Journée Alien ; un conte androïde de Nicolas Bonnal (recueil Amazones) !

Schéhérazade (ou l’androïde)

Conte cybernétique et sentimental

 

Ma sonnerie retentit. J’étais dans mon solarium. Je me rappelais que malheureusement mon drone Hal 2000 était en réparation. Il fallait donc que je me dérangée. Je quittais mon état semi-hypnotique et gagnai mon entrée revêtue de marbre. J’allumai le visiophone : je ne vis rien. Je n’avais pas de chance avec la technique ce jour-là. Mais une jolie, une suave voix féminine retentit.

  • Bonjour, mon ami. Je suis Schéhérazade.

 

Je bondis de joie, de reconnaissance aussi. Ils m’avaient fait cadeau d’une journée, m’envoyant ma commande avec 24 heures d’avance !

 

  • Vous voulez dire, le robot, pardon le…
  • Je suis un cyborg de l’entreprise Mazeppa Corporation, modèle T0004. J’ai ici tous les documents, mais vous ne recevez pas mon image, je pense.
  • Attendez…

 

Je reculai. De rage je frappai deux fois le visiophone. L’image revient enfin et je vis Schéhérazade.

 

  • Je vous envoie les coordonnées sur votre cellulaire. Commande ZWBEX57. Vous ne m’ouvrez pas ?

 

Je ne lui ouvrais pas. Je la regardais, je la contemplais plutôt. Elle avait les yeux gris que j’avais commandés, les cheveux auburn coupe Louis Brooks que j’avais réclamés, les taches de rousseur sur fond pâle que j’avais désirés par-dessus de tout. Et en plus c’était un modèle Schéhérazade. J’étais émerveillé. Je finis par la faire monter. Elle ne s’était pas impatientée.

Je ne savais pas comment me vêtir. Mais après tout ce n’était pas une femme et j’étais moi le client. Je remerciai dans mon for intérieur mes parents de m’avoir laissé un si bel héritage et de quoi faire de bonnes études. Grâce à cela je pouvais m’offrir trois soirées par semaine en copropriété une Schéhérazade. Car je m’étais lassé de tout le reste, ayant déjà volé trois fois en navette spatiale. Quel bonheur cette époque ! Et je faisais deux fois mon âge grâce à mes chirurgies…

 

Elle était devant ma porte, attendant sagement. Je vis son corps élancé par mon écran extérieur. Elle entra : elle mesurait 1,74m comme j’avais demandé (pour la dominer un petit peu), avec de longues jambes fuselées, des bras et mains très fins, un beau port de tête. Elle défilait comme un mannequin.

  • Je suis heureuse d’être à votre service.
  • Oui… (j’étais mieux que dans un récit de science-fiction, j’étais dans un conte de fées)
  • Voulez-vous discuter de philosophie ?
  • Oui, mon âme… tu peux me tutoyer, tu sais ?
  • Par quoi aimeriez-vous commencer ?
  • Je ne sais pas… Héraclite ? (je dirigeai le projet Héraclite dans mon entreprise de communication).
  • Dans quelle traduction ?
  • Je ne sais pas… je voudrais aussi le texte grec.
  • Les Stromates, de Clément d’Alexandrie ?

 

J’étais aux anges. Je n’écoutais plus ce qu’elle disait, je ne savais plus ce qu’elle disait. Je bus Schéhérazade comme une divine liqueur cette première nuit.

 

Mais il faut que je raconte comment cette huitième merveille du monde est entrée dans ma vie. Il y a huit mois je dînais avec d’autres amis chez mon ami Slim Parsons. La conversation tournait comme toujours autour des derniers gadgets sortis… et des femmes. Slim, que j’avais connu sur les bancs de l’UCLA, était remonté contre ces dernières.

  • Je viens de me faire plaquer – une nouvelle fois – par la dernière que je vous avais présentée…
  • Claire ?
  • Cela-même. Et je vous dis que c’est la dernière fois. Je vais me prendre un bon vieux modèle Vanessa.
  • Oh…

 

Nous fûmes tous surpris. C’était audacieux – et aussi onéreux de sa part- de faire l’acquisition du chef-d’œuvre de Mazeppa en matière de robotique érotique. John-Paul fut le premier à l’approuver.

  • Tu as raison, les femmes ne nous supportent plus, elles vivent ensemble maintenant. Pourquoi se sacrifier à faire semblant de mener une vie à l’ancienne ?
  • Moi aussi, elles me fatiguent, dit Roland, un collègue Français. Mais tu te vois au restaurant avec un robot ?
  • Eh bien justement j’ai déjà tenté le coup, elle se tient très bien et les autres filles en chair fraîche en meurent de jalousie. Jamais leur chirurgie esthétique ne les rendra aussi belles ou civilisées que nos logiciels !
  • Ce n’est pas trop cher ? demandais-je timidement.
  • Cela dépend de que tu appelles cher. Tu peux ne la prendre que quelques heures par semaine, ou quelques soirées. Tu peux partager les frais. Tu n’as pas d’enfants ou de caprices ou de cabriolet à financer. Elle ne réclame rien, elle ne vit que pour ton bon plaisir.
  • Mais tout de même d’un point de vue éthique…
  • Ce ne sera pas pire que le divorce ou le travail des femmes. Et vous savez comme moi ce qui se passait au début du clonage thérapeutique.

 

Ces arguments emportèrent notre résistance. L’un après l’autre nous commandâmes les brochures, allâmes voir les designers et les conseillers de Mazeppa. Je me décidai pour le modèle nommé Schéhérazade, plus discret et intellectuel. Cela me semblait mieux convenir à ma formation, mes hobbies et ma distinction (et surtout à mes insomnies, mes angoisses nocturnes). Le modèle Samantha de la blonde explosive était réservé aux personnalités plus primitives. Quatre semaines plus tard nous eûmes des nouvelles de Slim : il était aux anges. Je cassai ma tirelire.

 

C’est ainsi que Schéhérazade entra dans ma vie tranquille de cadre financier. Elle était parfaite : elle me parlait un soir de Kant et de l’Aufklärung, un autre soir des crises financières ans la Hollande du XVIIème siècle, un autre soir encore de l’art du Quattrocento. Quand je fus lassé de cette période scolaire, elle me raconta des contes arabes, des histoires drôles, des nouvelles fantastiques, des récits de science-fiction. Au lit tout n’était que caresses et tendresse : j’étais fatigué des exploits sexuels de mes compagnons. Je passai le plus beau trimestre de ma vie, sans m’ennuyer une seconde.

 

Un jour pourtant elle me demanda, chose bien curieuse, si j’accepterais d’épouser une cyborg. Un projet de loi était à l’étude : à partir du moment où les clients de Mazeppa, qui vendait dans 125 pays, étaient si heureux de leur nouvelle compagne, un nouveau lobbying s’était établi qui désirait une nouvelle fois faire procéder les mœurs. On adoptait ses mascottes, pourquoi n’épouserait-on pas sa femme-robot ?

Je regardais à nouveau le visage de ma commande :

  • Mais tu n’es pas ma femme-robot. Je ne te loue (et cela me coûte déjà fort cher) que 24 heures par semaine. 24 heures sur 168. Et je te partage avec d’autres clients, je présume.

 

Elle me fit observer que la polygamie ou la polyandrie avaient déjà été pratiquées dans maintes cultures. Et surtout que la technologie évoluait si vite qu’elle allait bientôt devenir un modèle usagé. Et que Mazeppa allait proposer des ventes discount à ses meilleurs clients, attendu qu’une nouvelle génération d’eroborgs (c’était le nouveau nom) allait bientôt voir le jour.

En une seconde mon rêve se fissura. Je me vis marié à vie avec un robot d’occasion. Je fis mine de rien, je lui dis que j’étudierai la question. Elle repartit chez elle (mais où pouvait être ce « chez elle » ? dans un atelier de réparations ?) et je résiliais mon abonnement semestriel, prétextant des problèmes de santé.

Le lendemain, j’appelai Slim et l’informai de la curieuse requête de mon robot préféré.

  • C’est curieux, je connais bien les managers de Mazeppa maintenant, et ils ne m’ont pas du tout parlé de cette nouvelle génération. Ils en ont encore au moins pour cinq ans de longues études…
  • Bon, ce n’est pas grave… Et Samantha ?
  • Toujours très bien. Elle est fantastique, mais elle va me tuer, dit-il en éclatant de rire.

 

Ce fut le dernier éclat de rire que j’entendis de la bouche de Slim, car elle le tua effectivement une semaine plus tard. En tout cas il mourut dans ses bras. Lors de l’incinération, je tentai de savoir quelque chose. Rien ne filtra. Mazeppa avait versé des indemnisations à la famille. Mais Roland, qui avait ses entrées dans le monde du renseignement, me promit de faire quelque chose. En dépit du deuil qui nous frappait, il avait une espèce de sourire narquois qui me déplaisait.

Les médias s’intéressèrent à l’affaire : on parla de modèles déficients, d’absence d’informations, de problèmes techniques. Je l’avais échappé belle. Mais ce fut Roland qui me porta le coup de grâce. Il m’appela un beau soir où j’avais repris ma vie triste et solitaire.

  • Christopher, c’est moi… Ta Schéhérazade est recherchée !
  • Pourquoi… Elle a tué quelqu’un aussi ?
  • Non… c’est un faux !
  • Comment cela un faux ? C’est un robot, on le sait.
  • Non, c’est un vrai faux, enfin un faux vrai…

 

Un instant je crus – pour mon bonheur et pour mon honneur – que Schéhérazade avait été une copie du Japon de Taï Wan, un modèle inférieur à nos modèles américains, lancé maladroitement sur le marché, et qui aurait ainsi eu l’audace de me demander de l’épouser.

 

  • Non, c’est une vraie femme, tu comprends, une fille qui se faisait passer pour un robot pour gagner sa vie. Tu es sorti avec une vraie belle femme, mon vieux, qui t’a pris trois fois plus cher.

 

Le coup porta. Je restai sans voix, totalement prostré. Il fallut appeler un médecin, on m’hospitalisa dans une clinique privée ultraspécialisée (on y soignait les clients de Mazeppa victimes de violences psychiques. Car j’avais été violé psychiquement). Je guéris cependant assez vite : je pensais à cette vraie Schéhérazade, quel que fût son nom, qui m’avait donné tant de bonheur, était si belle et si intelligente… et je résolus de la retrouver.

J’employais pour cela quelque argent, mes relations et celles de Roland. Et on la retrouva.

 

Elle travaillait dans un programme de réhabilitation, car bien sûr elle avait été arrêtée, quand la police – ou ce qu’on appelle la police – eut découvert qu’elle menaçait des gens plus importants que moi. Et je la vis sans son charme et sans ses apparats dans une prison pour femmes où elle donnait des cours… de philosophie (c’était une étudiante qui avait mal tourné). On me permit de la revoir. Elle était vêtue d’un uniforme bleu et laid, qui ne la mettait pas en valeur. Elle avait un air que je jugeais rancunier…

 

  • Je voulais vous revoir… Vous êtes si belle et si cultivée…
  • Que voulez-vous ?
  • Vous en avez pour longtemps ici ?
  • Que vous importe ? Je suis un robot.
  • Vous aviez l’air plus heureuse, robot. J’ai vécu les heures les plus romantiques de ma vie en votre compagnie.

 

Elle me jeta un regard noir. Je pensais aux yeux doux et gris du robot le premier jour.

 

  • Vous n’avez pas voulu de moi en tant que robot, et vous voudriez de moi en tant que femme sans lentilles grises, sans liberté et sans revenus ?
  • Oh…

 

 

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