La bataille des champs patagoniques (II)

 

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (**)

 

Des années avaient passé sans espoir, dans l’attente d’événements inquiétants qui finirent par se produire.

 

Ils ont commencé à arriver par grappes de dix ou douze, comme des mauvaises nouvelles. D’abord les réfugiés, ensuite les soldats déserteurs, ensuite des groupes arrogants qui prétendaient mettre de l’ordre dans cette hacienda. Je n’avais aucun titre de propriété, raillaient-ils tous. C’est tout juste si l’on n’aurait pas dû nous juger. Vous nous voyez résister, tirer sur ces pauvres gens ? Et puis combien de fois ? Cela me rappelait ce conte italien et cette maison toujours plus emplie de souris. Personne n’y pouvait rien. Un remède amenait deux mots. Nous avions choisi le confort, cette hacienda pas très éloignée de la mer. Nous en payions maintenant le prix.

 

Frédéric pourtant jeune, soumis à d’étranges malaises, perdit sa santé, puis sa lucidité, d’abord par épisodes, ensuite totalement. Ô livres de médecine ! On trouva bien deux médecins, mais ce qu’ils faisaient… Ma compagne Lucia, dont je me lassai déjà, aussi tomba, mais dans les bras d’un autre. Toujours plus méprisante, elle s’éloigna de moi. Quant à sa trahison, elle ne me déplut pas finalement mais elle établit ma faiblesse dans tout le voisinage. Une tension montait dont nous devrions tôt ou tard faire les frais. Mais je n’avais pas envie de diriger cet amas. Organiser une déchéance de groupe, c’était bon pour un ancien politique. Or ils nous avaient tous déjà mené à la perdition. L’adolescent Miguel était parti et avait cherché à se venger.

 

Le climat aussi se déréglait, et il pleuvait et ventait toujours plus, au milieu de ce désordre qui semblait trôner maintenant dans cette hacienda qui n’était plus la mienne – et qui reflétait le désastre où devait sombrer le monde après sa catastrophe. Nous partions toujours plus loin pour chasser, comme si les bêtes un temps rassérénées par l’absence de l’activité humaine, avaient de nouveau compris les dangers de la nouvelle donne. Une catastrophe se produit et puis passe, et peu à peu tout se redresse. Le même train du monde revient, sauf qu’il vous écœure encore plus.

 

Un soir j’en discutai avec Jean-Michel. Par jeu ou par discrétion, nous partirions par des sentiers divers à la BAD numéro trois, la plus éloignée. Nous nous laissions trois jours. Lui-même ne voyait plus de futur, « ils nous ont privé de notre fin du monde », marmonna-t-il lugubre avec son fort accent. Ils nous privaient surtout de nos ressources et de notre espace vital. Mais nous y étions mal pris, et il était trop tard pour nous défendre. Je ferai plus tard la chasse à nos réactions humanitaires et à notre quête du confort féodal.

 

 

La chasse est un crime mais elle n’est pas un vice. J’avais établi pour nos chasses des bases autonomes durables. Elles servaient à se ravitailler, à s’équiper, à se soigner au cas où. Nous nous donnâmes rendez-vous. Personne d’autre ne devait venir.

Je partis un matin à l’aube. Je ne risquai pas d’être espionné, et je me demandais combien de temps l’hacienda tiendrait encore sans esprit et sans discipline, avec toute cette presse humaine à maintenir.

 

Le destin vous attend ou vous précède. Parti, je me sentis soudain comme réveillé par l’air pur et frais, par le vent doux, par la sensation de l’appel qui vient de la Création quand elle redevient plus qu’un environnement humain. Cette belle saison fut merveilleuse et précipita nos victoires. Je m’enfonçais dans le barranco Santiago de la steppe et je vis alors que la BAD numéro un avait été découverte, soulevée et pillée. Il y avait le même amoncèlement de voyous et de désordres autour de l’ancienne cachette, et je reconnus un des jules de l’autre. Elle avait dû parler. Je me réserverai le droit de les punir. Tout de même cette atmosphère d’implosion humaine et de pollution m’écœurait. Ils n’avaient donc rien appris.

 

Je me pressai avec ma mule vers les sierras où, à l’entrée de ce qui jadis avait constitué un beau parc national, j’avais établi la BAD trois (j’avais en effet décidé d’oublier la deuxième). Je sentis comme une présence d’animaux, rassurante, autour de moi, comme s’ils m’avaient aidé à garder pur et fécond cet endroit consacré par mes rêves. Eh, c’est le confort qui m’aura ramolli et rendu lâche. Je parvins vite à ma base, l’évaluai, me rassurai (même si quelque chose dans les livres de ma petite bibliothèque me semblait avoir bougé) et commençai à recenser ce dont je pourrai avoir besoin lors de ma fuite – de notre fuite.

 

Le ciel était rouge, enflammé, irisé. Les nuages hurlaient silencieux dans les lointains. Je repris goût à la pureté de l’air, moins désireux que jamais de collaborer avec le monde, et je l’attendis. C’est là qu’Il apparut dans la lune du soir estival, ange noir couronné de pourpre lumineuse. Un air inquiétant avec son teint basané, sa barbe aigue, ses yeux clairs, sa taille athlétique, mais en ces temps troublés il en devenait rassurant… Il évoqua ses origines. Sa famille était de Bohême, chassée cruellement après la guerre, établie au Chili.

Le Chili… Pouvait-on encore parler de pays ? Nous n’évoquâmes pas la catastrophe de mégapoles de là-bas. Il me parla de ses déplacements, de sa découverte ici de mon hacienda, de la décision qu’il avait prise de m’attendre – d’attendre quelqu’un. C’était à cause des livres qu’il avait vus, des livres de survie, de chasse, de méthodologie, mais aussi des livres anciens, une Enéide, une Anabase, des livres en latin ou de sagesse chinoise. J’avais rassemblé cela au cours de mes escapades antérieures. Et curieusement j’avais laissé les vestiges de cette sagesse ici-même, prête pour les hauteurs et pour le haut pays.

 

Il me connaissait de réputation, et venait quand je perdais tout. Je lui dis que j’étais heureux d’avoir trouvé quelqu’un qui ne fût ni sot ni voleur (je crois que j’aurais tué le voleur ce soir-là) ; et qui était prêt à nous accompagner ; mais que nous devrions attendre mon vieil ami pour le lendemain. Je lui dis que j’avais eu la chance du débutant lors de la première fuite de Calafate ; que cette chance risquait de ne pas se reproduire ; que je m’étais affaibli et que j’avais sans doute vieilli. Le temps nous dévore tous, me dit-il en me jetant un volume d’Ovide qu’il lança de son sac. Je relus les débuts des Métamorphoses, tout le chant du chaos et du déluge ensuite ; et cette fin de l’âge d’or prélude aux héroïsmes.

 

Dans cet univers agité par notre rencontre et par des chants d’oiseaux inaccoutumés (je reconnus la cotorra choroy – (Enicognathus leptorhynchus), nous nous relayâmes pour la veillée. Je passais une nuit plongé dans une transe sombre et glacée plus que dans un sommeil profond, m’estimant heureux d’être vivant et libre, et prêt d’affronter de nouvelles épreuves. Ce fut sur ces entrefaites que j’entendis le souffle haletant du cheval de Jean-Michel, qui avait plus de retard que de coutume.

 

Epuisé et plus lourd que jamais, il nous expliqua en buvant une pleine bouteille de Vasco Viejo ce qui s’était passé. Nous étions partis le jour décisif (la nuit précédente n’avais-je pas vu dans un songe un condor ?). L’hacienda était définitivement perdue. L’heure d’après avait débarqué un peloton bien armé avec même quelques pièces d’artillerie. C’était selon lui un peloton occidental, des blonds anglo-saxons en uniforme, des gringos du nord (ou de l’est, s’ils venaient des Malouines), qui avait obéi à des ordres en s’établissant ici. Et nous qui avions espéré échapper à la matrice du nord ! Ils avaient confisqué et rationné tout ce qu’ils pouvaient, avec cette éternelle froide dextérité militaire, mais n’avaient rien pu faire bien entendu contre nos réfugiés, qui venait d’aussi loin qu’eux, certains des tropiques et des banlieues des capitales (mais je crois que deux ou trois trains furent remplis de ces réfugiés pour faire place nette plus au sud). Car pour Frantz il s’avéra que ces Anglais à qui nous avions bien fait d’échapper, venaient des Malouines dont ils avaient aussi été chassés – à moins qu’on ne les eût déplacés pour une cause encore plus menaçante. Des pirates ? Après tout ce temps, ces destructions de satellites, cette désorganisation sociale et morale, quelle technologie peut encore fonctionner dans un monde désossé ? Et qui y prend le pouvoir ? Mais j’étais peut-être optimiste : l’ordre, l’autorité mondiales allaient revenir, plus enflammés et arrogants que jamais.

 

Nous fîmes les comptes : ce que nous pouvions prendre ; ce que nous devions laisser ; ce que nous devrions éliminer aussi. J’imaginai avec délice et sadisme quelque toxine de botuline descendant le rio qui arrosait l’hacienda ; mais je me tempérai après m’être repu de ma cruauté bactérienne, vengeresse et imaginative. Enfin nous essayâmes de faire le point sur nos connaissances, tout que je n’osais plus faire au temps heureux (et ennuyeux) de l’hacienda. La guerre avait déséquilibré le système universel. Présumée sans satellites et sans argent l’humanité naviguait à l’aveugle – ce qui était mieux pour les rares aventuriers comme nous. Un expert de jadis avait évalué à 90% le nombre de pertes qui surviendraient à l’extinction de l’électricité. Les immenses conurbations se dépeupleraient ou se dévoreraient ; nous récoltions des survivants déséquilibrés inaptes à toute discipline et à tout recadrage. Une seconde vague de châtiment s’annonçait, dont ce bataillon puritain, armé par on ne sait quel oligarque ou bureaucrate ambitieuse (tous les ministres de la Défense finissent par être des femmes, et sans enfants encore, disait Frédéric), était l’émanation. Nous devions nous mobiliser, et toujours être mobiles en fait. Malheur à ceux qui resteraient. Qui ne se meut devient songeur.

Nous allâmes vers l’ouest. Nous risquerions plus de pluies, plus de fatigues ; plus de beauté et de ressources aussi, plus de refuge. J’avais de vieux souvenirs d’Esquel et de ses mélèzes légendaires, mais Frantz voulait nous mener du côté de Futaleufu. Il avait des souvenirs de cavernes et de sources thermales, et j’avais mes visions. Si le condor revenait…

Nous protégeâmes comme nous pûmes la BAD trois que je baptisai par dérision Lolita. Nous laissâmes quelques victuailles et pharmacies dans un coin et interdîmes formellement son utilisation ou exploitation et je parsemai de quelques grains dangereux et mérités l’intérieur de cet abri. Un dernier regard à ce talus salvateur, et c’en fut fait des steppes.

 

Nous nous mîmes en route avec une mule et un cheval, sûrs de repérer ainsi quelque imprudent qui se risquerait à nous suivre en jeep. Par bonheur le ciel ne décelait rien d’inquiétant. Le désordre du monde en interdisait le contrôle aérien et mécanique. Mais nous étions privés d’ordinateurs et de tout un tas de distractions qui vont avec. J’invoquai alors mon condor, que je crus revoir. Mais Frantz me dit qu’il était venu à dos de puma, ayant suivi le félin invisible et buveur de sang par les crêtes et les barrancos. Jean-Michel ventru et reptilien se risqua alors à évoquer la lagarto, le lézard du Machu Picchu qui lui refilait disait-il sa force tellurique. Nous étions maîtres des trois ordres, le ciel, le sol et sous-sol. Il valait mieux se prêter à ces petits rites. J’avais bien lu jadis que l’homme qui croit se réincarner en porc est supérieur à celui qui croit qu’il ne se réincarnera pas.

 

L’idée était de développer nos réflexes, de retrouver nos instincts, de multiplier les sensations et les occasions. Elles ne manquaient pas. Les soirs nous développions nos réflexes et notre résistance aux coups ; au matin nous répétions les arts martiaux et nous décochions des flèches, ne nous risquant pas aux détonations devenues inutiles dans ces lieux protégés. Nous remontions les cours d’eaux nombreux dans cet espace et ne manquions de rien. Je remarquai que Frantz ne mangeait presque rien, que Jean-Michel se flattait de maigrir enfin, quand je me découvrais la force de ne me nourrir que d’eau et de graines. Mais pour combien de temps, car tout est question de temps. Les agressions, les maladies, les risques de blessures… mais tout aurait son temps. La grâce était de s’oublier en oubliant le temps, de découvrir aussi une forme bénie de temps perpétuel que j’avais tant incriminé au temps jadis. Le terme m’obséda.

 

Nous croisâmes ainsi dans les barrancos quelques groupes de perdus, que nous orientâmes savamment vers mon ancienne hacienda. On saurait bien qu’en faire là-bas, et c’était un bon prêté pour un rendu. Plus ils seraient de fous, moins ils s’amuseraient. Nous les aidâmes à se fournir en graines et en fruits, à leur apprendre la route des sources. En nous remerciant l’un de ces pauvres bougres nous parla d’un groupe de filles gringos perdues dans des pâturages inconnus ; nous repartîmes.

 

Frantz était mon guide dans ces parages hauturiers. Mon habile homme avait depuis longtemps dessiné la route que j’avais crue mienne. Mais nous poursuivions ; j’étais comme aspiré par ces hauteurs, par les alerces (mélèzes), par la région d’Esquel, par ce Chili miraculeux que j’avais découvert jeune. Je me demandais sombrement ce qui avait pu devenir de ces contrées magiques déjà gâtées par le tourisme. Mais je tâchai de ne pas corrompre mon enthousiasme qui était la denrée la plus rare pour ceux qui survivent et surtout pour ceux qui croient vivre. Je tâchai sobrement de le partager avec mes compagnons.

 

Nous n’étions plus seuls sur ces hauteurs, comme je l’ai rappelé. Les villes se vidant dans le nord du continent, le désordre s’étendant dans ce qui pouvait rester de monde, les montagnes commençaient à pulluler d’aventuriers, de réfugiés, de saugrenus de toute origine. Nous le savions, c’est pourquoi aussi nous avions abjuré tout luxe. Mais cela ne pouvait suffire à chaque fois. Certains avaient des radios et nous écoutions les sornettes et les vétilles qui sortaient de ces petits postes et polluaient l’air nocturne. Chaque émission me mettait mal à mon aise, qu’elle annonçât une nouvelle catastrophe là-haut ou un désastre ici-bas. Nous savions qu’une deuxième guerre se déroulait en Europe et qu’elle avait pris un caractère culturel dans l’incertain chaos des restes de ce vieux continent. Mais ne l’avaient-ils pas voulu ? Certains devaient tenter de manœuvrer la rare opinion publique qui restait. D’autres devaient donner les vraies nouvelles que personne ne croirait.

 

Mais tout cela relevait parfois du fantasme. Le nombre de patagons demeurait apparemment étique. C’était ce qui nous sauvait, ou il ne resterait plus que le vol de voilier et la piraterie. Nous échangions des marchandises, des pharmacies, le troc étant enfin redevenu monnaie d’usage. Qui voudrait d’un bout de papier fripé ? Le salaire vient du mot sel, les espèces viennent du mot épices, qui servent aussi à soigner, à guérir même – sauf mon malheureux ami abandonné là-bas. Un jour donc nous croisâmes un groupe mal fagoté, agressif, insolent, mais distrait, bien dans l’humeur de banlieue latino. Ils commençaient à discuter arrogamment pour échanger, parlant de leur continent à eux. Puis ils haussèrent le ton et exigèrent plus en échange d’on ne sait quoi. Nous étions entraînés, nous répétions même ces scènes et ces gestes comme les prises dont nous allions user. Frantz – qui en était de ce continent, mais ils lui discutaient aussi ce titre – s’impatienta calmement frappa le premier, en assomma deux, Jean-Michel fit détonner sa pétoire, mon cheval rua à mon commandement ; les autres se dispersèrent. Ils n’avaient pas manifesté de méchanceté, mais nous avions fait comme nos animaux, modèles plus éveillés. Fallait-il être redoutés ou méprisés ? Nous avions choisi. Armés, équipés, avec une apparence de chasseurs hauturiers, nous progressions vers les lacs glaciaires, sublimes et vert-de-gris de la Patagonie immortelle. Et rien ne nous arrêterait sinon une mort glorieuse, digne du champ de bataille que nous nous étions choisis. Le temps toujours était gris et frais. En cette fin de printemps…

 

  • Il faut que nous créions un domaine, murmura Frantz, quand nous approchions de la Piedra del Aguila.
  • Oui, que nous défendrons à coup de pierres et de flèches ! Nous renaîtrons comme des enfants après nous être battus comme des lions.
  • Ce sera notre région condor, alors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (I)

 

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LA BATAILLE DES CHAMPS PATAGONIQUES (*)

 

Nous avons eu le dernier vol : après, il était trop tard. La situation internationale ne permettait plus notre lointaine escapade. La Russie allait une nouvelle fois se prendre une charge occidentale, et nous nous en prendrions une en retour, de charge, mais qu’y pouvions-nous ?

Nous avons eu peur de partir en pleine incertitude, par peur inavouée de ne pouvoir revenir, mais en même temps nous étions bien contents de quitter l’Europe impuissante, vile et condamnée : nous nous étions promis de partir pour trois mois, et c’était bien le moins, eu égard à la situation sociale, écologique et géopolitique. Au moins là-bas pourrions-nous faire le point. De toutes manières, tous les trois, Frédéric, Jean-Michel et moi étions habitués à voyager à la dure. C’est rester mollement au même endroit qui nous mine. Le seul moyen d’en finir avec le mal de vivre, c’est d’en baver physiquement. Il vaut mieux être Ségur que Chateaubriand en exil et défier les hivers au combat.

 

Buenos Aires m’est apparue aussi misérable et surtout encore plus chaotique qu’après la grande crise de 2001. Nous y sommes restés deux jours, le temps de trouver nos vols et de réserver notre voiture dans la province de Santa Cruz. Nous sommes arrivés via la route 40 à Calafate où nous avons pu louer notre 4X4 pour commencer nos excursions. Il n’y avait presque plus d’excursions collectives, les touristes ayant commencé à déserter les lieux. Nous avions déjà tous vu les glaciers et nous ne désirions que nous promener à partir d’El Chalten, la Mecque du trekking en Patagonie. La route nous parut – comme El Calafate – étrangement déserte et nous parvînmes au bourg quelques heures plus tard. Au loin se dégageaient le Fitz Roy et sa silhouette ocre puissante.

El Chalten était vide. Nous fûmes même inquiets quelques instants, puis rassurés – cette sensation de vide, surtout quand le monde s’est vidé vraiment – de ses touristes et de ses crétins – est finalement très jouissive. Nous commençâmes à être saisis par l’ivresse d’une aventure qui rompait avec le tourisme matriciel.

 

Finalement nous trouvâmes une petite épicerie encore ouverte. La patronne laide et bourrue avait en plus l’air soucieux. Nous lui demandâmes ce qui se passait. Elle nous mena dans un froid et sale petit salon où nous pûmes suivre sur un canal mondialiste les Breaking News. Il n’était question de catastrophes un peu partout sur le « front de l’est » et de défense musclée du « monde libre ». Ce n’était pas nouveau, mais il fallait savoir, nous disait la dame, que nous étions bloqués. Avions-nous de l’efectivo, de l’argent liquide, parce que les distributeurs automatiques seraient à la peine, comme toutes les communications satellite et les traveller’s chèques.

 

Cette fois cette guerre, cette théorie de catastrophes avait bien éclaté. On attend toujours la guerre avec une certaine impatience, comme si elle devait rompre la monotonie quotidienne, et donner enfin raison aux fanatiques de l’Apocalypse et aux professionnels de l’eschatologie ; mais souvent, pendant la guerre, il se passe encore moins de choses que pendant la paix. Il doit en être de même pour la mort : elle est certainement encore plus ennuyeuse que la vie. Être en guerre signifie pour la plupart des gens non plus se contenter de vivre mais se contenter de ne pas mourir, et de survivre. Il faut manger, boire, essayer de dormir, gérer un temps excessif et inutile.

 

Lutter pour ne pas mourir est une belle chose. Lutter pour survivre en est une autre.

 

Le temps paraît en creux. Et une fois la guerre terminée, il faut reprendre le cours d’avant.

Je pensais à tout cela pendant que mes deux compagnons – nous avions fait nos comptes – dévalisaient l’épicerie comme une banque et cherchaient des bidons d’essence. Plus question de rentrer en Europe à court terme, plus d’internet ou de téléphone ; les satellites étaient ou allaient être désactivés du moins pour les gens comme nous. Sur le nucléaire nous savions qu’il ne fallait pas s’en soucier exagérément. Le système et son élite saurait l’utiliser à bon escient, pour épargner les zones stratégiques comme la Patagonie. L’épicière – une Chilienne – me demanda d’un ton rogue et agressif comment nous comptions survivre ici sans nourriture. Je lui demandais comment elle allait survivre elle avec de l’argent – le nôtre – qui ne vaudrait bientôt plus rien ; comment aussi elle comptait résister aux pillards qui ne porteraient pas d’or sur eux (à supposer que ceux qui possédassent de l’or pussent aussi résister aux plus décidés, aux plus violents). Et nous partîmes nos emplettes faites.

Nous passâmes la nuit dans un bel hôtel abandonné, qui valait 500 dollars la chambre il a encore un mois. Il n’y avait plus d’eau courante, il fallut aller au torrent pour se rafraîchir et remplir les bidons. Puis nous planchâmes sur les cartes.

Que faire ? Nous avions deux options : la voiture ou la marche. La voiture supposait un problème de ravitaillement : mais nous avions de l’essence pour couvrir intelligemment deux mille kilomètres. Un problème mécanique ? Mais Frédéric s’y connaissait ; et un problème plus sérieux : la santé. Mais Jean-Michel est médecin. La marche signifiait le froid, la faim, les difficultés. Nous pourrions nous rendre dans un refuge perdu dans les Andes, mais pour combien de temps et pour y faire quoi ?

 

— On va finir comme les types qui se sont bouffés dans les Andes. Ou bien fous comme les bergers qui passaient l’hiver dans les Alpes.

— Alors, il faut rester en voiture.

  • Mais en voiture, on peut être attaqué. Et l’essence ? Comment finit Mad Max ?
  • En panne… d’inspiration.
  • Et puis au final, où veut-on aller ?

Il faudrait retourner vers le nord, où il y avait les villes. Mais les grandes villes connaîtraient des problèmes d’approvisionnement et d’insécurité ; or nous n’avions pas d’armes. Il y avait aussi le sud, plus froid, avec Ushuaia et la Terre de Feu. Mais c’était risqué : il n’y aurait plus de bac, et puis cette cité stratégique risquait d’être le théâtre d’opérations militaires.

 

— Si on ne peut pas aller au nord, et qu’on ne peut pas aller au sud…

— Et bien qu’on aille se faire foutre !

— Non, reste sérieux !

— Eh bien n’allons nulle part !

— Ok! N’allons nulle part !

  • C’est-à-dire ?
  • Restons, ou éloignons-nous, mais peu.

— C’est-à-dire qu’il faut faire la route des estancias, longer les cours d’eau, trouver du gibier type choique (les nandous, ici)…

— Tu veux les attraper comment?

— Comme les Indiens ! Avec des boleadoras ?

  • Mais ce n’est pas un stage de survie ! Il faut contacter nos familles.
  • Trouvons un livre sur la survie.
  • J’ai l’Anabase de Xénophon sur mon Archos. Relisons-le avant de ne plus avoir de courant. On n’a pas fait mieux. Coupons tout lien avec les satellites et GPS. C’est le meilleur moyen de ne pas se faire repérer et de prendre un drone sur la gueule.
  • Trouvons aussi des livres sur les graines et la médecine pratique.

Nous refîmes un tour d’El Chalten, dans l’espoir de trouver ces marchandises et d’acheter un ou deux fusils de chasse. Les rares touristes avaient filé bêtement. Un petit bonhomme haineux m’en vendait un à prix d’or. Je le pris, m’en enamourai instantanément, et, sans plus réfléchir, je le frappai et le lui volai. Nous trouvâmes les cartouches. Et d’autres armes. On attacha le bonhomme. L’épicière chilienne, enfin amadouée et apeurée, me dit ensuite que l’armée allait venir. J’ignore encore si cette assertion mensongère était liée à sa peur. Nous étions en effet maintenant armés tous les trois, loin de nos terres, rendus froids et excités par la situation. Bref, nous étions dangereux, mais – heureusement – désireux de nous en aller explorer la meseta patagonne.

Nous partîmes donc vers l’est, en direction de l’Atlantique, victimes de notre mororisation. J’avais les coordonnées de plusieurs estancias où nous pourrions sans doute obtenir de l’aide. Le premier jour fut divertissant : il y avait un beau ciel, nous tirâmes comme prévu quelques choiques qui traversaient imprudemment la route, il fallut les plumer. Mais le deuxième nous réserva déjà son lot de surprises : la viande était immangeable, nous ne pouvions la conserver. Le moteur de la voiture chauffait, et surtout, nous affrontâmes un barrage.

Je m’en souviendrai toujours : ils étaient trois, trois jeunes militaires à la fois autoritaires, insolents et maladroits. Ils voulurent nous fouiller, nous désarmer, nous faire descendre, nous confisquer la voiture qu’ils nous accusèrent d’avoir volé.

— Ils veulent notre mort.

Ce mot de Frédéric déclencha notre ire. Nous nous comprîmes tous du regard et en un instant nous les avions désarmés. Nous dûmes abattre le troisième soldat – un jeune bien gras, effrayé et agité – qui dégainait en reculant et en braillant. Nous les laissâmes les survivants en vie, non sans avoir hésité ni sans leur avoir tout dérobé. Le gros Toyota paraissait maintenant un chariot de pionnier.

Les soldats ne savaient rien : c’était un chaos digne de la guerre des Malouines pour eux. Il nous faudrait sans doute faire disparaître l’automobile, au cas où les deux survivants donneraient l’alerte. Mais quelle alerte ? Et ils sont sans doute morts puisque nous les avons attachés.

Nous reprîmes la route : la monotone meseta patagonne avec ses buissons, son vent permanent, sa sensation thermique glacée. Mais aussi avec sa magie, ses couchers de soleil rose et sa sensation de paisible infini. Je regardais avec tristesse la cordillère s’éloigner.

Nous goûtâmes des heures précieuses, celles précisément que nous étions venues chercher. Nous aurions voulu être un élément heureux du paysage, pas même un animal, condamné à chasser, à tuer, à souffrir, à mourir. Une rafale de vent, un rayon du soleil, ou un nuage rouge. Nous voyions des renards patagons sur le bord de la route, et des armadillos – tatous –, animaux égarés sur cette terre gaste sortie d’un roman de chevalerie sauvage.

Nous étions criminels dans un monde qui (nous l’espérions) ne connaissait plus de règles. Nous étions peut-être déjà fous : peut-être que ce monde connaissait toujours des règles, que les choses s’étaient arrangées, comme on dit, que les hommes étaient redevenus aussi raisonnables que les machines qu’ils actionnaient ; qu’ils s’étaient neutralisés.

Et nous nous comportions comme des sauvages, comme des conquérants, comme des hommes apeurés en fait. Mais tout cela nous excitait diablement. Mais si la situation s’améliorait dans le monde, et que nous ne le sachions pas ?

Tout ce que savais moi c’est que je n’étais plus si jeune. Et puis par une vieille radio, nous apprîmes le reste. La guerre avait bien eu lieu, l’Europe était détruite (ai-je pensé que c’était un bien ?). Mais les russes exaspérés et presque exterminés avaient fini par frapper l’ennemi au chœur, à sa bourse sur sa côte est, à son informatique sur sa côte ouest. Le programme brésilien ajoutait que vingt millions de gens crevaient de faim à Sao Paulo, qui cherchaient à se répandre ailleurs. Nous étions loin de tout, quelle chance. Et quelle sottise que de prétendre toujours faire retour à la civilisation. Il n’y pas de civilisation depuis longtemps. Il n’y a qu’un faux confort et ses infinies contraintes et frustrations.

 

Et puis, quelques jours plus tard, nous arrivâmes à l’estancia de l’autre oligarque. Huit mille hectares. Nous étions presque à bout de nos réserves d’essence, fatigués de dormir dans le froid ou courbés dans la voiture, avec chacun trois heures de guet la nuit. Aussi nous y allâmes pour chercher du ravitaillement.

Mais l’accueil nous surprit tous : il y avait quatre femmes, dont trois indiennes. Une belle Argentine d’origine galloise, avec trois enfants, et dont le mari, capataz parti pour Bahia Blanca depuis trois semaines, n’avait pas reparu. Un vieil homme bizarre nous considéra d’un bon œil, comme si nous allions reprendre l’affaire. Et un très jeune saxon d’une quinzaine d’années, bien faible pour nous résister. Et surtout, il y avait de l’eau, de l’énergie solaire, et, partout, partout, des moutons. De la viande de mouton. Qu’avions-nous besoin d’or, de cet or dont nous rêvions en Europe au moment du déclenchement de la crise ?

S’il y avait un lieu pour résider, ce serait celui-là. Nous renforçâmes la protection de l’estancia. Il y avait des chiens, que nous dressâmes rapidement par la viande et le châtiment. Nous découvrîmes d’autres armes. Nous pouvions survivre longtemps maintenant. Nous n’étions indifférents ni aux Indiennes, de belles métisses en fait, ni même à la galloise.

L’adolescent se tenait tranquille, alors nous l’avons envoyé plus loin pour veiller sur la propriété et pas sur nous. J’ai compris aussi qu’il faudrait changer le nom de la grande propriété : je choisis Amanecer. Car c’est l’aube que nous créons. Et il faudra se préparer aux attaques des voleurs de moutons, à l’agression des militaires réguliers ou irréguliers que l’on pourrait recruter, aux fuyards affamés des villes, aux rôdeurs criminels, à tous ceux qui pour une raison ou une autre voudraient nous entraîner dans la dernière bataille des champs patagoniques.

 

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Parfois je me réveille en songeant dans les bras de Lucìa, la très jeune métisse qu’ici j’ai choisie et qui attend mon enfant : j’ai rêvé que des soldats internationaux sont rentrés, qu’ils m’ont torturé, et que l’on va me condamner pour un crime que je n’ai pas commis, puisque ma seule volonté a été, depuis le début de cette drôle de troisième guerre mondiale, de survivre comme les animaux perdus que j’ai croisés sur ma route. Et cela alors que j’ai laissé pousser ma barbe et que je me prépare un destin bizarre de patriarche. Mais je défendrai cette terre jusqu’au bout.

 

Note : les lignes orgueilleuses de ce journal de débutant ont vite un pris un tour ridicule et décalé, comme nous allons voir.

 

 

Apocalypse : pourquoi la Nouvelle-Zélande fascine Wall Street

Apocalypse Island : c’est ainsi qu’un rédacteur de Lewrockwell.com nomme la Nouvelle-Zélande. Le paradis tempéré du Seigneur des Anneaux est devenu depuis une dizaine d’années une capitale immobilière d’un genre particulier : on achète des îles hors de prix, des grandes propriétés, des haciendas comme en Patagonie. Mais la Nouvelle-Zélande précise l’article est avantagée car son archipel est loin de tout (la Patagonie n’est qu’à deux mille kilomètres du Brésil ou de Buenos Aires…) et qu’il ne figure pas sur les cibles nucléaires. Le cinéaste  Peter Jackson a joué un rôle aussi ici en filmant ce paradis pseudo-médiéval propre à attirer les milliardaires. Les plus négligents oublieront de lire Jared Diamond et sa description du massacre cannibale des îles Chatham : toute une tribu fut exterminée et dévorée au début du dix-neuvième siècle par ses voisins maoris (1).

On sait qu’en Patagonie (2) les Soros, Benetton, Joe Lewis, Ted Turner (aujourd’hui tous bien vieux) ont acheté, pour des raisons spéculatives, sportives, esthétiques ou écologiques. Le fondateur de North Face Douglas Thompson avait même coupé le Chili en deux pour créer sa réserve Pumalin. Avec les gouvernements actuels rien de plus simple ! Les bons Bush eux contrôlent une partie du Pantanal paraguayen.

Cela fait longtemps que des bloggeurs de la peur comme le sympathique Michael Snyder décrivent les mouvements de capitaux en direction du Pacifique. L’angoisse, la guerre nucléaire à venir, les emportements de John McCain et des psychopathes néocons, la fragilité financière européenne ou américaine, l’agressivité russophobe et les folies antichinoises nous dessinent un futur aux contours de moins en moins incertains : une bonne guerre d’extermination avec un parfum écologique et élitiste propre  aux élites qui nous contrôlent. Jared Diamond parle aussi de ces ranchs du Montana remplis le week-end par les banquiers et les traders de Wall Street. Les îles connues sont trop peuplées ou polluées comme Oahu (70% de la population de l’archipel hawaïen), donc on a tendance à chercher le plus austral, présumé moins tiers-mondiste. On a acheté aussi beaucoup du côté des îles Fidji.

 

On peut voir l’affaire de trois manières. Commençons par la plus rassurante : une marotte de riches dans un monde de plus en plus ridicule, où il ne reste plus que ces îles paumées et  pas très belles (j’y ai vécu) pour se défouler. Ensuite une peur de stars lucides ou de milliardaires convaincus que l’on va vers un bain de sang dans nos cités (voyez Rio ou Chicago). Enfin une connaissance calculatrice et malthusienne, reliée à un projet au long cours d’éliminer la plus grande partie de l’humanité, considérée trop polluante, populiste et incontrôlable.

 

 

Notes

 

  • Jared Diamond (Guns, germs and steel, chapter 2, p.53). l’événement eu lieu en novembre -décembre 1835. La tribu dévorée était celle des Moriori.
  • La bataille des champs patagoniques (sur Amazon_Kindle)