Dimanche : Dom Jean Leclercq et le génie du monachisme (Os sine requie sacra verba ruminans)

Dom Jean Leclercq et le génie du monachisme (Os sine requie sacra verba ruminans)

Il y a seize mois, le pape Benoît XVI avait ébloui le monde lors de sa conférence au couvent des Bernardins à Paris. Il citait par trois fois Dom Jean Leclercq, l’auteur d’un livre vieux d’une cinquantaine d’années, magnifiquement intitulé L’Amour des Lettres et le Désir de Dieu. Les éditions du Cerf ont eu l’excellente idée de le rééditer en y adjoignant la conférence de l’érudit pontife.

Enraciné dans une tradition millénaire, mais d’une éternelle jeunesse, ce livre étonnant et difficile mérite bien plus que des éloges. Aussi me contenterais-je de le citer pour l’essentiel, renonçant humblement à le juger, ou même à en conseiller la lecture. La splendeur des lignes que je vais citer suffira, je pense, à motiver le trop rare lecteur de ces temps post-historiques marqués du croc de boucher de la bêtise médiatique…

On sait que le sujet du livre porte sur la religion des lettres (dans tous les sens du mot, y compris et surtout littéral), de la musique, de la lecture et de la liturgie, vécues comme sciences sacrées en cette époque bénie du Moyen Age.

Dom Jean Leclercq attaque ainsi son sujet, tel un athlète des Jeux Olympiques de Dieu : « Quand legere et lectio sont employés sans spécification, ils signifient une activité qui, comme le chant et l’écriture, occupe tout l’esprit. A certains malades qui avaient besoin de prendre du mouvement, les médecins antiques recommandaient la lecture comme un exercice au même titre que la promenade, la course ou le jeu de balle » (p. 21).

Comment lisait-on au Moyen Age ? Dom Jean Leclercq est très concret, comme toujours : « On lit en prononçant avec les lèvres, par conséquent en émettant les phrases que Dieu voit… Il en résulte une mémoire musculaire des mots prononcés, une mémoire auditive des mots entendus. »

L’auteur parle ainsi d’un mâchonnement répété des paroles divines… Le vocabulaire est alors emprunté à la manducation, à cette forme très particulière de digestion qui est celle des ruminants (pp. 72-74)… On retrouve à des siècles de là la même inspiration chez Flaubert (l’épreuve du gueuloir) ou chez Nietzsche qui demande à son lecteur – dont Benoît XVI… – de ruminer son oeuvre. La lecture comme mastication est aussi liée à une forme de respiration – comme en Orient, et il y a un lieu pneumatique entre le texte, le son, et la signification spirituelle. Umberto Eco a bien rappelé dans son meilleur livre, Opera aperta, publié il y a déjà 50 ans, les quatre niveaux de lecture médiévale : le littéral, l’allégorique, le symbolique et bien sûr l’anagogique, celui qui nous porte jusqu’au ciel.

De ce point de vue, le monachisme inspire aussi notre plus grand poète, le Baudelaire mystique, lecteur de Joseph de Maistre, ses parfums, ses couleurs et ses sons (qui) se répondent. Dom Jean écrit : « La mastication dégage la saveur du texte : le lire, c’est le goûter. De la même manière, écrit notre savant abbé, les mots ont une vie acoustique, qui permet un système d’associations. »

Ces synesthésies spirituelles incluent donc les couleurs et les parfums : Dom Jean évoque l’or et le nard, l’hyacinthe, qui évoque le ciel, et les pierres précieuses. On sait qu’Origène voyait dans le parfum l’expression d’une vertu ou que saint Bernard écrivit aussi un sermon sur les trois parfums. Saint Bernard, même s’il ne comprend pas, selon Dom Jean, le symbolisme des chapiteaux de Cluny – au contraire de Benoît XVI d’ailleurs – est longuement commenté pour son adoration très monastique du Cantique des cantiques. Cet incontournable est le poème de cette recherche qui est tout le programme de la vie monastique : quaerere Deum (p. 85). Son rôle, écrit admirablement Dom Jean, était d’entretenir le désir de la vie céleste.

Un lien important, qui préfigure aussi Baudelaire, puisque ce sont bien les moines qui ont inventé la littérature symbolique et spirituelle en Occident, est celui de la musique. Musicus est monachus, écrit Dom Jean en reprenant une paronomase fameuse. Je voudrais à ce propos aiguiller mon lecteur sur l’oeuvre admirable du musicologue suisse Marius Schneider, qui a établi un lien symbolique entre l’architecture catalane romane et la musique sacrée (l’architecture est de la musique solidifiée, disait déjà Goethe, reprenant une tradition pythagoricienne et surtout évidente). Chaque animal, chaque sculpture d’un chapiteau évoque un ton, une note, une gamme. C’est ce que Schneider appelle le Chant des pierres, que connaissaient bien sûr les Grecs.

Dom Jean écrit ceci : « Il faut trouver des accents qui traduisent le consentement de l’homme racheté aux mystères qu’il célèbre et dont il reçoit le bienfait : les quelques chapiteaux de Cluny qui nous aient été conservés ne montrent pas de ces chimères que S. Bernard a dénigrées, mais les symboles christologiques des différents tons du chant » (p. 229).

***

Je terminerai par ces lignes sublimes, qui réconcilient les lettres et les sciences sacrées : « Ils – les moines – n’étudiaient point l’arithmétique ou l’astronomie pour elles-mêmes… Ces disciplines étaient des sciences auxiliaires de la liturgie. »

Le mot charme vient du latin carmen, le vers, que certains rapprochent aussi du sanscrit karma. On se souvient que le pape avait charmé ce monde de la culture pourtant blasé, lorsqu’il n’est pas purement ignare, lors de sa conférence des Bernardins, où l’espace d’un moment, volèrent les paroles ailées venues des voûtes et des sphères qui habitaient les moines avec l’esprit de Dieu.

Toute culture (pourquoi donc terminer sur une note optimiste, à l’heure où les monastères qui survivent deviennent des maisons de retraite ou bien des chambres d’hôtes ?) contient en elle un germe de décadence. Dom Jean le voit bien, lorsqu’il observe dans sa sage lucidité, l’inévitable et inutile duel entre saint Bernard et Abélard, le père des avocats actuels qui dirigent ou plutôt achèvent de détruire un peu partout notre monde : « Cette culture (monastique) est plus littéraire que spéculative. Ce trait distingue l’humanisme monastique de celui de la scolastique… La dialectique tend à prendre le pas sur les autres arts libéraux… La langue scolastique accepte de prendre des mots qui relèvent d’un certain jargon inesthétique, pourvu qu’ils soient précis » (p. 139).

***

J’ai commencé par Benoît XVI, qui m’a permis de connaître et de citer (plus que de recenser) ce passionnant ouvrage ; je finirai par lui. Comme dit lui-même le Saint-Père, beaucoup plus lucide que beaucoup d’imbéciles heureux, ceux que Bernanos appelait les optimistes : « l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. » Et il ajoute cette phrase fondamentale, qui peut nous aider à vivre ce temps de déchristianisation juridique, pire que la déchristianisation païenne, bolchevique ou même consumériste : « On dit que l’être des moines était tendu vers l’eschatologie. Mais cela ne doit pas être compris au sens chronologique du terme – comme s’ils vivaient les yeux tournés vers la fin du monde ou vers leur propre mort – mais au sens existentiel : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. »

Puissions-nous le trouver, ce lien définitif, en lisant du Don Jean (janvier 2010).

Dom Jean Leclercq, L’Amour des Lettres et le Désir de Dieu, les Editions du Cerf, 2008.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s