Un conte équatorien pour les amis de Quito alors ! Et sur les colibris encore !

La Dame aux colibris

 

On lui avait parlé d’un lieu comme cela, situé de l’autre côté, où se rendaient certains passagers qui n’en revenaient pas. Il avait longé puis abandonné la longue avenue des volcans ainsi baptisée par son maître von Humboldt. A Quito, il rencontra un savant ornithologue qui lui indiqua où il trouverait son bonheur : dans la jungle de Mindo, la selva humeda, couverte de végétations sombres et de nuages.

Il gagna ce lieu magique et s’y perdit : on lui dit qu’il y avait ce petit restaurant qu’il cherchait, perdu à quelques milles du centre du village. Il s’y rendit. Mais dans cette forêt humide, la brume se levait. Il ne pouvait plus distinguer le chemin, il pataugeait dans la boue. Il dut s’arrêter sous une pluie humide, puis battante. Il se demandait s’il n’allait pas rebrousser chemin, lorsque la nuit tomba. Il se tranquillisa : il était entouré de bromélias et de helechos, de fougères géantes. Autour de lui il y avait ces cañas qu’il aimait tant, ces bambous tendres et vivants comme des membres d’animaux. Il était nu comme l’enfant dans la yunga, dans la jungle des hauteurs protégée par les dieux.

Il se laissait aller comme une statue de boue liquide, ruisselant de cette eau douce et tiède. Et puis il distingua une lumière. C’était le lieu-dit des Colibris. Il passa à travers les herbes et les laines et parvient enfin au jardin de la maison. Des chiens aboyèrent et l’entourèrent, mi-menaçants mi amicaux.

 »            Ici Rufo, ici Lucas !

 

Une jeune indienne parut, sous une cape et un parapluie :

 »            Mon Dieu, vous êtes trempé !

 »            Je cherche une chambre.

 »            Nous en avons, ce n’est pas la saison. La señora n’est pas encore rentrée.

 

La jeune fille, qui se nommait Esmeralda, le mena à une chambre en bois. Là il put se changer et quitter la sensation d’humidité qui l’avait imbibé out la journée. Il commença à lire lorsque Esmeralda vint lui dire que le dîner était servi.

Il se retrouva sous une pergola illuminée faiblement dans la nuit devenue étoilée. Sur une nappe blanche étaient posés de beaux couverts. Esméralda revient avec un plat de ceviche qu’elle portait lentement sur un grand plateau. Elle semblait une princesse avec son habit traditionnel. Il la remercia et commença à manger.

Il était si fatigué qu’il n’avait pas encore pris conscience de Leur présence. Il l’avait devinée, il l’avait surtout désirée, il ne l’avait pas perçue.

 

Ils étaient là, puisqu’il était dans le ferme aux colibris, dans la volière royale de Mindo. Ils voletaient, ils agitaient des milliers de fois leurs ailes vives pour retirer quelques milligrammes de nectar.

 »            Ce n’est pas du nectar, murmura Jessica. C’est simplement de l’eau sucrée. Il faut la faire bouillir quelques minutes et la changer tous les trois jours, pour éviter qu’elle fermente.

 

Le colibri, l’oiseau royal qu’il avait survolé à Nazca, l’oiseau sans ancêtres, maître des eaux et des forêts, reproducteur du monde. Mais ici ils étaient libres prisonniers, condamnés par une paresse toute animal et toute humaine à aspirer l’eau sucrée du bec verseur du petit réservoir. Toujours nerveux, à batailler.

 »            Ils peuvent se crever un œil avec leur bec. Il y a même des luttes entre les mâles et les femelles.

 »            Ce sont presque des hommes alors. Est-ce que cette boisson n’altère pas leurs couleurs ?

 »            Je ne sais pas, dit Esméralda, tandis qu’elle disparaissait.

 

Il feuilleta un livre : les colibris appartiennent à l’ordre des trochilidés. On en distingue 319 espèces dont 163 vivent en Équateur. On ne connaît effectivement pas leur ancêtre. Leur cœur et leurs muscles pectoraux sont énormes, ils peuvent voler dans toutes le directions, ils ne savent pas marcher. Leur cœur battre plus de mille fois par semaine, et ils battent plus vite des ailes que toute la Création réunie.

 

 »            Ils sont devant vous, ils ne sont pas dans le livre.

 

Il avait cru entendre un moteur, mais il n’y avait pas prêté attention, la tête plongée dans le livre. Mais un petit bruit sur le plancher lui fit relever la tête. Il y avait une mince femme, aux cheveux très longs, vêtue de pourpre et de vert. Elle le regardait en souriant, de ses grands yeux noirs.

 

 »            Je parle des colibris bien sûr. Des beijaflores, des baise-fleurs, comme on dit au Brésil.

 

Il n’arrivait pas à parler. Il la regardait, tandis qu’elle tendait deux sacs à Esméralda. Puis il écoutait les vrombissements des ailes des bestioles lumineuses et batailleuses.

 

 »            On ne peut entendre leur chant. Sa fréquence est trop élevée… Vous m’entendez ? Je m’appelle Jessica. Bienvenue dans ma volière.

 

Elle descendait de colons asturs et d’indiens. Elle avait travaillé en ville puis décidé d’ouvrir cette petite auberge, sur un terrain que lui avait laissé son grand-père. Elle vivait seule, apparemment sans en pâtir. Il se rappela de ces dames du moyen âge qui créaient leur volière. Dans le jardin d’Yvoire, près du lac Léman, la volière symbolisait l’âme. L’oiseau était traditionnellement lié à l’âme et aussi à la dame, à qui on associe l’épervier. Il le lui dit. Elle parut flattée. Il dormit dans sa chambre d’un sommeil léger et aérien, comme si mille idées volaient de sa cervelle, ou que des milliers de petits becs y vinssent aspirer quelque inspiration.

Le lendemain il se leva de bon matin sous un soleil chaleureux. Il se rendit dans le jardin très ordonné. De rares bestioles y venaient sucer le nectar des fleurs. Jessica était là accroupie, avec son chapeau et son sécateur. Elle lui semblait encore plus belle que de nuit, dans sa tenue quotidienne de jardinière de l’Eden.

 »            Vous connaissez le nom des fleurs ?

 »            Non, je ne reconnais que les fuchsias et les bromélias…

 »            Ici vous avez des lupins, là de l’aconit. Ici ce sont des ancolies. Vous avez sur votre gauche des gloires du matin, plus loin évidemment des rosiers.

 »            Quelles sont leurs fleurs préférées ?

 »            Les monardes pourpres et les digitales pourpres. Venez, je vais vous montrer.

 

Elle se releva lestement et le mena à quelques mètres de là, à l’autre bout du jardin et du monde.

 

 »            C’est extraordinaire, dit-il. C’est un monde qui tient en quinze ou vingt mètres. Ils ne le quittent jamais ?

 »            N’oubliez, caballero, pas que des colibris peuvent voler des milliers de kilomètres. Le battement de leur cœur s’abaisse alors à cinquante pulsations par minute.

 

Lui pensa que les battements de son cœur s’étaient accrus depuis qu’il voyait Jessica. Elle dut deviner sa pensée parce qu’elle lui sourit avec distance. Lui l’écoutait comme un enfant écoute une professeure dont il est amoureux.

 

 »            Le selesphorus rufus vole ainsi de l’Alaska au Mexique, bien loin de nos latitudes. Leurs ailes leur permettent tous les mouvements, déplacements, rotations, immobilisation, renversement. Tout cela pour se nourrir, avaler son propre poids dans la journée.

 »            Combien de temps vivent-ils ? Ils doivent produire beaucoup de radicaux libres ?

 »            Deux à trois ans ? Mais ne croyez-vous pas que deux ans de vie d’un colibri valent cent ans d’ennui humain ?

 »            Pas si l’on vit près d’eux dans votre ferme.

 »            Il ne faut surtout pas leur donner de miel, répliqua-t-elle tranquillement.

 »            On dit que les abeilles venaient voleter autour des lèvres de Platon pour boire ou écouter ses paroles. En hébreu, la parole et l’abeille sont un même mot : Deborah… Jessica, les colibris viennent-ils boire à votre source ?

 

Elle le regarda un peu intriguée en penchant sa jolie tête sur la gauche. Il lui dit qu’il allait profiter du beau temps pour se trouver un guide et faire quelques excursions.

 

La saison était terminée mais bien sûr il put rester. Jessica lui montra un autre jour ses espèces préférées (elle en avait quatorze dans son jardin)

 »            Regardez-les… Ce sont presque vos proches maintenant. . Il y a le picoespada, l’ermitaño bronceado, l’inca cafe…

 »            Quels noms délicieux.

 »            Les noms latins sont aussi des poèmes : l’eutoxeres condamini, qui a un bec tout courbé, en forme de faucille, ce qui lui permet de saisir le nectar des fleurs les plus retorses et sophistiquées. La vous voyez un helioangelus – ange du soleil…- strophianus s’emplir du suc des belles bromélias que j’ai plantées moi-même. Cette fleur, là, a une forme hélicoïdale à laquelle le volatile vibrionnant doit s’adapter avec son petit bec angélique.

 »            Ils mangent tout le temps ?

 »            Ils vivent pour se nourrir. Ils avalent une à deux fois leur poids par jour.

 »            Et ils gaspillent tout en allant chercher cette nourriture et ne vivre que deux ans.

 »            C’est cela la merveille. Ils vivent, ils ne s’économisent pas.

 

Il la trouvait de plus en plus belle. Son cœur battait pour elle de cinq mille battements d’ailes. Il se rappelait des Cataractes où il avait découvert ces oiseaux. Leurs ailes vibrent comme l’eau, cataractes de plumes, enchantements des sens. Un soir il rêva que le paradis devait être ainsi en fait, non pas rempli d’anges assoupis, mais d’anges actifs et combatifs, rayonnants et musiciens, amicaux et rivaux. Il rêvait de se nourrir du nectar des fleurs… se nourrir de pure poésie, de romans de la rose et de suc céleste, sous la rosée du monde. Le colibri avait découvert le bonheur de se purifier tout en se remplissant. Dieu était décidément le plus grand cuisinier du monde.

 

La saison était terminée mais Jessica accepta qu’il restât. Elle se montrait pourtant distante, sourde à ses allusions de moins en moins voilées. Il en concevait une sorte de tristesse que seuls pouvaient dissiper les oiseaux. Esméralda était repartie dans sa famille. Il était là depuis deux mois, toujours plus plein de songes et d’amour, prisonnier de la volière de Jessica. Au cours d’un de ces rêves, il tomba de son lit, ne se fit aucun mal, comme s’il avait été plus léger que l’air.

Un soir, il revint d’excursion. Il avait goûté de la digitale, elle lui avait semblé bonne. Il aimait de plus en plus les fleurs. Il parvint à la pergola : elle était désertée. Inquiet, il chercha les bestioles, entra dans la maison, ne trouva personne. Il sortit par l’autre porte dans le jardin, et là il la vit elle, ventre, jambes et bras nus, la peau et les cheveux mouillés, entourée de ses dizaines de colibris, de ses dizaines d’amants. Il s’approcha et voleta à son tour vers elle, et il goûta sur sa peau hâlée la splendeur sucrée de l’eau et de sa transpiration. Elle le reconnut et lui sourit, lui troubadour à plumes. Et il comprit qu’il était là condamné maintenant comme les dizaines d’autres amants de Jessica à adorer la peau de sa déesse dans ce jardin des délices.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

Une réflexion sur « Un conte équatorien pour les amis de Quito alors ! Et sur les colibris encore ! »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s