Comment Andersen annonça notre société

 

Extrait du déclin de la France postmoderne (2010)

 

Le plus fabuleux dans le conte d’Andersen est que le seul à se rendre du compte du chaos et de l’escroquerie, le seul aussi à avoir l’innocence de le dire et de le crier même est un enfant. La vérité sort de la bouche des enfants, et nous n’en voulons plus, ou nous les adoptons comme au marché aux puces, ou nous les profanons, moins sexuellement d’ailleurs qu’intellectuellement. On comprend que notre société de vieux qui contrôle si bien une jeunesse qu’elle recycle, abrutit, exploite et puis aliène, ne veuille pas entendre de vérités psychologiques élémentaires, pour reprendre une expression sympa d’un penseur de la IIIème république. Elle traitera d’excessif, extrémiste, outrancier tout propos qui contredira sa folie. L’entropie est ici ancienne : la presse, au nom si mérité, a toujours eu pour fonction d’ahurir. E

Tolstoï remarque au début d’Anna Karénine qu’il faut lire les journaux « de cette moyenne où se tient la majorité ». Ainsi le troupeau dort mieux et se laisse-t-il au final mieux mener à la boucherie héroïque ou démocratique, si souvent synonymes

depuis deux siècles.

Mais j’en reste à Andersen : la vérité sort de la plume des conteurs, si elle accompagne la bouche des enfants. Les conseillers du grand-duc, les courtisans du grand-duc, les sujets du grand-duc, les adultes du grand-duc, les grands couillons du grand-duc, tous croient voir quelques choses : ils croient voir un vêtement, ils croient voir de la merveille, ils croient voir de la valeur ajoutée, du travail, du PNB, de la croissance, de la création de richesse. J’ai connu un as veule de la bourse qui de retour d’Amérique il y a cinq ou six ans s’exclamait sur son email : – Je reviens d’Amérique. Quelle création de richesse ! L’immobilier a doublé ! Tu n’es pas assis sur une mine d’or, tu es la mine d’or ! Hosannah !

Et c’est ainsi qu’au fur et à mesure qu’on dépeçait nos industries, nos créations, notre éducation même – car le post-capitalisme a bien besoin de nous abrutir pour nous faire tolérer tout cela, cela ne passe pas comme ça – on nous faisait croire que nous nous enrichissions. Et par quel miracle : un égale deux, un égale dix, un égale cent.

Le roi de France, dit déjà Montesquieu, est le plus grand magicien du monde, puisque lui aussi truque sa monnaie pour faire ses guerres, et qu’il fait croire qu’un égale deux. Et l’image me rappelle une chose : un magicien est là pour subtiliser quelque chose, car comme l’homme prestidigital, il nous distrait et nous retirer un lapin, un bijou, une montre. Et après il est censé nous le rendre non sans lui avoir fait subir quelques avanies. Entre-temps, il a fallu acquitter le prix du billet, et il a fallu payer pour être trompés. Quand on parle d’économie casino, on ne se trompe pas. Tout est déjà dans la fascination des auteurs baroques pour l’illusion, les miroirs, leur spéculation, les bordels –synonyme un temps de casino -, les paris boursiers. On est déjà dans le théâtre du monde, dénoncé par quelques grincheux espagnols qui voient leur pays et sa civilisation disparaître trois siècles avant les autres.

Et je repense encore à mon Andersen : bon Dieu, cette peur de faire bête ! C’est pour cela aussi, et par lâcheté, que les idiots du village médiatique du grand-duché s’esclaffent et s’émerveillent. On se croirait devant un tableau d’art moderne, une de ces innombrables merdes auxquelles finalement on nous a tous habitués ; car comme le remarque Dostoïevski, toujours lui, que l’on cite à tort et à travers, sans en connaître une seule ligne, l’homme est le seul animal qui s’habitue à tout.

D’ailleurs il est le seul à payer pour entrer dans un zoo, ou pour vivre dans des cages de verre hors de prix, non ?

L’art moderne, passé son âge d’innocence, s’il en eut jamais un, s’est avéré une escroquerie digne des tisserands d’Andersen. Mais là aussi, il faut l’apprécier, c’est obligatoire. L’impératif publicitaire est comminatoire : « -Aime cela. Va le voir.

Prosterne-toi devant l’œuvre de génie, l’œuvre d’escroquerie à cent millions d’euros.

Et perds-en le goût. Par ailleurs, sache que tu es un imbécile. De la même manière que tu ne sais pourquoi nous sommes en Irak, tu ne peux comprendre pourquoi

Rothko est si génial. C’est Pinault qui l’a dit, en entassant ses cochonneries dans un des plus beaux palais vénitiens. Il faut l’éduquer, le public ! »

Et là aussi, que d’argent perdu, que de trésors du grand-duché… Il ne s’en remettra pas, de cette transformation de l’art en pur actif mobilier… cela lui apprendra.

J’en termine avec ce Hans Christian Andersen : si j’en informe quelqu’un, du contenu du conte et du reste, il va prendre un air triste ou faire la moue. C’est bien des temps qui coulent : la vérité n’illumine plus les visages, elle les fatigue. On est bien dans des temps d’acédie intellectuelle. Ou bien on me dira que c’est vrai, c’est beau, c’est bien, c’est platonicien, et qu’il faut passer à autre chose. Passer à autre chose ? Mais c’est bien le problème, ma vieille race blanche, vieux troupeaux d’avachis fatigués ! Vous voulez toujours passer à autre chose, comme des gosses mal élevés! Car le petit vieux et le nouveau-né sont les deux pires âges de l’humanité, n’est-il pas ?

Vous voulez passer à autre chose, et il vous faut 200 distractions par jour, et vous n’apprenez plus rien, et vous n’enregistrez plus rien, et vous ne restituez plus rien, surtout !

Passer constamment d’un programme à un autre, d’une distraction à un autre, c’est le meilleur moyen justement d’en rester au même point ! M’en aura-t-on parlé de la pollution finale depuis que je suis né ou du machin des retraites… pour aussitôt passer au tiercé au people et au reste. Et puis pour ne rien faire.

Lorsque vos ancêtres ne passaient pas sans cesse d’une inactivité à une autre, ils restaient mariés. Ils restaient jardiniers. Ils restaient humanistes, médecins, et ce de père en fils. Ils restaient aussi militants ou chrétiens, pas des évangélistes d’un quart d’heure. Ils étaient baptisés à vie et pour leur descendance. Ils restaient aussi communistes, socialistes, nationalistes, ils restaient père aussi et leurs enfants leur devaient le respect, c’est même écrit dans les dix commandements que l’on cite comme Dostoïevski, sans y rien reconnaître.

Voilà pourquoi j’en termine à nouveau avec Andersen. C’est une illustration, c’est une métaphore, mais je voudrais qu’on la médite, et qu’elle garde son poids, qu’elle s’enracine dans votre terreau de pensée, et que vous y pensiez bien. On vous a floués, et vous avez tous collaborés, sauf des gamins que l’on aura envoyés dans des centres de correction (vous aurez bien un oubli de la fonction symbolique, un petit trauma enfantin ?) ou des écoles américaines pour réciter les litanies salopes de la finance délocalisée (que mot tout de même !) et du politiquement correct.

 

 

Sources

 

 

Nicolas Bonnal – Le déclin de la France postmoderne (Amazon.fr)

Andersen – Contes, I et II (ebooksgratuits.com)

 

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