Iguaçu et les animaux remarquables (avec Nicolas Bonnal, visiteur remarqué)

Iguaçu et les animaux remarquables (avec Nicolas Bonnal)

 

 

L’auteur a vécu cinq mois dans le parc national d’Iguaçu, en invité très spécial. Il y a connu tout le personnel adorable, tous les genres de tourismes et tous les animaux surtout. De cette découverte d’un monde plus très nouveau est sorti cet amalgame abracadabrantesque de contes pas comme il faut sur la corruption du monde animal par le tourisme industriel et sa mondialisation. Publié au Sheraton Iguaçu et traduit en trois langues par l’auteur et son ami Kevin Hin.

 

 

 

L’assemblée des animaux

 

 

L’accident s’était produit par une belle journée d’hiver. Le petit agouti avait été écrasé devant sa maman par un car de touristes venus d’un pays lointain. Le chauffeur avait prétendu ensuite qu’il circulait à vitesse réduite au moment de l’accident. Mais que faire ? Il y a tellement de cars, et de plus il y a beaucoup d’animaux…

La maman du beau petit mammifère était restée pour pleurer auprès de son petit, pendant que les jotes, les vautours du parc national, survolaient le corps pour s’en repaître le moment venu. Mais d’autres animaux vinrent, des proches, des mammifères, des oiseaux et même des reptiles. Ce fut le singe cai, de la famille cebus, qui proposa  de cacher le corps de la petite victime. Ce n’était pas très conforme aux règles de la chaîne alimentaire, mais une petite entorse de temps en temps n’est pas grand-chose, et en outre, ajouta le singe, la chaîne alimentaire n’est pas du goût de tout le monde.

Mais la maman se remit à pleurer, d’autres animaux se rapprochèrent, et là, une colère gronda. Au début, ce fut un murmure, mais le murmure enfla, et ce fut une cataracte de protestations. Le toucan Jocelo dominait tout son monde comme un petit chef d’orchestre, et il décida de diriger une assemblée où les animaux  pourraient enfin s’exprimer sur d’importants sujets. Les petits cuis le soutinrent, les pacas et bien sûr les agoutis. On traiterait du sujet le plus important du monde : les rapports entre les animaux et les humains, pour une fois du point de vue des animaux.

On trouva une clairière et tout le monde s’en fut content de pouvoir enfin se réunir pour discuter. Car les animaux ne se parlent que fort peu souvent : ils se mangent, ils se fuient, ils se reproduisent, mais ils ne se parlent pas. C’est du moins ce que nous croyons.

Mais les désaccords commencèrent tout de suite. Certains ne voulaient pas de la clairière comme parlement ; ils avaient peur que les rapaces en profitent pour les attraper. Le singe Paco eut toutes les peines du mal du monde à arracher sa famille à ses arbres et à ses fruits. Quant aux lézards, ils auraient été bien contents d’être exposés au soleil mais à cette heure du jour, leur sang froid ne fit qu’un tour. On décida de faire vite. Et l’on se promit de ne pas se manger durant une petite heure (ou du moins durant la petite réunion, car les animaux ne savent pas l’heure). Les insectes furent tous contents, les oiseaux un peu moins.

Le toucan dit :

Nous allons observer une minute de silence. Ensuite nous donnerons la parole à la maman agouti (dont il ignorait le prénom).

 

On dit que même la chichara, la cigale à la voix formidable, se tut. La maman agouti entama.

 

Voilà. C’est le trentième accident ce mois-ci, il y a eu 700 tués l’an dernier du fait de l’insécurité routière. Et les autorités ne font rien. Voyez la vitesse des bus et des taxis sur la route qui mène au parc. Et heureusement que les chauffeurs d’El Practico font attention…

Qu’est-ce que c’est que ce parc qui est censé nous protéger, et qui risque la vie de nos enfants ? Aujourd’hui, ce fut mon enfant qui mourut, demain ce pourrait être un des vôtres. Un coati, un cuy, ou même un lézard.

Il y eut un frémissement. Un vieux lézard ovejo se renfrogna.

Pourquoi même un lézard ? Nous ne comptons pas autant que vous ?…

La maman tenta de s’excuser, entre deux hoquets.

Ce n’est pas ce que je voulais dire…

De toute manière, vous les mammifères, parce que vous êtes cousins de l’homme, vous vous croyez supérieurs. Sans compter les singes…

De toute manière, nous les oiseaux, on ne risque rien, risqua une pie. Je ne sais même pas ce que l’on fait là.

Oh oh, fit le toucan, on ne commence pas. On est là pour se mobiliser contre l’occupation humaine, je dirai l’invasion de notre selva misionera par les humains dénommés touristes. Nous fûmes jadis chassés de nos forêts par les colons, qui coupèrent tous nos bois. Et aujourd’hui ils viennent écraser nos enfants jusque dans le parc.

 

Tout le monde s’agita et applaudit. On entrait enfin dans le vif du sujet : les millions de touristes venus envahir l’espace des animaux dans un parc qui leur était théoriquement consacré.

 

C’est vrai, quoi, fit un petit cuy, un beau rongeur bien grassouillet. Tous les soirs, il y en a un (de touriste) qui me coupe l’appétit en me photographiant, ou en s’approchant trop près. Avec leurs gros bras, leurs appareils et leur maladresse, ils me mettent bien mal à l’aise.

Ils ressemblent de plus en plus au tapir, dit une petite voix qui profitait de l’absence du plus gros mammifère de la région.

Moi l’autre jour, j’étais sur la passerelle du circuit supérieur, fit un jeune singe. J’étais bien tranquille, même disposé à être pris en photo, quand soudain un des grands bâtards (car nous sommes nous les vrais primates) se précipita sur moi.

Que te voulait- il ?

Je ne sais pas, il avait perdu la tête. Les adultes humains, maintenant, sont pires que des gosses. D’ailleurs ils n’en ont plus.

Il faut bien les remplacer !

On dit que la technologie les rend plus bêtes. Ils ne se parlent plus que par l’intermédiaire de machines, remarqua un perroquet chiripepé à tête verte qui était polyglotte. Il était considéré comme un des sages de la forêt.

Ben oui, ils ne sont plus là pour nous observer, ils sont là pour nous filmer. Est-ce que je vais les prendre en photo ou les étudier, moi ?

 

C’était un coati qui avait parlé. Mais la tortue ne put résister et lui dit :

Toi, tu vas surtout leur voler leur déjeuner ou fouiller dans leur poubelle…

C’est toi qui vas finir dans mon assiette. Je vais t’arracher ta tête de tortue…

Non non non, interrompit le toucan. Nous sommes momentanément hors de la chaîne alimentaire…

De l’enchaînement alimentaire, grommela le vieux lézard. Combien de petits n’ai-je pas perdus…

Nous sommes là pour essayer de chasser les touristes ou de limiter leur nocive influence, insista le toucan.

Mais moi, le touriste ne me dérange pas….

 

C’était une petite voix qui tombait du ciel, une délicieuse voix, celle de l’hirondelle vencejo, par ailleurs symbole du parc national, et fière de l’être.

Je vis dans les cataractes, moi, au sein des saltos et des eaux. Ils sont bien loin, vos touristes, ils ne me gênent pas.

Là, tu n’es pas très solidaire, lui reprocha la maman agouti Et quand ils s’approchent trop de toi, au salto Alvar Nuñez, ils ne te dérangent pas ?

C’est vrai, j’ai de la famille là-bas qui se sent un peu prise…

On dit qu’ils capturent notre âme lorsqu’ils nous prennent en photo.

Eh oui, nous devenons des êtres numériques, et plus des êtres vivants.

Je me sens très vivante pourtant.

 

Et le gracieux volatile retourna effectuer des ronds dans le ciel pur.

 

C’est le problème, dit le toucan décidément très disert. L’homme après avoir presque tout détruit nous a isolés dans ce parc, et nous ne pouvons presque plus en sortir. Et le pire est qu’il corrompt notre nature vertueuse…

Nature vertueuse, nature vertueuse, grommela le vieux lézard. La nature est un grand restaurant, c’est tout. Et j’ai failli être empoisonné une fois en dévorant un papillon au déjeuner, alors…

Oui, il la corrompt cette nature vertueuse, cria la maman agouti. Voyez d’ailleurs comment se comportent certains d’entre nous, que je ne citerai pas, et qui collaborent à l’ordre touristique.

 

Tout monde savait à qui elle faisait allusion, même si elle n’aurait pas dû le faire. Elle pensait aux coatis, aux pies hurracas, et même à ses alliés les singes. Le lézard avait un compte à régler avec un coati qui lui avait dévoré sa famille, et il reprit le flambeau. Le lézard avait d’ailleurs un compte à régler avec beaucoup de monde.

 

Le coati est finalement un des animaux les plus dangereux de la selva. Il ne pense qu’à manger, c’est un omnivore, comme l’ours ou même l’homme. Et comme tous les omnivores, ils s’adaptent très bien au tourisme, et trahit notre animalité profonde.

Je croyais qu’on était là pour faire le procès des humains, et pas des nôtres, ironisa une maman coati…. Les pies aussi chipent leur nourriture aux touristes, et les singes ne se privent pas non plus de…

Si nous ne unissons pas, nous ne gagnerons pas, ajouta le perroquet.

Toi, le perroquet, tais-toi, tu es un des oiseaux les plus facilement domesticables, dit le lézard. Le perroquet se perche sur l’épaule de son maître, il ne s’en éloigne  plus

… Et même il apprend son langage, dit une petite voix venue du sol.

 

Tout le monde se baissa. C’était la voix d’une fourmi tigre, grande pour les insectes, mais toute petite à l’échelle de la forêt.

 

Mais moi aussi, j’en ai assez des accidents routiers (qui d’ailleurs ne comptabilisent pas les insectes), ou des grosses chaussures de marche qui m’écrasent sur le sentier Macuco. Sans compter…

Je voudrais bien savoir où tout cela va nous mener, fit un des singes cai. Nous parlons, nous parlons, que voulons-nous au juste ?

Il est bon, dit le toucan, de revenir au sujet du débat. Et le sujet du débat est…

Comment chasser les touristes ?

 

On entendit un vrombissement d’ailes. C’était un colibri qui battait des ailes à un rythme effréné. En pleine clairière comme cela, il avait déjà soif de nectar. Les fleurs n’étaient pas toutes proches.

 

Tu veux vraiment chasser les touristes ? Vous voulez vraiment chasser les touristes (il parlait très vite, les colibris font tout très vite, on ne le comprenait pas très bien, les colibris vivent dans un autre monde) ? Mais pourquoi ? Vous croyez que vous serez plus heureux sans eux ? Vous croyez que vous vivrez plus sûrs ?

Que veux-tu dire par là ?

 

 

Le colibri, un picaflor ermitaño, agitait sa gracieuse tête. Certains disent que les colibris n’ont pas d’ancêtres, et pour les guaranis ils sont les anges mêmes.  Ils peuvent traverser le continent avec leurs quatre grammes, arrêter leur respiration, polleniser le monde. Alors on les écoute.

Vous croyez que vous serez plus sûrs sans le parc ? Que les chasseurs ne reviendront pas ?

 

Il y eut un mouvement d’approbation.

 

Que les colons et les coupeurs de bois ne reviendront pas ? Vous croyez que vous serez plus tranquille sans eux ?

Il a raison… Il a raison…

 

Mais le colibri poursuivit.

 

Vous avez tout le parc pour vous, eux n’ont que les passerelles, ce sont eux les prisonniers, pas vous !

C’est vrai, hors des kiosques ils ne savent pas manger.

Nous sommes plus libre qu’eux, avec leur carte bleue !

Apprenez à mieux traverser en somme.

 

Tout le monde fêta cette belle découverte philosophique. Le colibri s’en alla sans attendre les félicitations de tous car il avait déjà faim (car le colibri a toujours faim).

 

Mais l’orage grondait.

Il valait mieux rentrer dans son nid ou son terrier. La clairière allait être inondée, et la soirée terminée. Le toucan leva l’assemblée, et tous s’en furent, alors qu’au loin on entendait la gorge du diable rugir de plaisir sous cette trombe d’eau.

On dit que cette assemblée eut de bons résultats : les animaux apprirent à  traverser plus prudemment la route qui mène au parc, sachant que de toute manière il serait bien vain d’espérer plus de raison de la part de l’homme.

 

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