Observations via Tetyana sur le poète Chevtchenko et le patriotisme ukrainien : ou pourquoi les ukrainiens résistent si bien sans avoir été compris par leurs amis ou leurs ennemis…

Pour certains l’Ukraine n’existe pas. Mon épouse Tetyana, qui est comme ses parents russophone (elle a traduit Onéguine en juxtalinéaire, profitez-en) et une fervente patriote ukrainienne, a publié deux livres sur le patriotisme littéraire en Ukraine. Tetyana a déjà produit une traduction juxtalinéaire d’Eugène Onéguine, des contes de Pouchkine et des poésies de Dr Jivago. Mais ici on  découvre une nation consciente d’elle-même, qui s’estime martyrisée par les « moscovites », qui perd ses libertés médiévales (comme tous les peuples, y compris le français, victimes de l’Etat moderne qui n’est qu’une resucée postchrétienne de la totalitaire cité antique), rêve de ses chevauchées cosaques et du temps heureux (ou malheureux) où elle pouvait en découdre avec le turc ou le polonais. La nostalgie qui en ressort est très forte : le mot d’ailleurs de nostalgie évoque la douleur liée au passé. La puissance de ces textes est liée à des souffrances énormes : exils, exécutions, génocide, bolchévisme.

L’identité de la nation ukrainienne est incontestable, et en faire (de l’Ukraine) une simple création des services secrets austro-hongrois ou anglo-saxons c’est succomber à une vision paranoïaque et simpliste de l’histoire. En fait la culture de l’annulation est ancienne: il suffit de ne rien savoir ; et comme les livres d’histoire avaient été écrit par des fonctionnaires au service des vainqueurs… Le point de vue officiel/russe s’est imposé. Et le conquérant a naturellement plus mauvaise mémoire que le conquis (on se souvient surtout des coups reçus). Le peuple ukrainien devint un « ancêtre oublié » (voir Kotsubinsky) comme le peuple irlandais toujours aux prises avec l’Anglais.

Les livres de Tetyana me paraissent importants pour comprendre ce qui se passe : au-delà de l’offensive russe et de sa supposée efficacité, au-delà des sanctions et du reset qui nous tombe dessus, au-delà des risques de « troisième guerre mondiale », comment en est-on arrivés là entre l’Ukraine et la Russie ?

Asselineau s’est fendu d’une vidéo pour expliquer au béotien les campagnes de la Grande Catherine en nouvelle Russie. Le problème c’est qu’il les a justifiées. Une conquête militaire ne justifie pas une conquête territoriale. Raison pourquoi Bismarck, estimant l’Alsace allemande, la reprit aux Français en 1870. Rappelons que Louis XIV avait dévasté l’Europe à cette époque, profitant de notre simple suprématie matérielle et démographique. Culturellement l’Alsace n’est toujours pas française.

Venons-en à cette phrase de Custine : la Russie en est encore aux guerres de conquêtes, alors que nous en sommes aux guerres de propagande.  Elle me parait très juste historiquement (même le libertarien Rothbard justifie les prises de guerre russes en 1945) et rejoindre l’observation de Tocqueville : la démocratie ignore le corps et va droit à l’âme.  Elle conquiert les esprits, elle les manipule mieux que ses adversaires et les GAFAM US qui encadrent l’opinion publique en savent quelque chose.

Mais les ukrainiens n’avaient aucune raison de se satisfaire des conquêtes russes (sans oublier le génocide sous Staline qui est froidement nié par certains aujourd’hui), qui ont toutes les raisons de se venger des traitements dont ils furent victimes dans le passé. Le même discours prévaudrait en Bretagne, en Corse ou en Catalogne, sauf qu’ici il y a aujourd’hui des morts. Il y en a parce que le ressentiment patriotique est très fort, parce que les anglo-saxons sont intervenus par habitude russophobe (la « destruction de la Russie comme clé de l’histoire universelle »), et parce que la Russie reste un empire dur à cuire – c’est le moins qu’on puisse dire, qu’on l’approuve ou qu’on le condamne. Enfin on n’oubliera pas non plus que les anciennes parties de la Russie devenues des nations libres (Pologne, pays baltes, etc.) détestent la Russie et les souvenirs qui vont avec. La Russie anciennement tzariste a vaincu le nazisme mais pour y instaurer durant quarante ans le communisme qu’elle a fini par rejeter elle-même, et les anciennes républiques se sont jetées dans les bras de l’Otan par peur du knout plus que par idéal.  Raison pour laquelle ce conflit Est-Ouest qui n’est plus idéologique mais ontologique n’est pas prêt de s’éteindre. Ce n’est pas moi qui m’en féliciterai : je rappellerai avec Macluhan que le patriotisme est une création de l’homme typographique et que pour Valéry l’histoire est une méchante pharmacie. Les deux sont destinés à justifier toutes les violences.

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