Tweeter la guerre aux tarés du nord à 16h54 ? Et à seize heures 57, la guerre à Russie, si ça me réussit. Moi très néocon, moi clown-né, moi cloné… Comme Georges, moi pacificateur !

Le Pacificateur

Gros morceau : Maurice Joly et le naissance du système – sous le second empire…

Maurice Joly et la naissance du « système » (1864)

 

 

Certains croient dénoncer un système tout nouveau. Mais le système est ancien, il a la vie dure. Ce qui ne le tue pas le rend plus fort, on l’a vu cette année.

Voyons un maître. Il a inspiré les protocoles, mais il a surtout tout dit, Maurice Joly, à partir de ses références à la Grèce antique et au second empire bonapartiste, qui fascina Karl Marx. Découvrez-le sur wikisource et faites un don à Wikipédia, qui le mérite bien.

 

Bilan des révolutions de 1848 :

 

« Attendez : Dans vos calculs, vous n’avez compté qu’avec des minorités sociales. Il y a des populations gigantesques rivées au travail par la pauvreté, comme elles l’étaient autrefois par l’esclavage. Qu’importent, je vous le demande, à leur bonheur toutes vos fictions parlementaires ? Votre grand mouvement politique n’a abouti, en définitive, qu’au triomphe d’une minorité privilégiée par le hasard comme l’ancienne noblesse l’était par la naissance. Qu’importe au prolétaire courbé sur son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit d’écrire ? »

 

Populisme et despotisme ?

 

« Je vous réponds qu’un jour il les prendra en haine, et qu’il les détruira de sa main pour se confier au despotisme. »

 

Machiavel dresse le bilan des sociétés lugubres (avec cette seule référence au judaïsme, d’ailleurs pas hostile) :

 

« De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l’indifférence en politique comme en religion, qui n’ont plus d’autre stimulant que les jouissances matérielles, qui ne vivent plus que par l’intérêt, qui n’ont d’autre culte que l’or, dont les mœurs mercantiles le disputent à celles des juifs qu’ils ont pris pour modèles. Croyez-vous que ce soit par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures essayent de monter à l’assaut du pouvoir ? C’est par haine de ceux qui possèdent ; au fond, c’est pour leur arracher leurs richesses, instrument des jouissances qu’ils envient. »

 

Pessimisme politique :

 

« Quelles formes de gouvernement voulez-vous appliquer à des sociétés où la corruption s’est glissée partout, où la fortune ne s’acquiert que par les surprises de la fraude, où la morale n’a plus de garantie que dans les lois répressives, où le sentiment de la patrie lui-même s’est éteint dans je ne sais quel cosmopolitisme universel ? »

 

Nécessité (Marx voit la même chose dans le 18 Brumaire) du super-Etat tentaculaire, césarien ou bonapartiste, en tout cas bien socialiste, qui gère et contrôle nos moindres gestes :

 

« Je ne vois de salut pour ces sociétés, véritables colosses aux pieds d’argile, que dans l’institution d’une centralisation à outrance, qui mette toute la force publique à la disposition de ceux qui gouvernent ; dans une administration hiérarchique semblable à celle de l’empire romain, qui règle mécaniquement tous les mouvements des individus ; dans un vaste système de législation qui reprenne en détail toutes les libertés qui ont été imprudemment données ; dans un despotisme gigantesque, enfin, qui puisse frapper immédiatement et à toute heure, tout ce qui résiste, tout ce qui se plaint. Le Césarisme du Bas-Empire me paraît réaliser assez bien ce que je souhaite pour le bien-être des sociétés modernes. »

 

On précise comme Tocqueville que l’on n’a plus besoin de violence pour contrôler les hommes (puisqu’il suffit de les abrutir) :

 

« Il ne s’agit pas aujourd’hui, pour gouverner, de commettre des iniquités violentes, de décapiter ses ennemis, de dépouiller ses sujets de leurs biens, de prodiguer les supplices ; non, la mort, la spoliation et les tourments physiques ne peuvent jouer qu’un rôle assez secondaire dans la politique intérieure des États modernes. »

 

Contrôler la bêtise humaine est aisé (je rappelle qu’on est dans les années 1860) :

 

« Dans tous les temps, les peuples comme les hommes se sont payés de mots. Les apparences leur suffisent presque toujours ; ils n’en demandent pas plus. On peut donc établir des institutions factices qui répondent à un langage et à des idées également factices ; il faut avoir le talent de ravir aux partis cette phraséologie libérale, dont ils s’arment contre le gouvernement. Il faut en saturer les peuples jusqu’à la lassitude, jusqu’au dégoût. On parle souvent aujourd’hui de la puissance de l’opinion, je vous montrerai qu’on lui fait exprimer ce qu’on veut quand on connaît bien les ressorts cachés du pouvoir. »

 

Machiavel conseille un peu de chaos, un peu de dissonance et d’incohérences pour contrôler la masse :

 

« Mais avant de songer à la diriger, il faut l’étourdir, la frapper d’incertitude par d’étonnantes contradictions, opérer sur elle d’incessantes diversions, l’éblouir par toutes sortes de mouvements divers, l’égarer insensiblement dans ses voies. Un des grands secrets du jour est de savoir s’emparer des préjugés et des passions populaires, de manière à introduire une confusion de principes qui rend toute entente impossible entre ceux qui parlent la même langue et ont les mêmes intérêts. »

 

Le despotisme de Tocqueville (Etat tutélaire et doux, etc.)  est ici repris, sous une forme impériale ou démocratique :

 

« Dans vos sociétés si belles, si bien ordonnées, à la place des monarques absolus, vous avez mis un monstre qui s’appelle l’État, nouveau Briarée dont les bras s’étendent partout, organisme colossal de tyrannie à l’ombre duquel le despotisme renaîtra toujours. Eh bien, sous l’invocation de l’État, rien ne sera plus facile que de consommer l’œuvre occulte dont je vous parlais tout à l’heure, et les moyens d’action les plus puissants peut-être seront précisément ceux que l’on aura le talent d’emprunter à ce même régime industriel qui fait votre admiration. »

 

L’Etat profond, comme l’Etat socialiste en France ou ploutocrate en Amérique, a besoin de guéguerres :

 

« À toute agitation intérieure, il doit pouvoir répondre par une guerre extérieure ; à toute révolution imminente, par une guerre générale ; mais comme, en politique, les paroles ne doivent jamais être d’accord avec les actes, il faut que, dans ces diverses conjonctures, le prince soit assez habile pour déguiser ses véritables desseins sous des desseins contraires ; il doit toujours avoir l’air de céder à la pression de l’opinion quand il exécute ce que sa main a secrètement préparé. »

 

Gouverner par le chaos ? Mais on y est déjà :

 

« Pour résumer d’un mot tout le système, la révolution se trouve contenue dans l’État, d’un côté, par la terreur de l’anarchie, de l’autre, par la banqueroute, et, à tout prendre, par la guerre générale. »

 

Avec patience et vaseline, écrit Céline, éléphant encugule fourmi. Donc recruter des avocats, des publicistes et des bureaucrates :

 

« Le pouvoir que je rêve, bien loin, comme vous le voyez, d’avoir des mœurs barbares, doit attirer à lui toutes les forces et tous les talents de la civilisation au sein de laquelle il

vit. Il devra s’entourer de publicistes, d’avocats, de jurisconsultes, d’hommes de pratique et d’administration, de gens qui connaissent à fond tous les secrets, tous les ressorts de la vie sociale, qui parlent tous les langages, qui aient étudié l’homme dans tous les milieux. Il faut les prendre partout, n’importe où, car ces gens-là rendent des services étonnants… »

 

Les réformes ? Mais l’Etat adore réformer la France, l’Europe, le monde :

 

« L’usurpateur d’un État est dans une situation analogue à celle d’un conquérant. Il est condamné à tout renouveler, à dissoudre l’État, à détruire la cité, à changer la face des mœurs. Ainsi je toucherai tour à tour à l’organisation judiciaire, au suffrage, à la presse, à la liberté individuelle, à l’enseignement. »

 

Pensée unique ? Elle y est déjà, la pensée unique. Mais lisez donc :

 

« Comment voulez-vous que la grande masse d’une nation puisse juger si c’est la logique qui mène son gouvernement ? Il suffit de le lui dire. Je veux donc que les diverses phases de ma politique soient présentées comme le développement d’une pensée unique se rattachant à un but immuable… »

 

Un peu de Décodex, mais pas trop. Il faut laisser les antisystèmes s’exprimer (ouf), recommande notre Machiavel :

 

« Dans les pays les plus avancés de l’Europe en civilisation, l’invention de l’imprimerie a fini par donner naissance à une littérature folle, furieuse, effrénée, presque immonde, c’est un grand mal. Eh bien, cela est triste à dire, mais il suffira presque de ne pas la gêner, pour que cette rage d’écrire, qui possède vos pays parlementaires, soit à peu près satisfaite. »

 

Attentat False Flag ou fausse bannière ? On y est déjà, les enfants ! Car ça vous fait remonter dans les sondages (on dit alors l’opinion) :

 

« Il y aura peut-être des complots vrais, je n’en réponds pas ; mais à coup sûr il y aura des complots simulés. À de certains moments, ce peut être un excellent moyen pour exciter la sympathie du peuple en faveur du prince, lorsque sa popularité décroît. »

 

L’attentat permet de renforcer les contrôles, pardon, la sécurité !

 

« En intimidant l’esprit public on obtient, au besoin, par-là, les mesures de rigueur que l’on veut, ou l’on maintient celles qui existent. Les fausses conspirations, dont, bien entendu il ne faut user qu’avec la plus grande mesure, ont encore un autre avantage : c’est qu’elles permettent de découvrir les complots réels, en donnant lieu à des perquisitions qui conduisent à rechercher partout la trace de ce qu’on soupçonne. »

 

Construire des HLM, des banlieues et des villes nouvelles pour éloigner les pauvres :

 

« Mais vous comprenez bien que je n’entends pas rendre la vie matérielle difficile à la population ouvrière de la capitale, et je rencontre là un écueil, c’est incontestable ; mais la fécondité de ressources que doit avoir mon gouvernement me suggérerait une idée ; ce serait de bâtir pour les gens du peuple de vastes cités où les logements seraient à bas prix, et où leurs masses se trouveraient réunies par cohortes comme dans de vastes familles. »

MONTESQUIEU.

Des souricières ! »

 

Pour une fois, notre naïf ilote de service comprend le truc !

Enfin le peuple aime et comprend les coups et le 11 septembre, et tous les Bataclan :

 

« Ne craignez pas que le peuple s’émeuve jamais des coups que je porterai. D’abord, il aime à sentir la vigueur du bras qui commande, et puis il hait naturellement ce qui s’élève, il se réjouit instinctivement quand on frappe au-dessus de lui. Peut-être ne savez-vous pas bien d’ailleurs avec quelle facilité on oublie. Quand le moment des rigueurs est passé, c’est à peine si ceux-là mêmes que l’on a frappés se souviennent. »

 

Petit hommage à l’Europe et à ses libertés compressées :

 

« Ne craignez rien, je suis des vôtres, je porte comme vous une couronne et je tiens à la conserver : j’embrasse la liberté européenne, mais c’est pour l’étouffer. »

 

Le pouvoir subventionne la presse et devient journaliste :

 

« Dans les pays parlementaires, c’est presque toujours par la presse que périssent les gouvernements, eh bien, j’entrevois la possibilité de neutraliser la presse par la presse elle-même. Puisque c’est une si grande force que le journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement ? Il se ferait journaliste, ce serait le journalisme incarné. »

 

Le pouvoir contrôle et soudoie tout, opposition bayroutiste compris :

 

« Comme le dieu Vishnou, ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main à toutes les nuances d’opinion quelconque sur la surface entière du pays. On sera de mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti agiteront le mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau marcheront sous le mien. »

 

Et dire qu’on nous parle de 1984 ! C’est en 1864 qu’est née cette société et les authentiques résistants doivent cesser de la sous-estimer.

 

Sources

 

Maurice Joly – Dialogues aux enfers (Wikisource)

Etienne de La Boétie – Discours de la servitude volontaire (Wikisource)

Alexis de Tocqueville – De la démocratie, II, 4ème partie, chapitre six

Nicolas Bonnal – Le déclin de la France postmoderne ; Céline (Kindle)

 

Génie de Dumas. Description apocalyptique de d’Artagnan !« Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale (la télé ! La télé !), d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et le souper, entre le souper et le coucher ; un de ces braves cerveaux ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un symptôme de pensée. »

… « D’Artagnan n’avait absolument rien à faire dans ce monde brillant et léger. Après avoir suivi le roi pendant deux jours à Fontainebleau, et avoir regardé toutes les bergerades et tous les travestissements héroï-comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne suffisait point à remplir sa vie. »

Lisez vos classiques ! Lisez vos classiques !

Octave Mirbeau et le progrès moderne comme symptôme de décadence

Octave Mirbeau et la décadence démocratique

 

On nous casse encore et toujours les pieds avec le redressement de la France déficitaire, ou notre décadence. Cette vieille lune commence à être fatigante, comme celle du grand remplacement dont se plaint Maupassant (voyez son texte sur Marseille) ou Gustave Le Bon qui hurle après la venue des italiens sur notre sol…

La fin du dix-neuvième siècle fut marquée par un désespoir culturel et spirituel, une colossale sensation de décadence (découvrez Max Nordau sur ce thème). La modernité n’avait pas encore accouché de son nihilisme jouissif, remixé à l’abrutissement médiatique et au développement personnel, et il lui semblait encore qu’elle avait perdu ses repères ancestraux, spirituels, agricoles, aristocratiques ou monarchiques ! Bien des esprits s’en plaignent aussi bien en France qu’en Russie : Tchékhov (dans la Cerisaie, il se plaint de la fièvre immobilière qui ravage les vergers, j’y reviendrai), Tolstoï en Russie, le socialiste médiéval William Morris (grand inspirateur de Tolkien, comme je l’ai montré), Belloc ou Chesterton en Angleterre, Bloy, Octave Mirbeau ou même Guy de Maupassant en France.

Octave Mirbeau est un écrivain Français de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. Anarchiste et provocateur, pacifiste et paneuropéen, il ne cesse de dénoncer dans des pamphlets ou des romans osés (le journal d’une femme de chambre…) son époque et l’humanité qui l’accompagne, qu’il juge lamentable. Mais cela ne le déprime pas plus que cela. C’est un exercice de style comme un autre.

Grand journaliste et voyageur, grand styliste aussi, il publie un tas d’ouvrages qui lui valent une reconnaissance internationale, dont celle du comte Tolstoï tout aussi convaincu de la décadence des temps (voir son essai sur le déclin de l’art).

Mirbeau apprécie d’un autre côté les inventions médicales et techniques de son temps, la révolution industrielle et commerciale le fascine et il publie en 1907 une chronique de son fastueux voyage en automobile, titrée la 628-E8 (quel titre expérimental pour son époque tout de même, et même pour la nôtre !). Mirbeau déteste le colonialisme de la gauche républicaine, le surarmement et le nationalisme agressif de son temps et il espère ainsi un peu rapprocher les peuples de l’Europe : il décide donc de faire l’Europe en bagnole !

Mais voici comment il décrit la population d’Anvers en Belgique :

 

« J’ai remarqué, à quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les humanités, ont vite fait d’unifier, en un seul type, le caractère des visages… Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations, tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres. »

 

Cette homogénéisation (je m’étais fait crier dessus un jour à la télé pour l’avoir évoquée) reflète bien sûr la fabrique industrielle d’un modèle nouveau d’être humain. A l’époque seule la Russie résiste avec ses communautés alors innombrables de moujiks comme le remarquera l’extraordinaire voyageur et écrivain anglais Stephen Graham.

Mirbeau voit aussi notre paysan Français se faire happer par la matrice de la vie moderne. Mirbeau le décrit ainsi :

« Le paysan, comme tout le monde, veut être de son siècle, et il suit, comme tout le monde, le vertige de folie où tout dégringole. On peut dire même qu’il n’y a plus de paysans. »

 

En 1907 ! Il n’y a déjà plus de paysans ! Tout comme Gautier qui déclare qu’il n’y a plus que des touristes dans les églises et que l’Espagne elle-même n’est plus catholique – en 1840 ! Présent éternel de la disparition du monde !

Devenu paresseux, joueur, alcoolo, le paysan ne veut plus travailler, ou alors il lui faut du Champagne, se plaint un employeur ! Il est d’ailleurs très bien protégé par les barrières douanières du mélinisme. Mirbeau en apporte l’explication avec une ironie d’expression qui frise le pastiche de pastorale :

« Le suffrage universel en t’apportant les révoltes et les passions, et les pourritures de la vie des grandes villes, t’a découronné de ta couronne de gerbes magnifiques où l’humanité tout entière venait puiser le sang de ses veines, et te voilà tombé, pauvre géant, aux crapules de l’or homicide et de l’amour maudit… »

Comme on voit l’humour ne perd pas ses droits. La parodie retrouvée des pastorales grecques remplace le paradis perdu.

Sans être un nostalgique des temps anciens, sacrés et médiévaux, Mirbeau voit avec toute sa lucidité anarchiste et sa jactance pamphlétaire les responsabilités de la démocratie moderne ; car à partir de 1870 la France ne cesse plus de sombrer, y compris démographiquement d’ailleurs (là-dessus tout le monde est alors d’accord) :

« L’anémie a tué nos forces physiques ; la démocratie a tué nos forces sociales. Et la société moderne, rongée par ces deux plaies attachées à son flanc, ne sait plus où elle va, vers quelles nuits, au fond de quels abîmes on l’entraîne.

La démocratie, cette grande pourrisseuse, est la maladie terrible dont nous mourons. C’est elle qui nous a fait perdre nos respects, nos obéissances, et y a substitué ses haines aveugles, ses appétits salissants, ses révoltes grossières. Grâce à elle, nous n’avons plus conscience de la hiérarchie et du devoir, cette loi primitive et souveraine des sociétés organisées. »

Question : Mirbeau est-il ironique là ?

La grande catastrophe de l’époque est – entre autres ! – l’alcoolisme qui se développe partout, en Russie aussi bien qu’en France d’ailleurs, et alimente une décadence à la fois morale et physique à laquelle seront sensibles bien des responsables politiques – voir la Prohibition en Amérique. Et Mirbeau de décrire comment l’alcoolisme comme une peste ronge toutes les campagnes :

 

« Alors, ils se réfugient au cabaret, au cabaret que la politique énervante d’aujourd’hui a multiplié dans des proportions qui effraient. »

 

On pense à ce film minable de Gilles Grangier, les Vieux de la vieille, qui fait l’éloge de trois vieux braillards occupés à gamberger dans les estaminets (on en finirait par préférer la France post-moderne) :

« En un village de trois cents habitants, où il y avait autrefois cinq cabarets, il y en a quinze maintenant, et tous font leurs affaires.

Plus de règlement, plus de police. Ils ferment le soir à leur convenance, ou ne ferment pas si bon leur plaît, certains de n’être jamais inquiétés ; car c’est là que les volontés s’abrutissent, que les consciences se dégradent, que les énergies se domptent et s’avilissent, véritables maisons de tolérance électorale, bouges de corruption administrative, marqués au gros numéro du gouvernement… »

 

La vie démocratique s’établit alors sur la dette publique, la propagande et l’alcoolisme de masse. Rien n’est alors assez bon pour s’emparer de l’électeur, comme s’en rend alors compte le sociologue Ostrogorski qui fait une description dantesque de la vie politique américaine et de ses partis contrôlés par les bosses et les parrains les plus cruels.

Mirbeau décrit Rocroy :

« J’ai vu bien des villes mortes, – elles ne sont pas rares en France, – mais d’aussi mortes que Rocroy, il n’est pas possible qu’il y en ait, nulle part, dans le monde. Rocroy est plus qu’une ville morte, c’est un cimetière ; plus qu’un cimetière, c’est le cimetière d’un cimetière, si une telle chose peut se concevoir. »

Mirbeau conclue avec sa verve :

 

« Sommes-nous donc dans une époque d’irrémédiable décadence ? Plus nous approchons de la fin de ce siècle, plus notre décomposition s’aggrave et s’accélère, et plus nos cœurs, nos cerveaux, nos virilités vont se vidant de ce qui est l’âme, les nerfs et le sang même d’un peuple. »

Mais nous savons au moins depuis les romains que la décadence bien menée peut durer cinq siècles ! On se consolera avec ce que Mirbeau nous dit des officiers de la prestigieuse armée allemande :

« Ils ne travaillent pas et ne s’occupent que de leurs plaisirs : le jeu, les femmes, et même les hommes… »

Sans commentaire ! Lisez Proust ou Philippe Simonnot à ce sujet…

 

Sources

Bonnal – Chroniques de la Fin de l’histoire ; le salut par Tolkien (Avatar)

Mirbeau – E-628 (ebooksgratuits.com)

Philippe Simonnot – le rose et le brun (Dualpha)

 

 

Guy Debord sur fascisme et capital (pour confirmer Etienne Chouard)

Debord et le fascisme

 

Le fascisme a été une défense extrémiste de l’économie bourgeoise menacée par la crise et la subversion prolétarienne, l’état de siège dans la société capitaliste, par lequel cette société se sauve, et se donne une première rationalisation d’urgence en faisant intervenir massivement l’État dans sa gestion. Mais une telle rationalisation est elle-même grevée de l’immense irrationalité de son moyen. Si le fascisme se porte à la défense des principaux points de l’idéologie bourgeoise devenue conservatrice (la famille, la propriété, l’ordre moral, la nation) en réunissant la petite-bourgeoisie et les chômeurs affolés par la crise ou déçus par l’impuissance de la révolution socialiste, il n’est pas lui-même foncièrement idéologique. Il se donne pour ce qu’il est : une résurrection violente du mythe, qui exige la participation à une communauté définie par des pseudo-valeurs archaïques : la race, le sang, le chef. Le fascisme est l’archaïsme techniquement équipé. Son ersatz décomposé du mythe est repris dans le contexte spectaculaire des moyens de conditionnement et d’illusion les plus modernes. Ainsi, il est un des facteurs dans la formation du spectaculaire moderne, de même que sa part dans la destruction de l’ancien mouvement ouvrier fait de lui une des puissances fondatrices de la société présente ; mais comme le fascisme se trouve être aussi la forme la plus coûteuse du maintien de l’ordre capitaliste, il devait normalement quitter le devant de la scène qu’occupent les grands rôles des États capitalistes, éliminé par des formes plus rationnelles et plus fortes de cet ordre.

Les oligarchies en 1914, par Roberto Michels

 

On parle d’oligarchies en France, en Amérique et en France. Voyons de quoi il retourne, car cette notion aristotélicienne est vieille comme la lune.

 

Dans son livre sur les partis politiques (sixième partie, chapitre deux), le légendaire Robert Michels reprend (et n’établit pas), à partir des théoriciens Mosca et de Taine, sa thèse sur la loi d’airain des oligarchies. Et cela donne, dans l’édition de 1914 :

 

« Gaetano Mosca proclame qu’un ordre social n’est pas possible sans une « classe politique », c’est-à-dire sans une classe politiquement dominante, une classe de minorité. »

 

Michels indique aussi, sur la démocratie et son aristocratie parlementaire ou intellectuelle :

 

« La démocratie se complaît à donner aux questions importantes une solution autoritaire. Elle est assoiffée à la fois de splendeur et de pouvoir. Lorsque les citoyens eurent conquis la liberté, ils mirent toute leur ambition à posséder une aristocratie ».

 

Et il sent la menace bolchévique et stalinienne trente ans avant qu’elle n’apparaisse. Il suffit pour lui de lire Marx (un autre qui le voit bien à cette époque est notre Gustave Le Bon) :

« Marx prétend qu’entre la destruction de la société capitaliste et l’établissement de la société communiste, il y aura une période de transition révolutionnaire, période économique, à laquelle correspondra une période de transition politique et « pendant laquelle l’Etat ne pourra être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat » ; ou, pour employer une expression moins euphémique, nous assisterons alors à la dictature des chefs qui auront eu l’astuce et la force d’arracher aux mains de la société bourgeoise mourante, au nom du socialisme, le sceptre de la domination. »

 

On aurait donc une oligarchie vieille maison (Blum) et une autre de déraison, celle des communistes. Mais la démocratie parlementaire occidentale a tendance aussi à servir la minorité des possédants. Seul Bakounine le reconnaissait – et Michels le rappelle :

 

« Bakounine était l’adversaire de toute participation de la classe ouvrière aux élections. II était en effet convaincu que dans une société où le peuple est dominé, sous le rapport économique, par une majorité possédante, le plus libre des systèmes électoraux ne peut être qu’une vaine illusion. « Qui dit pouvoir, dit domination, et toute domination présume l’existence d’une masse dominée. »

 

Bakounine énonce dès 1871 : ce peuple (le Français) n’est plus révolutionnaire du tout. Il se méfiait aussi à raison des marxistes.

Michels fait au moins une bonne prédiction sur le socialisme autoritaire façon soviétique :

 

« Le socialisme fera naufrage pour n’avoir pas aperçu l’importance que présente pour notre espèce le problème de la liberté… »

 

Loin de promouvoir le fascisme comme le prétendent les gazetiers, Michels analyse le dix-neuvième siècle. Sur l’Italie il écrit :

 

« Buonarotti dit que « La république idéale de Mazzini ne différait de la monarchie qu’en ce qu’elle comportait une dignité en moins et une charge élective en plus. »

 

Michels subodore aussi un présent perpétuel puisqu’il cite le fameux Théophraste, contemporain d’Aristote et auteur des caractères qui inspirèrent ceux de La Bruyère. Sur les partis socialistes, les plus traîtres qui soient, et où que ce soient, il note cette évidence éternelle :

 

« Mais il existe un autre danger encore : la direction du parti socialiste peut tomber entre les mains d’hommes dont les tendances pratiques sont en opposition avec le programme ouvrier. Il en résultera que le mouvement ouvrier sera mis au service d’intérêts diamétralement opposés à ceux du prolétariat ».

 

Plus philosophique, ce point de vue qui montre que, comme Bruxelles ou le Deep State, toute bureaucratie échappe à son mandat et devient entropique et dangereuse :

 

« Le parti, en tant que formation extérieure, mécanisme, machine, ne s’identifie pas nécessairement avec l’ensemble des membres inscrits, et encore moins avec la classe. Devenant une fin en soi, se donnant des buts et des intérêts propres, il se sépare peu à peu de la classe qu’il représente.

Dans un parti, les intérêts des masses organisées qui le composent sont loin de coïncider avec ceux de la bureaucratie qui le personnifie. »

 

Sur cette notion de machine, étudier et réétudier Cochin et Ostrogorski. On comprend après que l’Etat finisse par servir la minorité qui le tient et en joue :

 

« Conformément à cette conception, le gouvernement ou, si l’on préfère, l’Etat ne saurait être autre chose que l’organisation d’une minorité. Et cette minorité impose au reste de la société 1′ « ordre juridique », lequel apparaît comme une justification, une légalisation de l’exploitation à laquelle elle soumet la masse des ilotes, au lieu d’être l’émanation de la représentation de la majorité. »

 

C’est que l’ilote se contente de peu : manger, boire, regarder la télé, deux semaines de vacances… l’ilote antisystème fait de même, remarquez, mais il est de mauvaise humeur (mauvaise humeur qui sert un incertain complexe de supériorité au passage).

 

Après cette loi d’airain, les conséquences et les inégalités qui vont avec :

 

« … il surgit toujours et nécessairement, au sein des masses, une nouvelle minorité organisée qui s’élève au rang d’une classe dirigeante. Eternellement mineure, la majorité des hommes se verrait ainsi obligée, voire prédestinée par la triste fatalité de l’histoire, à subir la domination d’une petite minorité issue de ses flancs et à servir de piédestal à la grandeur d’une oligarchie ».

 

Plus grave, et plus amusante aussi, cette observation :

 

« Il n’existe aucune contradiction essentielle entre la doctrine d’après laquelle l’histoire ne serait qu’une continuelle lutte de classes, et cette autre d’après laquelle les luttes de classes aboutiraient toujours à la création de nouvelles oligarchies se fusionnant avec les anciennes. »

 

Et de conclure en souriant, sur le ton du vieil Aristophane :

 

« On est tenté de qualifier ce processus de tragicomédie, attendu que les masses, après avoir accompli des efforts titaniques, se contentent de substituer un patron à un autre. »

 

Une parenthèse personnelle : le brave député, le chef d’entreprise aisé, le bon ministre insulté du coin n’est pas un oligarque. Un oligarque est une tête pesante et pensante qui conspire pour contrôler et étendre ses réseaux sur le monde. Et personne n’a mieux défini les oligarques de la présente mondialisation que Frédéric Bernays, qui écrivait en 1928, longtemps avant les Brzezinski, Soros et autres Bilderbergs :

 

« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. »

 

Bernays ajoutait froidement :

 

« C’est là une conséquence logique de l’organisation de notre société démocratique. Cette forme de coopération du plus grand nombre est une nécessité pour que nous puissions vivre ensemble au sein d’une société au fonctionnement bien huilé… nos chefs invisibles nous connaissent et nous gouvernent en vertu de leur autorité naturelle, de leur capacité à formuler les idées dont nous avons besoin, de la position qu’ils occupent dans la structure sociale. Peu importe comment nous réagissons individuellement à cette situation puisque dans la vie quotidienne, que l’on pense à la politique ou aux affaires, à notre comportement social ou à nos valeurs morales, de fait nous sommes dominés par ce nombre relativement restreint de gens – une infime fraction des cent vingt millions d’habitants du pays – en mesure de comprendre les processus mentaux et les modèles sociaux des masses. Ce sont eux qui tirent les ficelles : ils contrôlent l’opinion publique, exploitent les vieilles forces sociales existantes, inventent d’autres façons de relier le monde et de le guider. »

 

Bernays ajoute que le président US devient divin :

 

« On reproche également à la propagande d’avoir fait du président des États-Unis un personnage à ce point considérable qu’il apparaît comme une vivante incarnation du héros, pour ne pas dire de la divinité, à qui l’on rend un culte ».

 

Pas besoin de fascistes avec des démocrates comme ça. On rappelle avec le néo-révolté Michel Onfray que Bernays inspirait Goebbels et que son oncle Sigmund Freud envoyait ses livres dédicacés à Benito Mussolini. Qui va lui lancer la prochaine pierre ?