Entretiens avec un renard (désert de Talampaya) : dédié à Serge de Beketch dans le recueil publié en 2007 aux éditions Michel de Maule

Je m’étais un peu perdu dans le parc de Talampaya ce jour-là. J’avais décidé de traverser seul cette grandiose nature, pour éviter de mauvaises compagnies. De cette manière j’avais erré seul entre ces magnifiques cathédrales rouges de sables et d’argile, ces algarrobos si résistants, ces sources d’eaux affleurantes, et ces pics pierreux chargés de temps et de symboles. Les premiers occupants des lieux (les derniers, ici comme ailleurs, seront les touristes) avaient dessiné des pétroglyphes dans la roche, mais il me semblait que des dieux aujourd´hui invisibles avaient aussi sculpté des chefs, des rokhs, comme on dit en hébreu, des messages que nous ne comprenions qu’à travers de misérables lunettes.

Le lieu se charge tôt en énergie à Talampaya. Et quand la nuit tombe et que la lune est pleine, cette énergie se transforme et se dilue, devient une pluie douce de lumière et de transmission de sagesse. C’est sans doute cette énergie qui fit que je me perdis sur ces grandes étendues en fin de journée.

 

J’étais donc là, à mille milles de toute habitation, lorsque je vis un renard, le fameux renard gris d’Amérique latine, dont on fait de si beaux manteaux. Je voyais ses grands yeux illuminés par mes phares encore allumés, ses immense s oreilles en alerte et ses petites pattes se mouvant avec vivacité : un pas en avant, un pas en arrière. Comme je me sentais bien seul et que je ne voulais pas l’effrayer (lui-même d’ailleurs ne s’enfuyait pas, il hésitait seulement, comme tous les renards), je coupais le contact et éteignis mes phares. Les étoiles, le quart de lune et la luminosité des falaises rouges et géantes suffirent à nous éclairer. Je descendis de mon 4X4 avec ma lampe de poche et de chauds vêtements.

  • Bonsoir, me dit-il.
  • Ah, vous aussi vous parlez notre langue ?
  • Comment, il y en a d’autres ? fit il en secouant la tête.
  • Bien sûr. Ils parlent aux enfants, au petit prince par exemple.
  • Dites donc, vous n’avez rien à manger ?
  • Non, je suis désolé, je me suis perdu. J’ai quelques sachets de biscuits, des galletas, si vous préférez.
  • … Pas de viande, même séchée ? Pas la moindre empanada ?
  • Non, mais… (je décidais de me payer sa petite tête et ses grandes oreilles) je peux vous dessiner un mouton.
  • Très drôle, je la connais celle-la, « dessine-moi un mouton ». Mais c’est trop gros un mouton, et je préfère les poules. Elles sont plus adaptées à ma taille et elles un petit cou fin qui fait mes délices quand je les vide leur sang.
  • C’est bien connu, le renard dans le poulailler… Mais vous connaissez l’histoire du mouton.
  • Oui, le petit crétin bouclé qui se paie la tête de tout le monde en demandant qu’on lui dessine un mouton ! Je lui ai mordu les fesses une fois !

 

Je restais silencieux. Je me demandais si je n’aurais pas mieux fait de poursuivre ma route dans l’obscurité étoilée. J’étais tombé sur un renard un peu grossier, mal élevé. Mais je n’avais pas tout entendu. Je lui cherchai quelques galettes. Il se jeta dessus.

 

  • Ah, c’est au soja, j’aime bien les galettes au soja. Mais je ne suis pas végétarien pour deux sous, hein ? Alors, vous, qui êtes-vous ?
  • Je suis un Voyageur, répondis-je avec emphase.
  • Vous ? Un voyageur ? Allons donc, vous avez l’air d’un touriste comme tout le monde…
  • Oh, dites donc… Je voyage depuis deux ans.
  • Cela veut dire que vous êtes un touriste qui a du temps et de l’argent. Je ne veux pas vous froisser, mais chez vous humains on appelle touristes les autres quand ils voyagent. Voyez votre gilet de photographe, votre voiture, vos petites chaussures de randonnée.
  • Eh, l’habit ne fait pas le moine…
  • Mais il fait le touriste, croyez-moi !
  • Vous n’aimez pas les touristes ?
  • Au contraire ! C’est eux qui m’alimentent ! Je suis allé voir un jour mes cousins patagons au parc de Torres del Paine…
  • Au Chili ?
  • Cela même ! Vous auriez vu mes cousins, comme ils étaient gras ! Et que je te jette de la mortadelle, du chorizo, du saucisson, des anchuras. J’adore les touristes argentins ou ceux qui viennent d’Argentine. Ils sont pleins de viande.
  • Et ici ?
  • Ici, dans la Rioja on mange moins de viande, et en plus les touristes sont plus rares. J’attendrai quelques années. On dit que les chinois vont arriver…
  • Attention, les chinois mangent votre cousin le chien.
  • Quoi, ils mangent des chiens les chinois ?
  • De toute manière, vous êtes une espèce protégée, alors vous n’avez rien à redouter.
  • Oh attendez, j’ai entendu un bruit. Peut-être un petit rongeur…

 

Mon renard s’éloigna. J’installai mon bivouac. Je ne pouvais bien sûr faire de feu. Je sortis et montai ma tente, glissai dans celle-ci mon sac de couchage. Je pensai bientôt m’endormir mais le renard revint tout essoufflé.

  • Raté, ils sont rapides cette saison… Vous auriez d’autres galettes ? Et de l’eau ?
  • Dites donc, vous n’êtes pas très débrouillard pour un renard. Il faut vous donner à manger, à boire…
  • Et alors ? Vous êtes capable d’attraper un rongeur à mains nues, vous ? Je voudrais vous y voir, sans vos sachets en plastique et vos bouteilles d’eau.

 

Il avait un peu raison. Je lui versai à boire dans ma main.

 

  • Oui, mais nous, cela fait longtemps que nous avons quitté la nature, les déserts, les forêts…
  • N’empêche que vous crevez en une semaine sans votre carte bleue et vos machines. Quant à la nature, ne m’en parlez pas. Il n’y a plus rien à manger par votre faute.
  • Je sais…
  • Presque plus d’oiseaux, d’œufs d’oiseaux, de moins en moins de reptiles, de rongeurs… on les empoisonne. Si moi j’ai le malheur de m’approcher d’une ferme pour attraper des poules, on me tire dessus, on me lance des chiens…
  • Ce n’est pas nouveau.
  • Non, ce n’est pas nouveau, mais ce qui est nouveau c’est que c’est pour cela que je me suis rabattu sur les touristes. Au moins eux n’essayent pas de m’empoisonner…
  • Mais les vétérinaires du parc…
  • Mais ils ne connaissent rien aux animaux ! Tout le monde s’adapte à la ville, aux poubelles… on trouve de bonnes choses dans les poubelles…
  • Oui, c’est vrai, acquiesçai-je. Il y a des ours dans les villes roumaines, des oiseaux rares dans des favelas, et des dauphins dans les eaux polluées de Manaus.
  • Eh bien vous voyez… Dites donc, vous avez bien voyagé pour un touriste.

 

C’était son premier compliment. Il devait avoir encore fin ou soif. Il mangea et but et reprit :

  • Oui, vous disiez que j’étais une espèce protégée… pas tant que ça, remarquez. On continue de me chasser alors que j’attire le touriste écolo, on cherche à m’empoisonner, et j’ai de plus en plus de mal à me reproduire.
  • Vous n’êtes pas marié ?
  • Non, je n’ai pas trouvé de renarde. Et vous ?
  • Des renardes, on en trouve, mais des vraies femmes…
  • Allez, vous êtes comme moi, vous préférez votre tranquillité…
  • Tenez, je vous ai trouvé du raisin. Du raisin de San Juan, il est délicieux.
  • Le renard et les raisins, je la connais aussi celle-là…
  • Vous en savez des choses…
  • Et alors, ce n’est pas normal pour un renard ?
  • Vous savez l’origine de votre nom ?
  • Renard.
  • Rex in arte
  •  ????
  • Roi dans l’art…
  • Ah… c’est flatteur.
  • Attendez… Roi dans l’art de tromper…
  • Le coup du touriste, vous ne me l’avez pas pardonné…
  • Vous êtes le symbole du pouvoir trompeur, et même du diable au moyen âge…

 

Il se renfrogna. Je le vis plus grand tout à coup. Je décidai, car il faisait bien froid et j’étais condamné à demeurer hors de ma tente, de faire du feu. Je m’en sortis bien. Lui-même se tenait près du feu. Ses grandes oreilles, sa peau roussie et ses dents aiguisées lui donnaient un air imposant.

  • J’ai une faim de loup, lui dis-je pour faire de l’esprit. Comme le loup Ysengrin, vous connaissez ?
  • Les loups, je les balade à ma guise. Il y en a bien peu dans les parages. Et comme il n’y a presque plus de pumas, je ne redoute plus guère que des hommes. Enfin, pas tous les hommes, il y en a qui ont évolué en bien, et qui se tiennent bien avec les animaux sauvages comme moi.
  • Les seuls hommes que vous aimez, ce sont les touristes, on dirait…
  • Et pour cause, ils sont les seuls à me photographier et à me nourrir… Ils ne cherchent pas à m’attraper ou a me coller un code barres au derrière pour se tenir au courant de mes migrations.
  • Oh tout de même vous ne pouvez pas critiquer les scientifiques…
  • Ma vie privée ne regarde que moi.
  • Si vous aimez le tourisme, vous devriez aimer la science. Les deux vont de pair, c’est le progrès…
  • Peut-être, concéda-t-il.
  • Vous connaissez l’origine du tourisme ?
  • Les Anglais, comme tout le reste ? Ces chiens, ces ogres qui viennent à peine d’abandonner la chasse au renard. Ce peuple arriéré qui prétend avait tout inventé, la démocratie, l’industrie, le sport…
  • Et le tourisme ! Mais non, ils sont un ancêtre qui a inventé le tourisme.
  • Dites-moi qui c’est ?
  • Vous ne devinez pas ?
  • Attendez… les religieux, les conquistadors ?
  • Non, plus loin…. Plus loin…

 

Mon esprit jouait avec le feu. Près de mon bivouac mon renard grandissait encore, sa fourrure prenait une teinte fantastique et ses crocs brillaient sous ses yeux mauves.

 

  • Lui ? celui qui tente dans les déserts ?
  • Lui-même…
  • Racontez.
  • Dans le Livre de Job, D. convoque tous ses anges et il en est un qui arrive en retard.
  • Le renard !
  • Le diable ! Satanas lui-même en retard !

 

Mon renard avait atteint ma taille maintenant. Mon feu crépitait et il faisait presque top chaud. Je transpirai et lui dis en hurlant :

 

  • Et vous savez pourquoi ?
  • Non !!!
  • Parce qu’il s’adonnait au voyage, au tourisme justement. J’étais en train de parcourir le monde et de le traverser… Voilà pourquoi Satanas est notre saint patron, parce qu’il migre sans raison !!

 

Ma tente prit feu. Ce fut un beau brasier. Le renard devenu gigantesque effectua une brève danse saint-Guy de renard.

 

  • Le renard et le touriste ! Le diable et le Diable ! Nous nous sommes bien rencontrés, n’est-ce pas ? Ah Ah Ah ! Ah Ah Ah !

 

Il effectua des sauts énormes. Je crus qu’il allait me dévorer. Mais moi aussi j’avais beaucoup grandi et je dépassai de deux têtes mon automobile. Je m’étais armé d’un couteau. Il bondit sur la voiture, et après un dernier éclat de rire, il s’éloigna à la vitesse du vent. J’entendis l’écho de ses hurlements dans les falaises rouges.

 

Le lendemain les guardaparques me retrouvèrent à moitié brûlé, assoiffé et épuisé, au petit matin. Ils me collèrent une bonne amende.

 

 

 

 

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