La grande invasion (chapitre de la bataille des champs patagoniques…)

La bataille des champs patagoniques (**)

 

Des années avaient passé sans espoir, dans l’attente d’événements inquiétants qui finirent par se produire.

 

Ils ont commencé à arriver par grappes de dix ou douze, comme des mauvaises nouvelles. D’abord les réfugiés, ensuite les soldats déserteurs, ensuite des groupes arrogants qui prétendaient mettre de l’ordre dans cette hacienda. Je n’avais aucun titre de propriété, raillaient-ils tous. C’est tout juste si l’on n’aurait pas dû nous juger. Vous nous voyez résister, tirer sur ces pauvres gens ? Et puis combien de fois ? Cela me rappelait ce conte italien et cette maison toujours plus emplie de souris. Personne n’y pouvait rien. Un remède amenait deux mots. Nous avions choisi le confort, cette hacienda pas très éloignée de la mer. Nous en payions maintenant le prix.

 

Frédéric pourtant jeune, soumis à d’étranges malaises, perdit sa santé, puis sa lucidité, d’abord par épisodes, ensuite totalement. Ô livres de médecine ! On trouva bien deux médecins, mais ce qu’ils faisaient… Ma compagne Lucia, dont je me lassai déjà, aussi tomba, mais dans les bras d’un autre. Toujours plus méprisante, elle s’éloigna de moi. Quant à sa trahison, elle ne me déplut pas finalement mais elle établit ma faiblesse dans tout le voisinage. Une tension montait dont nous devrions tôt ou tard faire les frais. Mais je n’avais pas envie de diriger cet amas. Organiser une déchéance de groupe, c’était bon pour un ancien politique. Or ils nous avaient tous déjà mené à la perdition. L’adolescent Miguel était parti et avait cherché à se venger.

 

Le climat aussi se déréglait, et il pleuvait et ventait toujours plus, au milieu de ce désordre qui semblait trôner maintenant dans cette hacienda qui n’était plus la mienne – et qui reflétait le désastre où devait sombrer le monde après sa catastrophe. Nous partions toujours plus loin pour chasser, comme si les bêtes un temps rassérénées par l’absence de l’activité humaine, avaient de nouveau compris les dangers de la nouvelle donne. Une catastrophe se produit et puis passe, et peu à peu tout se redresse. Le même train du monde revient, sauf qu’il vous écœure encore plus.

 

Un soir j’en discutai avec Jean-Michel. Par jeu ou par discrétion, nous partirions par des sentiers divers à la BAD numéro trois, la plus éloignée. Nous nous laissions trois jours. Lui-même ne voyait plus de futur, « ils nous ont privé de notre fin du monde », marmonna-t-il lugubre avec son fort accent. Ils nous privaient surtout de nos ressources et de notre espace vital. Mais nous y étions mal pris, et il était trop tard pour nous défendre. Je ferai plus tard la chasse à nos réactions humanitaires et à notre quête du confort féodal.

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