Techno-serfs, hackers et techno-lords

Techno-serfs, hackers et techno-lords

 

Extrait d’Internet, nouvelle voie initiatique, Les Belles Lettres, 2000, traduit en brésilien par l’institut Piaget. Pensez aux campeurs d’Amazon en Ecosse, à la fortune de qui l’on sait, pensez aussi à cette émergence d’un moyen âge sans Dieu auquel on assiste.

 

Si le programme de la nouvelle économie est la l’information pour tout le monde, la réalité est autre. Robert Reich avait déjà remarqué en 1990 que l’informatique ne nourrissait pas son homme. Il distingue une élite et des mainteneurs, chargés de vider ou de recharger les machines. L’assemblage des ordinateurs ne coûte guère non plus, quand il est fait au Mexique ou en Malaisie.

L’externalisation vers les pays les plus pauvres est contemporaine de cette explosion de richesses soudaines concentrée entre les mains de quelques-uns. 85 % de la croissance boursière américaine est restée entre les mains des 1% les plus riches de la population (il ne manquerait plus que cela, que la richesse se répande). En France même, paradis autoproclamé du socialisme, les richesses boursières ont décuplé en dix ans ; et pendant que les médias célèbrent les stock-options et les richesses en papier des créateurs de start-up, ils passent sous silence les difficultés de dix millions de personnes.

L’émergence d’une nouvelle économie techno-féodale qui distingue les information-rich et les information-poor (certes il ne suffit pas de se connecter au réseau et de cliquer pour être information rich) fait les délices des polémistes. Le gourou du management moderne Peter Drucker dénonce cette société qui fonctionne non plus à deux mais à dix vitesses : « Il y a aujourd’hui une attention démesurée portée aux revenus et à la richesse. Cela détruit l’esprit d’équipe. » Drucker comme Töffler, devraient se rappeler que Dante les mettrait au purgatoire en tant que faux devins ; ils font mine de découvrir que la pure compétition intellectuelle génère encore plus d’inégalités que la compétition physique. Les forts en maths deviennent milliardaires, les forts en thème rament, les forts tout court triment. C’est bien pour cela que les peuples dont les cultures symboliques sont les plus anciennes se retrouvent leaders de la Nouvelle Économie.

C’est encore un artiste, un écrivain de science-fiction, qui a le mieux décrit l’e-monde en train d’émerger, et qui disloque les schémas keynésiens archaïques. William Gibson, l’inventeur du cyberspace, imaginait en 1983 une société duale gouvernée par l’aristocratie des cyber-cowboys naviguant dans les sphères virtuelles. La plèbe des non-connectés était désignée comme la viande. Elle relève de l’ancienne économie et de la vie ordinaire dénoncée par les ésotéristes. La nouvelle élite vit entre deux jets et deux espaces virtuels, elle décide de la consommation de tous, ayant une fois pour toutes assuré le consommateur qu’il n’a jamais été aussi libre ou si responsable. Dans une interview diffusée sur le Net, Gibson, qui est engagé à gauche et se bat pour un Internet libertaire, dénonce d’ailleurs la transformation de l’Amérique en dystopie (trois millions de prisonniers, six millions de contrôlés,  quarante millions de travailleurs non assurés …). Lui-même souffre d’agoraphobie cyberspatiale et ne se connecte jamais ; mais il encourage les pauvres, l’underclass, à le faire pour oublier ou dépasser le cauchemar social américain ! Et de regretter que pendant les émeutes de Los Angeles les pauvres ne volassent pas d’ordinateurs, seulement des appareils hi-fi … Semblable à nos intellectuels, Gibson n’admet pas que les pauvres ne veuillent pas leur bien. Une classe de cyber-shérifs obligera sans doute un jour les pauvres et les autres à se connecter pour leur bien. Pour Michael Vlahos, dans la Byte City de l’an 2020 qu’il décrit sur le Web, les castes dirigeantes regrouperont les gens les mieux informés. Ce sont les brainlords.

Viennent ensuite les cyber-yuppies puis les cyber-serfs, le peuple perdu. L’inégalité n’est ici pas dénoncée avec des larmes de crocodiles, elle est au contraire encouragée et célébrée avec cynisme. Pendant longtemps les forts en thème et en maths n’ont pas été riches ; ils le deviennent avec le réseau, la technologie et le néocapitalisme qui ne récompense plus seulement les meilleurs, mais les plus intelligents. C’est à une domination néo-cléricale qu’il faut s’attendre maintenant. Les rois de l’algorithme vont détrôner les rois du pétrole. Les cours de bourse des technos seront plus forts que les cours du brut.

Les malchanceux ont un internaute fameux, Bill Lessard, qui dénonce cette nouvelle pauvreté de la nouvelle économie. Lessard évoque cinq millions de techno-serfs dans la Nouvelle Économie, qui sont à Steve Case ce que le nettoyeur de pare-brise de Bogota est au patron de la General Motors. Dans la pyramide sociale de Lessard, qui rappelle celle du film Blade Runner (le roi de la biomécanique trône au sommet pendant que les miséreux s’entassent dans les rues), on retrouve les « éboueurs » qui entretiennent les machines, les travailleurs sociaux ou webmasters, les « codeurs » ou chauffeurs de taxi, les cow-boys ou truands de casino, les chercheurs d’or ou gigolos, les chefs de projet ou cuisiniers, les prêtres ou fous inspirés, les robots ou ingénieurs, enfin les requins des affaires. Seuls les quatre derniers groupes sont privilégiés. Le rêve futuriste de la science-fiction est plus archaïque que jamais. Et il est en train de se réaliser, à coups de bulle financière et de fusions …

 

Gibson reprend le thème gnostique du rejet du corps.

Case « taille des ouvertures dans de riches banques de données», il est donc un hacker. Puni, il voit son système nerveux endommagé par une myxotonine russe, et c’est la Chute. Dans les bars qu’il fréquentait du temps de sa gloire, l’attitude élitiste exigeait un certain mépris pour la chair. Le corps, c’était de la viande. Case était tombé dans la prison de sa propre chair. »

Gibson a popularisé le cyberspace. Le héros Case, un cow-boy donc, avait «projeté sa conscience désincarnée au sein de l’hallucination consensuelle qu’était la matrice». L’expression « hallucination consensuelle » évoque les univers conditionnés de Philip K. Dick, elle évoque surtout le réseau des réseaux, paramétré pour nous faire vivre une seconde et meilleure vie. « La matrice tire ses origines des jeux vidéo, explique Gibson, des tout premiers programmes holographiques et des expérimentations militaires … une guerre spatiale en deux dimensions s’évanouit derrière une forêt de fougères générées de manière mathématique, démontrant les possibilités spatiales de spirales logarithmiques … le cyberspace est une représentation graphique extraite des mémoires de tous les ordinateurs du système humain … des traits de lumière disposés dans le non-espace de l’esprit. »

Cet univers algorithmique et non-spatial est dominé par des Modernes, « version contemporaine des grands savants du temps de ses vingt ans … des mercenaires, des rigolos, des techno-fétichistes nihilistes ». Gibson nous fait comprendre de qui ces Modernes sont les héritiers : « Pendant des milliers d’années, les hommes ont rêvé de pactes avec les démons. »

 

Le monde dystopique de Gibson, où l’on est identifié par son code de Turing, est dirigé comme celui de Dick par des multinationales à qui il donne le nom nippon de zaibatsus. Ces derniers, « qui modèlent le cours de l’histoire humaine, avaient transcendé les vieilles barrières. Vus comme des organismes, ils étaient parvenus à une sorte d’immortalité ». Le Neuromancien s’achève par la vision d’une araignée cybernétique qui tisse sa toile pendant le sommeil de tous.

 

L’injustice moderne génère alors ses hérétiques et ses rebelles, les hackers. Les hackers, ou pirates du Web, sont les nouveaux brigands de la société techno-féodale. Sans scrupules et surdoués, ils reproduisent les archétypes des voleurs de Bagdad et des Mandrins d’antan. C’est sans doute pour cela qu’ils sont rarement condamnés sévèrement : ils suscitent trop d’admiration. Ils sont susceptibles d’autre part de pirater les puissants, sociétés, administrations, portails importants, et donc de venger l’internaute moyen. Ils font peur, comme le dieu Loki de la mythologie scandinave qui passe des farces et attrapes au Ragnarok ; car ils peuvent déclencher l’apocalypse virtuelle qui fascine tout le monde et justifient les stocks d’or ou les garde-manger des milices et des paranoïaques.

 

Le hacker représente le dernier bandit de l’histoire, et le premier pirate du cyberspace oligarque (…).

 

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