Reprise : Céline et la catastrophe immobilière

Céline et la mondialisation du cataclysme immobilier

 

J’écris ce texte pour un mien lecteur en exil, qui ne cesse de souligner combien la Nouvelle-Zélande est devenue, depuis le millénaire et le tournage du Seigneur des Anneaux, un enfer de cherté, de saleté, de pollution, de surpopulation et d’immobilier. C’est que la population se concentre dans deux ou trois villes (en Australie elles sont cinq), donc vous faites le calcul. Le reste de l’espace, comme partout, c’est pour l’armée (lutter contre la Russie), les investisseurs type Soros ou Benetton, les hôtels de luxe. Sans oublier les parcs nationaux payants. Au Chili j’ai dû payer pour marcher dans un village où il n’y avait rien à voir. C’était un impôt tribal. Rien ne les arrêtera, pas les mêmes les tribus qui furent exterminées par les conquistadores ou les colons au dix-neuvième siècle. C’est pourquoi je n’ai pas voulu de réalisme dans mon roman sur la Patagonie. Il n’y a plus de réel.

Le Satan règne sur terre maintenant. La moitié des jeunes ne peuvent plus se loger, vivent à demeure chez les parents, et se fondant dans la mélasse adolescente jadis décriée par mon ami Philippe Muray.

L’abrutissement général sert à consommer des âmes que l’on recycle via les technologies (ce n’est pas de la SF c’est de la réalité).

N’oubliez pas que dans mes maîtres carrés, les prix deviennent tellement chers que les mousquetaires de retour plient et déplient des mètres ! 100 000 euros à Kensington ou Monaco, soixante mille à Manhattan, quarante mille à Paris vue sur Seine, vingt mille à Auckland, cinquante mille à Hong-Kong, etc. Il reste Alexandrie (vite, Astérix !) et tous ces pays arabes qu’on a tellement démolis qu’on peut s’y loger dans les ruines en relisant Juvénal. Les deux tiers des ménages parisiens vivent dans moins de soixante mètres carrés.

Puis on descend (dans mon livre) en enfer où les prix sont moins chers et l’on accomplit la prophétie de Dostoïevski dans les frères Karamazov : nous avons chassé Dieu de terre, nous le retrouverons en enfer !

Cette descente permet une rencontre avec Horbiger, le grand génie de la terre creuse. Avec lui on remonte et cela devient enfin drôle !

Lisez donc ce roman sans pareil.

Mais revenons à Céline !

 

Le maître explique les grandes transformations :

 

« Les gens sont inquiets, les enfants n’ont déjà plus le même accent que leurs parents. On se trouve comme gêné quand on y pense d’être encore de Seine-et-Oise. Le miracle est en train de s’accomplir. La dernière boule de jardin a disparu avec l’arrivée de Laval aux affaires et les femmes de ménage ont augmenté leurs prix de vingt centimes de l’heure depuis les vacances. Un bookmaker est signalé. La receveuse des Postes achète des romans pédérastiques et elle en imagine de bien plus réalistes encore. Le curé dit merde quand on veut et donne des conseils de Bourse à ceux qui sont bien sages. La Seine a tué ses poissons et s’américanise entre une rangée double de verseurs tracteurs-pousseurs qui lui forment au ras des rives un terrible râtelier de pourritures et de ferrailles. Trois lotisseurs viennent d’entrer en prison. On s’organise. »

 

Il y a ceux qui regrettent de n’avoir pas investi à temps :

 

« Cette transformation foncière locale n’échappe pas à Baryton. Il regrette amèrement de ne pas avoir su acheter d’autres terrains encore dans la vallée d’à côté vingt ans plus tôt, alors qu’on vous priait encore de les enlever à quatre sous du mètre, comme de la tarte pas fraîche. »

 

Après on devient comme des investisseurs, et cela crée une espèce humaine nouvelle, le banlieusard, penché devant la télé ou son poste de radio :

 

« En entrant, ça sentait chez les Henrouille, en plus de la fumée, les cabinets et le ragoût. Leur pavillon venait de finir d’être payé. Ça leur représentait cinquante bonnes années d’économies. Dès qu’on entrait chez eux et qu’on les voyait on se demandait ce qu’ils avaient tous les deux. Eh bien, ce qu’ils avaient les Henrouille de pas naturel, c’est de ne jamais avoir dépensé pendant cinquante ans un seul sou à eux deux sans l’avoir regretté. C’est avec leur chair et leur esprit qu’ils avaient acquis leur maison, tel l’escargot. Mais lui l’escargot fait ça sans s’en douter.»

 

J’aime bien aussi son envolée au maître dans ces lignes :

 

« La lumière du ciel à Rancy, c’est la même qu’à Détroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol. Les cheminées, des petites et des hautes, ça fait pareil de loin qu’au bord de la mer les gros piquets dans la vase. Là-dedans, c’est nous. »

 

Là-dedans c’est nous, mais cela prend une vie à rembourser ! Si le temps de l’argent je ne vous dis pas l’espace !

 

Et comme j’évoquais mon seul dieu :

 

Comment vivrai-je sous terre sans Dieu ? Il ment, Rakitine ; si l’on chasse Dieu de la terre, nous le rencontrerons sous terre !

 

 

Bibliographie

 

Céline – Voyage au bout…

Dostoïevski – Les frères Karamazov

Nicolas Bonnal – Les maîtres carrés ; la bataille des champs patagoniques ; Céline (Amazon.fr)

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