Animaux totémiques (hibou, loup, araignée…) : lisez un peu le Bonnal pour comprendre

Animaux et androïdes dans Blade runner

 

C’est là aussi que j’ai ramassé sur ma route le mot de « Surhomme » et cette doctrine : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Il est un pont et non un but.

Il est coutume de dire que les grandes œuvres sont inépuisables, mais il y en a qui sont plus inépuisables que d’autres. Il en est ainsi de Blade runner qui en dépit de la date fatidique qui se rapproche (et qui nous montrera que la visualisation du futur, si puissante qu’elle soit ici, est comme toujours totalement fausse comme si les faits venaient démentir l’idée que nous progressons – proposition hérétique et donc vraie), ne cesse de susciter des interprétations, des études, des approfondissements, des corrections, des discussions, comme si cette œuvre avait été créée pour animer le sujet des innombrables réseaux de discussion du web.

Mais évoquons Nietzsche et le symbolisme animal.

Deckard est associé au poisson froid (le sushi du début) et à la licorne, au symbolisme initiatique si profond.

Rachel est associée elle à l’araignée. Personnage antipathique pendant tout le livre, rendue plus sympathique par l’adaptation cinématographique, elle se déclare prête à écraser l’ennemi animal lors de son passage du test Voight-Kampf. On peut rappeler que dans le livre de Dick elle est encore pire que dans le film. Et elle a encore un double !

Roy est bien sûr associé au loup. Il lutte à la mort comme un loup dans la scène où il en découd avec Deckard, et l’on pense bien sûr au crépuscule des dieux, au Ragnarök de la mythologie scandinave où l’on voit le loup Fenrir dévorer tous les dieux ; le dieu des farces et attrapes Loki est du reste devenue une vedette des jeux vidéo et des BD adaptés au cinéma de pop-corn. Etre visionnaire, il aurait aussi pu être associé à l’aigle : « si tu avais vu ce que j’ai vu avec tes yeux », dit-il au chinois grelottant qui les lui a conçus – et qu’il va sans doute tuer. Mais c’est en colombe qu’il finira sous le regard larmoyant de Deckard.

Tyrell, le génie concepteur des répliquants est associé à la chouette, oiseau de Minerve et de la sagesse, celui, nous dit Hegel, qui ne s’élève qu’à la fin de la journée, quand l’action est tombée avec la lumière. Mais la chouette, associée au symbolisme complexe du contrôle mental, est aussi un oiseau de mauvais augure…

Les autres personnages sont aussi associés à des animaux. La belle Pris se maquille en raton laveur, Léon est interrogé à propos d’une tortue (on se demandera toujours comment la sécurité de la Tyrell corporation a pu laisser Léon entrer armé dans le bâtiment !), Zora est reliée à son cher serpent – mascotte de la belle actrice-walkyrie Joanna Cassidy -, et l’on pourrait multiplier les clins d’œil de ce type.

Sauf que ce ne sont pas des clins d’œil. Chaque évangéliste est illustré par un animal – homme y compris – dans notre Tradition. Le christ doit chevaucher l’âne pour entrer dans Jérusalem. Au moyen âge a rappelé Umberto Eco le symbolisme animal est clairement défini dans des livres et même des traités. Nous l’avons évoqué dans un autre de nos livres, Lancelot et la reine. Dans l’hindouisme on appelle Vahana le véhicule des dieux et le Vahana est toujours un animal. Ganesha le dieu du commerce a comme Vahana, la souris (clin d’œil de ratatouille ?), Shiva a le taureau, Kama dieu de l’amour le perroquet, Brahma le dieu suprême a comme Vahana le cygne Hamsa, cousin de Lufthansa, etc.

Les liens des personnages avec les animaux sont donc clairs dans Blade runner : Roy le loup est chef de meute, son second bête et costaud est la tortue, la belle Zora travaillant stripteaseuse est reliée au serpent tentateur (elle rit elle-même de ce symbolisme trop trivial et visible); quant à Pris en tant que raton laveur elle est liée à la prudence (elle cherche un abri chez JF Sébastien) et à la ruse : elle adore se maquiller, se déguiser, jouer à la poupée, la poupée étant elle-même. Elle est pique-assiette comme tout ce genre d’animaux (penser aux insupportables coatis d’Amérique du sud). Maligne, elle commente Descartes à JF : « Je pense, JF, donc je suis » – ce qui revient un peu d’ailleurs à ridiculiser la proposition cartésienne, Descartes étant cet esprit qui pensait que les animaux étaient des machines. Elle est d’ailleurs à deux doigts de tuer Deckard avant de commettre l’erreur artiste qui compromet les chances des méchants dans ce genre de film. Certains ont même pu dire que le voile dont elle se couvre – pour passer enfin pour une poupée ! – est une allusion à son projet de mariage avec Roy. Il reste que Pris est un modèle rêvant de changer de look.

Sur cette dimension ludique et divine à la fois de la femme-répliquant, nous ne pouvons résister à l’envie de citer le traité de Daniélou sur le polythéisme hindou. Le savant y définit Lalitâ, nom qui sans doute inspira la Lolita de Nabokov – et de Kubrick :

Quant à la déesse hindoue Lalitâ, elle illustre l’être divin conçu comme un adolescent qui s’amuse. Le monde est son jouet. Le goût de l’amusement envisagé comme la cause universelle est appelé Lalitâ. Lalitâ est représentée comme une jeune fille amoureuse et mutine, dont la forme est l’univers.

Cette puissance presque divine du répliquant est aussi bien définie dans les lignes de Guénon sur la cité des automates de la Tradition védique. Dans l’Inde traditionnelle, le Kathâ-Sarit-Sâgara décrit une cité peuplée d’automates en bois, qui se comportent en tout comme des êtres vivants, sauf qu’il leur manque la parole ; au centre est un palais où réside un homme qui est l’unique conscience de la cité et la cause de tous les mouvements de tous ces automates qu’il a fabriqués lui-même.

Tyrrell est-il une espèce inférieure de Dieu ? Son infirmité de myope (la chirurgie oculaire, là encore, n’a pas pu faire de progrès ?) révèle une grave mutilation dans ce pays où le regard domine, dans ce pays ou l’œil-qui-voit-tout comme chez Tolkien, contrôle un univers de dystopie. Tyrrell n’est peut-être pas Dieu, il est tout cas le démiurge, un démiurge luciférien qui mérite en fait la punition infligée par Roy. Tyrrell incarne en fait la conscience humaine rendue folle, la science sans conscience, le monde postmoderne déboussolé, que l’on retrouve dans le personnage de Weyland. Il est l’ange rebelle plus que les répliquants, il est temps de le dire. Eux seraient plutôt les enfants terribles de Cocteau revus et corrigés par l’âge cybernétique, et nostalgiques d’une vraie enfance. Et tout se joue symboliquement au jeu d’échecs, grâce auquel on a accès à la pyramide Illuminati qui domine la ville – et au maître de haut château.

Le jeu d’échecs de Blade runner est de dimension cosmique puisqu’il marque la supériorité de la créature et le rapide meurtre du Père. On ne reviendra pas sur la symbolique de ce jeu disponible partout. Citons Omar Khayyâm : « nous sommes comme les pièces d’un jeu d’échecs ; nous jouons notre part, puis nous retournons un à un dans la boîte du néant. » La fin un peu triste du dernier répliquant vivant, soudain métamorphosé en colombe (celle qui s’envole : serait-ce l’oiseau de la paix ?), prend un beau relief avec ce quatrain lugubre du grand poète arabe.

Revenons à Nietzsche et notre surhomme, fruit comme on sait des trois métamorphoses décrites au début de son Zarathoustra :

« Je vais vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. »

Image célèbre : Roy utilise le clou pour libérer sa main fondante et sauver Deckard. Il récupère même l’image christique à cette occasion, un Christ qui a plus à voir avec le Pantocrator byzantin sans doute qu’avec le nôtre. Le clou est aussi utilisé pour agir, non pour être immobilisé sur une croix. On voit qu’ici le film passe toute raison.

Nietzsche définit ensuite les trois rôles des animaux, qui s’adaptent parfaitement à la condition des androïdes conçus pour des fonctions précises :

« L’esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants : tel le chameau qui sitôt chargé se hâte vers le désert, ainsi lui se hâte vers son désert. »

Le lion incarne le loup Roy, celui qui veut en finir avec la morale de ses maîtres et la soumission biologiquement imposée par ses designers.

« Mais au fond du désert le plus solitaire s’accomplit la seconde métamorphose : ici l’esprit devient lion, il veut conquérir la liberté et être maître de son propre désert. »

 

Nietzsche décrit alors avec le génie visionnaire qui est le sien le combat du lion ; et qui ressemble beaucoup au combat de Roy contre son père Tyrell – puis contre un autre père, un tout-puissant, un invisible…

Il cherche ici son dernier maître : il veut être l’ennemi de ce maître, comme il est l’ennemi de son dernier dieu ; il veut lutter pour la victoire avec le grand dragon.

Mais le lion a ses limites comme tous les puissants rebelles. Nietzsche explique enfin la réalisation de l’enfance, qui comme on sait a des accents héraclitéens (Le temps est un enfant qui joue au trictrac : royauté d’un enfant). La dimension ludique des répliquants est un fait avéré :

« L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde. »

C’est ainsi que le répliquant devient dans son genre le réalisateur du surhomme, ou plus exactement ce pont que Nietzsche voyait se dessiner entre la bête et le surhumain.

« L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme, une corde sur l’abîme. »

Sur la conversion finale de Roy, on a évoqué le christianisme. Mais nous n’allons pas passer en revue ces propositions, nous contentant ici de voir dans l’androïde non plus l’humain parfait mais le jouet prodigieux.

En suivant bien Dick, on voit que deux mondes le fascinent : celui des animaux – qui ont à peu près tous disparu, et celui des androïdes, poupées parfaites (Pris se déguise même), mannequins malgré eux (Kubrick, toujours) et modèle parfait pour une humanité décrépite, celle dépeinte par Dick et tous les écrivains de la science-fiction marquée par la dystopie.

Et la réflexion ici doit être poussée un peu plus loin. L’homme est limité par sa chute du paradis et par un amoindrissement de ses facultés intellectuelles et physiques. Le rêve est bien sûr de reconquérir cet état adamique et primordial. C’est tout le sens actuel de la démarche marquée par le transhumanisme vers lequel nous nous dirigeons peu à peu, moins sous l’influence d’une idiologie grandiose que sous l’hégémonie du profit tempéré par nos bons sentiments, ces idées chrétiennes devenues folles, disait Chesterton.

Personne n’a mieux que Kleist dans ses notes sur le théâtre des marionnettes, décrit le pouvoir surnaturel de la poupée parfaite de l’époque des Lumières, ce chef d’œuvre de Vaucanson ancêtre de nos répliquants. On sait aussi que ce petit écrit magnifique de précision et de romantisme finalement commence avec un exercice d’admiration, celui d’un ours qui effectue mieux que nous tous les gestes d’escrime ; et celui des mannequins.

— Ces poupées, déclara-t-il, ont de plus l’avantage d’échapper à la pesanteur. Elles ne savent rien de l’inertie de la matière, propriété des plus contraires à la danse : car la force qui les soulève est plus grande que celle qui les retient à la terre… Les poupées n’ont, comme les Elfes, besoin du sol que pour l’effleurer et ranimer l’élan de leurs membres par cet appui momentané ; nous-mêmes en avons besoin pour y reposer et nous remettre des efforts de la danse : moment qui, manifestement, n’est pas lui-même la danse et dont il n’y a rien d’autre à faire que de l’éliminer autant qu’on peut.

On croirait lire du Nietzsche avec son encensement de la danse et sa lutte contre l’espoir de pesanteur. Mais on croirait voir les répliquants Pris et Roy qui font rêver le déjà vieux et maladif (mais adorable et talentueux) JF Sébastien.

 

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