Alexis Carrel et notre disparition (chapitre du Céline de Bonnal)

On sait que défendre l’esthétique et la beauté est passé de mode. Défendre l’enfance et l’innocence du devenir aussi. Aujourd’hui tu parles de ça et tout le monde se fout de ta gueule. Les vieux adultes de la télévision et du portail info se souviennent peut-être qu’ils ont été violés par leur papi jadis c’est leur seul droit à l’enfance.

Céline défend dans Les Beaux draps toute une vision sensible et enchantée du monde. Curieusement on trouve la même chez Alexis Carrel sans savoir si le grand savant aujourd’hui déshonoré mais alors prix Nobel et ami des Roosevelt l’a inspiré. En tout cas ils vivent écrivent et ressentent la même chose.

On se souvient que Céline parle des animaux danseurs, du rigodon. Le méchant Alexis Carrel agit de même dans son homme inconnu :

« Le sens esthétique existe chez les êtres humains les plus primitifs, comme chez les plus civilisés. Il survit même à la disparition de l’in­telligence car les idiots et les fous sont capables d’œuvres artistiques. La création de formes ou de séries de sons, qui éveillent chez ceux qui les regardent ou les entendent, une émotion esthétique, est un besoin élémentaire de notre nature. L’homme a toujours contemplé avec joie les animaux, les fleurs, les arbres, le ciel, la mer, et les montagnes. Avant l’aurore de la civilisation, il a employé ses grossiers outils à reproduire sur le bois, sur l’ivoire, et la pierre, le profil des êtres vivants. »

 

Puis Carrel soulève la menace de la civilisation qui pèse sur les ouvriers, et pas que sur eux :

 

« Aujourd’hui même, quand son sens esthétique n’est pas détruit par son éducation, son mode de vie, et le travail de l’usine, il prend plaisir à fabriquer des objets suivants son inspiration propre. Il éprouve une jouissance esthé­tique à s’absorber dans cette œuvre. Il y a encore en Europe, et surtout en France, des cuisiniers, des charcutiers, des tailleurs de pierre, des menuisiers, des forgerons, des couteliers, des mécaniciens, qui sont des artistes. Celui qui fait une pâtisserie de belle forme, qui sculpte dans du saindoux des maisons, des hommes et des animaux, qui forge une belle ferrure de porte, qui construit un beau meuble, qui ébauche une grossière statue, qui tisse une belle étoffe de laine ou de soie, éprouve un plaisir analogue à celui du sculpteur, du peintre, du musicien, et de l’architecte.’

 

On le sent proche aussi de Guitry Carrel et de sa France rétrograde moisie putride. Pensez au Trésor de Cantenac par exemple où Guitry rétablit une monarchie artiste et médiévale. Quelle idée choquante, non ?

On continue avec Carrel qui plaint comme Chaplin et Céline les ouvriers :

« Si l’activité esthétique reste virtuelle chez la plupart des individus, c’est parce que la civilisation industrielle nous a entourés de spectacles laids, grossiers, et vulgaires. En outre, nous avons été transformés en machines. L’ouvrier passe sa vie à répéter des milliers de fois chaque jour le même geste. D’un objet donné, il ne fabrique qu’une seule pièce. Il ne fait jamais l’objet entier. Il ne peut pas se servir de son intelligence. Il est le cheval aveugle qui tournait toute la journée autour d’un manège pour tirer l’eau du puits. »

 

Un petit procès d’intention contre la civilisation – procès très mal vu maintenant qu’elle est jugée fantastique et parfaite :

 

« L’industrialisme empêche l’usage des activités de la conscience qui sont capables de donner chaque jour à l’homme un peu de joie. Le sacrifice par la civilisation moderne de l’esprit à la matière a été une erreur. Une erreur d’autant plus dangereuse qu’elle ne provoque aucun sentiment de révolte, qu’elle est acceptée aussi facilement par tous que la vie malsaine des grandes villes, et l’emprisonnement dans les usines. Cependant, les hommes qui éprouvent un plaisir esthétique même rudimentaire dans leur travail, sont plus heureux que ceux qui produisent uniquement afin de pouvoir consommer. Il est certain que l’industrie, dans sa forme actuelle, a enlevé à l’ouvrier toute originalité et toute joie. »

 

Le grand savant met enfin les points sur les I :

 

« La stupidité et la tristesse de la civilisation présente sont dues, au moins en partie, à la suppression des formes élémentaires de la jouissance esthétique dans la vie quotidienne. »

 

Ensuite le docteur Carrel aggrave son cas. Il célèbre en effet la beauté artisanale comme un sous-préfet de Vichy :

 

« La beauté est une source inépuisable de joie pour celui qui sait la découvrir. Car elle se rencontre partout. Elle sort des mains qui modèlent, ou qui peignent la faïence grossière, qui coupent le bois et en font un meuble, qui tissent la soie, qui taillent le marbre, qui tranchent et réparent la chair humaine. Elle est dans l’art sanglant des grands chirurgiens comme dans celui des peintres, des mu­siciens, et des poètes. Elle est aussi dans les calculs de Galilée, dans les visions de Dante, dans les expériences de Pasteur, dans le lever du so­leil sur l’océan, dans les tourmentes de l’hiver sur les hautes montagnes. Elle devient plus poignante encore dans l’immensité du monde sidéral et de celui des atomes, dans l’inexprimable harmonie du cerveau hu­main, dans l’âme de l’homme qui obscurément se sacrifie pour le salut des autres. Et dans chacune de ses formes elle demeure l’hôte inconnu de la substance cérébrale, créatrice du visage de l’Univers… »

Et puis le docteur Carrel tout prix Nobel de médecine qu’il est reprend du service et des distances avec le monde dit moderne (la contre-civilisation de Philippe Grasset) :

« Le sens de la beauté ne se développe pas de façon spontanée. Il n’existe dans notre conscience qu’à l’état potentiel. A certaines époques, dans certaines circonstances, il reste virtuel. Il peut même disparaître chez les peuples qui autrefois le possédaient à un haut degré. C’est ain­si que la France détruit ses beautés naturelles et méprise les souvenirs de son passé. »

L’atrophie morale et intellectuelle nous rend inaptes à recréer de la beauté (sauf à Bilbao !) et nous accoutume à une laideur épouvantable (souvenez-vous du très bon Muriel de Resnais où la  ville bombardée renaît de ses cendres en grands ensembles) :

« Les descendants des hommes qui ont conçu et exécuté le monastère du Mont Saint-Michel ne comprennent plus sa splendeur. Ils acceptent avec joie l’indescriptible laideur des maisons modernes de la Bretagne et de la Normandie, et surtout des environs de Paris. De même que le Mont Saint-Michel, Paris lui-même et la plupart des villes et villages de France ont été déshonorés par un hideux commercialisme. Comme le sens moral, le sens de la beauté, pendant le cours d’une civili­sation, se développe, atteint son apogée, et s’évanouit ».

Et Hitler a plus ou moins dit la même chose dans Mein Kampf.

De toute manières les parigots vont le visiter en tramway et ils paient dix euros l’entrée là au Louvre ou bien dans la forêt ; qui ose dire qu’ils n’ont plus de sensibilité ? Et le château de la belle au bois dormant Eurodisney alors ?

Céline disait parlant des châteaux et de la virée du weekend pétaradant :

« Pauvre sagouin tout saccagé d’expulsions de gaz, tympanique partout, tambour brimé de convenances, surpasse un moteur en péteries, d’où l’innommable promenade, de sites en bosquets du dimanche, des affolés du transit, à toutes allures d’échappements, de Lieux-dits en Châteaux d’Histoire. Ça va mal ! »

Carrel dit la même chose :

« L’attitude des touristes qui profanent les cathédrales d’Europe montre à quel point la vie moderne a oblitéré le sens religieux. L’activité mys­tique a été bannie de la plupart des religions. Sa signification même a été oubliée. A cet oubli est liée probablement la décadence des églises. »

Le docteur Carrel (qui n’a pas lu les guides) commet le crime de mettre en doute la capacité artistique et le goût de l’homme moderne. On laisse dire Céline sur les mêmes sujets même si on le fait rabâcher. Il adore rabâcher de toute manière et cela donne cette phrase sublime :

« Il faut un long et terrible effort de la part des maîtres armés du Programme pour tuer l’artiste chez l’enfant. »

 

Il a raison Céline. Le gosse préfère les chevaliers, les dragons et les baguettes magiques aux conjugaisons et aux fractions. Et alors après il faut le reformater. Cela prend du temps avec les maths et puis l’économie et puis la construction civique. Céline encore :

 

« Cela ne va pas tout seul. Les écoles fonctionnent dans ce but, ce sont les lieux de torture pour la parfaite innocence, la joie spontanée, l’étranglement des oiseaux, la fabrication d’un deuil qui suinte déjà de tous les murs, la poisse sociale primitive, l’enduit qui pénètre tout, suffoque, estourbit pour toujours toute gaîté de vivre.

Tout homme ayant un cœur qui bat possède aussi sa chanson, sa petite musique personnelle, son rythme enchanteur au fond de ses 36°8, autrement il vivrait pas. La nature est assez bourrelle, elle nous force assez à manger, à rechercher la boustiffe, par tombereaux, par tonnes, pour entretenir sa chaleur, elle peut bien mettre un peu de drôlerie au fond de cette damnée carcasse. Ce luxe est payé. »

 

Et sur les animaux Céline ajoute cette phrase – toujours dans Les Beaux draps – lui qui n’a pas vu les documentaires de Jacques Perrin et qui ne doit pas penser grand bien de Walt Disney :

 

« Tous les animaux sont artistes, ils ont leurs heures d’agrément, leurs phases de lubies, leurs périodes de rigodon, faridon, les pires bestioles biscornues, les moins engageantes du règne, les plus mal embouchés vautours, les tarentules si répugnantes, tout ça danse ! s’agite ! rigole ! le moment venu ! »

Car il a fallu deux mille ans de civilisation pour fabriquer un automobiliste et un téléspectateur, un arpenteur de galerie et un gastronome américain.

Puis Céline en rajoute sur la formation/déformation professionnelle de nos années heureuses :

« Faudrait un Hercule convaincu et drôlement soufflé, pour les arracher ces lascars à leur roboterie, citoyens motorisés, puis citoyens-bicyclettes, puis citoyens tout nus, pieds nus, la gueule de travers, mauvais coolies, que faire pour eux ? Pas grand’chose. Le traitement à l’école ? Peut-être… Avant l’usine, le bureau, avant la fameuse orientation professionnelle… avant le pli irrémédiable ?… Peut-être… Tout doucement… par les Beaux-Arts ?… Pas à la manière de Maintenon, de Racine… »

Vieille manie chez Ferdinand : conchier, concasser et cracher sur les scolaires humanités de notre chère bourgeoisie. Devenue sauvage, elle se charge toute seule maintenant de mettre fin à ses oripeaux humanistes. Elle les déchire toute seule comme un grand orang-outan.

 

The only thing to learn is English and computer!

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s