Conte latino : le monastère de sel

Le monastère de sel.

 

Ils étaient sept : le guide, son assistant, un Allemand, un japonais, une Française, une Argentine et une fille des Indes. Ils devaient partir pour le salar, le plus grand lac salé du monde. Ils se présentèrent et sympathisèrent superficiellement, comme il est coutume de faire pour ce genre de voyage qui n’en est plus. Mais l’excursion devait être plus longue celle d’habitude réservée aux touristes. Au moins quelques jours. On leur recommanda de se coucher tôt, de se couvrir beaucoup, et d’avoir soin de leur santé. Ainsi ils vivraient une inoubliable expérience.

Ils partirent par une fraîche et lumineuse nuit andine. On voyait plus d’étoiles dans ce ciel-là que dans tous les autres cieux du monde. Le ronron du moteur du gros 4X4 les assoupit. Le guide – il s’appelait Emilio – quitta le désert et gagna le versant du volcan. Alors ils virent le somptueux lever du soleil, du dieu Inti, et tout l’amanecer, qui révèle le monde. Ils étaient déjà transfigurés de joie, comme des rois promis à une royauté encore plus grande. Le géant de la montagne les salua d’un regard clair. Il les invitait à célébrer sa demeure innombrable. Celle qu’on n’exploite pas mais qu’on contemple.

 

Les montagnes se succédaient, avec leurs pentes douces, leurs gigantesques altitudes, leur bonhomie, leurs teintes folles. Il y a toute les teintes, toutes les nuances dans ce monde qui n’est déjà plus de ce monde. Les ocres, le cuivre et le vert composent déjà une symphonie. Les cuivres soufflent et résonnent dans un espace infini, sous les lumières de la toile du ciel. Les couleurs et les sons se répondent, dit le Français : et c’est ainsi que le monde devient célébration.

Vers midi le moteur cessa son ronflement. Emilio les invita à descendre de la voiture. Ils purent enfin s’asperger d’air pur, et écouter le murmure de la puna, et des buissons innombrables. Quel était le message de ces plantes désolées ? Ils s’approchèrent des geysers qui leur délivrèrent le message liquide de la terre brûlée. Ces fumées étranges, ces incantations telluriques, il leur faudrait un jour les interpréter. Puis ils mangèrent, mais déjà ils mangeaient moins que sur terre, mais déjà ils avaient gagné cette hauteur. Ils ne roulaient pas du reste, ils naviguaient sur une nef curieuse de métal avec un guide et un assistant qui ne cessait de les informer et de les intriguer.

L’après-midi fut la lagune, la laguna colorada, toute de vert et puis de bleu, et scintillante sous le feu du soleil Inti. Les mirages se succédaient et ils voyaient des villes magiques, des villes oubliées dans ces déserts du temps. Des animaux les accompagnaient prudents, des alpacas, des flamands roses qui becquetaient toute l’ordure de la vase et la transformaient en or pur. L’alchimie rose des flamands striait le ciel artiste quand sils prenaient en bon ordre leur envol cosmique vers le pâturage de l’Idée.

Le soir ils gagnèrent un refuge glacé tout près du ciel veillaient d’autres lagunes, d’autres alpacas, d’autres sommets écrasants et doux. La lumière de la journée illumina leur nuit, et ils firent des songes étoilés. Et les échelles du ciel tombaient comme des cordes sur les ombres de leur conscience.

Le lendemain fut autre, ils virent l’arbre de pierre, l’arbre sculpté par la Naturaleza, par la Nature faite reine dans les lieux hors d’atteinte. Toutes les pierres ont des visages, et les montagnes sont des peuples de pierres. Un chinchilla les salua. Ils virent d’autres merveilles, s’éloignèrent encore plus de leurs bases humaines.

 

Et le voyage dura, dura. Ils gagnèrent le lac salé. Sous un ciel d’or et de cuivre, ils entrèrent dans cette mer de la tranquillité terrestre, et ils caressèrent les hexagones parfaits dessinés par l’espace. Ils priaient leur père qui est au SEL, ils écoutaient les musiques des sphères et des cristaux. L’eau et la glace les invitaient à boire la coupe d’harmonie. Dans ce monde de pureté ils se brûlaient les peaux et s’exaltaient l’esprit.

Ils décidèrent de marcher sur les eaux du salar de l’amour. Ils étaient transportés plus légers que les airs, plus augustes que l’essence du monde. Dans la nature spectacle ils avaient extrait et distillé l’essence transcendée des aspirations surhumaines. Ils logèrent dans un hôtel isolé.

Mais un autre jour l’assistant e parla, né d’un village empli de la sagesse des momies. Il savait qu’il y avait un lieu mystérieux où se joignaient l’espace et puis le temps, et où se dissipaient les heures. Ils le gagnèrent.

Mais le lieu magique se laissait désirer. Au zénith du soleil, le moteur les abandonna. Mais ils n’étaient plus loin, selon Cristobal, ce porteur d’hommes. Au coucher du soleil, à l’atardecer, alors qu’ils avaient cheminé des heures sous un soleil écrasant et sans pitié, ils virent le haut lieu. Le froid et la faim commençaient à mordre, ils ne savaient pas s’ils trouveraient de l’eau. Emilio leur promit de revenir le lendemain réparer la voiture.

 

C’était un bâtiment long et blanc, avec un toit d’adobe, avec une pergola, perdu au milieu du sel. Ils entrèrent : un silence d’or régnait dans le lieu pur de tout insecte. Les chambres se suivaient comme des cellules. Il y avait des citernes dehors, de quoi cuisiner. Mais il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient plus cette faim-là. Ils oublièrent leur épuisement et dans cette torpeur spirituelle ils s’endormirent chacun dans une chambre.

Le lendemain ils se réveillèrent à l’aube. Et ils oublièrent en effet que le temps passait autour d’eux. Tout n’était que mercredi des cendres mystique dans ce désert de sel. Alors ils changèrent radicalement. Le guide-chauffeur-mécanicien oublia sa voiture, les filles se coupèrent les cheveux, les garçons s’isolèrent et commencèrent à travailler le sel de la terre. Et ils fondèrent le monastère du sel. Ils avaient marché nu pieds dans le sel si cruel, ils goûtèrent l’ivresse purificatrice et libératrice de ce monde blanc et ils apprirent à se passer de tout sinon de la prière à leur mère la terre, à leur père soleil, à leurs sœurs les étoiles.

Combien de temps passèrent-ils là, à épuiser leur vie dans de veines et splendides recherches ? Se peut-il qu’une promenade fût devenue le lit de leur destin spirituel ?

 

Ils avaient fondé un ordre et puis un rituel, tout pénétré de la splendeur et de la vacuité du lieu, tout emplis du Vacío cosmique qui roule des éternités, lorsque nous nous éloignons de l’illusion et de l’objet. Ils n’étaient plus filles ou garçons, ils étaient saints et serviteurs du soleil. Et ils voyaient des mirages, et ils oubliaient les tentations de ce qui avait été le monde. La température du lieu reflétait l’équanimité de leur âme.

 

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La disparition de sept touristes dans un pays du tiers-monde fait toujours un peu de bruit. On se lança à leur recherche, le guide n’ayant plus donné de nouvelles. Ils s’étaient visiblement éloignés de pistes traditionnelles du salar où se croisent tous les jours des dizaines de véhicules. Il était difficile de lancer trop de véhicules. Mais on put repérer le signal du téléphone cellulaire éteint d’un des touristes. Le patron de l’entreprise eut alors l’idée de l’hôtel de la ville fantôme. Il ne comprit pas ce qui était toutefois arrivé à son guide : avait-il perdu la tête ? Il allait en tout cas perdre son emploi.

 

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Les garçons s’étaient rasés, ils revêtaient tous des robes de bure. Ils avaient détourné de leur usage tous les objets, tous les vêtements futiles qui avaient été en leur possession et qui maintenant appartenaient à la communauté du sel. Ils arrivaient à survivre en pratiquant l’économie ; en travaillant habilement ils surent extraire de l’eau et la distiller, et croître quelques graines.

Un jour l’Allemand vit un nouveau mirage. C’était un tourbillon qui s’élevait dans le ciel, un ciel presque d’orage pour une fois. Il crut d’abord à une manifestation de la puissance terrestre.

Mais les autres se joignirent à lui : une menace venait, qui allait mettre fin à leur vie monastique.

 

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Juan Carlos, le patron de l’agence, était venu avec des militaires. L’affaire était assez grave : ils étaient sur un terrain militaire, près d’une frontière. Il y avait un champ de mines : ils avaient eu de la chance. Ils auraient à payer une lourde amende.

Puis une des jeunes filles au visage brûlé et aux cheveux si courts demanda quel jour on était. On commença alors à les regarder avec commisération et moins de sévérité. Ils étaient paumés : eux-mêmes avaient perdu leur sérénité, voyaient leur condition misérable, leurs haillons, souffraient des privations, de l’eau rancie et de l’horreur du sel. Il faudrait les hospitaliser.

On les ramena en ville puis dans la capitale. On leur demanda ce qui s’était passé, comment ils avaient pu croire être sortis du monde (eux, simples touristes), et comment – en quelques heures – ils avaient perdu toute notion du temps. Il est vrai qu’ils avaient brisé leurs montres comme Emilio avait saboté – inexplicablement – le moteur de sa voiture. Quant à Cristobal, il avait disparu à l’aube des retrouvailles avec la civilisation. On le rechercha fébrilement. On rasa la bâtisse, on couvrit de barbelés cette partie du salar.

 

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Moi qui parle pour les étoiles, moi qui étais le sel de l’âme universelle, je dis que ce haut lieu existe, ou existait. Il illuminait le monde humain, il était un lieu sacré, un Huaca aymara. Ceux qui avaient construit sont morts, ils avaient bâti du parfait. Il est simplement peinant, même pour les pierres qui ont forme de crâne, que cette beauté ne puisse plus être célébrée par l’homme. Elle peut maintenant simplement être traversée en un éclair de temps mécanique, elle peut simplement être photographiée, niée ou ignorée, sauf par un étudiant de la nature, un de ceux qu’ils nomment savants. Ils ont perdu ce qui les faisait homme, mais nous perdons aussi ce qui nous faisait cosmos. Et moi esprit de la nature je rêve aussi de temps meilleurs, où l’on se brûle l’esprit pour adorer l’univers dont je suis.

 

 

 

 

 

 

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