« On a rarement et avec autant d’imprudence, préparé plus vaste incendie » : Jacques Bainville et la vision prophétique du sionisme en 1920

Historien nationaliste (et germanophobe) inégal, Jacques Bainville parfois fut visionnaire. Dans son livre sur les traités de paix, il annonçait une revanche allemande (il ne fallait pas être grand clerc) et même un führer à venir :

« Pendant plus d’une génération, les Allemands devront payer tribut aux Alliés. Ils devront payer le tribut principal aux Français qui sont un tiers de moins qu’eux : quarante millions de Français ont pour débiteurs soixante millions d’Allemands… Au moins que ces millions de créatures ne fussent pas attachées au même boulet, avec un seul gouvernement, peut-être demain un seul chef, pour les dresser à briser leur chaîne. »

Voyez le texte que j’avais écrit à ce sujet il y a sept ou dix ans. Idem sur le sionisme (merci à Youssef Hindi), Bainville voit la drôle de guerre arriver. Et il écrit dans l’Action française, le journal de Maurras le 20 décembre 1920 :

 « L’Osservatore romano et la Semaine religieuse de Paris ont récemment publié un ensemble de documents sur la situation de la Palestine. Le sionisme soutenu par le cabinet de Londres y apparaît comme une aventure alarmante à tous les points de vue. Déjà les incidents ont été nombreux. »

On le laisse dire alors sans même commenter :

« Ils sont d’abord, bien entendu, de nature religieuse. Le sionisme, aux Lieux-Saints, n’a pas l’impartialité des Turcs. Il traite en intrus les représentants des communions chrétiennes. Le haut-commissaire britannique, sir Herbert Samuel, se comporte comme un chef plus religieux que politique. Le « prince d’Israël », ainsi l’ont surnommé ses coreligionnaires, va prier, le jour du sabbat, à la grande synagogue, acclamé par la population juive de Jérusalem. Par contre, le Saint-Sépulcre est un lieu qui lui fait horreur. Au mois de juillet dernier, visitant la basilique, sir Herbert Samuel refuse d’entrer dans le sanctuaire du tombeau. Cette insulte aux chrétiens fut relevée. Le synode des Grecs orthodoxes déposa sur le champ le patriarche Damianos en lui reprochant de n’avoir reçu le haut-commissaire que pour essuyer cet affront. »

Et de regretter les Turcs (sinistre, mais alors sinistre Lawrence d’Arabie) :

« Un tel incident mérite une attention sérieuse. Il montre à quelles rivalités confessionnelles, susceptibles de dégénérer en luttes plus graves, le sionisme doit conduire. On regrette déjà les Turcs, ‘‘le seul peuple tolérant’’, disait Lamartine qui, dans son Voyage en Orient, se demandait, avec son génie divinatoire, ce que deviendraient les Lieux Saints lorsque leurs gardiens flegmatiques n’y seraient plus. »

Et Bainville de vaticiner une interminable guerre de religion :

« Le sionisme allumera sans doute en Palestine une hideuse guerre de religion : encore un de  ces progrès à rebours que les traités auront valu au genre humain. »

Il y a un mélange de bolchévisme et de rage religieuse :

« L’Osservatore romano signale, parmi les immigrants juifs qui arrivent en nombre, des fanatiques qui parlent de détruire les reliques chrétiennes. Ce n’est pas tout. Avec la guerre religieuse, le sionisme apporte la guerre sociale. Les juifs venus de Pologne, de Russie, de Roumanie, réclament un partage des terres et l’expulsion des indigènes. M. Nathan Strauss, le milliardaire américain, dit crûment que ‘‘les musulmans trouveront d’autres régions pour vivre’’. Admirable moyen de réunir, en Asie Mineure et même plus loin, tout l’Islam contre l’Occident. »

Bainville en veut aux Anglais (la germanophobie nous jeta dans une belle gueule du loup…) :

« Il semble qu’en autorisant et en protégeant des expériences aussi dangereuses le gouvernement britannique perde la tête. La proscription du français en Palestine (sir Herbert Samuel ne reçoit plus aucune réclamation dans notre langue) est-elle un avantage suffisant pour compenser l’irritation et le soulèvement du monde islamique ? Le lieutenant Jabotinsky, l’organisateur de la légion juive, emprisonné par le général Allenby et libéré par le haut-commissaire, déclarait récemment au Times : ‘‘Le gouvernement juif en Palestine sera le symbole de la coopération anglo-israélite et un centre d’influence pour les sentiments favorables aux intérêts britanniques parmi tous les israélites répandus dans l’univers.’’ Assurément, il y a cette idée-là dans la politique sioniste du cabinet de Londres. »

Et de conclure sur nos infatigables et pitoyables Esaü anglo-saxons (qui aujourd’hui feignent de s’en prendre à la Chine et la Russie) :

« Quel plat de lentilles, si l’on songe à l’immense dommage qui résultera pour l’Angleterre de l’hostilité des peuples musulmans ! Les Grecs à Smyrne, les Juifs à Jérusalem : on a rarement et avec autant d’imprudence, préparé plus vaste incendie. »

Sources :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k760710c#

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