Moments inouïs : Luis Buñuel reçu par George Cukor rencontre Hitchcock et John Ford, puis Fritz Lang (traduction)

Moments inouïs : Buñuel reçu par Cukor rencontre Hitchcock et John Ford, puis Fritz Lang  (traduction)

 

Moment inouï: Buñuel reçu par Cukor rencontre Hitchcock et John Ford (traduction)

 

Un jour, j’ai reçu de Georges Cukor une invitation à manger, une invitation extraordinaire, puisque je ne le connaissais pas.

C’était un repas extraordinaire. Quand le premier arriva au magnifique manoir de Cukor, qui nous accueillit chaleureusement, nous vîmes entrer, à demi emporté par une sorte d’esclave noir aux muscles puissants, un vieux spectre vacillant, avec une tache dans l’œil, que je reconnus comme John Ford. .

Nous n’avions jamais coïncidé. À ma grande surprise, parce que je pensais qu’il ignorait mon existence, il s’est assis à côté de moi sur un canapé et m’a dit qu’il était heureux de retourner à Hollywood. Il a même annoncé qu’il préparait un film – un grand western -, où il mourrait quelques mois plus tard.

A ce moment de la conversation, nous entendîmes grimper quelques marches sur le parquet. Je suis revenu. Hitchcock est entré dans la pièce, tout dodu et rose, et marchait vers moi avec ses bras tendus. Je ne le connaissais pas non plus personnellement, mais je savais qu’à plusieurs reprises il avait publiquement chanté mes louanges. Il s’est assis à côté de moi et a ensuite demandé à être à ma gauche pendant le repas. Avec un bras passé sur mes épaules, presque allongé sur moi, je continuais à parler de son entrepôt, de son régime (il mangeait très peu) et surtout de la jambe coupée de Tristana: «Ah, cette jambe … ! »

Puis vinrent William Wyler, Billy Wilder, Georges Stevens, Ruben Mamoulian, Robert Wise et un réalisateur beaucoup plus jeune, Robert Mulligan.

Après les apéritifs, nous nous sommes assis à la table, dans l’obscurité d’une grande salle à manger éclairée par des lustres. Il a été célébré en mon honneur une étrange réunion de fantômes qui ne s’étaient jamais rencontrés comme ça et qui parlent tous du bon vieux temps, des bons moments. De Ben-Hur à West Side Story, de Some like it hot à Notorious, de Stagecoach à Giant, combien de films autour de cette table …

Après le repas, quelqu’un eut l’idée d’appeler un photographe de

Appuyez sur pour prendre le portrait de famille. La photographie serait l’un des objets de collection de l’année. Malheureusement, John Ford n’y figure pas. Son esclave noir était parti le chercher au milieu du repas. Il a dit faiblement au revoir et est parti pour ne plus jamais nous revoir, trébuchant sur les tables.

 

(…) Le jour suivant, Fritz Lang m’a invité à lui rendre visite chez lui. Trop fatigué, il n’avait pas pu assister au dîner chez Cukor. J’avais alors soixante-douze ans. Fritz Lang avait plus de quatre-vingts ans.

Nous nous voyions pour la première fois. Nous avons bavardé pendant une heure et j’ai eu le temps de lui dire le rôle décisif de ses films dans le choix de ma vie, puis, avant de nous séparer – et cela ne correspond pas à mes habitudes – je lui ai demandé de me dédier une photo.

Assez surpris, il en chercha un et le signa pour moi. Mais c’était une photo de son grand âge. Je lui ai demandé s’il n’aurait pas une photo des années vingt, de l’époque de Der müde Tod et de Metropolis.

Il en a trouvé un et a écrit une magnifique dédicace. Ensuite, je lui ai dit au revoir et je suis retourné à l’hôtel.

 

 

 

 

Un día, recibí de Georges Cukor una invitación a comer, invitación extraordinaria, pues no le conocía.

Fue una comida extraordinaria. Llegados los primeros a la magnífica mansión de Cukor, que nos recibió calurosamente, vimos entrar, medio llevado por una especie de esclavo negro provisto de poderosos músculos, a un viejo espectro vacilante, con un parche en el ojo, a quien reconocí como John Ford.

Nunca habíamos coincidido. Con gran sorpresa por mi parte, pues creía que ignoraba hasta mi existencia, se sentó a mi lado en un sofá y dijo alegrarse de mi regreso a Hollywood. Me anunció, incluso, que preparaba una película —a big western—, cuando habría de morir pocos meses después.

En este momento de la conversación, oímos el arrastrarse de unos pasos sobre el parquet. Me volví. Hitchcock entraba en la sala, todo rechoncho y sonrosado, y se dirigía hacia mí con los brazos extendidos. Tampoco le conocía personalmente, pero sabía que en varias ocasiones había cantado públicamente mis alabanzas. Se sentó junto a mí y, luego, exigió estar a mi izquierda durante la comida. Con un brazo pasado sobre mis hombros, casi echado sobre mí, no cesaba de hablar de su bodega, de su régimen (comía muy poco) y, sobre todo, de la pierna cortada de Tristana: «¡Ah, esa pierna…! »

Llegaron luego William Wyler, Billy Wilder, Georges Stevens, Ruben Mamoulian, Robert Wise y un director mucho más joven, Robert Mulligan.

Tras los aperitivos, nos sentamos a la mesa, en la penumbra de un amplio comedor iluminado con candelabros. Se celebraba en mi honor una extraña reuniónde fantasmas que nunca se habían encontrado así reunidos y que hablan todos de los good old days, de los buenos tiempos. De Ben-Hur a West Side Story, de Some like it hot a _otorious, de Stagecoach a Giant, cuántas películas alrededor de aquella mesa…

Después de la comida, alguien tuvo la idea de llamar a un fotógrafo de

Prensa para que tomase el retrato de familia. La fotografía sería uno de los

collector’s items del año. Desgraciadamente, John Ford no figura en ella. Su esclavo negro había ido a buscarlo en medio de la comida. Nos dijo débilmente adiós y se marchó para no volver a vernos más, tropezando con las mesas.

 

(…) Al día siguiente, Fritz Lang me invitó a visitarlo en su casa. Demasiado fatigado, no había podido asistir a la comida celebrada en casa de Cukor. Yo tenía entonces setenta y dos años. Fritz Lang rebasaba los ochenta.

Nos veíamos por primera vez. Charlamos durante una hora, y tuve tiempo de decirle el decisivo papel que sus películas habían ejercido en la elección de mi vida, Luego, antes de separarnos —y ello no entra dentro de mis costumbres—, le pedí que me dedicase una fotografía.

Bastante sorprendido, buscó una y me la firmó. Pero era una fotografía de su vejez. Le pregunté si no tendría, además, una fotografía de los años veinte, de la época de Der müde Tod y de Metrópolis.

Encontró una y escribió una magnífica dedicatoria. Luego, me despedí de él y regresé al hotel.

 

De Psychose à la soif du mal : quand Hitchcock plagie Orson Welles

 

De Psychose à la soif du mal : quand Hitchcock plagie Orson Welles

 

Je vais publier un livre sur chacun des deux maîtres. Je publierai ensuite sur Fritz Lang et j’aurai écrit sur les quatre maîtres de mon adolescence cinéphilique : Kubrick, Welles, Lang et Hitchcock. J’essaierai de la faire de la manière la plus décalée et originale possible, savante, iconoclaste, réactionnaire.

Ici je vais seulement soulever un point ignoré par la critique : le plagiat délibéré de Welles par Hitch dans Psychose (il me semble qu’un texte universitaire en parle, d’un certain Jon Hall, que j’ai retrouvé mais pas lu sur le web). On voit la même actrice perdue dans un bled mexicain, qui va être violée, possédée (?) par une meute de jeunes. Juste avant Janet discute avec un débile qui évoque le Norman Bates de Psychose. Dennis Weaver (qui jouera l’automobiliste dans le Duel de Spielberg,) évoque le même homme-adolescent, fragile, léger, hystérique, dangereux. C’est lui qui laissera Janet Leigh aux mains de violeurs et des dealers du gang Grandi.  On découvre ici une atmosphère d’ouest décalé, peinture d’Hopper, motel abandonné, délire possible, absence totale de loi ; on est dans la sauvagerie assumée d’un terrain vague qui n’a plus rien du western.

Le Dennis Weaver ici n’a pas  même de nom. Il s’affole comme un rien, il a un crâne de piaf. Le point est important : car comme on sait Bates (sa confidence) dans psychose est taxidermiste  et il rêve de stuff, de bourrer de paille les pauvres oiseaux. J’ai toujours regretté qu’on ne le voit pas empailler Janet, ce qui ferait bien dans la gradation de la révolution sexuelle hitchcockienne que je vais recenser dans mon livre !

Janet est la victime sexuelle du gros Welles comme du gros Hitchcock (on respecte les maîtres mais pas toutes leurs obsessions tout de même). Janet comme référence sexuelle avait été mise à la mode par un autre maître oublié, celui-là, Josef Von Sternberg dans Jet pilot. Une pilote soviétique tombe éprise de John Wayne, mais comme elle est soviétique, elle est respectée par l’apparat hollywoodien !

Ici rien à voir, la blonde peroxydée hypersexuée est un objet consommable à volonté. Chez Hitchcock elle sera poignardée après avoir été violée psychiquement par un tyran policier et par un grossier texan à qui elle vole des 40 000 dollars qui semblent être le prix du viol implicite. Chez Welles elle sera déshabillée, droguée, photographiée, filmée (shot en anglais, le même mot comme vous savez désigne tirer et photographier) ; le traitement hollywoodien reste le même. On sait ce qu’Hitchcock fera subir à la blonde Tippi Hedren dans les oiseaux (en chair et en plume cette fois).

Mais le personnage ici c’est Weaver. Welles a toujours été copié. Il invente tout comme ça en s‘amusant, en s’en foutant, comme son maître-modèle Montaigne, plagié tout le temps par Shakespeare ou Pascal…

Hollywood et le révolte des petits blancs

Hollywood et le révolte des petits blancs

 

Il faut de la vaseline pour tout le monde (Serge de Beketch).

Il y a un marché pour tout (Patrick Ravarino)

Déclin de la classe moyenne blanche, sacrifiée par son élite sur le grand hôtel – sic – de la mondialisation… Figurez-vous qu’Hollywood est bonne mère et qu’elle pense à tous les petits blancs laissés-pour-compte de la mondialisation. La comédie est romantique pour la quadra (qui rêve de se remarier, voyez must love dogs, Rodanthe) et elle est noire, satirique pour les ex-machos qui voient dans la vie moderne comme un désert des tartares qui mérite son nom…

Abonnés au nouvel observateur, ouvrez enfin les yeux ! Votre vie est minable, et vos aspirations aussi ! Bernanos avait raison, votre monde dit moderne est un monde de ratés !

 

Remarquez, on avait commencé avec Rusty James, alias Rumble Fish, où notre père à tous, Dennis Hopper, se plaignait que son fils Mickey Rourke eût trop d’acuité de perception et manquât d’espace vital (tel quel dans ce script extrémiste)…

 

Commençons notre énumération donc.

 

Hot Tub time machine : un trio de bien ratés retourne au Colorado dans une minable station de ski. Ils remontent le temps dans un jacuzzi et le plus déjanté (un vrai cochon joué par un acteur anglais digne de Trainspotting) d’entre eux prendra sa revanche. A recommander à ceux qui comme moi ont détesté les années Reagan et Mitterrand dont on voit ici qu’il ne reste pas grand-chose. Ce monde libéral trop avancé  ne laissera rien que des débris sur son passage. Ce film est de très mauvais goût et ne peut être conseillé qu’aux lecteurs à l’estomac solide (grand moment avec un écureuil qui se prend la gerbe du siècle)…

 

Wedding crashers : deux avocats plus ou moins véreux, quadras mal requinqués et surtout adulescents mal réveillés, vont à des mariages mal se comporter. Mais la chance tourne  et ils vont pouvoir épouser deux vaches de sœurs, les propres filles du secrétaire d’Etat aux finances. Ce film unique jouit de dialogues paillards et insolents, de Christopher Walken, réalisation de Steven Dobkin, docteur ès-chutzpah.

 

The ugly truth, avec l’ineffable acteur écossais Gérard Butler, le Léonidas de 300 : un macho rigolo réussit à monter dans les sondages grâce à un programme télé de mauvais goût et provocant. Sa productrice BCBG ne s’en remettra pas et tombe raide !

 

The good girl : une caissière fatiguée de supermarché du Midwest (Jennifer Aniston en personne) pète un câble, trompe son beauf de mari à bière et part avec un raté. On vous rassure, tout se passe au plus mal, mais est-ce si grave ?

 

The bounty hunter : toujours avec Butler, soutien efficace du lobby AIPAC… Ici, un chasseur de primes crado fait la chasse à son ex pour récupérer ses dettes. On découvre la laideur presque comique d’Atlantic City et des casinos de ce presque pauvre Donald Trump ; et rien que pour cela on recommande ce nanar de troisième catégorie !

 

Moralité : Happy days, c’est lointain !

Redécouvrez le mauvais goût américain avec Gérard Butler et Nicolas Bonnal

https://nicolasbonnal.wordpress.com/2018/02/01/5-comedies-americaines-de-mauvais-gout-pour-supporter-notre-societe/

Explication de Tex – suite

Comment Tex Avery remit en cause le storytelling américain

 

Le dessin, disait Ingres, c’est la probité de l’art.

Imaginez une version de dessein animé, comme on dit. Dans cette version, les personnages –mettons la mère-grand, le loup et même le petit chaperon rouge – se mettent à tempêter contre leur rôle et à prôner  la nécessité où ils sont d’y remédier, de révolutionner tout ça. Appliquez-cela à tout le quotidien imposé sémiotiquement et cela alors donne Tex Avery, ce génie du cartoon qui dans les années quarante et cinquante, avant d’être chassé par l’univers télé qu’il avait tant décrié, avait remis en cause tous les storytelling hollywoodiens et américains.

Imaginez une course-poursuite et les deux personnages du dessin animé. Les deux mettent une telle rage qu’ils sortent de l’image. Ils entrent dans l’obscur, s’en rendent compte, en ressortent, et ils vous expliquent qu’ils sont allés trop loin ! Et quand c’est la fin, ils ressortent de l’image, car ils ont dépassé cette fin et nous, les rêveurs et surréalistes avons mangé à notre faim. Il y a même un dessein où un chevreau très goinfre  dévore l’image et les cinquante Etats, la terre et notre monde.

 

Imaginez enfin un autre dessin animé où le chien, cousin du coyote dans l’exaspérant bip-bip, décide d’arrêter, tant il en a marre de prendre des coups. Le chien ne veut plus de son drôle de rôle (voyez ma damnation de stars-Filippachi), comme un personnage de Pirandello. Imaginez que souvent le moins blaireau de tous les petits rongeurs et bestiaux  que Tex a inventés se met à vous parler, à vous mettre à contribution.

 

Comment appeler cela ? Métafiction ? Mise en abyme ? ¨Parodie ? Il y a une parodie de film noir très drôle (qui a tué qui ?) avec un vieux château, un solitaire effrayé et les rites spectaculaires dont a parlé Bergson dans son Rire. La parodie du chaperon rouge, Tex l’adore car comme Perrault il explique que le loup ce n’est pas un carnassier, ou plutôt oui, que c’est un carnassier vraiment affamé de chair fraîche et puis de jolies filles (on comprend que Tex n’est plus adapté à notre époque passée par la case hermaphrodite).

Perrault donc (Bettelheim le détestait) qui ici montre la voie au dessinateur subversif :

Je dis le loup, car tous les loups

Ne sont pas de la même sorte ;

Il en est d’une humeur accorte,

Sans bruit, sans fiel et sans courroux,

Qui privés, complaisants et doux,

Suivent les jeunes Demoiselles

Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;

Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,

De tous les Loups sont les plus dangereux.

 

Tex n’eut peur de rien, il se moqua de tout, en sept minutes.  Cela suffit à ceux qui ne sont pas contents de ce monde et de ses codes, de ses storytelling, pour le refaire ou le défaire – une dernière fois. Notre drôle de lièvre a eu raison des mièvreries de Walt Disney (pas si mièvre, revoyez Bambi, festival pédophile, car le gardien des « valeurs familiales » est tout sauf ce gardien).

Mais Tex n’est pas un optimiste et il sait que le dessin c’est comme la journée des barricades, tout cela n’a qu’un temps. Le génie se lassa de tout remettre en question en sept minutes et l’on retomba sur nos pieds. Les animaux devinrent plus vulgaires, les idées moins destructrices, et Disney l’emporta au final (« le bien –américain – triomphe toujours »). Règne de la quantité… Après on retombe dans la fin de l’histoire ou le présent perpétuel, c’est comme vous voulez !

 

Et comme on fait de la philo avec Tex Avery, on cite Bergson qui écrit là comme s’il avait vu un dessin animé:

Ou bien encore il faudra penser à une grande route forestière, avec des croix ou carrefours qui la jalonnent de loin en loin : à chaque carrefour on tournera autour de la croix, on poussera une reconnaissance dans les voies qui s’ouvrent, après quoi l’on reviendra, à la direction première. Nous sommes à un de ces carrefours. Du mécanique plaqué sur du vivant, voilà une croix où il faut s’arrêter, image centrale d’où l’imagination rayonne dans des directions divergentes. Quelles sont ces directions ?