N’oubliez pas le sacre de l’âne Balthazar ce matin. Cet âne est un saint, cet âne est le pasteur du cinéma français

Au hasard Balthazar, par Robert Bresson, 1966.

On redonne le texte de N.B. sur la mule et l’alchimie :

Alchimie et mule sans frein (extrait de Perceval et la reine, préface de Nicolas Richer)

 

 

« Au milieu du pont-levis, il y a une roue qui tourne si vite par enchantement qu’il n’est nul chevalier qui puisse y passer… Fichez-y votre épée. L’enchantement sera rompu et la roue ne pourra plus tourner (16) ! »

 

Le même enchantement existe dans La Demoiselle à la mule, très fascinant et hermétique texte où un château tournoie tandis qu’une mule sans frein désespère sa cavalière et nos chevaliers. Voyons-le.

On peut rapprocher « mule » de « meule » et les considérer toutes les deux comme deux avatars de la « force qui va » et de la perte de contrôle de soi ; l’une peut être apaisée par son rêne, l’autre voir son tournoiement interrompu par une épée ; et au mouvement horizontal de la première correspond le mouvement rotatif de l’autre. La meule se dit «mulè» en grec. Surtout, sur la signification alchimique de la meule, Fulcanelli écrit ces lignes très instructives :

 

« La meule est l’un des emblèmes philosophiques chargés d’exprimer le dissolvant hermétique, ou ce premier mercure sans lequel il est inutile d’entreprendre ni d’espérer rien de profitable (17) ».

 

Le grand érudit de l’alchimie ajoute peu après sur la mule et la meule :

 

« La meule est signe hiéroglyphique du sujet… que les meules ont une forme circulaire, et que le cercle est la signature conventionnelle de notre dissolvant ». « Nous retrouvons le mercure, indiqué… sous l’aspect d’une meule de moulin, souvent mue par un mulet – mage cabalistique du mot grec mule, meule (18)».

 

D’autres éléments de cette décidément mystérieuse « demoiselle à la mule » sont à prendre en compte dans le cadre d’une herméneutique inspirée de l’alchimie. Ainsi le frein : sur une statue hermétique de Michel Colombe, (l’un des gardes du corps de François II, duc de Bretagne, sculptés dans la cathédrale de Nantes), nommée la Tempérance, Fulcanelli note la présence d’« une bride comme l’instrument indispensable, le médiateur placé entre la volonté du cheval et la marche du cheval. »

Cette tempérance sculptée est d’ailleurs à rapprocher éminemment de la lame XIV des Tarots traditionnels. D’une manière définitive, Fulcanelli ajoute :

 

« les expressions spéciales de la bride, celle de frein et celle de direction, permettent d’identifier et de reconnaître, sous une seule forme, la tempérance et la science cabalistique (19)».

 

Et ce alors que la matière philosophale est représentée en Inde sous les traits d’une femme montée sur un âne, rappelle quelque part Guénon. La mule de la Demoiselle tourne toujours et tourne désespérément autour de l’alchimie… Elle est citée avec Yvain par Coomaraswamy dans son texte magique sur les Symplegades, ces gardiennes du passage.

Mais qu’en est-il du tournoiement lui-même, qui rime d’ailleurs avec tournoi ? Le tournoiement évoque la roue, et la roue le mouvement du monde. Lequel peut d’ailleurs être un obstacle : « Au milieu du pont, il y a une roue qui tourne si vite par enchantement, qu’il n’est nul chevalier qui puisse y passer ».

Plus célèbre et universel symbole de la rotation du monde, le swastika. Voici ce qu’en écrit René Guénon dans le symbolisme de la croix : « Le swastika est essentiellement le “signe du pôle”… Il n’est pas une figure du monde, mais bien de l’action du Principe à l’égard du monde ». Le symbolisme de la roue se retrouve dans la Table Ronde comme dans l’image du char, celui notamment de la Demoiselle Chauve : « Le char qu’elle conduit représente le sa roue, car de même que le char avance sur ses roues, de la même façon elle mène le monde ».

La roue est aussi un symbole alchimique, puisque, explique Fulcanelli,

 

« Le feu de roue » désigne le « double feu » « qui paraît développer son action selon un modèle circulaire, dont le but est la conversion de l’édifice moléculaire, rotation symbolisée dans la roue de Fortune et dans l’Ouroboros (20)».

 

 

 

Sources

 

Fulcanelli, le mystère des cathédrales

Bonnal, Perceval et la reine (Amazon.fr), préface Nicolas Richer

La demoiselle à la mule (Wikisource)

La mule sans frein, la tempérance et le mystère du frein. Cénotaphe de François II de Bretagne, par Michel Colombe. Art sacré et traditionnel éclairci par Fulcanelli. Un petit film pour les apprentis !

La walkyrie revient l’aider ! On souffle ! la femme est la shakti, le principe guerrier ! Lisez Nicolas Bonnal avec une somptueuse préface de N. Richer !

Demain journée Conan et journées contes monégasques…

Une explication légendaire et traditionnelle du plus grand héros de l’héroic-fantasy+une vision hallucinée et décalée des merveilles de la principauté, enclave en avance sur ce monde !!!

Conte latino : le monastère de sel (écrit à Potosi en 2006, en hommage à Uyuni)

Ils étaient sept : le guide, son assistant, un Allemand, un japonais, une Française, une Argentine et une fille des Indes. Ils devaient partir pour le salar, le plus grand lac salé du monde. Ils se présentèrent et sympathisèrent superficiellement, comme il est coutume de faire pour ce genre de voyage qui n’en est plus. Mais l’excursion devait être plus longue celle d’habitude réservée aux touristes. Au moins quelques jours. On leur recommanda de se coucher tôt, de se couvrir beaucoup, et d’avoir soin de leur santé. Ainsi ils vivraient une inoubliable expérience.

Ils partirent par une fraîche et lumineuse nuit andine. On voyait plus d’étoiles dans ce ciel-là que dans tous les autres cieux du monde. Le ronron du moteur du gros 4X4 les assoupit. Le guide – il s’appelait Emilio – quitta le désert et gagna le versant du volcan. Alors ils virent le somptueux lever du soleil, du dieu Inti, et tout l’amanecer, qui révèle le monde. Ils étaient déjà transfigurés de joie, comme des rois promis à une royauté encore plus grande. Le géant de la montagne les salua d’un regard clair. Il les invitait à célébrer sa demeure innombrable. Celle qu’on n’exploite pas mais qu’on contemple.

 

Les montagnes se succédaient, avec leurs pentes douces, leurs gigantesques altitudes, leur bonhomie, leurs teintes folles. Il y a toute les teintes, toutes les nuances dans ce monde qui n’est déjà plus de ce monde. Les ocres, le cuivre et le vert composent déjà une symphonie. Les cuivres soufflent et résonnent dans un espace infini, sous les lumières de la toile du ciel. Les couleurs et les sons se répondent, dit le Français : et c’est ainsi que le monde devient célébration.

Vers midi le moteur cessa son ronflement. Emilio les invita à descendre de la voiture. Ils purent enfin s’asperger d’air pur, et écouter le murmure de la puna, et des buissons innombrables. Quel était le message de ces plantes désolées ? Ils s’approchèrent des geysers qui leur délivrèrent le message liquide de la terre brûlée. Ces fumées étranges, ces incantations telluriques, il leur faudrait un jour les interpréter. Puis ils mangèrent, mais déjà ils mangeaient moins que sur terre, mais déjà ils avaient gagné cette hauteur. Ils ne roulaient pas du reste, ils naviguaient sur une nef curieuse de métal avec un guide et un assistant qui ne cessait de les informer et de les intriguer.

L’après-midi fut la lagune, la laguna colorada, toute de vert et puis de bleu, et scintillante sous le feu du soleil Inti. Les mirages se succédaient et ils voyaient des villes magiques, des villes oubliées dans ces déserts du temps. Des animaux les accompagnaient prudents, des alpacas, des flamands roses qui becquetaient toute l’ordure de la vase et la transformaient en or pur. L’alchimie rose des flamands striait le ciel artiste quand sils prenaient en bon ordre leur envol cosmique vers le pâturage de l’Idée.

Le soir ils gagnèrent un refuge glacé tout près du ciel veillaient d’autres lagunes, d’autres alpacas, d’autres sommets écrasants et doux. La lumière de la journée illumina leur nuit, et ils firent des songes étoilés. Et les échelles du ciel tombaient comme des cordes sur les ombres de leur conscience.

Le lendemain fut autre, ils virent l’arbre de pierre, l’arbre sculpté par la Naturaleza, par la Nature faite reine dans les lieux hors d’atteinte. Toutes les pierres ont des visages, et les montagnes sont des peuples de pierres. Un chinchilla les salua. Ils virent d’autres merveilles, s’éloignèrent encore plus de leurs bases humaines.

 

Et le voyage dura, dura. Ils gagnèrent le lac salé. Sous un ciel d’or et de cuivre, ils entrèrent dans cette mer de la tranquillité terrestre, et ils caressèrent les hexagones parfaits dessinés par l’espace. Ils priaient leur père qui est au SEL, ils écoutaient les musiques des sphères et des cristaux. L’eau et la glace les invitaient à boire la coupe d’harmonie. Dans ce monde de pureté ils se brûlaient les peaux et s’exaltaient l’esprit.

Ils décidèrent de marcher sur les eaux du salar de l’amour. Ils étaient transportés plus légers que les airs, plus augustes que l’essence du monde. Dans la nature spectacle ils avaient extrait et distillé l’essence transcendée des aspirations surhumaines. Ils logèrent dans un hôtel isolé.

Mais un autre jour l’assistant e parla, né d’un village empli de la sagesse des momies. Il savait qu’il y avait un lieu mystérieux où se joignaient l’espace et puis le temps, et où se dissipaient les heures. Ils le gagnèrent.

Mais le lieu magique se laissait désirer. Au zénith du soleil, le moteur les abandonna. Mais ils n’étaient plus loin, selon Cristobal, ce porteur d’hommes. Au coucher du soleil, à l’atardecer, alors qu’ils avaient cheminé des heures sous un soleil écrasant et sans pitié, ils virent le haut lieu. Le froid et la faim commençaient à mordre, ils ne savaient pas s’ils trouveraient de l’eau. Emilio leur promit de revenir le lendemain réparer la voiture.

 

C’était un bâtiment long et blanc, avec un toit d’adobe, avec une pergola, perdu au milieu du sel. Ils entrèrent : un silence d’or régnait dans le lieu pur de tout insecte. Les chambres se suivaient comme des cellules. Il y avait des citernes dehors, de quoi cuisiner. Mais il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient plus cette faim-là. Ils oublièrent leur épuisement et dans cette torpeur spirituelle ils s’endormirent chacun dans une chambre.

Le lendemain ils se réveillèrent à l’aube. Et ils oublièrent en effet que le temps passait autour d’eux. Tout n’était que mercredi des cendres mystique dans ce désert de sel. Alors ils changèrent radicalement. Le guide-chauffeur-mécanicien oublia sa voiture, les filles se coupèrent les cheveux, les garçons s’isolèrent et commencèrent à travailler le sel de la terre. Et ils fondèrent le monastère du sel. Ils avaient marché nu pieds dans le sel si cruel, ils goûtèrent l’ivresse purificatrice et libératrice de ce monde blanc et ils apprirent à se passer de tout sinon de la prière à leur mère la terre, à leur père soleil, à leurs sœurs les étoiles.

Combien de temps passèrent-ils là, à épuiser leur vie dans de veines et splendides recherches ? Se peut-il qu’une promenade fût devenue le lit de leur destin spirituel ?

 

Ils avaient fondé un ordre et puis un rituel, tout pénétré de la splendeur et de la vacuité du lieu, tout emplis du Vacío cosmique qui roule des éternités, lorsque nous nous éloignons de l’illusion et de l’objet. Ils n’étaient plus filles ou garçons, ils étaient saints et serviteurs du soleil. Et ils voyaient des mirages, et ils oubliaient les tentations de ce qui avait été le monde. La température du lieu reflétait l’équanimité de leur âme.

 

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La disparition de sept touristes dans un pays du tiers-monde fait toujours un peu de bruit. On se lança à leur recherche, le guide n’ayant plus donné de nouvelles. Ils s’étaient visiblement éloignés de pistes traditionnelles du salar où se croisent tous les jours des dizaines de véhicules. Il était difficile de lancer trop de véhicules. Mais on put repérer le signal du téléphone cellulaire éteint d’un des touristes. Le patron de l’entreprise eut alors l’idée de l’hôtel de la ville fantôme. Il ne comprit pas ce qui était toutefois arrivé à son guide : avait-il perdu la tête ? Il allait en tout cas perdre son emploi.

 

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Les garçons s’étaient rasés, ils revêtaient tous des robes de bure. Ils avaient détourné de leur usage tous les objets, tous les vêtements futiles qui avaient été en leur possession et qui maintenant appartenaient à la communauté du sel. Ils arrivaient à survivre en pratiquant l’économie ; en travaillant habilement ils surent extraire de l’eau et la distiller, et croître quelques graines.

Un jour l’Allemand vit un nouveau mirage. C’était un tourbillon qui s’élevait dans le ciel, un ciel presque d’orage pour une fois. Il crut d’abord à une manifestation de la puissance terrestre.

Mais les autres se joignirent à lui : une menace venait, qui allait mettre fin à leur vie monastique.

 

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Juan Carlos, le patron de l’agence, était venu avec des militaires. L’affaire était assez grave : ils étaient sur un terrain militaire, près d’une frontière. Il y avait un champ de mines : ils avaient eu de la chance. Ils auraient à payer une lourde amende.

Puis une des jeunes filles au visage brûlé et aux cheveux si courts demanda quel jour on était. On commença alors à les regarder avec commisération et moins de sévérité. Ils étaient paumés : eux-mêmes avaient perdu leur sérénité, voyaient leur condition misérable, leurs haillons, souffraient des privations, de l’eau rancie et de l’horreur du sel. Il faudrait les hospitaliser.

On les ramena en ville puis dans la capitale. On leur demanda ce qui s’était passé, comment ils avaient pu croire être sortis du monde (eux, simples touristes), et comment – en quelques heures – ils avaient perdu toute notion du temps. Il est vrai qu’ils avaient brisé leurs montres comme Emilio avait saboté – inexplicablement – le moteur de sa voiture. Quant à Cristobal, il avait disparu à l’aube des retrouvailles avec la civilisation. On le rechercha fébrilement. On rasa la bâtisse, on couvrit de barbelés cette partie du salar.

 

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Moi qui parle pour les étoiles, moi qui étais le sel de l’âme universelle, je dis que ce haut lieu existe, ou existait. Il illuminait le monde humain, il était un lieu sacré, un Huaca aymara. Ceux qui avaient construit sont morts, ils avaient bâti du parfait. Il est simplement peinant, même pour les pierres qui ont forme de crâne, que cette beauté ne puisse plus être célébrée par l’homme. Elle peut maintenant simplement être traversée en un éclair de temps mécanique, elle peut simplement être photographiée, niée ou ignorée, sauf par un étudiant de la nature, un de ceux qu’ils nomment savants. Ils ont perdu ce qui les faisait homme, mais nous perdons aussi ce qui nous faisait cosmos. Et moi esprit de la nature je rêve aussi de temps meilleurs, où l’on se brûle l’esprit pour adorer l’univers dont je suis.

 

 

Les musiques du lac Llanquihue (publié en 2007 dans les Mirages de Huaraz, repris dans le recueil Amazones, publié sur Amazon.fr)

Les musiques du lac Llanquihue.

 

Peut-être que ce mot, que ce lac, Llanquihue, ne vous diront rien. Mais pour moi ils disent et ils chantent même. On dit que tout l’univers est chantant, que la musique des sphères nous entoure toujours depuis Pythagorus. Mais moi je connais la musique du lac Llanquihue, lancinante et furieuse, et elle ne me quitte plus.

 

 

J’avais connu Ernesto W. sur les bancs d’un lycée français, juste après le coup d’État qui avait mené au pouvoir la junte militaire dans son beau pays. On nous l’avait présenté en classe de philosophie comme un réfugié politique, s’attirant la sympathie universelle. Puis il s’était assis au fond de la class et s’était fait oublier. La compassion politique n’était pas son fait.

 

Il avait un type hispanique mais un patronyme allemand. On aurait dit un Français. Avec ses cheveux noirs de jais, ses yeux verts et son nez indien, il avait l’air très artiste. Nous découvrîmes peu de temps après qu’il excellait au piano, au piano romantique notamment. Il avait un faible pour Schumann et Schubert et jouait admirablement des lieder. Il avait travaillé sous la férule d’un maître chilien fameux. Ses airs et son talent auraient pu lui valoir maints succès ; mais il s’en moquait. Le seul emprunt qu’il ait fait à ma culture était l’écharpe : il en portait de longues, douces et sombres qui renforçaient son air ténébreux. On le snoba.

Il aimait aussi étudier l’allemand. Il nous fit un jour un très curieux exposé sur l’expressionnisme en Amérique latin et un autre en géographie sur les lacs. Il était passionné de lacs glaciaires, Il passa un été en Bavière, sur les bords du lac de Starnberg. Ces décors, cette architecture l’enflammaient. Ernesto vivait dans un monde qui n’était pas le sien, ou du moins je le croyais. Il m’emmena plus tard en Forêt noire : le souvenir du Titisee me hante encore, et comment je sentis mon ami en syntonie avec cette nature si KULTURELLE.

 

Un jour – j’étais l’un des seuls à m’être rapproché de lui – je lui demandais si sa famille avait beaucoup souffert de la dictature (je savais en tout cas que celle-là ne l’avait pas appauvri) : il me répondit qu’en aucune manière. Et que son père, qui ne s’accordait pas en tout avec les militaires, l’avait éloigné à sa demande. Enfin il ajouta franchement que ce n’était pas un problème, et que si l’on avait su ce que l’ancien président avait écrit comme thèse de médecine avant la guerre, on ne baptiserait pas une place sur deux de son nom. Il devenait cinglant, sans doute parce qu’il état pressé. Je commençais à comprendre qu’il n’était pas venu ici pour étudier, mais pour rechercher.

 

Je l’emmenai dans les lieux romantiques hexagonaux qu’il trouva médiocres : le lac du Bourget, Annecy… il aima Ermenonville, un jour que nous nous y rendîmes par hasard peut-être parce que Rousseau a inspiré le monde romantique allemand ou parce que Nerval traduisit le Faust de Goethe. Ce jour-là, il me fit sa grande confidence, il me décrivit inspiré le projet de sa vie : créer un festival de musique romantique sur les bords du lac Llanquihue.

Je lui fis répéter le mot au moins trois fois : c’était un grand lac glaciaire, situé au pied d’un volcan sublime en forme de dôme, un lieu beaucoup plus beau que tous ceux qu’il avait vus en Europe. C’est aux bords du lac que ses ancêtres s’étaient installés, vers le milieu du XIXème siècle, lorsque le gouvernement local avait décider d’attirer les « mains expertes des Allemands ». Ils, avaient fondé Frutillar et Puerto Varas, où toujours dominait l’ethnie germanique. Tout près s’était développée la métropole du sud, Puerto Montt, où avait débarqué la colonie. Et lui Ernesto était venu en Europe pour découvrir des talents et prendre l’air des temps post-romantiques.

 

Un soir de mai que nous allâmes écouter la septième symphonie de Bruckner, sa préférée, il me dit qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait. Un jeune baryton, qui avait envie d’aventures. Il me le présenta : le baryton, insignifiant par lui-même, avait une sœur tr`s belle, aux cheveux courts, et très pâle. Mais il chantait merveilleusement, avec une grande maîtrise technique. Au piano, Ernesto lui commanda le lied de Schubert Am meer, qui devait je suppose lui faire penser à son lac du sud glaciaire.

 

 

Das Meer erglanzte weit hinaus

Im letzten Abendscheine;

Wir sassen am einsamen Fischerhaus,

Wir sassen stumm und alleine.

 

Je me voyais volant avec lui telle une mouette au-dessus des paysages désolés et glacés de la Patagonie (à l’époque j’ignorais encore que les paysages qui l’inspiraient comprenaient la plus belle forêt du monde, la selva valdiviana). Je rêvais en regardant la fille, qui semblait très fermée. Je me demandais s’il en était tombé amoureux, et si derrière la voix du frère on ne trouverait pas la main de la sœur.

Der Nebel stieg, das Wasser schwoll,

Die Move flog hin und wieder;

Aus deinen Augen liebevoll

Fielen die Tranen nieder.

 

Ernesto prenait un air exagérément inspiré, pensais-je un instant. Il ignorait l’ironie discrète du texte de Heine, ou même l’ironie romantique. Mais ce devait être volontaire. Sur les joues de la jeune fille je crus voir couler des larmes. Je me demandai comment cette épopée musicale terminerait.

Seit jener Stunde verzehrt sich mein Leib,

Die Seele stirbt vor Sehnen;

Mich hat das ungluckselge Weib

Vergiftet mit ihren Tranen.

 

Il atteignit la perfection dans la dernière strophe. Et tout se tut.

 

Il n’y avait bien sûr personne pour applaudir. Ernesto se leva, donna quelques recommandations à son baryton, jeta un regard à la sœur et puis il se rassit. Ils jouèrent le chant du cygne, quelques lieder du voyage en hiver, et je me retirai.

 

Ernesto n’avait plus besoin de vivre ici. Par sentiment de devoir, il termina son cycle universitaire. Nous voyagions en Europe, sa situation financière lui permettant de nous inviter tous à sa table à Montmartre, Grinzing ou Windermere. Grâce à lui je découvris les lacs anglais, les fjords norvégiens, les cabarets viennois, les bois bavarois. Il épousa Monika, la sœur due son chanteur, et ils partirent par un jour gris chanter aux antipodes, une fois qu’il eut trouvé le piano qu’il cherchait. Il me fit promettre de venir le voir.

 

Je pus me permettre ce luxe deux années plus tard, alors que je n’avais presque pas eu de nouvelles. Je gagnai enfin le paradis lacustre de mon ami, en passant par Puerto Montt, ville moderne et sale, qui paraissait une misère. C’était au moment où le pouvoir lançait une opération pionnière le long de la carrera patagonica, qui attirait toutes sortes d’aventuriers et de misérables venus du nord. Mais le monde est ainsi fait qu’il a plusieurs dimensions : celles du bruit ou de la musique, celles de la ville moderne ou de la colonie romantique.

Je vis enfin le lac à Puerto Varas. Grand, majestueux, coiffé de ce splendide dôme enneigé. Les splendides chalets de bois de Frutillar, les massifs de fleurs, le fuchsia magellanica de la forêt valdivienne m’enchantèrent aussi. Mon ami vivait dans un autre monde, décidément, un monde clos, parfait et protégé, qu’il avait bien fait de regagner.

 

Je les vis tranquilles, quand je les revis. Ernesto semblait heureux avec sa femme, le baryton avait trouvé une jeune indienne mapuche qui lui convenait. Ils vivaient une vie bourgeoise et recluse dans une belle maison de bois de cèdre. Chaque soir, pourtant, un éclair mettait fin à cette solitude matérielle ; Ernesto sortait les partitions et mes amis se remettaient à jouer.

 

Je n’oublierai jamais cet après-midi nuageux où le lac fit plus grande encore sa grande présence. Des vagues coururent sur le rivage, au pied de la maison. Il était comme transporté par la beauté de cette musique qui venait d’un autre monde, mais qui avait été conçue pour lui. Des mouettes s’arrivèrent, toute la nature frissonnait, charmée d’un hommage qu’on ne lui avait encore jamais rendu dans cet autre bout du monde. Un moment je craignis même un début de grain : mais cet orage glacé n’eut pas lieu. C’était seulement un frémissement plus marqué de cette belle nature.

 

Der Nebel stieg, das Wasser schwoll,

Die Move flog hin und wieder…

 

. Ernesto était habillé comme un dandy pianiste. Mes amis avaient encore gagné en charme et en technicité. Monika tournait les pages de la partition, j’appris plus tard qu’elle jouait maintenant. Quand ils s’interrompirent, le soleil apparut, le lac se fit silencieux, et nous allâmes goûter.

Ernesto me fit visiter les merveilles de la dixième région. Nous nous aventurâmes dans sa selva, où il puisait énergie et inspiration ; il me nomma les noms indiens et latins des arbres et des plantes. Nous naviguions dans des barques légères sur les eaux puissantes du lac ; nous traversâmes la frontière en plusieurs points prodigieux. Ernesto et son baryton chantaient en chœur au cours de ces périlleuses promenades en barque. Mais personne ne les interrompait. Et toujours il reliait ses sensations à la musique. Le monde était devenu pour lui une vaste synesthésie.

– Mis tu vois, j’avais besoin de venir en Europe pour les rencontrer et te rencontrer aussi, puisque tu as été mon seul public.

Je finis par rentrer au bout de quelques semaines. J’aurais pu rester là, à vivre de sa générosité, d’autant qu’il m’avait présenté plusieurs jeunes filles. Mais je ne me sentis pas à ma place, comme si j’eusse amené une mauvaise pierre d’angle à un édifice merveilleux. Je quittai le lac frissonnant en embrassant tendrement mon ami. Il me remercia d’être venu.

  • Si nous avons un enfant, tu seras notre parrain.

 

Je rentrai un peu amer, repris le quotidien gris dans la banlieue lugubre où je vivais. Etais-je si indigne de la colonie romantique de mon ami ? Etais-je pour vivre dans ce décor moderne et laid ?

Je n’eus pas longtemps à me poser cette malheureuse question. Je reçus un télégramme m’avisant de la mort d’Ernesto W., de sa femme (qui était enceinte) et de son beau-frère. Ils étaient sortis par un jour de grand vent en barque sur le lac Llanquihue et ils s’étaient noyés.

Je fus plusieurs jours désespérés. J’aurais voulu mourir avec eux, et peut-être que si j’étais resté ils ne seraient même pas noyés. Puis je me consolais en me promettant d’y retourner un jour.

Lorsque j’eus suffisamment économisé, je retournai dans la légendaire région sud et à

Frutillar. La maison avait été transformée en musée, conformément aux vœux d’Ernesto. Tout était resté en place ou presque. Je sortis et me promenai le long de la berge, abandonné à ma solitude et au ciel d’orage.

 

Il me sembla entre un son, puis un aire, puis des musiques. Je vis des vagues. Je vis et j’entendis le lac chanter, ce lac qui avait englouti mon ami et toute sa famille. Des mouettes m’entourèrent. Et toute la nature célébra la mémoire de ces disparus dont elle avit, en bonne mère- nature, recyclé le talent.

 

Seit jener Stunde verzehrt sich mein Leib,

Die Seele stirbt vor Sehnen…

 

Je restai là quelques heures. Le lac ne chanta qu’une fois, par le clapot des vagues. Jamais je n’oublierai les musiques du lac Llanquihue.