Céline et Jérôme Bosch (de la Fin des Temps à travers les âges)

Céline et Jérôme Bosch

 

Les jeunes gens au jour d’aujourd’hui ont le goût du meurtre !

 

Le mode moderne est une atrocité d’ailleurs le monde est une atrocité. D’ailleurs « la vérité de ce monde c’est la mort. » Car il y en a d’autres ceux de la toile de Jouy et du rigodon.

Goût du désastre et de l’apocalypse, du pittoresque et de la drôlerie aussi : tout relie Céline à Jérôme Bosch. D’ailleurs les deux sont populaires malgré tout. Car Jérôme Bosch était le peintre de chevet du monstre espagnol Philippe II.

Céline écrit ces mots dans une lettre datée du 20 novembre 1937 :

 

« Chère Amie

Je vais venir à Anvers vous voir dans une quinzaine… Vous serez gentille de me donner quand je viendrai quelques renseignements sur la vie de Jérôme Bosch, juste quelques idées… »

 

 

En février 1939 il compare la situation à Jérôme Bosch :

 

« Chère Amie

Je me doutais bien que la mécanique n’irait pas si vite à reprendre son rythme et son ardeur. Il faut engraisser à présent. La mer vous fera du bien. Mais c’est encore une question de mois.

Hélas je ne vois pas beaucoup le joint d’aller en Belgique. Tout est horriblement coûteux en francs français !

La situation ? Sinistre… du Jérôme Bosch en réalité, et le pire se prépare, l’Apocalypse. Puisque les goyes sont si sots, ils vont expier toute leur veulerie, leur vanité brève, leur crédulité criminelle. Tant pis pour eux ! Toujours obsédés de mesquineries, de leur petit trou de cul, de leurs amours myopes. Ils ne voient jamais le grand côté des choses où leur enfer s’élabore. Tant pis !… Mais vous survivrez, belle amie, et les vôtres aussi, et le monde repartira… optimistement. »

 

Dans la note de l’édition Gallimard des lettres à ses amies, on lit :

 

« A vous Lucienne Delforge témoigne également qu’« en plus de sa passion pour la danse et la musique, [Céline] nourrissait un grand enthousiasme pour la peinture. Il aimait particulièrement les Flamands, Breughel l’Ancien et Breughel de Velours, J. Bosch, dont il ne se lassait pas d’admirer les œuvres, mais surtout la justesse des attitudes, la subtilité du geste ou de l’expression qui permettaient de pénétrer la psychologie des personnages peints par l’artiste, en dehors de la splendeur des couleurs, le réjouissaient. C’est d’ailleurs à lui que je dois mon initiation à la peinture et les joies que j’y ai trouvées désormais ». (Lettre privée de novembre 1977.)

 

Et puisqu’on parle de sa femme Lucette, lisons-la :

 

« Pendant cet exode, on a rencontré aussi beaucoup d’enfants anormaux. J’en revois surtout un, que j’appelais « petit poisson », qui n’avait pas de jambes et qui s’accrochait à moi.

Nous avons en un mois tout vu, tout vécu.

A Issoudun, des soldats français jetaient leurs armes dans les fossés et voulaient se constituer prisonniers. Le découragement était terrible.

Je regrette que Louis n’ait pas retranscrit ce moment de notre vie, c’était comme une fresque de Bruegel, de Jérôme Bosch, c’était inoubliable. »

 

Elle est encore plus sensible que lui, Lucette, à l’imagerie apocalyptique des maîtres flamands :

 

« Nous avons vécu là une vie hallucinatoire, dans une sorte de cauchemar éveillé, au milieu d’un monde qui s’était trompé et qui allait être englouti. »

 

Car il y a d’autres mondes que le nôtre c’est un fait. Lisons le Céline secret de son épouse Lucette rendue géniale comme lui.

Lucette encore à propos de ce stupide tropisme danois qui lui vaudra tant d’ennuis (alors que l’Espagne avec son soleil et son franquisme…) :

 

« Pour Louis, le Danemark, c’était un souvenir ancien.

Il y avait la mer du Nord et l’impression de vivre là-bas dans les bateaux.

C’était un songe, un mirage.

Le voyage pour y parvenir a été une hallucination, un cauchemar dans la guerre et le feu. »

 

On n’est pas au bout de nos peines.

Ici dans la description de sa femme donc on se rapproche bien de Jérôme Bosch :

 

« Nous embarquions sur des bouts de train qui semblaient vouloir nous conduire ailleurs et qui, soudain, stoppaient pour repartir on ne savait où et peut-être nulle part.

Les locomotives marchaient au charbon de bois et dans la nuit nous avancions, tels des trains  fantômes, en lançant des étincelles.

Souvent un bombardement nous forçait à l’arrêt brutal et nous nous retrouvions en rase campagne, contraints de ramper vers des ponts où nous nous affalions pour dormir un peu avant de nous embarquer dans un nouveau wagon qui venait à passer. »

 

Après on décrit l’Allemagne c’est-à-dire rien puisqu’il ne reste rien.

 

« Ainsi, hagards et par petits bouts, nous avons traversé une Allemagne en ruine.

Plus une seule maison n’était encore debout. Parfois on en avait l’impression, mais c’était juste la façade qui subsistait : derrière, il n’y avait rien.

Dans les trains, les Allemands avec nous chantaient comme dans un opéra funèbre.

On était entouré de flammes et de cendres. »

 

Même le chat est éberlué, comme transformé.

 

« Bébert a vécu avec nous ce morceau d’histoire, totalement immobile dans sa gibecière, ne réclamant ni à manger ni à boire, comme absent à lui-même et en prise directe avec l’atrocité du monde. »

 

Le chat devient un mage cosmique, un être hors norme, un René Guénon abouti. Après un bref hommage de Lucette à Dante :

« Bébert nous a sauvé la vie. C’était comme si nous vivions la descente aux Enfers de Dante.

Dans ma chambre, dans la soupente, toute seule je me serais laissée mourir. Je n’aurais pas, réalimentant sans cesse mon poêle à bois, mis tout en route pour faire de la chaleur si je n’avais pas voulu que mon chat vive. Il nous faisait un petit foyer, un cœur qui bat.

Je sais que, pour certains, c’est étonnant que Céline mette Bébert sur le même plan que moi.

Ça ne pouvait pas être autrement, il était un personnage à part entière. »

 

On a rarement aussi bien parlé d’un animal. Même Poe, Baudelaire et Lovecraft …

Sur l’horreur de cet aplatissement allemand Céline a lui cette ligne drôle dans Nord :

 

« Rostock, je me souvenais, la ville… mais maintenant dans quel état ?… c’était peut-être plus qu’un cratère ?… »

 

Sur la vie de Céline comme cauchemar éveillé surtout sur la fin de la Guerre Lucette a encore ces lignes éveillées :

 

« Quand on a fait de la prison, on est à jamais séparé des autres, c’est comme si on était devenu un fantôme.

En deux ans ce n’était plus le même homme, il était devenu vieux. Il marchait avec une canne, avait tous les jours des malaises en plus de ses crises habituelles de paludisme.

La première guerre en avait fait la moitié d’un homme, plus qu’une oreille, un seul bras et une tête en ébullition. La prison l’a achevé. Elle a fait de lui un mort vivant. A Meudon, pendant les dix ans qui ont précédé sa mort, il n’était déjà plus là. »

 

Après Lucette s’exprime comme Céline, l’élève dépasse le maître (toujours les femmes d’ailleurs) :

 

« A partir d’un certain seuil de souffrance, le flan des mots tombe, il n’y a plus rien à dire.

De la même façon, les vrais pauvres ne se plaignent jamais, ne demandent rien, ils se cachent. »

 

Etre ou ne pas être dira-t-on plus tard au siècle de Jérôme Bosch. Ne pas être.

 

« Aujourd’hui, je suis comme une voiture qui n’a plus de moteur. Il ne reste que la carcasse ; je ne pensais pas que c’était si long de mourir ».

 

Elle dit cela après avoir passé le permis de conduire à cinquante-deux ans.

 

 

Sur la danse de saint-Guy et l’absence de réaction qu’elle inspire Céline a ces phrases géniales dignes des bulles de Jérôme Bosch :

 

« Et les Français sont bien contents, parfaitement d’accord, enthousiastes.

Une telle connerie dépasse l’homme. Une hébétude si fantastique démasque un instinct de mort, une pesanteur au charnier, une perversion mutilante que rien ne saurait expliquer sinon que les temps sont venus, que le Diable nous appréhende, que le Destin s’accomplit. »

 

L’horreur mécanique du monde est digne de Bosch et de ses bougies au même nom. Cela donne chez Céline quitte à Le répéter :

 

« Faudrait un Hercule convaincu et drôlement soufflé, pour les arracher ces lascars à leur roboterie, citoyens motorisés, puis citoyens-bicyclettes, puis citoyens tout nus, pieds nus, la gueule de travers, mauvais coolies, que faire pour eux ?’

 

La bêtise et la médiocrité se répandent. Exemple de la triste Amérique de Roosevelt :

 

« Où serons-nous dans quelques mois ! Sans doute n’aurai-je plus l’occasion de revenir [aux] U.S.A. ou si vieux que tout sera affreux ! Je ne connais déjà plus personne là-bas sauf les journalistes hélas ! Comme tout le contenu de la vie devient sec et formel en avançant en âge !

Le jus s’échappe il ne reste plus que les grimaces. »

 

Il remarque la déchéance américaine très tôt :

 

« J’ai trouvé New York d’autre part bien changé. Plus du tout aussi insolent qu’autrefois. Il n’y a plus d’américanisme. Ils suivent la même pente dégoûtante que l’Europe. Ils sont à la remorque de l’Europe et des Juifs entièrement, de grèves en grèves et de démagogie en révolution qui je crois ne tardera guère au train où ils vont. La grande époque américaine est certainement passée. Avant dix ans ils seront aussi pouilleux qu’ici. »

 

Nota : sur les Juifs et le New Deal surnommé un temps le Jew Deal il y pléthore de livres juifs (voyez Ginsberg, The Fatal Embrace). L’intérêt ici est la remarque ; « il n’y a plus d’américanisme », cet américanisme délicieux que nous avions vécu avec Molly et cet « amour que les américains font comme les oiseaux. »

 

La finale apocalypse avec les maîtres à l’œuvre, les producteurs :

 

 

« Ils seront vainqueurs partout – avant-garde des asiatiques, leur victoire sera brève ! Les blancs disparaîtront ! vaincus par l’avarice, l’égoïsme et l’alcool et ce sera bien fait ! Quelle salade ! Je ne parle pas des USA – là tout est déjà en parfaite décomposition – et à quelle allure ! Prodigieux ! »

 

On finit sur Bosch et le maître par ces lignes grandioses et littéraires, extraites du Voyage :

 

« Et tous les soirs ensuite vers cette époque-là, bien des villages se sont mis à flamber à l’horizon, ça se répétait, on en était entourés, comme par un très grand cercle d’une drôle de fête de tous ces pays-là qui brûlaient, devant soi et des deux côtés, avec des flammes qui montaient et léchaient les nuages. »

 

C’est la drôle de fête aux couleurs de Bosch qui nous captive là. L’écrivain juif  autrichien Hermann Broch, auteur de l’incomparable Mort de Virgile, parlera d’apocalypse joyeuse pour désigner notre époque de monstruosité ahurie. Splendide gradation dans les lignes suivantes :

 

« On voyait tout y passer dans les flammes, les élises, les granges, les unes après les autres, les meules qui donnaient des flammes plus animées, plus hautes que le reste, et puis les poutres qui se redressaient tout droit dans la nuit avec des barbes de flammèches avant de chuter dans la lumière. »

 

Et quelle chute. Quel style tout de même.

Le poète souligne incidemment et vicieusement le côté néronien et spectaculaire de tout cela :

 

« Ça se remarque bien comment que ça brûle un village, même à vingt kilomètres. C’était gai. Un petit hameau de rien du tout qu’on apercevait même pas pendant la journée, au fond d’une moche petite campagne, eh bien, on a pas idée la nuit, quand il brûle, de l’effet qu’il peut faire ! On dirait Notre-Dame ! Ça dure bien toute une nuit à brûler un village, même un petit, à la fin on dirait une fleur énorme, puis, rien qu’un bouton, puis plus rien. »

 

C’est le Rosebud d’Orson Welles à la fin de Citizen Kane. Une fleur, un bouton puis plus rien. Tout finit au bûcher de Shiva.

Céline a l’air résigné et amusé comme souvent dans le Voyage (on allait écrire le Village). Les combattants détruisent les villages pour avoir de la compagnie la nuit – de la lumière. Après ils brulent les forêts mais elles durent moins.

 

« Malheureux qu’ils n’ont pas duré les villages… Au bout d’un mois, dans ce canton-là, il n’y en avait déjà plus. Les forêts, on a tiré dessus aussi, au canon. Elles n’ont pas existé huit jours les forêts. Ça fait encore des beaux feux les forêts, mais ça dure à peine. »

 

Le bruit aussi du canon tient compagnie.

 

« Le canon pour eux c’était rien que du bruit. C’est à cause de ça que les guerres peuvent durer. Même ceux qui la font, en train de la faire, ne l’imaginent pas. »

 

Mais rien ne les arrêtera.

Ne laissez pas ébruiter cela : le bruit c’est ce qui abrutit. La suite chez Jérôme Bosch.

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