Sherlock Holmes (par Billy Wilder) : il se drogue, il prend homo les bonnes questions, et il se lamente de son époque : un dépressif des années 70 ?

La vie privée de Sherlock Holmes. BIllyWilder. 1970. Musique de Miklos Rozsa.

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Chris Hedges et la dégénérescence américaine

 

Est-ce inévitable, et surtout est-ce forcément un bien ? On lit cette synthèse compétente et un petit peu trop dramatique :

 

L’empire américain prend fin. L’économie américaine est drainée par les guerres au Moyen-Orient et une vaste expansion militaire dans le monde entier. Il en résulte des déficits croissants, ainsi que les effets dévastateurs de la  désindustrialisation et les accords commerciaux mondiaux. Notre démocratie a été capturée et détruite par des entreprises qui demandent constamment plus de réductions d’impôts, plus de déréglementation et d’impunité des poursuites pour des actes massifs de fraude financière, tout en pillant des trillions du trésor américain sous la forme de renflouements. La nation a perdu le pouvoir et le respect nécessaires pour inciter les alliés en Europe, en Amérique latine, en Asie et en Afrique à faire leur travail.

 

 

.

 

L’empire continuera à perdre de l’influence jusqu’à ce que le dollar tombe en tant que  monnaie de réserve mondiale, plongeant les États-Unis dans une dépression paralysante et forçant instantanément une contraction massive de sa machine militaire.

 

Le vide global que nous laisserons derrière nous sera comblé par la Chine, qui s’établit déjà en tant que géant économique et militaire, ou peut-être qu’il y aura un monde multipolaire gravé entre la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Turquie, l’Afrique du Sud et quelques autres États.

 

Dans chaque domaine, de la croissance financière et de l’investissement dans les infrastructures à la technologie de pointe, y compris les superordinateurs, l’armement spatial et la cyber-guerre, nous sommes rapidement dépassés par les Chinois.

La Chine est devenue la deuxième économie mondiale en 2010, la même année, elle est devenue la principale nation manufacturière du monde, écartant les États-Unis qui ont dominé la fabrication mondiale depuis un siècle.

 

Le ministère de la Défense a émis un rapport sobre intitulé « À notre propre péril : l’évaluation du risque de DoD dans un monde post-Primacy». Il a constaté que l’armée américaine «ne jouit plus d’une position inattaquable par rapport aux concurrents de l’État» et «il ne peut plus … générer automatiquement une supériorité militaire locale cohérente et soutenue à portée de main. « McCoy prédit que l’effondrement sera prévu d’ici 2030.

 

Les empires en désintégration embrassent un suicide presque volontaire. Aveuglés par leur ardeur et incapables de faire face à la réalité de leur puissance décroissante, ils se retirent dans un monde fantastique où les faits durs et désagréables ne s’immiscent plus. Ils remplacent la diplomatie, le multilatéralisme et la politique par des menaces unilatérales et par l’instrument brutal de la guerre.

Cette auto-illusion collective a vu les États-Unis faire la plus grande erreur stratégique dans son histoire, qui a sonné comme le glas de l’empire, l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak. Les architectes de la guerre dans la Maison Blanche George W. Bush et la série d’idiots utiles dans la presse et les milieux universitaires qui les ont animés, connaissaient très peu les pays envahis, étaient incroyablement naïfs sur les effets de la guerre industrielle et ont été aveuglés par le retour féroce. Ils ont déclaré, et ont probablement cru, que Saddam Hussein avaient des armes de destruction massive, bien qu’elles n’avaient aucune preuve valable pour étayer cette affirmation. Ils ont insisté pour que la démocratie soit implantée à Bagdad et répandue dans tout le Moyen-Orient. Ils ont assuré au public que les troupes américaines seraient saluées par les Irakiens et les Afghans reconnaissants en tant que libérateurs. Ils ont promis que les recettes pétrolières couvriraient le coût de la reconstruction. Ils ont insisté pour que la grève militaire audacieuse et rapide – «choc et émoi» – restaurerait l’hégémonie américaine dans la région et la domination dans le monde. Il a fait le contraire. Comme l’a  noté Zbigniew Brzezinski  , cette « guerre unilatérale de choix contre l’Irak a précipité une délégitimation généralisée de la politique étrangère des États-Unis ».

 

Les historiens de l’empire appellent ces fiascos militaires, une caractéristique de tous les empires tardifs, des exemples de «micro-militarisme». Les athéniens engagés dans le micro-militarisme lors de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) ont envahi la Sicile et ont subi la perte de 200 des navires et des milliers de soldats et déclenchant des révoltes dans tout l’empire. La Grande-Bretagne l’a fait en 1956 quand elle a attaqué l’Égypte dans un conflit sur la nationalisation du canal de Suez et a rapidement dû se retirer en humiliant, habilitant une série de leaders nationalistes arabes tels que l’Egyptien Gamal Abdel Nasser et condamnant la domination britannique sur les quelques restes de la nation colonies. Aucun de ces empires ne s’est rétabli.

 

« Alors que les empires croissants sont souvent judicieux, même rationnels dans leur application de la force armée pour la conquête et le contrôle des dominions d’outre-mer, les empires qui s’écoulent sont enclins à considérer les émotions de pouvoir, en souriant des frappes militaires audacieuses qui récupéreraient le prestige et le pouvoir perdus, « Écrit McCoy. « Souvent irrationnel, même d’un point de vue impérial, ces opérations micro-militaires peuvent entraîner des dépenses d’hémorragie ou des défaites humiliantes qui n’accélèrent que le processus déjà en cours ».

Les empires ont besoin de plus que de la force pour dominer d’autres nations. Ils ont besoin d’une mystique. Cette mystique, un masque pour le pillage, la répression et l’exploitation impériaux, séduit certaines élites indigènes, qui sont disposées à faire l’appel du pouvoir impérial ou au moins restent passives. Et il fournit une patine de civilité et même de noblesse pour justifier à la maison les coûts du sang et de l’argent nécessaires pour maintenir l’empire.

La perte de la mystique est paralysante. Il est difficile de trouver des suppléants souples pour administrer l’empire, comme nous l’avons vu en Irak et en Afghanistan. Les photographies d’abus physique et d’humiliation sexuelle imposées aux prisonniers arabes à Abu Ghraib ont enflammé le monde musulman et ont nourri Al-Qaïda et plus tard l’Etat islamique avec de nouvelles recrues. L’assassinat d’ Osama bin Laden et d’une foule d’autres dirigeants djihadistes, y compris le citoyen américain  Anwar al-Awlaki, se moquait ouvertement de la notion de règle de droit. Les centaines de milliers de morts et millions de réfugiés qui fuient nos débats au Moyen-Orient, ainsi que la menace presque constante des drones aériens militarisés, nous ont exposés en tant que terroristes d’état. Nous avons exercé au Moyen-Orient le penchant de l’armée américaine pour des atrocités répandues, des violences indiscriminées, des mensonges et des erreurs de calcul, des actions qui ont mené à notre défaite au Vietnam.

 

La brutalité à l’étranger s’accompagne d’une brutalité croissante à la maison. Les armes de police militarisées sont en grande partie désarmées, les pauvres de couleur et remplissent un système de pénitenciers et de prisons qui représentent 25% des prisonniers du monde, bien que les Américains ne représentent que 5% de la population mondiale. Beaucoup de nos villes sont en ruine. Notre système de transport public est une honte. Notre système éducatif est fortement en baisse et privatisé. La dépendance aux opioïdes, le suicide, les fusillades de masse, la dépression et l’obésité morbide nuisent à une population qui est tombée dans un profond désespoir. La profonde désillusion et la colère qui ont conduit à Donald Trump – une réaction au coup d’état corporatif et à la pauvreté qui touchent au moins la moitié du pays – ont détruit le mythe d’une démocratie fonctionnelle. Les tweets et la rhétorique présidentiels célèbrent la haine, le racisme et provoquent les faibles et les vulnérables. Le président dans une adresse devant les Nations Unies a  menacé d’effacer  une autre nation en un acte de génocide. Nous sommes des objets mondiaux de ridicules et de haines. Le pressentiment pour le futur s’exprime dans l’émoi de films dystopiques, de films qui ne perpétuent plus la vertu et l’exceptionnalité américaines ni le mythe du progrès humain.

 

« La disparition des États-Unis comme la puissance mondiale prééminente pourrait venir beaucoup plus rapidement que ne l’imagine », écrit McCoy. « En dépit de l’aura de l’omnipotence, les empires se projettent souvent, la plupart sont étonnamment fragiles, sans la force inhérente même à un État-nation modeste. En effet, un coup d’œil à leur histoire devrait nous rappeler que les plus grands sont susceptibles d’être effondrés de diverses causes, les pressions fiscales étant habituellement un facteur primordial.

Lorsque les revenus diminuent ou s’effondrent, McCoy souligne que « les empires deviennent fragiles ».

« Si délicat est leur écologie du pouvoir qui, lorsque les choses commencent à se tromper, les empires se déroule régulièrement avec une vitesse impie: juste un an pour le Portugal, deux ans pour l’Union soviétique, huit ans pour la France, onze ans pour les Ottomans, dix-sept pour la Grande-Bretagne et, selon toute vraisemblance, seulement vingt-sept ans pour les États-Unis, compte tenu de l’année cruciale de 2003 [lorsque les États-Unis ont envahi l’Irak] », écrit-il.

Beaucoup des 69 empires estimés qui ont existé au cours de l’histoire ont manqué de leadership compétent dans leur déclin, ayant cédé le pouvoir à des monstruosités telles que les empereurs romains Caligula et Nero. Aux États-Unis, les rênes de l’autorité peuvent être à la portée du premier dans une ligne de démagogues dépravés.

« Pour la majorité des Américains, les années 2020 seront probablement rappelés comme une décennie décennale de la hausse des prix, des salaires stagnants et de la flambée de la compétitivité internationale », écrit McCoy.

Une élite discréditée, suspecte et même paranoïde dans un âge de déclin, verra les ennemis partout. L’éventail d’instruments créés pour la surveillance mondiale de la domination-gros, l’éviscération des libertés civiles, les techniques de torture sophistiquées, la police militarisée, le système pénitentiaire massif, les milliers de drones et de satellites militarisés seront employés dans la patrie…

 

On pourra relire Après l’empire d’Emmanuel Todd, qui évoque ce micro-militarisme théâtral…

 

Magouilles et spéculation : les bonnes pages du Bossu de Paul Féval

 

Les bonnes pages du Bossu

 

 

Ce fut une étrange époque. Je ne sais si on peut dire qu’elle ait été calomniée. Quelques écrivains protestent çà et là contre le mépris où généralement on la tient, mais la majorité des porteplumes cria haro ! Avec un ensemble étourdissant. Histoire et mémoires sont d’accord.

En aucun autre temps, l’homme, fait d’un peu de boue, ne se souvint mieux de son origine. L’orgie régna, l’or fut Dieu.

En lisant les folles débauches de la spéculation acharnée aux petits papiers de Law, on croit en vérité assister aux goguettes financières de notre âge.

Seulement, le Mississipi était l’appât unique. Nous avons maintenant bien d’autres amorces ! La civilisation n’avait pas dit son dernier mot. Ce fut l’art enfant, mais un enfant sublime.

 

Nous sommes au mois de septembre de l’année 1717.

Dix-neuf ans se sont écoulés depuis les événements que nous venons de raconter aux premières pages de ce récit.

Cet inventeur qui institua la banque de la Louisiane, le fils de l’orfèvre Jean Law de Lauriston, était alors dans tout l’éclat de son succès et de sa puissance. La création de ses billets d’État, sa banque générale, enfin sa Compagnie d’Occident, bientôt transformée en Compagnie des Indes, faisaient de lui le véritable ministre des finances du royaume, bien que M. d’Argenson eût le portefeuille.

Le Régent, dont la belle intelligence était profondément gâtée par l’éducation d’abord, ensuite par

les excès de tout genre, le Régent se laissa prendre, dit-on, de bonne foi, aux splendides mirages de ce poème financier. Law prétendait se passer d’or et changer tout en or.

Par le fait, un moment arriva où chaque spéculateur, petit Midas, put manquer de pain avec des millions en papier dans ses coffres.

Mais notre histoire ne va pas jusqu’à la culbute de l’audacieux Écossais, qui, du reste, n’est point un de nos personnages. Nous ne verrons que les débuts éblouissants de sa mécanique.

 

Au mois de septembre 1717, les actions nouvelles de la Compagnie des Indes, qu’on appelait des filles, par opposition aux mères qui étaient les anciennes, se vendaient à cinq cents pour cent de prime.

Il nous faut bien dire un mot de cette fête. C’était l’Écossais Law qui en avait eu l’idée, et c’était aussi l’Écossais Law qui en faisait les frais énormes. Ce devait être le triomphe symbolique du système, comme on disait alors, la constatation officielle et bruyante de la victoire du crédit sur les espèces monnayées. Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que Philippe d’Orléans lui prêtât les salons et les jardins du Palais-Royal.

Bien plus, les invitations étaient faites au nom du Régent, et, pour ce seul fait, le triomphe du dieu-panier devenait une fête nationale.

 

Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances. Tout ce que la prodigalité la plus large peut produire en fait de merveilles devait éblouir les yeux des invités. On parlait surtout du feu d’artifice et du ballet. Le feu d’artifice, commandé au cavalier Gioia, devait représenter le palais gigantesque bâti, en projet, par Law sur les bords du Mississipi. Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu’une merveille : c’était ce palais de marbre, orné de tout l’or inutile que le crédit vainqueur jetait hors de la circulation.

Un palais grand comme une ville, où seraient prodiguées toutes les richesses métalliques du globe !

L’argent et l’or n’étaient plus bons qu’à cela.

Le ballet, œuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore représenter le crédit, personnifiant le bon ange de la France et la plaçant à la tête des nations. Plus de famines, plus de misère, plus de guerres ! Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au globe entier les délices reconquis du paradis terrestre.

Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n’avait plus besoin que d’un temple. Les pontifes existaient d’avance.

Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d’abondance. On fit le partage.

 

 

A ces époques où règne la contagion de l’agio, l’agio se fourre partout, rien n’échappe à son envahissante influence. De même que vous voyez dans les bas quartiers du négoce les petits enfants, marchant à peine, trafiquer déjà de leurs jouets et faire l’article en bégayant sur un pain d’épice entamé, sur un cerf-volant en lambeaux, sur une demi douzaine de billes ; de même, quand la fièvre de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre tout ce qu’on recherche, tout ce qui a vogue : les cartes du restaurant à la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l’église encombrée. Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne ne s’en formalise.

 

Gonzague fut jaloux. Pour le consoler, au sortir d’un autre souper, le Régent lui accorda, pour l’hôtel de Gonzague, le monopole des échanges d’actions contre marchandises, C’était un cadeau étourdissant. Il y avait là-dedans des montagnes d’or.

Ce qu’il fallait d’abord, c’était faire de la place pour tout le monde, puisque tout le monde devait payer et même très cher. Le lendemain du jour où la concession fut octroyée, l’armée des démolisseurs arriva, On s’en prit d’abord au jardin. Les statues prenaient de la place et ne payaient point, on enleva les statues ; les arbres ne payaient point et prenaient de la place, on abattit les arbres.

 

Ce matin où nous entrons pour la première fois à l’hôtel, l’œuvre de dévastation était à peu près achevée. Un triple étage de cages en planches s’élevait tout autour de la cour d’honneur. Les vestibules étaient transformés en bureaux, et les maçons terminaient les baraques du jardin. La cour était littéralement encombrée de loueurs et d’acheteurs.

 

– C’est que la fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague ; tous ceux qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse. Je ne pense pas qu’il soit entré dans la pensée de monsieur le Régent de livrer ces crédules à la spéculation ; mais ceci est le petit malheur des temps, et, ma foi ! je ne vois point de mal à ce que Bois- Rosé ou l’abbé fassent leurs affaires avec ces bagatelles.

– Dussent les salons du Régent, fit observer Chaverny, s’emplir cette nuit de courtiers et de trafiquants !

– C’est la noblesse de demain, répliqua Gonzague, le mouvement est là ! Chaverny frappa sur l’épaule d’Oriol.

 

Saint Augustin et la catastrophe spectaculaire-télévisuelle

Saint Augustin et la catastrophe spectaculaire

 

Nous passons environ neuf heures par jour devant un artéfact électronique à voir des spectacles, jeux, messages, infos (Snyder). Dans les trains on ne voit que des gens colletés à un écran, même de téléphone (on les y enferme). Dans les maisons et dans les bars, les télés sont tout le temps allumées pour ahurir à coups de météo ou de menace russe.

L’occidental est abreuvé et/ou vidé de lui-même devant un miroir éternel. On ne va pas épiloguer sur cet abrutissement général qui ne frappe plus personne, ou presque, on va parler de l’attitude des saints face à cela. Aujourd’hui le clergé branché s’en fout, mais les docteurs de l’Eglise non. Dans l’antiquité romaine, si souvent comparée à la nôtre, on évoque le théâtre, les jeux, le cirque, les courses de char (F1, tiercé…). Chrysostome évoque même la pornographie (fantasmer avec une actrice absente contre laquelle l’épouse ne peut rien faire, il l’écrit tel quel).

 

On a cité ici Chrysostome, mais on se répètera :

 

« Et il reprend la même argumentation de l’amollissement par le spectacle dans une autre homélie :

 » Ne voyez-vous pas que ceux qui reviennent du théâtre sont amollis? Cela vient de ce qu’ils font une grande attention à ce qui s’y passe: ils sortent delà après avoir gravé dans leur âme ces tournements d’yeux, ces mouvements de mains, ces ronds de jambes, les images enfin de toutes ces poses qu’ils ont vues produites par les contorsions d’un corps assoupli. S’ils se montrent si préoccupés de perdre leur âme, et s’ils conservent ensuite le souvenir bien net de ces spectacles, ne serait-il pas insensé que nous, qui, en imitant ce que nous voyons ici; nous rendrons semblables aux anges, nous n’apportions pas autant de zèle à en conserver les bienfaits que les spectateurs en apportent aux représentations théâtrales ?  »

 

Ailleurs :

 

 » Au retour de la place publique, des théâtres, des autres réunions mondaines, nous traînons après nous la foule des soucis, des découragements, des maladies de l’âme; nous les rapportons dans nos maisons…  »

 

L’acédie se développe via la médiocrité sociale et la fréquentation bas de gamme : comme Chrysostome a raison !

 

Ici on va citer saint Augustin et sa cité de Dieu (livre I, XXX). Epoque grave, fin de Rome :

 

 

« O esprits en délire! quel est donc ce prodige d’erreur ? Que dis-je? de frénésie ? Quoi ? tous les peuples de l’Orient pleurent la perte de Rome ! Aux extrémités de la terre, dans les plus grandes cités, c’est une consternation profonde, un deuil public ! »

 

Il rappelle la nuisance du théâtre qui frappait Scipion :

 

« Et vous, vous courez aux théâtres, vous les assiégez, vous les encombrez, et votre folie irrite encore la malignité de leur influence ! C’est cette maladie, ce fléau des âmes Hanc animorum labem ac pestera, cette entière subversion de probité et d’honneur que Scipion redoutait pour vous, quand il s’opposait aux théâtres, quand il prévoyait quelle facilité l’heureuse fortune aurait à vous corrompre et à vous perdre, quand il ne voulait pas vous affranchir de la peur de Carthage; car il ne croyait pas à la félicité d’une ville, où les murailles sont debout et les mœurs en ruines.

On répète (pour Simon !) en latin cette merveille :

 

Neque enim censebat ille felicem esse rempublicam stantibus moenibus, ruentibus moribus

 

 

Le combat est souvent perdu, reconnait le saint ; Il rappelle ce qu’on fait de la tranquillité-prospérité (Juvénal en a parlé ainsi, je l’ai évoqué dans mon livre sur Rome) :

 

« Mais les esprits de perversité ont eu sur vous plus de crédit pour vous séduire, que les hommes de prévoyance pour vous sauver. Aussi vous ne vous laissez pas imputer le mal que vous faites, et vous imputez au christianisme le mal que vous souffrez; car, dans la sécurité, ce n’est pas la paix de la république, c’est l’impunité du désordre que vous aimez ; la prospérité vous a dépravés, et l’adversité vous trouve incorrigibles. »

 

Et comme je citai Juvénal, sa satire :

 

« Aujourd’hui nous souffrons des maux d’une longue paix, plus cruelle que les armes ; la luxure nous a assaillis pour la revanche de l’univers vaincu. Aucun crime ne nous manque, aucun des forfaits qu’engendre la débauche, depuis que la pauvreté romaine a péri ».

 

Saint-Augustin achève sa belle vague de reproches (son latin est magnifique) :

 

« Il voulait, ce grand Scipion, que la crainte de l’ennemi vous préservât de la défaillance dans le vice; et vous brisés par l’ennemi, vous ne vous êtes pas même retournés contre le vice ; vous perdez le fruit du malheur, devenus les plus misérables sans cesser d’être les plus méchants des hommes. Et vous vivez pourtant; et c’est un bienfait de Dieu, lui dont la clémence vous invite à vous corriger par la pénitence, lui qui a déjà permis à votre ingratitude d’échapper, sous le nom de ses serviteurs, dans les monuments de ses martyrs à la fureur de vos ennemis. »

 

 

 

Nicolas Bonnal évoque Georges Sorel sur Dedefensa.org

Georges Sorel et la montée de la médiocrité moderne

Les carnets de Nicolas Bonnal

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Georges Sorel et la montée de la médiocrité moderne

Rien de tel qu’un bon classique pour nous consoler de vivre en l’an 2017 ! Dans Les illusions du progrès, publiées à la fin du dix-neuvième siècle, (archive.org) Georges Sorel décrit des temps qui traînassaient déjà. Florilège :

« Depuis que la démocratie se croit assurée d’un long avenir et que les partis conservateurs sont découragés, elle n’éprouve plus le même besoin qu’autrefois de justifier son droit au pouvoir par la philosophie de l’histoire. »

Politique ? Finance ? : « Le spectacle écœurant donné au monde par les écumeurs de la finance et de la politique explique le succès qu’obtinrent assez longtemps les écrivains anarchistes. »

La déception de la démocratie parlementaire fut rapide. Bakounine observait qu’elle n’avait mis que cinq ans à anéantir l’Italie (Bakounine (Œuvres, 1911, Tome V).

Religion délavée ? Pape François ? :

« Un clergé, plus ou moins incrédule, qui travaille de concert avec les administrations publiques, pour améliorer le sort des hommes ; voilà ce dont se contente fort bien la médiocrité. »

Mais la source du sublime se tarit : « Les personnes religieuses vivent d’une ombre. Nous vivons de l’ombre d’une ombre. De quoi vivra-t-on après nous ? »

Sorel remarque chez les scientifiques un développement de tartuferie religieuse qui a depuis gagné tous les croyants pépères :

« Nous assistons à un spectacle qui paraît, au premier abord, paradoxal : des savants qui ont rejeté tout ce que l’Église considère comme formant le dépôt de la foi, prétendent cependant demeurer dans l’Église. »

L’Église est déjà une ONG chargée du contrôle social et de la moralisation publique :

« Aujourd’hui les catholiques sociaux voudraient que le clergé organisât des associations à la fois éducatives et économiques, propres à amener toutes les classes à comprendre leurs devoirs sociaux. L’ordre que les audaces du capitalisme troublent gravement, suivant leur petit jugement, arriverait à se rétablir.

En définitive, toute cette religion sociale manquait de valeur religieuse ; les catholiques sociaux songent à faire rétrograder le christianisme vers cette médiocrité. »

Comme Huysmans, Sorel souligne la nullité de l’art chrétien (appétit de laideur, dit Huysmans). Reconnaissez-la, dessillez-vous enfin comme ces grands esprits :

« L’extrême bassesse de l’esthétique catholique actuelle gênera beaucoup toute tentative de renaissance religieuse. »

Sur la démocratie encore Sorel ajoute :

 « Il suffit de regarder autour de nous pour reconnaître que la démocratie est une école de servilité, de délation et de démoralisation.

Nous sommes descendus aux boniments électoraux, qui permettent aux démagogues de diriger souverainement leur armée et de s’assurer une vie heureuse ; parfois d’honnêtes républicains cherchent à dissimuler l’horreur de cette politique sous des apparences philosophiques, mais le voile est toujours facile à déchirer. »

La ploutocratie est plus dangereuse que l’aristocratie. Et pour cause :

« L’expérience paraît montrer que les abus de pouvoir commis au profit d’une aristocratie héréditaire sont, en général, moins dangereux pour le sentiment juridique d’un peuple que ne sont les abus provoqués par un régime ploutocratique ; il est absolument certain que rien n’est aussi propre à ruiner le respect du droit que le spectacle de méfaits commis, avec la complicité des tribunaux, par des aventuriers devenus assez riches pour pouvoir acheter les hommes d’État. »

La richesse est boursière, artificielle, déjà détachée de l’économie réelle. Sorel constate avant Gramsci et l’indice US à 22 000 :

« Dans la formation des grosses fortunes actuelles, les spéculations à la Bourse ont joué un rôle bien autrement considérable que les heureuses innovations introduites dans la production par d’habiles chefs d’industrie. Ainsi la richesse tend de plus en plus à apparaître comme étant détachée de l’économie de la production progressive et elle perd ainsi tout contact avec les principes du droit civil. »

Sorel établit alors une psychologie de la médiocrité moderne (pas besoin de Juppé ou de Lady Gaga) :

« Or, au fur et à mesure que nous avons considéré des régions dans lesquelles notre intelligence se manifeste plus librement, nous avons reconnu que la médiocrité exerce son empire d’une manière plus complète.

Ce que dans cette étude on a appelé du nom péjoratif de médiocrité, est ce que les écrivains politiques nomment démocratie ; il est donc démontré que l’histoire réclame l’introduction de la démocratie. »

À l’époque les râleurs ne sont plus les socialistes, récupérés par le système parlementaire, mais les anarchistes :

« Cette apologie de la démocratie n’est pas sans offrir des dangers sérieux ; elle a conduit à l’anarchie beaucoup de jeunes gens, il y a une vingtaine d’années… il a montré que les esprits étaient, en France, désireux de trouver de la grandeur ; il ne faut pas s’étonner si de nombreux anarchistes se jetèrent dans le syndicalisme révolutionnaire qui leur parut propre à réaliser de la grandeur. »

Et de terminer par un petit reproche à Karl Marx :

« La grande erreur de Marx a été de ne pas se rendre compte du pouvoir énorme qui appartient à la médiocrité dans l’histoire ; il ne s’est pas douté que le sentiment socialiste (tel qu’il le concevait) est extrêmement artificiel ; aujourd’hui, nous assistons à une crise qui menace de ruiner tous les mouvements qui ont pu être rattachés idéologiquement au marxisme. »

Souriez, ce n’est pas terminé !

Mon lecteur cosmique s’acharne sur notre société dite « Buffet froid » ! Nos années 70 ! Étaient-elles laides tout de même ! Et on le savait !

La société centripète.

A l’âge du tout nucléaire, le fruit n’est plus que noyau, il s’est débarrassé de ce qui faisait sa saveur pour devenir une noix dure et sèche, sans âme pleine d’aspérités  que ne peuvent cacher la lisseur de son insipide existence.

Ce âge du noyau ne nous a pourtant pas permis de nous concentrer vers l’essentiel, bien au contraire, elle nous aura ôté toute notre substance, de toute notre expérience, de notre mémoire, de nos traditions. Des semences interchangeables que l’on balance cyniquement ça et là pour voir où et comment elles vont pousser.

Ce n’est pas la parabole du semeur, c’est son antithèse, l’ironie voulant que les semences ne donnent pas de bon fruits, de beaux épis, mais qu’elles se rapprochent de plus en plus d’une ivraie chétive sous constante perfusion, telle une mauvaise herbe envahissante qui se contenterai de peu.

Ainsi en est-il de nous comme de notre habitat, après la guerre nucléaire et le meurtre de civils de masse par une seule bombe, ayant entraîné la fin de leur habitat traditionnel, l’homme démocratique plus facile à massifier qu’à considérer comme un sujet, il a été décidé de substitué son habitat détruit par la guerre par des grands clapiers ou des couveuses, voire des termitières (les plus humanistes et talentueux évoquaient l’image poétique de casiers à bouteilles) pour voir comment le grain qui y a été négligemment balancé se développerait.

Bertrand Blier a parfaitement su évoquer cette déshumanisation de la reconstruction de la France après les années soixante. Ces ensembles peuplés de sauvages robotisés qui cèdent à leur pulsion pour s’échapper de leurs cages, comme témoigne dans Buffet Foid, le prodigieux dialogue entre l’assassin et sa victime, Depardieu et de Serrault qui, lui demandant comment s’est la mort, et qui attendant quelque récit de voyage dans l’au-delà se voit répondre, « comme un lavabo qui se vide ».

C’est le nœud de notre existence, de notre civilisation centripète, le tourbillon vulgaire d’un évier qui se vide, d’une chasse d’eau. Le banal dans toute sa splendeur, qui meurt comme il a vécu.

Comme un malheur n’arrive jamais seul, cette société qui se meurt noyée dans le tourbillon qui l’anime, attire toute la lie de ce résidu d’humanité post moderne et notre lente mort dans ce tourbillon sans fin se voit perturbée par des éléments allogènes qui viennent comme dans le film de Blier ne pas nous laisser nous vider en paix.

Cette attraction morbide du noyau vers son néant, la famille a sans doute été la plus vite balayée, devenue nucléaire dans un premier temps elle est maintenant peuplés d’individus différentiables par leurs égoïsmes distincts et leurs caprices singuliers, car comme narcisse ce triste noyau qui mirait son reflet dans le vacuum de l’eau qui l’emporte, a décidé de s’embellir et ce avec panache, et comme un aimant, ce noyau c’est révélé d’une attraction particulière pour toutes les modes avilissantes qui pourraient dépouiller encore un peu plus ce noyau flottant dans son trouble liquide. Il mourrait esseulé, le voici ridicule.

Triste individu sans mémoire, abandonné sur le chemin bétonné de cette vie. Cette somme d’individualités et d’égoïsme est sans origine et sans futur.  Et tout est fait pour que son identité se liquéfiée, se dilue. Plus de prénom mais des diminutifs comme on en donnerait pas à son chien, les derniers en date refusés (jusque quand ? Nutella, Fraise, Folavril etc… c’est dire dans quel cloaque se noient ces hominidés. 

Qui se souvient du prénom de ses arrière-grands parents ?

Même chez les slaves semble se perdre peu à peu l’usage du prénom patronymique sans doute trop connoté soviétique ? Pourtant en pus d’être beau, il établissait directement une filiation, on ne démarre pas seul dans la vie, mais comme le fils, la fille de quelqu’un qui a déjà vécu, existé voire. 

L’humain a été totalement délavé, sans Image, sans histoire, sans habitat pour le caractériser, un noyau vide aspiré dans le Lethé saumâtre de notre civilisation duodénale. 

Découvrez le texte génial de Ciremya Perenna sur le capitaine Nemo (capitaine ad hoc ?), sans oublier Gilbert Lamy et son initiateur Jules Verne

http://wold.newton.free.fr/Episodes/nemo.pdf

https://www.amazon.fr/Jules-initi%C3%A9-initiateur-Rennes-Ch%C3%A2teau/dp/2228888559/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1506156679&sr=8-1&keywords=jules+verne+lamy