et nous éviter un hiver nucléaire du plus mauvais effet pour leurs affaires ?

Louis-Ferdinand Céline et la bagnole

 

 

La bagnole incarne le monde moderne avec la télé que n’a pas connue le poète. Car c’est le bruit, la laideur, le supermarché, la banlieue longue à en crever, le centre commercial, les embouteillages, les guerres du pétrole, les accidents de la route, la pollution des plages, les invasions des sites, la profanation du monde. La bagnole est le mal absolu, le satanisme intégral, absolu, saurien et reptilien motorisé. Et dès qu’on en vend moins, on défiscalise et on crédite.

Une fois qu’on a dit cela on part sur Céline. Il n’y va pas par quatre chemins avec dans Rigodon :

 

« … les autres s’épuisent à quantité de choses, et que c’est affreux ce qu’ils sont esclaves, automobilistes, casuistiques, alcooliques, plurisexuels, boulimiques, boulimiques, baffreurs d’excréments, désordonnés à rendements fous… »

 

Tout va ensemble comme on voit.

La critique de la voiture et de sa civilisation n’est plus faite. Et c’est drôle.  La nullité aberrante de cette triste époque est drôle. Mumford l’a faite, Debord l’a faite. On le cite un petit peu Debord. Il est étrange aussi de voir que Célie n’est proche du marxiste (ou pseudo-marxiste Henri Lefèvre qui dénonce la vie quotidienne dans une série d’études. Lefèvre en regrettait sa vieille église et ses campagnes. Mais c’est trop tard.

 

Céline est mort au début du désastre terminal mené par la politique gaulliste en France et bine décrit par Godard dans deux ou trois choses ou dans Week-end par exemple. Il n’aura donc pas vu voir le stade ultime de la liquidation de sociétés mais il aura bien dénoncé le phénomène du transport en commun… Curieusement en Amérique il ne crie pas trop contre la voiture. Le phénomène ne l’a pas trop marqué là-bas, même s’il a décrit comme personne les usines Ford et le travail qui s’y passe.

 

Il note pendant l’Occupation le grand silence : «  on n’a pas vu d’automobile depuis des mois… même des « gazogènes »…

Ailleurs, il évoque le monde actuel : « le monde nouveau, communo-bourgeois, sermonneux, tartufe infini, automobiliste, alcoolique, bâfreur, cancéreux, connaît que deux angoisses : « son cul ? son compte ? » le reste, s’il s’en fout ! Prolos Plutos réunis ! parfaitement d’accord !… nous là, cloches traqués, nous n’avions pas à dormir !… »

 

Après toujours dans les pamphlets il évoque le pétomane gazeux contemporain (on associe bagnole, restau, pets, digestion, bon dimanche et télévision). Cela donne cette belle envolée lyrico-mécanique :

 

« Qui plantureusement soupe et dîne, deux fois par jour, trouve à digérer tel malaise, tel aria de ventre que tout son esprit disloque, astreinte de pancréas, bile de feu, chyle et boyasse distendus, muqueuses dévorées de chloride ! Pauvre sagouin tout saccagé d’expulsions de gaz, tympanique partout, tambour brimé de convenances, surpasse un moteur en péteries, d’où l’innommable promenade, de sites en bosquets du dimanche, des affolés du transit, à toutes allures d’échappements, de Lieux dits en Châteaux d’Histoire. Ça va mal ! »

 

La transformation du monde en bosquets du dimanche, et châteaux, le tout revu et corrigé par le guide vert de Michelin. Et il n’avait pas tout vu.

Théophile Gautier nous disait déjà du temps des chemins de fer :

 

« Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. À quoi bon aller voir loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables ?

Mais on n’arrêtera pas le progrès surtout quand il fait le plein. »

C’était dans son voyage en Espagne. Théophile s’était sacrément ennuyé.

Céline repart plein de haine contre son automobiliste.

 

« parlez-moi de celui-là comme salope ! qui se carre à présent en bagnole, qu’a sa villa à la mer, qu’a une bonne pour ses deux enfants, voilà un qu’est intolérable ! la vraie charogne à abolir ! Moi j’y vois pas d’inconvénient. Vous en voulez du communisme ? Youp ! Laridon ! Servez chaud ! Vous serez fatigués avant moi ! Je vais pas défendre Arsène bourgeois, crougnotteux, dégueulasse, néo-youtre, tartufe, bas “peutt-peutt”. Jamais ! Effacez-moi cette infection ! Son exemple empoisonne tout. Ça devrait être fait depuis longtemps. Ni Caliban, ni Ariel, c’est un fumier où rien ne pousse. Aryen pourri vaut pas mieux que juif, peut-être un peu moins. »

 

C’est cela le secret des pamphlets : Ferdinand déteste plus les aryens en bagnole que les juifs. Si on pouvait le lire !

Après c’est la critique du monde super avant l’émergence du supermarché. L’homme rabroué et liquidé par les machines.

 

« A la vénération du super-confort, des superproductions; des super-branlées platitudes youtres, aux supersmokings, super-cocktails, super-bagnoles, enfin toute la super-connerie mécanisante et robotisante des salles obscures, de ces cavernes cent mille fois plus abrutissantes que les pires idolâtriques catacombes des premiers siècles. Tous ces miséreux, ces serfs délirants, complètement vermoulus par la propagande « idéolochique » de la radio du film et du « cancan » délirent à présent de désirs matériels et de muflerie militante. Les chômeurs louent des smokings! »

 

Cinquante après Mirbeau et sa promenade en bagnole Céline remarque le génie de la transformation de l’homme en viande à bagages. Il écrit dans Nord :

 

« Tout n’a pas toujours été touristique, hélicoptère et salles de bains, hôtesses « pin-up » comme de nos jours… que non ! tous ceux qui ont connu le Vardar, et même dirais-je tous les Balkans, bien avant Tito, sous les Karageorgevitch, même sous Stampar ont eu affaire à de ces moustiques !… et de ces typhus ! et pestes tous genres !… et aux « felchers »… je veux dire provinces, vallées, et souks, pas en touristes, viandes à bagages, motorisées, jamais satisfaites, jamais assez gavées, gonflées d’alcools folkloriques assez forts, de ratatouilles assez pimentées, jamais trouvant assez de vagins, moules assez juteuses et petits garçons assez dodus… les autobus pas assez énormes, pas assez de gros pétards bavards dedans, dessus, et autour… »

 

Dans D’un château l’autre, il trouve encore des ressources pour protester :

 

« Naturalisé mongol… ou fellagha comme Mauriac, je roulerais auto tout me serait permis, en tout et pour tout… j’aurais la vieillesse assurée… mignotée, chouchoutée, je vous jure !… quel train de maison ! je pontifierais d’haut de ma colline… je donnerais d’énormes leçons de Vertu, de jusqu’au-boutisme tonnerre de Dieu ! la mystique !… je me ferais tout le temps téléviser, on verrait mon icône partout !… l’adulation de toutes les Sorbonnes !… la vieillesse ivresse ! »

 

Rouler en auto ici c’est être bourgeois. Céline ne reconnaît pas le droit de posséder une bagnole ou de rouler dedans.

Dans les pamphlets il écrit plus poliment et plus philosophiquement :

 

« Je veux bien qu’il y ait de la force majeure, des mals nécessaires, des mécaniques dans certains cas, des trolleybus, des Cyclo-pompes, des calculatrices à moteur, je comprends les sciences exactes, les notions arides pour le bien de l’Humanité, le Progrès en marche… Mais je vois l’homme d’autant plus inquiet qu’il a perdu le goût des fables, du fabuleux, des Légendes, inquiet à hurler, qu’il adule, vénère le précis, le prosaïque, le chronomètre, le pondérable. Ça va pas avec sa nature. Il devient, il reste aussi con. Il se fabrique même une âme chimique avec de l’alcool à toutes doses, pour réagir contre l’angoisse, se réchauffer les aciers, se duper au monotone, il se délabre, cafouille, s’étiole, rote, on l’emporte, on l’incarcère, on le radoube, on rambine vitesse, il revient, tout est à recommencer… il tient plus huit jours à la vie super-intense des cent mille grelots à la fois tressaillis dans du vitriol. Et de plus en plus convaincu “d’alésages au polycompteur”, de précipices à la corde… »

 

C’est dans les beaux Draps, un des plus beaux textes du monde.

La démesure de Céline c’est pour sortir du compteur et du chronomètre et de nos instruments de mesure. On dirait du Mumford en fait celui si proche de lui de l’homme et la technique.

 

O termine avec cette envolée anti-mécanique écrite dans une bien belle écriture automatique :

 

« On l’éberlue de mécanique autant que les moines de mômeries nos pères les crasseux, il fonce le moderne, il charge, du moment qu’on lui cause atomes, réfractions cosmiques ou “quanta”, il croit que c’est arrivé dur comme fer. Il est en or pour tous panneaux. Il donne dans le prestige des savants comme autrefois aux astrologues, il s’est pas encore rendu compte que d’additionner des pommes ou de mettre en colonnes des atomes, c’est exactement semblable, c’est pas plus sorcier, c’est pas plus transcendant l’un que l’autre, ça demande pas plus d’intelligence. »

Avec même l’allusion aux quanta et à la science hypermoderne.

Car la bagnole fait de Céline une belle machine à écrire.

 

 

La bataille des champs (V)

La bataille des champs patagoniques (*****)- Sur Amazon_Kindle

 

Nous devions laisser les filles avec quelques armes pour veiller nos vieux amis. Elles devaient aussi s’occuper de travaux agricoles ou jardiniers, des haricots ou des fèves, de pois aussi, censés pousser plus vite. Je me demandais comment nous pourrions survivre à une dizaine sur un aussi petit territoire.  Et je pensais avec angoisse à ce choix cornélien d’antan, l’agriculture ou le maintien de la frivole activité de chasse-pêche-cueillette. Nous verrions ce que nous trouverions en ville. Mais Karen préféra finalement venir avec nous. Elle veillerait sur la mule chargée de nos armes, car nous avions décidé de ne pas éveiller l’attention – ce en quoi nous avions tort ; il faut toujours éveiller l’attention car dans ce monde on ne prêtera qu’aux riches.

 

Pourquoi risquer notre paix et notre prospérité en ville ? On va en ville pour tout un tas de mauvaises raisons : on veut de la protection, de l’alimentation, des informations. En échange on trouve tout l’inverse, la dépersonnalisation, la soumission, les taxations. Dans une ville désorganisée comme celle où nous allions pénétrer, tout pouvait se montrer hostile ou périlleux. On tenta de nous rassurer (non que nous eussions peur, mais nous préparions à y rentrer comme pour tuer tout le monde). Et finalement nous gagnâmes les extérieurs d’Esquel, nommé maintenant Melchi, et par le sud et ce qui avait dû être la calle Sarmiento. Sur ce triste continent toutes les rues portent le même nom, et de notre Alaska (je dis notre, car je pense que le tzar n’aurait jamais dû la vendre) jusqu’à la terre de feu.

 

Il faisait un jour de poussière et chaleur. Quelques petits convois passaient, des gens qui nous regardaient drôlement comme si notre apparence détonait, avec des chevaux, des tenues de chasseur, un air sûr de nous et bien nourri (c’était l’avis de Nicholas). Je descendis de cheval, pris un air humble et fatigué. Karen se rapprocha de nous.

 

Une jeep arriva avec trois types dedans, dont un blond qui était le plus nerveux. Il criait, nous demanda avec force gestes un droit de péage (mais quoi ?). J’avais perdu l’habitude de tant d’agressivité, de cette autorité. Nous étions émerveillés aussi de tout ce bruit, de cette mécanique mal réglée. Puis ils virent quelqu’un d’autre et se ruèrent sur lui. Nous nous rapprochâmes de la mule. Ils semblaient (on était à trois cents mètres) extorquer quelque chose à leur victime. Puis ils nous redécouvrirent (tout cela ne faisait guère sérieux) et se décidèrent à revenir sur nous, avec des intentions certainement plus punitives. Mais nous étions prêts cette fois. Nous les laissâmes s’approcher, presque par plaisir, et pour ne pas éveiller l’attention par un inutile coup de feu. Ils arrêtèrent leur voiture enfin, la mule et le cheval s’affolèrent, nous les lançâmes sur eux, et le reste fut rapide ; nous avions répété ce type d’exercice. Nous les rouâmes de coups, et Karen aussi, qui semblait en reconnaître un, terrible souvenir. Je saisis le blond en sang avec sa tête bien carrée, et il me commenta rapidement la situation : un petit groupe contrôlait la ville ; nous devrions nous rendre ; il n’était pas trop tard ; enfin de l’hôtel de ville…

 

Nous ne le laissâmes pas terminer. Nous primes à ces sicaires demeurés la jeep, ce qui leur servait d’armes, leurs chaussures, et nous nous dirigeâmes vers Melchi comme pressés d’en finir. La ville sale et poussiéreuse, peuplée d’une population de gros et de peu facétieux zombis, était inondée de bruits. Je n’ai jamais pu supporter le bruit. La foule s’approchait de nous, étonnée par la jeep et notre attitude un peu martiale. Je demandais d’où venait le bruit, où nous pourrions trouver une bibliothèque, quelle nourriture aussi.

En réalité tout se passa assez vite. Comme dans tout ce genre de ville, on attend des libérateurs. Des enfants, de jeunes adolescents nous entouraient, nous conseillaient. Je trouvais une espèce de maison de la radio d’où émanait cette nuisance de bruit, sans doute destinée à éteindre toute réaction. Mais je décidai de m’en servir encore. C’était une forme de silence pour passer inaperçu après tout ? Les gamins nous indiquèrent où étaient les magasins. Mais dans la maison de la radio où ce qui en tenait lieu, il y a avait encore trois acolytes. Ils ne firent pas long feu. Nous contrôlâmes enfin le flux et le volume de son.

Une petite foule bien docile nous suivit jusqu’au magasin, apparemment bourré d’aliments, et qui était sous bonne garde – jusque-là. Quelques coups de feu bien ajustés et une grenade de Frantz firent la différence – et ce fut la ruée. Quatre malheureux champions sortirent sous les huées de la foule et nous les arrêtâmes. Il fallait laisser l’ire populaire se déchaîner. Un petit homme chauve et apparemment instruit, en tout cas disert, se fit connaître pour nous instruire de ce qui s’était passé. La ville s’était d’abord vidée, puis progressivement avait retrouvé une population apeurée incapable de survivre autrement. Elle avait des réserves alimentaires importantes. Et l’inévitable accaparement s’était produit. Un reste de soldats, de voyous et de fonctionnaires aux abois avait tenté de contrôler tout cela. Un ancien élu avait repris les commandes et avait contacté ces mercenaires pour contrôler la populace. On l’avait laissé faire et lui-même avait disparu. Enterré sans doute aux abords de cette ridicule agglomération. La mauvaise conduite de ces mercenaires les avait rendus faciles à vaincre.

On m’appela. Karen et Nicholas avaient trouvé les petites-filles de notre ami chilote et leur amie. Elles étaient dans la librairie de ce cadavre de ville (lieu le moins dévasté car le moins utilisé). Betty, Tiziana et Laurana. Tiziana était esthéticienne, l’autre – étrangement –  mathématicienne (Betty de Santiago du Chili, qui s’était retrouvée ici coincée un été). Quant à la pauvre Laurana, belle comme un cœur et guide d’excursion, elle avait été très harcelée. Que devrions-nous faire de leurs gardiens iniques ? Nous leur tapions dessus, car je me souvenais de cette phrase de Nietzsche qui dit que l’on se souvient durant des siècles des coups reçus – en se réglant. Ils fondent parfois la civilisation comme ils fondèrent la ménagerie du christianisme médiéval. Un autre personnage mal-aimé de cette cité interdite était d’ailleurs le prêtre, qui n’avait cessé de prêcher une paresseuse soumission ou une culotté acceptation de tous les mauvais traitements. Nicholas parla de ces dieux qu’on trouve dans les bois.

 

Le silence revenu, il fallut s’adresser à cette foule apeurée et affaiblie. Nous expliquâmes que nous étions là pour ramener des amies ; que nous n’avions pas l’intention de rester ; que nous désirions les aider à se préparer un avenir meilleur, qu’ils devraient avoir une milice, se remettre au travail de la terre à l’entour de la ville ; éviter toute hiérarchie qui ne soit celle de la compétence et de la bonne volonté ; et se méfier comme d’une peste ce qui venait de dehors avec de bonnes intentions (les nôtres avaient été fermes et mauvaises). Nicholas ajouta quelques phrases que tous ne comprirent pas, mais qui nous amusèrent fort. Quant aux anciens bourreaux, il proposa l’ostracisme. C’était toujours mieux que d’ouvrir une prison avec dix voyous à nourrir et garder, ou de tuer dix personnes. Simon ne croyait pas que l’on ait pu traverser toute la Patagonie sans encombre. Mais une certaine réputation de dureté nous avait précédés. Seuls ces réfugiés nous auraient mis en fuite, et c’est ce qui pourrait arriver pire à cette ville. Des gens qui sans coup tirer exigeraient tout, vivres, ressources et mêmes services.

Le soir arrivèrent Vilma et Tatiana qui avaient appris comme tout le monde à l’entour que l’on avait libéré cette ville. On lui donna mon nom à l’unanimité. Je m’en souviendrai, dit le blond lugubre dont j’avais cabossé la figure. Je leur laissai un jour pour libérer le périmètre, ou ce serait la mort. En outre nous leur enjoignîmes de ne pas partir ensemble. Nous leur conseillâmes le Chili et les côtes.

Le soir ce fut la fête. Un de ces soirs enchanteurs et communautaires dont l’humanité avait perdu et l’usage et la mémoire. Les filles se serraient dans nos bras, mais nous nous étions promis depuis longtemps, comme l’homme qui voulut être roi, de n’y toucher pas. C’était peut-être une erreur après tout. Mais l’ascétisme a toujours sa saveur amère et son prestige intact. La nuit se prolongea avec force chansons. On ressortit les guitares, on oublia les sirènes et les gueulantes de la mécanique.

Je parlais avec le chauve disert et entreprenant qui se nommait Simon. Il était entouré d’amis qui s’étaient promis de  nous aider. Il y avait des enfants, des enfants vifs et actifs qui nous avaient plus aidés que ces adultes au cours de notre brève matanza des verdugos de cette cité. Je n’avais pas envie de m’attarder trop. Je donnais sans conviction quelques conseils, pas trop convaincu que des citadins qui sortaient d’une telle servitude volontaire pourraient les suivre. Simon devina mon sentiment et sembla le regretter. Mais je n’avais plus de cadeaux à faire. J’étais pressé de retrouvé Emilio et de lui confier sa progéniture.

Le jour suivant, nous prîmes notre part dans les magasins de la ville (nous saurions bientôt ce qu’ils faisaient là). Nous visitâmes une nouvelle fois la bibliothèque municipale et recueillîmes quelques livres sur la faune et la flore. La ville commençait à se toiletter sur mes conseils, et je recommandai à Simon de ne pas perdre le cap dans son administration. Je recrutai quelques bricoleurs et mécaniciens pour nous aider ainsi qu’Emilio. Cette jeep m’avait épaté, même s’il n’était pas question de la conserver. Je leur conseillai pour leur vie commune d’utiliser la monnaie locale la plus fiduciaire possible. Toute autre monnaie d’échange nous paraissait inutile ou imprudente ; l’or surtout qui a toujours rendu l’homme fou. Il n’y avait plus grand-chose à échanger sinon quelques mois ou années de plus en bonne santé. Une rage de dents ne se curait pas. Seule une parfaite solidarité de groupe organique et non hiérarchique, pouvait nous préserver. Conscient que tout le monde écoutait mes propos, je me laissais emporter (vanité ou stupidité ?) et précisai qu’un chef ne devait être plus que cela :

 

VII. Dans le choix des rois, ils ont égard à la naissance ; dans celui des généraux, à la valeur : et les rois n’ont point une puissance illimitée ni arbitraire ; les généraux commandent par l’exemple plus que par l’autorité. S’ils sont actifs, toujours en vue, toujours au premier rang, l’admiration leur assure l’obéissance. Du reste, punir, emprisonner, frapper même n’est permis qu’aux prêtres ; ainsi les châtiments perdent leur amertume, et ils semblent ordonnés, non par le chef, mais par le dieu que ces peuples croient présider aux batailles…

 

Et je rappelai que rien n’a été mieux dit qu’ici :

  1. Les petites affaires sont soumises à la délibération des chefs ; les grandes à celle de tous. Et cependant celles mêmes dont la décision est réservée au peuple sont auparavant discutées par les chefs. On se rassemble, à moins d’un événement subit et imprévu, à des jours marqués, quand la lune est nouvelle, ou quand elle est dans son plein ; ils croient qu’on ne saurait traiter les affaires sous une influence plus heureuse.

 

Je rappelais que pour un grand écrivain américain le commencement de la Fin de son pays avait été la constitution. Il ne fallait disait-il que lutter que pour sa liberté. Après venait le monopole de la violence et surtout ces impôts…

Purifier la ville, la remettre en état, en faire un camp retranché. Mais rien de tout cela ne m’attira. Je me sentais toujours poussé par la même force qui m’avait arraché à l’hacienda. Et ces filles viendraient avec moi, et Frantz, et Nicholas. A la Fin de ce monde on pourrait quand même trouver mieux pour vivre qu’une bourgade, non ?

Que pouvait-on faire de la technologie trouvée ici ? Une infirmerie améliorée ? Comment préserver de l’eau potable, de l’électricité, du chauffage ? Et quid des informations ? On en recevait, elles se ressemblaient toutes, elles se copiaient même, elles nous menaçaient toutes. Je décidai que la radio était une bonne idée, qu’il faudrait créer des émissions de vie ou de survie positive, de conseils, d’amitié, même si personne les écouterait… Certains vinrent me voir qui me dirent que l’on me connaissait, et qu’on me poursuivait depuis là-bas depuis où ? Ils ne le savaient même pas. Il vaudrait mieux laisser la radio aux femmes et aux enfants, aux bons conteurs, aux gens pratiques. Et il faudrait envoyer des messages cryptés.

 

Qu’en était-il de notre zone, de notre Patagonie ? Passés les voyous qui pouvaient attaquer ici les filles, là la cité, que risquions-nous ? Nicholas nous rappela le phénomène de l’Apocalypse Island, quand la Nouvelle-Zélande avait été saisie par une frénésie immobilière avant la Guerre. Île perdue, verte et pleine d’eau, terre du Seigneur des Anneaux (nous avions nettoyé la comté à notre tour, nous ?), elle avait été choisie par ces riches qui voyaient le désastre venir et avaient la force ou la naïveté de se préserver encore (car enfin pourquoi survivre dans des endroits sordides, et dans les conditions décrites par l’autre dans le Léviathan : short, brutal and nasty. Mais justement s’il n’y  avait rien de plus excitant et de plus facile que ces conditions-là pour certains êtres dont nous étions ?).

La Patagonie aussi était proie facile. Il y avait eu là tout un tas de projets, dont le projet Andinia. Mais cette terre était quand même le membre inférieur d’un continent surpeuplé et sous-développé ; son climat était rude, ses ressources pas si prospères. Un ami de Simon nommé Claudio me parla de ces haciendas yankees luxueuses bourrées de gardes et de technologie et qui avaient (n’auraient) pas tenu le choc. Les gardes s’ennuyaient, massacraient leur propriétaire (pourquoi ne pas se servir, pourquoi servir un employeur sans défense ?) ; ce dernier devenait fou, s’isolait, succombait à tel syndrome caïnite. Sa femme partait ou renonçait, sa santé mentale s’étiolait, sa famille se dispersait. Qui ne se meut devient songeux, pensais-je, toujours hanté par notre souvenir (notre souvenir ?) des chevaliers errants ?

Que fallait-il alors ? Tourner en rond ?

D’autres disaient autour de Claudio que des armées privées allaient entrer et nous exterminer ; qu’il y avait des aéroports, des bases militaires ; que le plan Andinia serait un jour mis en application, prompt à nous exterminer. La vraie question au-delà de ces minces délires consistait à savoir si des aéroports militaires dotés de kérosène subsistaient encore, s’ils étaient à même de bombarder tel noyau de résistance ou même un pueblo doté d’une présence humaine jugée indésirable ? Mais pourquoi tout tuer ? Personne en outre ne savait quelles émanations pour nous avaient résulté de cette guerre dans l’hémisphère nord (personne non plus ne comprenait comment nous avions traversé le cono sur sans être agressés). Toute cette nervosité agita une autre soirée. A peine libérée, l’humanité se préoccupait déjà. Il fallait s’oublier, c’est le nœud de la grâce. Tout cela sentait sa déformation de forum. Ce n’était même plus nous qui avions libéré cette populace. Et nous devenions presque de trop. Nicholas répétait en riant :

 

« Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville… »

 

Je décidai de les faire sortir de leur cité maudite. Faudrait-il la détruire, la reconstruire ? La déplacer peut-être ? Je décidai d’organiser chez Emilio un grand festin. Cela me paraissait mieux pour réconcilier ces pueblos voisins et leur apprendre à cohabiter et s’entraider en laissant s’effondrer ces noyaux d’anarchisme totalitaire si typiquement latinos (ou américains en fait) ;

« D’un autre côté, la réconciliation des ennemis, l’alliance des familles, le choix des chefs, la paix, la guerre, se traitent communément dans les festins sans doute parce qu’il n’est pas de moment où les âmes soient plus ouvertes aux inspirations de la franchise ou à l’enthousiasme de la gloire. »

 

Nous gagnâmes Trevelin, embrassâmes Emilio et rassemblâmes un temps tout le monde. Le festin fut géant et il se passa bien mais j’étais définitivement lassé de toute cette presse. A la fin du repas la belle Laurana vient me voir et du mieux qu’elle put m’apprit quelle voulait se joindre à moi et à ma troupe – et ses belles amies aussi. Et qu’Emilio était bien triste mais d’accord. C’est ça aussi la ville. Nous serions neuf dorénavant.

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (IV)

La bataille des champs patagoniques (****)_Sur Amazon_Kindle

 

Les liens de Frantz et de Nicholas s’étaient resserrés. Le second, plus âgé, avait cessé de se plaindre de son lumbago et de ses mille douleurs et s’était peu à peu soumis à la discipline du premier. Il refaisait de l’exercice, réapprenait à se battre, à tirer à l’arc, à monter à cheval. Tout cela le fortifiait et le rassérénait. Rien de tel qu’oublier son esprit et chevronner son corps.

A Mitra succédait Varuna. Le soir Nicholas reprenait son primat. Il maîtrisait l’esprit ombrageux et violent de Frantz mieux et surtout plus volontairement que moi. Il lui citait Sénèque et justifiait d’un coup toute la tempérance de Frantz et ses efforts diurnes. Il lui citait Lucilius.

 

« Rappellerai-je tant d’autres maladies, innombrables supplices de la mollesse ? On était exempt de ces fléaux quand on ne s’était pas encore laissé fondre aux délices, quand on n’avait de maître et de serviteur que soi. On s’endurcissait le corps à la peine et au vrai travail ; on le fatiguait à la course, à la chasse, aux exercices du labour. On trouvait au retour une nourriture que la faim toute seule savait rendre agréable. Aussi n’était-il pas besoin d’un si grand attirail de médecins, de fers, de boîte à remèdes. »

 

Le bougre se souvenait même du latin.

 

Immunes erant ab istis malis qui nondum se delicis solverant, qui sibi imperabant, sibi ministrabant. Corpora opere ac vero labore durabant, aut cursu defatigati aut venatu aut tellure versanda; excipiebat illos cibus qui nisi esurientibus placere non posset.

Et puis ce vers célèbre : Innumerabiles esse morbos non miraberis: cocos numera.

Gare aux cuisiniers par conséquent.

Nous avions remonté le rio Chubut jusqu’à paso del Sapo puis Piedra parada, tous pueblos abandonnés depuis longtemps. Mais nous savions qu’Esquel serait encore peuplé, et Nicholas me l’avait confirmé. Frantz désirait à toutes forces s’y rendre et je ne savais trop quoi lui répondre. Sœur, famille, vengeance, projets impavides ? Avant de gagner Esquel et tout ce qui s’ensuivrait dans une cité que je n’avais jamais trop appréciée du temps de son vivant touristique, nous pensions passer par Trevelyn, bourg charmant et fleuri où j’avais eu jadis quelques amis. Je profitais de leur amitié naissante et de leur mutuelle utilité pour m’isoler de mon mieux. Je feignais de faire des reconnaissances, d’étudier des herbes. Je ramassai des Molle, du calafate, de la chupasangre (Maihuenia patagonica), des Yaoyín (Lycium chilense Miers), toutes plantes qui peuvent à la fois comestibles et médicinales. Je progressai en cuisine, accommodant tout cela à mes outardes et mes truites, et je leur prouvais que leur Sénèque avait tort. Rien ne rend fort et heureux comme la nourriture.

Le temps était encore beau et chaud, le fleuve se resserrait au fur et à mesure que nous remontions vers sa source, une source que je n’imaginais (je ne saurais dire pourquoi) plus aussi pure qu’au début de notre tribulation.  C’est peut-être la pire sensation que l’on puisse tirer d’un périple.

Je me baignais cependant chaque jour dans le fleuve, pendant que mes compagnons montaient une garde distraite et que les nuages patagons grondaient dans une mer de feu. Je traversais à la nage le rio avant de revenir, toujours pour goûter cette extase silencieuse des fleuves qu’un jour j’avais découverte dans la province des Missions. Un soir pendant que les nuages carmin luttaient vainement contre un ciel brunissant, je traversais ma rivière.

Le courant était fort, sans doute suite à quelque abondante pluie de montagne (toujours nous craignions que cette rivière devînt un soir une rivière de sang). Je ne redoutais pas cela, il faudrait simplement que je remonte à pied vers le bivouac et je n’avais plus mes chaussures. Sur l’autre rive je fus surpris par un hurlement, mais je n’aurais su dire son origine. Un hurlement de terre et de caverne. Le ciel s’était obscurci, je traversais à la hâte mon Chubut et fus déporté plus que je ne le pensais. La rivière sifflait, et je repensais à ma rivière de sang.

Je me reposais sur une roche sèche et commençais à marcher espérant que mes compagnons distraits devineraient peut-être mon maigre désarroi. Nous nous tenions toujours à une respectable distance de la rivière. Un orage, un danger viennent plus vite par les eaux. Sans compter les moustiques

C’est là que je les vis, frileuses, en haillons, les trois presque nues, engoncées, emmêlées les unes dans les autres. Nous avaient-elle entendu lorsque nous passions, avaient –elles eu peur de nous ? Elles me virent ou presque comme Nausicaa et ses compagnes virent Ulysse. Je les vis aussi belles que des phéaciennes, blondes aux cheveux longs et sales, ébouriffées et effarées, enchantées et épuisées, tordues de souffrances mais encore prêtes à bondir, rugissantes de vivre. Je n’étais pas à mon avantage mais j’arrivais à gagner leur respect en quelques gestes (ou en quelque absence de geste). Je m’entendis crier le nom de Frantz qui ne tarda pas enfin à arriver.

Fabricaremos un toldo, como lo hacen tantos otros, con unos cueros de potro, que sea sala y sea cocina. Tal vez nos falte una china que se apiade de nosotros!

Notre grande rencontre avec ces filles…

Elles étaient trois, Karen, Vilma et Tatiana, venaient de pays baltes, avaient été perdues ici au temps lointain du tourisme, et avaient erré là, bien plus barbarement que nous. Mais c’est Tacite qui nous dit que femmes nordiques se tiennent comme les hommes. Elles venaient de perdre une de leurs compagnes, qui avait été tuée par des maraudeurs qu’elles avaient fuis. Par bonheur ils ne venaient pas d’Esquel (qu’eussions-nous fait alors ?).

Nous tentâmes de les frotter, de les nourrir, de les vêtir. Elles avaient vécu comme des sauvageonnes mais avaient tenu bon grâce à la modeste et charmante Tatiana qui avait des connaissances d’herboriste et s’intéressa vite à ma cuisine. Vilma semblait la capitaine, peut-être un peu autoritaire mais vite rendue à notre suprématie physique et matérielle. Très vite Frantz l’intéressa à son archerie. Karen était médecin dans son pays et s’était acclimatée ici, médecin aux pieds nus. Nous parlions beaucoup, nous pépions même comme les étourneaux, enchantées de la charmante compagnie, profitant d’un ciel soudainement allégé par notre rencontre. Tatiana de ses profonds yeux marron me parla de ce ciel compliqué par les relations humaines dans le Songe. Parfois enfin il s’apaise et nous aussi. Un moment Karen se félicita d’être tombée avec ses amies sur des gentilshommes qui sauraient les respecter ; Nicholas rétorqua que ce n’était pas un critère. Si c’en avait été un, la race des gentlemen se serait éteinte ! Il le dit de telle manière qu’il fit rire tout le monde. Mais je confisquai nos bouteilles.

 

Le lendemain la chasse fut bonne. Nous chassâmes des outardes (les bavardes et élégantes cauquen), et même un nandou qui trottait bêtement par là. Je précisai que nous ne chasserions pas de vigognes. Elle restait pour moi un animal sacré. Mais je ne pourrais pas toujours les protéger. Par contre nous acharnions sur les moutons que nous rencontrions, les jugeant responsables de tant de peines humaines et animales dans ces parages (certes il eût fallu aussi s’acharner sur leurs bergers).

Tatiana s’éprenait de mon renard, qui me suivait depuis cent milles, et m’avait contraint à chasser. Elle-même portait un petit perroquet, la cotorra (Enicognathus leptorhynchus) de ces froids et solitaires endroits. Nous en attrapâmes promptement un autre pour les unir. Le renard adopta un chiot que nous trouvâmes traînant sur un sentier. Les animaux s’entendaient comme nous, peut-être même moins bien que nous, car n’ayant rien à s’enseigner.

Il fallait partager nos informations, nos connaissances, nos savoir-faire. Ensuite tâcher de concevoir un futur à court terme. Gagner ces montagnes, construire une cabane ou bien trouver des caves pour l’hiver, et de ces eaux thermales dont nous parlait Frantz ; ensuite savoir combien de survivants comptait cette province et la partie chilienne de la Patagonie. Et quel type de survivants aussi : prédateurs, comme ceux qui avaient agressé nos compagnes, ou survivants comme nous. Nous allions bientôt être servis.

Nous quittions la vraie steppe pour nous rapprocher des contreforts andins, avec leur lot de vent frais et d’humidité. Nicholas ronchonnait mais se plaignait moins en présence des filles, en particulier de Karen qui semblait avoir trouvé en lui un malade de choix ou un nid fécond de douleurs. Mais toujours le soir il nous enchantait par ses contes. Je résolus du reste de consacrer une heure au moins chaque soir à une forme d’animation culturelle, chants, contes, versifications. Le plus dur était de combiner danse et musique, dans un monde qui nous avait désappris, du temps de sa technologie et l’une et l’autre. Il faudrait s’y remettre, et à concevoir des instruments, et à retrouver le grand esprit des danses. Le jour nous oubliions tout cela et enseignions aux filles notre savoir-faire militaire pour en faire des guerrières. Et puis nous repartions à la marche. Nous eûmes la chance de croiser deux chevaux rendus à un état demi-sauvage et qui ne demandaient qu’à retrouver l’humaine compagnie.

Nous nous rapprochions de Trevelyn. Nous croisions des petits groupes, des individualités curieuses, des familles malheureuses. On nous considérait avec une forme de respect mais je dois dire aussi avec beaucoup d’envie. Je fis doubler nos gardes, je rapprochais nos tentes nocturnes. Un des promeneurs nous dit qu’il n’avait jamais vu de gens aussi élégants que nous dans les forêts ; et que nous nous amusions fort bien. Je lui dis que je nous ne cherchions pas à survivre mais à mieux vivre que les autres. Et je constatai que nous n’avions rien à demander, mais que nous faisions décidément envie. Etait-ce un risque de menace ? Nicholas en doutait ; il pensait au contraire que nous manquions à ces gens, qu’ils nous voudraient pour directeurs et de conscience et de corps. Mais je n’étais pas encore prêt à reprendre le flambeau de l’hacienda. Se rendre discrets était mon commandement à toute heure.

Des restes de civilisation il y en a toujours. En nous rapprochant par une journée étouffante de la petite cité de Trevelyn, nous vîmes des maisons avec des vergers, des jardins et ma foi une bonne atmosphère forestière, même si tout avait défriché pour rétablir les récoltes (elles ne semblaient avoir été pillées). Déjà nous envisagions (et je voyais les filles surtout motivées) de retaper une bicoque abandonnée au titre de propriété quelque peu contesté. Mais ni Frantz ni moi n’étions d’humeur pour une décision si bourgeoise, et Nicholas se voyait vite ennuyé de mener une vie si peu aventureuse. On en reparlerait.

Et je vis enfin un bunker comme celui que je recherchais. Je le devinai habité par de prudentes gens, commençai à les héler et je vis sortir un canon de fusil. Je ne cherchais pas à l’attraper et continuai à lui parler sur un ton rasseyant, jusqu’à ce que la porte s’ouvre. Comme je le pensais, c’était un vieux paysan de Chiloé qui parut, un ami de mon ami perdu, que j’avais jadis vu au cours d’un trekking dans ces parages. Il s’appelait Emilio, ne me reconnut pas et parut effrayé. J’incitai mes amis à s’éloigner et entrai seul avec Nicholas. Sa femme nous servit un vieux reste de vin chilien dont nous fîmes bien de nous méfier.

Le village avait perdu sa population. Les gens avaient fui, d’autres étaient venus, ses petites-filles étaient perdues (il nous montrait les photos, et qu’elles semblaient jolies). Beaucoup de gens étaient allés vers Esquel et d’autres cités comme Cohaique ou El Bolson plus au nord, par peur de la vie rude de la nature, par volonté aussi semblait-il de vivre des réserves alimentaires, qui toujours semblent inépuisables. Il ne savait pas ce que nous cherchions à Esquel et nous déconseillait surtout de nous y rendre.

Je lui offrais du tabac, de la viande, je lui proposais des médicaments, je lui montrai ma richesse. Il parut s’assagir, et sa dame trouva nos demoiselles blondes bien mignonnes et parut à sa fenêtre pour les célébrer. Nous les invitâmes le soir à notre bivouac. Tatiana chanta quelques chansons, Frantz dansa son malambo avec des boleadores, ce qui les fit bien rire ; Nicholas raconta quelques histoires avec un bon accent gringo. Emilio nous invita dans sa grange (un autre morceau de bunker), mais nous ne pûmes y rester cette nuit, ayant, comme les mongols, perdu complètement l’habitude de dormir sous abri.  Nous étouffions les uns après les autres et nous sortîmes les uns après les autres pour profiter de cette nuit étoilée qui marquait notre triomphe modeste sur les nomades et les agriculteurs.

 

Les jours suivants nous eûmes droit à plus de confidences, elles même reposant sur la confiance que nous inspirions et la bonne atmosphère d’amitié que ces vieilles personnes courageuses et sérieuses nous inspiraient. Toujours les chilotes ont enchanté les voyageurs. Emilio me conta que d’autres tsunamis avaient frappé leur île. La guerre avait eu ici ses conséquences terribles avec ses morts, ses disparus et ses désordres. Les côtes et leurs habitants avaient beaucoup souffert – j’en savais quelque chose. Eux survivaient aussi tant bien que mal vu leur âge, en s’adonnant au jardinage. Ils vivotaient dans la discrétion, mais je compris presque rassuré s que leur maigre activité agricole, si elle pouvait motiver un voleur, ne pouvait susciter une armée de prédateurs. Nous n’aurions pas à jouer aux sept samouraïs, l’activité agricole étant par trop éteinte par ici.

Avions-nous intérêt à nous établir dans ce havre ? Ce fut le sujet d’une longue discussion dont je me tins aussi éloigné que possible. Sur ce sujet je n’aurais pu que répondre ce qui suit : pourquoi être ici plutôt que là ? J’avais envie d’aller, c’était tout, et tant que mes jambes pourraient me porter, mon bras me protéger et ma bouche me nourrir, tant que mon esprit s’enflammerait de ma marche et de nos découvertes, je n’aurais pas le désir de m’arrêter. Certains parurent lire dans mes pensées qui me demandèrent de les exprimer. Je m’en acquittai.

 

Il faut toujours promettre une Jérusalem, quelque terre promise. Je ne pouvais simplement faire éloge de mon envie de marcher. Je m’étais reposé trois ans grassement et sottement dans cette hacienda dans la partie la plus laide du subcontinent, mais Nicholas et les jeunes nordiques avaient souffert dans ces parages. Frantz nous vanta son Aysen ses paysages magiques, ses volcans fumeux, ses neiges et ses vues. Et d’évoquer comme si nous étions des visiteurs le parc Queulat, les cavernes marbrées du lac Carrera, le Futaleufun la région Palena et son atmosphère zen (ce procédé de basse rhétorique obtint un grand succès), les alerces géants des bois enchantés de Pumalin, sans oublier son fjord préféré, celui de Renihue. Mais Nicholas lui préférait la steppe patagonne et ses célèbres certitudes : le gibier, les plantes, la lumière, l’air sec. Sans oublier ses couchers de soleil. Mais ils ne se disputèrent pas. Au matin on chasse un guanaco et nous eûmes de la viande pour six jours. Il me semblait atteindre l’état que je désirai. Un bonheur sans frontière et sans accroc, un présent perpétuel fait de solidité et d’incertitude. Car rien n’est pire que la routine en définitive. Et c’est pourquoi nous repartirions.

Je plaçais le départ pour Esquel dans une huitaine. Emilio m’apprit alors que le bourg avait changé de nom, et que, si j’insistais, je pourrais peut-être lui apprendre ce qu’étaient devenues ses deux (deux ou trois ?) petites-filles. Pour conclure cet heureux séjour les jeunes baltes se lancèrent dans une séance nocturne de mime inspirée par Nicholas et son interprétation du théâtre des marionnettes de Kleist. Il faut désespérément revenir à l’état de nature et oublier de remanger de l’arbre de connaissance. On n’avait que trop vu où il nous avait menés celui-là.

Et ce n’était que partie remise. Le soir-même Nicholas récita pour enchanter les filles et encenser nos humeurs guerrières les phrases suivantes :

 

Atqui vivere, Lucili, militare est.

Eh bien, la vie, Lucilius, c’est la guerre. Ainsi ceux qui, toujours alertes, vont gravissant des rocs escarpés ou plongent dans d’affreux ravins, et qui tentent les expéditions les plus hasardeuses, sont les braves et l’élite du camp ; mais ceux qu’une ignoble inertie, lorsque autour d’eux tout travaille, enchaîne à leur bien-être, sont les lâches qu’on laisse vivre par mépris.