De Gaulle et l’Allemagne apocalyptique en 1945

Quand Himmler proposait la réconciliation franco-allemande à de Gaulle


Nicolas Bonnal

Par Nicolas Bonnal – Le 15 décembre 2017 – Source nicolasbonnal.wordpress.com

Les mémoires de guerre sont pleines de pages fantastiques, romantiques et eschatologiques comme celle que nous allons citer, et que nous connûmes grâce à Jean Parvulesco et Pierre Messmer. Le général reçoit donc une missive d’Himmler :

« À moi-même, Himmler fait parvenir officieusement un mémoire qui laisse apparaître la ruse sous la détresse. ‘C’est entendu ! Vous avez gagné’ reconnaît le document. ‘Quand on sait d’où vous êtes parti, on doit, général de Gaulle, vous tirer très bas son chapeau’… »

Himmler évoque un futur proche qui n’est pas très rassurant : la botte soviétique ou la férule anglo-saxonne, à laquelle les élites prirent vite goût.

« Mais, maintenant, qu’allez- vous  faire ? Vous en remettre aux Anglo-Saxons ? Ils vous traiteront en satellite et vous feront perdre l’honneur. Vous associer aux Soviets ? Ils soumettront la France à leur loi et vous liquideront vous-même… »

Himmler propose avec trois quarts de siècle de retard une réconciliation franco-allemande (oh Delcassé…). Cette dernière ne vaut plus grand-chose puisque nous restons les caniches de l’agonisant et belliqueux Empire américain.

« En vérité, le seul chemin qui puisse mener votre peuple à la grandeur et à l’indépendance, c’est celui de l’entente avec l’Allemagne vaincue. Proclamez-le tout de suite ! Entrez en rapport, sans délai, avec les hommes qui, dans le Reich, disposent encore d’un pouvoir de fait et veulent conduire leur pays dans une direction nouvelle… Ils y sont prêts. Ils vous le demandent… Si vous dominez l’esprit de la vengeance, si vous saisissez l’occasion que l’Histoire vous offre aujourd’hui, vous serez le plus grand homme de tous les temps. »

Le général commente, et ceux qui ne le connaissent pas et surtout ne le lisent jamais vont être surpris :

« Mise à part la flatterie dont s’orne à mon endroit ce message du bord de la tombe, il y a, sans doute, du vrai dans l’aperçu qu’il dessine. »

La grande réconciliation est remise à une date ultérieure. Évidemment ce n’est pas le moment de conclure des deals avec Heinrich Himmler…

« Mais le tentateur aux abois, étant ce qu’il est, ne reçoit de moi aucune réponse, non plus que des gouvernements de Londres et de Washington. D’ailleurs, il n’a rien à offrir. »

Plus loin de Gaulle (ma plume fourchait, entre gueule et Gaule) souligne cette dimension romantique…

« L’entreprise d’Hitler fut surhumaine et inhumaine. Il la soutint sans répit. Jusqu’aux dernières heures d’agonie au fond du bunker berlinois, il demeura indiscuté, inflexible, impitoyable, comme il l’avait été dans les jours les plus éclatants. Pour la sombre grandeur de son combat et de sa mémoire, il avait choisi de ne jamais hésiter, transiger ou reculer. Le Titan qui s’efforce à soulever le monde ne saurait fléchir, ni s’adoucir. »

Plus loin de Gaulle ajoute avec le panache qu’on lui connaît, et qui contraste tant avec les microbes actuels (on tombe de l’être dans le néant, comme dit Chateaubriand après Napoléon) :

« C’est le suicide, non la trahison, qui mettait fin à l’entreprise d’Hitler. Lui-même l’avait incarnée. Il la terminait lui-même. »

Pour n’être point enchaîné, Prométhée se jetait au gouffre.

« Cet homme, parti de rien, s’était offert à l’Allemagne au moment où elle éprouvait le désir d’un amant nouveau. Lasse de l’empereur tombé, des généraux vaincus, des politiciens dérisoires, elle s’était donnée au passant inconnu qui représentait l’aventure, promettait la domination et dont la voix passionnée remuait ses instincts secrets. D’ailleurs, en dépit de la défaite enregistrée naguère à Versailles, la carrière s’ouvrait largement à ce couple entreprenant. Dans les années 1930, l’Europe, obnubilée ici par l’attrait, là par la peur, du communisme ou du fascisme, énervée de démocratie et encombrée de vieillards, offrait au dynamisme allemand de multiples occasions. »

Et comme j’ai cité Chateaubriand, homme de lettres et grand diplomate, qui sait que notre vie vaut plus à l’époque d’un grand homme :

« Paris, 1839.  Changement du monde. Retomber de Bonaparte et de l’empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ? Aurais-je dû parler d’autre chose ? Quel personnage peut intéresser en dehors de lui ? De qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme ? Dante a eu seul le droit de s’associer aux grands poètes qu’il rencontre dans les régions d’une autre vie. Comment nommer Louis XVIII en place de l’empereur ? Je rougis en pensant qu’il me faut nasillonner à cette heure d’une foule d’infimes créatures dont je fais partie, êtres douteux et nocturnes que nous fûmes d’une scène dont le large soleil avait disparu. »

Nicolas Bonnal

Bibliographique

  • De Gaulle – Mémoires de guerre III, p. 176-sq, 265

 

Pourquoi Nicolas Bonnal aime Magnum

Entre la croix de Lorraine, les noms bien français et le retour de Jules Verne, célébrons nos émois des îles ! Saint Thomas tend la main à Nicolas, et Tahiti se berce au songe d’Hawaï ! heureusement que les séries américaines sont là pour vous rappeler d’être français !

Cette série a été créée par un ancien marine, Donald Bellisario. Il en a écrit lui-même les meilleurs épisodes. J’aimais bien Magnum (un peu trop loser parfois), et surtout ses copains, le british arrogant Higgins et le fidèle black en hélico. Hawaï était sur le point de crever comme toute île, mais il restait quelque chose. Très néo-noire d’inspiration, la série rendait hommage aux classiques du cinéma US (qui n’avaient que trente ans d’âge alors), et elle me plaisait pour la relation Orson Welles-Robin Masters et sa voix off. J’ai tout revu, et quelle qualité de dialogues ou de narration…

 

L’épisode avec Sharon Stone : j’en parlai au micro du regretté Gilbert Denoyan sur France-Inter, pour présenter ma damnation des stars (éditions Filipacchi). L’épisode dure une heure trente et il est nommé Echoes of the minds. La jeune actrice et belle, fascinante. Le personnage fait croire qu’il a une sœur qui la menace avant de se tuer sous les yeux de Thomas. Le thème du sosie, du double, (William Wilson de Poe, mais aussi la reine Guenièvre et le meilleur Hitchcock Vertigo) m’a toujours fasciné.

Le 4 juillet (Home from the sea) : magnifique épisode de survie. Thomas est renversé de son kayak en pleine mer et il survit vingt-quatre heures avant qu’on ne le récupère.  Il repense aux épreuves que lui infligeait son père militaire enfant. Cela lui maintient le moral et Higgins vient le sauver à temps.

Kapu : petite ile préservée ou vivent les indigènes. Mais une jeune hawaïenne s’éprend bien sûr du beau Thomas réfugié (!)  et blessé, et cela sème la zizanie au village. Ah, si on pouvait vivre vraiment en marge. Mais toujours un élément perturbateur, comme on dit à l’école, vient troubler notre situation pacifique (sic) initiale.

Paper war_ L’ascenseur : Thomas est coincé dans l’ascenseur avec Higgins qu’il accuse d’être Robin Masters. Il le prouve aussi. Robin est un dieu gnostique caché, celui auquel croit le grec quand saint Paul arrive à Athènes. Le non-personnage est fabuleux. Voix off d’Orson Welles dans les premiers épisodes. Et comme je parle de religion, je me demande si notre Higgins à tête de clergyman maniaque et tortionnaire n’a pas inventé Robin Masters, comme ces clergés qui inventent leurs dieux pour nous fouetter et pour nous soutirer…

Mad Buck Gibson : un écrivain vieux et toqué ne cesse de se casser le cou. Nihilisme et sport de l’extrême. Son ex-femme est jouée par Vera Miles, une actrice de John Ford, qui n’a pas la patience des anciennes femmes (je pense à son personnage dans la prisonnière du désert, et qui attend pendant cinq ans un rigolo qui ne revient pas, et ne lui écrit pas, ah les hommes ! Monde moderne… En attendant, en quelques secondes Vera Miles crève l’écran. Plusieurs stars antiques viennent renforcer l’atmosphère magique de la série, comme s’il s’agissait de dieux descendus de l’Olympe, en qui on ne croit plus, mais qui restent des dieux quand même. Hölderlin écrivait que les dieux existent peut-être, mais dans un autre monde, au-dessus de nos têtes…

Texas Ligthning : une hilarante aventurière, espionne soviétique, plus américaine que nature, tente de survivre, avec Thomas, à un milliardaire fou puis à la vie sauvage. Cette chevalière d’industrie-Potemkine est explosive. Quel dommage que Thomas ne l’épouse pas… Les personnages féminins sont souvent remarquables (Digger Doyle), et les amours ne durent pas.

J’ai vécu à Tahiti et j’ai retrouvé dans Magnum cette notion de solitude insulaire, tropicale, qu’on a dans les romans des plus grands – ceux du Joseph Conrad.

 

Magnum c’était aussi une manière élégante et discrète de dire adieu à la tradition cinématographique américaine (il y a même Sinatra dans un des épisodes). Depuis on patauge où l’on sait. Mais qui le sait ?

Nous acceptons la réalité parce que nous n’y croyons pas, dit Borges dans l’immortel. C’est le sujet des meilleurs Magnum.

J’espère vous avoir donné envie de reprendre ces drôles de recherches…

De Gaulle et notre triste destin post-national (extraits des « Mémoires d’espoir »)

De Gaulle et notre triste destin post-national (extraits des « Mémoires d’espoir »)
Lecteurs, il n’y a que des citations !

« Ainsi commencée, la mise en œuvre du Marché commun va donner lieu à un vaste déploiement d’activités, non seulement techniques, mais aussi diplomatiques.

En effet, l’opération, indépendamment de sa très grande portée économique, se trouve enveloppée d’intentions politiques caractérisées et qui tendent à empêcher la France de disposer d’elle-même.

C’est pourquoi, tandis que la Communauté se bâtira dans les faits, je serai, à plusieurs reprises, amené à intervenir pour repousser les menaces qui pèsent sur notre cause.

La première tient à l’équivoque originelle de l’institution.

Celle-ci vise-t-elle – ce qui serait déjà beaucoup ! – à l’harmonisation des intérêts pratiques des six Etats, à leur solidarité économique vis-à-vis de l’extérieur et, si possible, à leur concertation dans l’action internationale ?

Ou bien est-elle destinée à réaliser la fusion totale de leurs économies et de leurs politiques respectives afin qu’ils disparaissent en une entité unique ayant son Gouvernement, son Parlement, ses lois, et qui régira à tous égards ses sujets d’origine française, allemande, italienne, hollandaise, belge ou luxembourgeoise, devenus des concitoyens au sein de la patrie artificielle qu’aura enfantée la cervelle des technocrates ?

Il va de soi que, faute de goût pour les chimères, je fais mienne la première conception.

Mais la seconde porte tous les espoirs et toutes les illusions de l’école supranationale.

Pour ces champions de l’intégration, l’ « exécutif » européen existe déjà bel et bien : c’est la Commission de la Communauté économique, formée, il est vrai, de personnalités désignées par les six Etats, mais qui, cela fait, ne dépend d’eux à aucun égard. 

A entendre le chœur de ceux qui veulent que l’Europe soit une fédération, quoique sans fédérateur, l’autorité, l’initiative, le contrôle, le budget, apanages d’un gouvernement, doivent désormais appartenir, dans l’ordre économique, à ce chœur d’experts, y compris – ce qui peut être indéfiniment extensif – au point de vue des rapports avec les pays étrangers.

Quant aux ministres « nationaux », dont on ne peut encore se passer pour l’application, il n’est que de les convoquer périodiquement à Bruxelles, où ils recevront dans le domaine de leur spécialité les instructions de la Commission. 

D’autre part, les mêmes créateurs de mythes veulent faire voir dans l’Assemblée, réunissant à Strasbourg des députés et des sénateurs délégués par les Chambres des pays membres, un « Parlement européen », lequel n’a, sans doute, aucun pouvoir effectif, mais qui donne à l’ « exécutif » de Bruxelles une apparence de responsabilité démocratique

A quelle profondeur d’illusion ou de parti pris faudrait-il plonger, en effet, pour croire que des nations européennes, forgées au long des siècles par des efforts et des douleurs sans nombre, ayant chacune sa géographie, son histoire, sa langue, ses traditions, ses institutions, pourraient cesser d’être elles-mêmes et n’en plus former qu’une seule ? 

A quelles vues sommaires répond la comparaison, souvent brandie par des naïfs, entre ce que l’Europe devrait faire et ce qu’ont fait les Etats-Unis, alors que ceux-ci furent créés, eux, à partir de rien, sur une terre nouvelle, par des flots successifs de colons déracinés? 

Pour les Six, en particulier, comment imaginer que leurs buts extérieurs leur deviennent soudain commun, alors que leur origine, leur situation, leur ambition, sont très différentes ?  »

***

Sur la « doctrine Hallstein » 

A propos de Walter Hallstein, président allemand de la Commission européenne et supranationaliste acharné du temps où le chancelier Adenauer soutenait, au contraire, le plan Fouchet, projet français pour l’Europe, le général de Gaulle écrit :

« Walter Hallstein (…) épouse ardemment la thèse du super-Etat et emploie toute son habile activité à obtenir que la Communauté en prenne le caractère et la figure. De Bruxelles, où il réside, il a fait comme sa capitale. Il est là, revêtu des aspects de la souveraineté, dirigeant ses collègues entre lesquels il répartit les attributions, disposant de plusieurs milliers de fonctionnaires (…) soucieux, d’ailleurs, de faire progresser l’assemblage des Six dont il croit que la force des choses fera ce qu’il imagine.
Mais, le voyant, le revoyant attentif à son action, je pense que si Walter Hallstein est, à sa manière, un Européen sincère, c’est parce qu’il est d’abord un Allemand ambitieux pour sa patrie. Car dans l’Europe telle qu’il la voudrait, il y a le cadre où son pays pourrait gratuitement, retrouver la respectabilité et l’égalité des droits que la frénésie et la défaite d’Hitler lui ont fait perdre, puis acquérir le poids prépondérant que lui vaudra sans doute la capacité économique, enfin obtenir que la querelle de ses frontières et de son unité soit assumée par un puissant ensemble d’après la doctrine à laquelle, comme ministre des Affaires étrangères de la République fédérale, il a naguère donné son nom. »

Extrait des « Mémoires d’Espoir », Le Renouveau, Plon, 1970