Magouilles et spéculation : les bonnes pages du Bossu de Paul Féval

 

Les bonnes pages du Bossu

 

 

Ce fut une étrange époque. Je ne sais si on peut dire qu’elle ait été calomniée. Quelques écrivains protestent çà et là contre le mépris où généralement on la tient, mais la majorité des porteplumes cria haro ! Avec un ensemble étourdissant. Histoire et mémoires sont d’accord.

En aucun autre temps, l’homme, fait d’un peu de boue, ne se souvint mieux de son origine. L’orgie régna, l’or fut Dieu.

En lisant les folles débauches de la spéculation acharnée aux petits papiers de Law, on croit en vérité assister aux goguettes financières de notre âge.

Seulement, le Mississipi était l’appât unique. Nous avons maintenant bien d’autres amorces ! La civilisation n’avait pas dit son dernier mot. Ce fut l’art enfant, mais un enfant sublime.

 

Nous sommes au mois de septembre de l’année 1717.

Dix-neuf ans se sont écoulés depuis les événements que nous venons de raconter aux premières pages de ce récit.

Cet inventeur qui institua la banque de la Louisiane, le fils de l’orfèvre Jean Law de Lauriston, était alors dans tout l’éclat de son succès et de sa puissance. La création de ses billets d’État, sa banque générale, enfin sa Compagnie d’Occident, bientôt transformée en Compagnie des Indes, faisaient de lui le véritable ministre des finances du royaume, bien que M. d’Argenson eût le portefeuille.

Le Régent, dont la belle intelligence était profondément gâtée par l’éducation d’abord, ensuite par

les excès de tout genre, le Régent se laissa prendre, dit-on, de bonne foi, aux splendides mirages de ce poème financier. Law prétendait se passer d’or et changer tout en or.

Par le fait, un moment arriva où chaque spéculateur, petit Midas, put manquer de pain avec des millions en papier dans ses coffres.

Mais notre histoire ne va pas jusqu’à la culbute de l’audacieux Écossais, qui, du reste, n’est point un de nos personnages. Nous ne verrons que les débuts éblouissants de sa mécanique.

 

Au mois de septembre 1717, les actions nouvelles de la Compagnie des Indes, qu’on appelait des filles, par opposition aux mères qui étaient les anciennes, se vendaient à cinq cents pour cent de prime.

Il nous faut bien dire un mot de cette fête. C’était l’Écossais Law qui en avait eu l’idée, et c’était aussi l’Écossais Law qui en faisait les frais énormes. Ce devait être le triomphe symbolique du système, comme on disait alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit sur les espèces monnayées. Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que Philippe d’Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais-Royal.

Bien plus, les invitations étaient faites au nom du Régent, et, pour ce seul fait, le triomphe du dieu-panier devenait une fête nationale.

 

Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances. Tout ce que la prodigalité la plus large peut produire en fait de merveilles devait éblouir les yeux des invités. On parlait surtout du feu d’artifice et du ballet. Le feu d’artifice, commandé au cavalier Gioia, devait représenter le palais gigantesque bâti, en projet, par Law sur les bords du Mississipi. Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu’une merveille : c’était ce palais de marbre, orné de tout l’or inutile que le crédit vainqueur jetait hors de la circulation.

Un palais grand comme une ville, où seraient prodiguées toutes les richesses métalliques du globe !

L’argent et l’or n’étaient plus bons qu’à cela.

Le ballet, œuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore représenter le crédit, personnifiant le bon ange de la France et la plaçant à la tête des nations. Plus de famines, plus de misère, plus de guerres ! Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au globe entier les délices reconquis du paradis terrestre.

Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n’avait plus besoin que d’un temple. Les pontifes existaient d’avance.

Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d’abondance. On fit le partage.

 

 

A ces époques où règne la contagion de l’agio, l’agio se fourre partout, rien n’échappe à son envahissante influence. De même que vous voyez dans les bas quartiers du négoce les petits enfants, marchant à peine, trafiquer déjà de leurs jouets et faire l’article en bégayant sur un pain d’épice entamé, sur un cerf-volant en lambeaux, sur une demi douzaine de billes ; de même, quand la fièvre de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre tout ce qu’on recherche, tout ce qui a vogue : les cartes du restaurant à la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l’église encombrée. Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne ne s’en formalise.

 

Gonzague fut jaloux. Pour le consoler, au sortir d’un autre souper, le Régent lui accorda, pour l’hôtel de Gonzague, le monopole des échanges d’actions contre marchandises, C’était un cadeau étourdissant. Il y avait là-dedans des montagnes d’or.

Ce qu’il fallait d’abord, c’était faire de la place pour tout le monde, puisque tout le monde devait payer et même très cher. Le lendemain du jour où la concession fut octroyée, l’armée des démolisseurs arriva, On s’en prit d’abord au jardin. Les statues prenaient de la place et ne payaient point, on enleva les statues ; les arbres ne payaient point et prenaient de la place, on abattit les arbres.

 

Ce matin où nous entrons pour la première fois à l’hôtel, l’œuvre de dévastation était à peu près achevée. Un triple étage de cages en planches s’élevait tout autour de la cour d’honneur. Les vestibules étaient transformés en bureaux, et les maçons terminaient les baraques du jardin. La cour était littéralement encombrée de loueurs et d’acheteurs.

 

– C’est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague ; tous ceux qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse. Je ne pense pas qu’il soit entré dans la pensée de monsieur le Régent de livrer ces crédules à la spéculation ; mais ceci est le petit malheur des temps, et, ma foi ! je ne vois point de mal à ce que Bois- Rosé ou l’abbé fassent leurs affaires avec ces bagatelles.

– Dussent les salons du Régent, fit observer Chaverny, s’emplir cette nuit de courtiers et de trafiquants !

– C’est la noblesse de demain, répliqua Gonzague, le mouvement est là ! Chaverny frappa sur l’épaule d’Oriol.

 

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