Point Break et le chamanisme

Ce film est vite devenu un film-culte au début des années quatre-vingt-dix qui sont restées fameuses pour leur plat nihilisme. Il célèbre la violence, les casses, le surf, le rock, le bougisme, et il promeut le massacre entre amis. Difficile de dire s’il ne relevait pas aussi d’une opération psy ’op. On laisse de côté cet aspect aujourd’hui et on étudie sa dimension païenne et même chamanique…

Le film Point Break joue sur une ambivalence aujourd’hui classique : quand on veut parler de paganisme, on évoque le bouddhisme. La splendeur iconographique de cette spiritualité, ses sources ésotériques et militaires ne doivent pas nous tromper. C’est de cela qu’il s’agit même si dans le film on cherche encore à se garantir sur son aile droite en dénonçant un club de dealers nazis d’ailleurs métis…

La spiritualité invoquée n’est bien sûr pas le bouddhisme mais celle de la quête cosmique dans la nature, de l’extase physique et magique. C’est une quête royale, une quête de ksatriya. Le duel suicidaire des deux frères ennemis est caractéristique des gestes indo-européennes. Il évoque aussi bien les Nibelungen que les filles du roi Lear. Bodhi est lecteur de Nietzsche, de Marx et Lao Tse. Sans oublier le classique des cinq roues de Musashi, le héros des films d’Inagaki (voyez mes textes ici). En marge de sa vision initiatique, on le sent violemment antisystème, et la satire des anciens présidents via leurs masques et leurs propos détournés est remarquable. On n’est pas des escrocs

Ce groupe de fianna blonds comme les blés est prêt à mourir jeune pour mieux vivre intensément. C’est un destin à la Rimbaud, à la hussarde, cousin du Roy de Blade runner. Le kamikaze Johnny Utah (allusion à la mère Uta des Nibelungen ?), l’ancien champion de hockey Keanu Reeves, se retrouvera vingt ans plus tard à jouer dans un énième remake des 47 Rônin.  Ancien danseur, avec un look de viking ou de Varègue des algues, le regretté Patrick Swayze donne ses lettres de noblesse au surf (découvrez Chasing mavericks avec Butler).

L’expert Jean Haudry nous renseigne aussi sur cette question – importante quand on sait que les grands réalisateurs de westerns comme Walsh (irlandais par son père, espagnol par sa mère !) ou Ford étaient d’origine celtique, Ford étant même né en Irlande et ayant porté tel quel son héritage culturel outre-Atlantique :

En marge de cette société existe une contre société institutionnalisée qui reflète les idéaux, les valeurs et les comportements de la société héroïque : la f´ian, troupe de jeunes guerriers, les fianna, qui bien qu’issus de la noblesse vivent en dehors de la société…

Tels les cow-boys et les hommes en contact avec la nature, ces jeunes gens vivent de chasse et même de diverses sortes de larcins. Haudry :

Comme l’indique une étymologie ancienne leur nom, fíanna a venatione, ils vivent de chasse, mais aussi de diverses formes de prédation. Marie-Louise Sjoestedt les a définis en ces termes : « Les fíanna sont des compagnies de guerriers chasseurs, vivant sous l’autorité de leurs propres chefs, en semi-nomades ; on les représente passant la saison de la chasse et de la guerre (de Beltaine à Samain) à parcourir les forêts d’Irlande, à la poursuite du gibier, ou menant la vie de guérilla ; des récits plus récents en font les défenseurs attitrés du pays contre les envahisseurs étrangers, mais tout indique qu’il s’agit là d’un développement secondaire du cycle.

Les rassemblements de nos guerriers sont au nombre de trois danses solaires et tournent autour du cercle (Bodhi évoque aussi la cyclicité de toutes choses, il est temps de danser avec l’univers) ; il y a la ronde du foot américain (phares des automobiles), la ronde du surf nocturne (bûcher de plage), la ronde du saut en parachute (lumière solaire). On se croirait dans un film japonais, dans ce film produit par Cameron.

Point Break se veut une belle illustration du thème Carnage et culture, du culte kamikaze de la mort en occident et du suicide (1914) de notre civilisation. La lutte fratricide aboutit à la mort de tout le monde. C’est la guerre du Péloponnèse décrite par Stoddard en 1920 : l’européen n’éprouve de plaisir que dans sa mutuelle destruction programmée. C’est la fin de l’histoire façon Kojève et le goût pour le risque-tout et le harakiri bien personnel.

Voyons les plus grands thèmes :

Le groupe rebelle, le fianna, le gourou, la lutte contre le système et son autorité, le goût du sport et de la mort, du grand combat. On a le culte du chef et le comportement suicidaire et mégalothymique – avec de la bonne vieille rébellion hippie dans les veines (en version nulle cela donne le navet de Sean Penn Into the Wild)

On a le sentiment cosmique avec l’océan (on le retrouve chez Walsh, Thorpe et même Jonathan Livingstone), la nature et la dernière vague cosmique. Tout cela débouche bien sûr sur la mort, mais n’est-ce pas mieux de finit comma Achille que de finir sur la vieillesse, la bière et les regrets ? Bodhi et ses amis, tous fleurons de la race nordique en Amérique préfèrent finir ainsi, illustrant les propos désabusés du magnifique théoricien Madison Grant – qui ne se faisait pas d’illusions il y a déjà un siècle :

The type of native American of Colonial descent will become as extinct as the Athenian of the age of Pericles, and the Viking of the days of Rollo.

Swayze et son gang de beaux Vikings sont tous tués. Pensez à notre cher Patrick Edlinger mort fracassé jeune. Ce film n’est pas culte par hasard. Le scénario recyclait intelligemment le besoin de bougisme, de sports de l’extrême, d’exotisme tropical et cet aventurisme audacieux en des temps où plus rien n’est audacieux.

On se souvient que Francis Fukuyama a dénoncé aux temps modernes la mégalothymie des Anciens. L’homme moderne ne peut plus être un Achille, il veut être un retraité, et prendre des médicaments. Voici le monde que ne supportent pas les surfeurs et braqueurs de la « ville où tout est trop ».

Point Break est l’histoire d’une dérive qui se termine mal – comme toujours dans ce genre de film nécessaire au dressage des masses. Peut-être que nos braqueurs et surfeurs en mal d’adrénaline auraient dû devenir des militaires américains en mal de mission dangereuse. C’est le message de Kathryn Bigelow (ancienne peintre, épouse un temps de Cameron) qui vingt ans plus tard célébra les démineurs en Irak. Et son héros (excellent Jérémy Rettner) ne supporte l’ambiance Wal-Mart et le retour au pays. On n’est pas près d’oublier la harangue de Swayze à ses hommes sur les microbes du système enfermés dans leur cercueil de métal…

Nous avons vu Point Break à trente ans avec un ami qui est mort quelques jours après. C’était le dernier message de l’énergie sauvage des jeunes générations du Baby-Boom qui allait se transformer en papi boom.

Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde (Nietzsche).

Sources

  • Bonnal – Hollywood et le paganisme (Amazon.fr)

Découvre, lectrice (ou lecteur), ma bosse du commerce : chef d’oeuvre littéraire de la rentrée ?

De l’art moderne comme instrument de torture

Ce texte est difficile, mais il est diffusé et traduit partout. Je le mets en place sur mon blog. Je l’ai écrit une première fois en 2002, devant à l’époque en faire un livre pour Thierry Pfister et Albin Michel. L’Histoire en a décidé autrement (et mon style de vie voyageur…)

 

Ecoutons le diable de Dostoïevski :

« Le fantastique me tourmente comme toi-même, moi aussi j’aime le réalisme terrestre. Chez vous, tout est défini, il y a des formules, de la géométrie ; chez nous, ce n’est qu’équations indéterminées ».

 

A mesure que le déchiffrage de l’Histoire progresse, la guerre d’Espagne apparaît, par-delà son imagerie romantique, comme le laboratoire orwellien de la modernité. A mesure aussi que l’humanité toute nue entre dans cette modernité, elle ne peut qu’abandonner tout espoir, comme les victimes de l’enfer dantesque. L’humanité se déconnecte ou bien rêve, et puis elle se soumet au capital transhumain.

L’historien espagnol José Milicua a découvert que, pour torturer et briser psychiquement des détenus politiques, l’avant-garde révolutionnaire avait utilisé l’avant-garde artistique. L’art moderne, éclaireur et compagnon de route des révolutions, se faisant ainsi le complice de leurs dérives totalitaires. C’est un ouvrage introuvable (1), qui est à l’origine de cette révélation paradoxale, les tortionnaires furent les républicains anarchistes et marxistes et leurs rats de laboratoire les prisonniers franquistes.

Chacón consigna la déposition d’un agant français d’origine austro-hongroise, Alphonse Laurencic, devant le Conseil de guerre. Accusé de tortures par la justice espagnole, ce geôlier amateur reconnut en 1938 que, pour pousser à bout ses prisonniers franquistes, il avait, avec deux autres tortionnaires appelés Urduena et Garrigo, inventé des checas, cellules de torture psychique. Il enfermait ses victimes dans des cellules exiguës, aussi hautes que longues (2 m) pour 1,50 m de large. Le sol est goudronné, ce qui, l’été, suscite une chaleur épouvantable (l’idée sera abandonnée parce que, du coup, ces cellules sont moins glaciales en hiver). Les bat-flancs, trop courts, étaient inclinés de 20°, ce qui interdit tout sommeil prolongé.

Le prisonnier, comme l’esthète décadent d’ »A rebours », de J.K. Huysmans, plagié (désolé !) par Boris Vian, était accablé de stimuli esthétiques : bruits, couleurs, formes, lumières. Les murs sont couverts de damiers, cubes, cercles concentriques, spirales, grillages évoquant les graphismes nerveux et colorés de Kandinsky, les géométries floues de Klee, les prismes complémentaires d’Itten et les mécaniques glacées de Moholy Nagy. Au vasistas des cellules, une vitre dépolie dispense une lumière verdâtre. Parfois, comme Alex, le héros d’Orange mécanique, ils sont immobilisés dans un carcan et contraints de regarder en boucle des images qui évoquent un des plus célèbres scandales de l’histoire du 7e Art : l’œil découpé par une lame de rasoir du Chien andalou, de Buñuel et Dali et dont l’historien du surréalisme, Ado Kyrou, écrit que ce fut le premier film réalisé pour que, contre toutes les règles, le spectateur moyen ne puisse pas en supporter la vision.

***

Si la loi de l’art classique fut de plaire et d’ordonner, celle de l’art moderne aura donc été de choquer et de désaxer, un peu il est vrai comme aux temps baroques (voir les tyrans baroques du cinéma soviétique pour enfants). Signe supplémentaire et presque superflu des temps d’inversion. S’étonner que l’avant-garde esthétique serve d’aussi noirs desseins et que l’art moderne « rebelle et libérateur » se fasse complice de la répression serait oublier l’histoire d’un siècle d’horreur. « Ce siècle est un cauchemar dont je tente de m’éveiller », dit d’ailleurs Joyce au moment où se déclenchent en Europe les guerres des totalitarismes. Il publie, comme un exorcisme, l’incompréhensible « Finnegan’s Wake » qu’il appelle lui-même « la folle œuvre d’un fou ». Paul Klee, un des peintres utilisés par Laurencic, plaide que « Plus le monde est horrible, plus l’artiste se réfugie lui-même dans l’abstraction ».

En musique, Schoenberg rompt avec un romantisme tardif pour se lancer dans la provocation dodécaphonique, qui aujourd’hui encore reste insupportable au public moderne. Et Ravel entendant une auditrice du Boléro crier « Au fou ! » s’exclame : « Enfin une qui a compris ! »

Au cinéma, la distorsion folle des formes du Cabinet du docteur Caligari accompagne la contestation politique radicale de l’expressionnisme de l’entre-deux-guerres. A la même époque le dessinateur hollandais Escher nous fait perdre la tête.

En architecture, l’art de Le Corbusier, prétendument fondé sur la dimension humaine (le modulor) révèle une obsession carcérale que la spontanéité populaire saisira d’instinct en baptisant son œuvre « la maison du fada ». En somme, toute l’esthétique née dans la première moitié du siècle est un hurlement de dément devant les guerres qui dévastent l’Europe et les totalitarismes qui l’enserrent. Ce pourquoi, aujourd’hui encore, elle impose la mobilisation de brigades médiatiques de soutien esthétique pour s’imposer, tant elle défie le goût du commun.

Aux yeux de l’artiste contemporain, l’homme n’est plus une âme à la recherche de Dieu ni même une intelligence en quête de Raison. C’est une monade, un fou qui s’ignore dans un monde fou qui l’ignore, et pour ce fou l’art ne peut être que le miroir de son inquiétante étrangeté. Dès lors, le malentendu est complet. Une critique naïve ou complice exalte la « rébellion » des artistes quand ceux-ci, au contraire, sont avec les bourreaux pour torturer les hommes et les priver de leurs libertés.

José Milicua fait observer que plusieurs dessins géométriques des checas préfigurent l’art cinétique de Vasarely. Or ce maître des géométries variables est la clé d’un film célèbre, L’Exorciste : lorsque Regan, la jeune possédée (Linda Blair), se rend chez le psychiatre pour subir des examens très techniques (on prétend la réparer comme une machine, au lieu qu’il faudrait la sauver comme une âme en peine), elle s’assied devant une toile de Vasarely, labyrinthe anamorphique qui reflète sa possession en même temps qu’elle la nourrit. Après sa crise éclate.

Ce lien entre l’art et la démence qui est une possession, est typiquement moderne. L’art, détourné de sa fonction de serviteur du Beau, du Vrai, du Bon, devient une arme de la Folie contre la Raison classique. Voyez la scène de danse de Légende de Ridley Scott que j’ai explicitée dans mon livre sur ce maître, qui est aussi le producteur exécutif des clips de Lady Gaga.

La torture de Laurencic préfigure Le Prisonnier, mythique série télévisée psychédélique des années soixante où des caméras omniprésentes sont là moins pour surveiller des détenus qui ne peuvent pas s’évader que pour déchiffrer leurs réactions à cet univers privé de raison. L’ambiance festive du village y agit comme un antidépresseur qui facilite le travail des cerbères. Et le but de cette torture est d’obtenir un aveu, des « renseignements ».

 

Puis on découvre que l’art moderne est mis au service du décor urbain de la modernité, lui-même instrument de torture géant soumettant les populations aux flux de circulation, au stress des news, à la consommation éternelle.

Ainsi, dans un décor moderne qui privilégie l’abstraction et l’espace mécanique, l’homme se renferme sur lui-même et fabrique son propre malheur. La « maison du fada » nourrit la dépression des cités, Brasilia, où j’ai vécu euphorique (un laboratoire à ciel ouvert pour moi sur cette sur-modernité), provoque des accès de brasilitis, psychopathie spécifique à la ville moderne, « lieu situé dans un espace déshumanisé, abstrait et vide, un espace impersonnel, indifférent aux catégories sociales et culturelles », écrit justement Zygmunt Bauman. Un plan de ville devient un transistor ou tableau abstrait (Vasarely, encore lui, voyait ses tableaux comme des « prototypes extensibles des cités polychromes de l’avenir »). Le dessin devient dessein. Le plan directeur, un plan de dictateur (le totalitariste Le Corbusier projetait de raser le centre historique de Paris et dédiait « A l’Autorité ! » le plan de sa « Cité radieuse »). Le sujet isolé dans la cellule de sa banlieue est voué à « l’expérience du vide intérieur et à l’incapacité de faire des choix autonomes et responsables » (Bauman). Dès lors, le bat-flanc du prisonnier de Laurencic, si inconfortable soit-il, l’est cependant moins que l’espace extérieur, surveillé et vitrifié. Pour ne pas parler du décor immonde de son émission de TV préférée.

Dans un maître-ouvrage oublié, « Building Paranoïa », publié en 1977, le docteur Steven Flusty remarquait que l’espace urbain est en proie à une frénésie d’interdits : espaces réservés (filtrage social), espaces glissants (labyrinthes détournant les gêneurs), espaces piquants (où l’on ne peut s’asseoir), espaces angoissants (constamment patrouillés ou espionnés par vidéo). Paris est devenue une ville envahie par ces piquets inhibiteurs.

Ce conditionnement paranoïaque est une application à l’échelle urbanistique des intuitions de Laurencic. Le dressage s’y pratique « en douceur », sans la brutalité qui risquerait de provoquer la révolte du sujet. Ainsi, sur les quais du métro, les bancs de jadis font place à des sellettes inclinées à 20° (le même angle que dans les cachots anarchistes) sur lesquelles on peut poser une fesse mais en aucun cas s’attarder, ce qui dissuade le stationnement des clochards.

Laurencic a ainsi créé artisanalement l’arsenal de conditionnement et de manipulation des systèmes postmodernes, avec des individus au comportement prévisible et surtout soumis.

Céline encore : « On aurait dit des grosses bêtes bien dociles, bien habituées à s’ennuyer. »

 

Nota :

La destruction de Paris, évoquée plus haut fut le fait de Pompidou et du rapport Ozbekhan-Perlmutter (autre descendant de frankiste), explicité par Armand Mattelart, sociologue et ami du président Allende, dans son excellente histoire de l’utopie planétaire. Il fallait détruire ce qui restait de français à Paris, ce qui fut fait. En détruisant le caractère parisien de cette légendaire capitale, on détruisait ce qui en faisait une cité rebelle. Et quand on voit Beaubourg ou les Halles, ne se croirait-on pas dans ces cellules de prison à ciel ouvert ?

Comme dit Mattelart nous reposons maintenant dans l’univers glacé des multinationales.

 

 

Sources

Nicolas Bonnal – la culture comme arme de destruction massive ; comment les Français sont morts (Amazon_Kindle)

Armand Mattelart – Histoire de l’utopie planétaire (La Découverte)

Por que hice las checas de Barcelona – R.L. Chacón (Ed. Solidaridad nacional, Barcelone, 1939

 

Un point de vue païen sur Point Break

Ce film est vite devenu un film-culte au début des années quatre-vingt-dix qui sont restées fameuses pour leur plat nihilisme. Il célèbre la violence, les casses, le surf, le rock, le bougisme, et il promeut le massacre entre amis. Difficile de dire s’il ne relevait pas aussi d’une opération psy ’op. On laisse de côté cet aspect aujourd’hui et on étudie sa dimension païenne.

 

Le film Point Break joue sur une ambivalence aujourd’hui classique : quand on veut parler de paganisme, on évoque le bouddhisme. La splendeur iconographique de cette spiritualité, ses sources ésotériques et militaires ne doivent pas nous tromper. C’est de cela qu’il s’agit même si dans le film on cherche encore à se garantir sur son aile droite en dénonçant un club de dealers nazis d’ailleurs métis…

La spiritualité invoquée n’est bien sûr pas le bouddhisme mais celle de la quête cosmique dans la nature, de l’extase physique et magique. C’est une quête royale, une quête de ksatriya. Le duel suicidaire des deux frères ennemis est caractéristique des gestes indo-européennes. Il évoque aussi bien les Nibelungen que les filles du roi Lear. Bodhi est lecteur de Nietzsche, de Marx et Lao Tse. Sans oublier le classique des cinq roues de Musashi, le héros des films d’Inagaki (voyez mes textes ici). En marge de sa vision initiatique, on le sent violemment antisystème, et la satire des anciens présidents via leurs masques et leurs propos détournés est remarquable. On n’est pas des escrocs

Ce groupe de fianna blonds comme les blés est prêt à mourir jeune pour mieux vivre intensément. C’est un destin à la Rimbaud, à la hussarde, cousin du Roy de Blade runner. Le kamikaze Johnny Utah (allusion à la mère Uta des Nibelungen ?), l’ancien champion de hockey Keanu Reeves, se retrouvera vingt ans plus tard à jouer dans un énième remake des 47 Rônin.  Ancien danseur, avec un look de viking ou de Varègue des algues, le regretté Patrick Swayze donne ses lettres de noblesse au surf (découvrez Chasing mavericks avec Butler).

L’expert Jean Haudry nous renseigne aussi sur cette question – importante quand on sait que les grands réalisateurs de westerns comme Walsh (irlandais par son père, espagnol par sa mère !) ou Ford étaient d’origine celtique, Ford étant même né en Irlande et ayant porté tel quel son héritage culturel outre-Atlantique :

En marge de cette société existe une contre société institutionnalisée qui reflète les idéaux, les valeurs et les comportements de la société héroïque : la f´ian, troupe de jeunes guerriers, les fianna, qui bien qu’issus de la noblesse vivent en dehors de la société…

 

Tels les cow-boys et les hommes en contact avec la nature, ces jeunes gens vivent de chasse et même de diverses sortes de larcins. Haudry :

Comme l’indique une étymologie ancienne leur nom, fíanna a venatione, ils vivent de chasse, mais aussi de diverses formes de prédation. Marie-Louise Sjoestedt les a définis en ces termes : « Les fíanna sont des compagnies de guerriers chasseurs, vivant sous l’autorité de leurs propres chefs, en semi-nomades ; on les représente passant la saison de la chasse et de la guerre (de Beltaine à Samain) à parcourir les forêts d’Irlande, à la poursuite du gibier, ou menant la vie de guérilla ; des récits plus récents en font les défenseurs attitrés du pays contre les envahisseurs étrangers, mais tout indique qu’il s’agit là d’un développement secondaire du cycle.

 

Les rassemblements de nos guerriers sont au nombre de trois danses solaires et tournent autour du cercle (Bodhi évoque aussi la cyclicité de toutes choses, il est temps de danser avec l’univers) ; il y a la ronde du foot américain (phares des automobiles), la ronde du surf nocturne (bûcher de plage), la ronde du saut en parachute (lumière solaire). On se croirait dans un film japonais, dans ce film produit par Cameron.

 

Point Break se veut une belle illustration du thème Carnage et culture, du culte kamikaze de la mort en occident et du suicide (1914) de notre civilisation. La lutte fratricide aboutit à la mort de tout le monde. C’est la guerre du Péloponnèse décrite par Stoddard en 1920 : l’européen n’éprouve de plaisir que dans sa mutuelle destruction programmée. C’est la fin de l’histoire façon Kojève et le goût pour le risque-tout et le harakiri bien personnel.

Voyons les plus grands thèmes :

 

Le groupe rebelle, le fianna, le gourou, la lutte contre le système et son autorité, le goût du sport et de la mort, du grand combat. On a le culte du chef et le comportement suicidaire et mégalothymique – avec de la bonne vieille rébellion hippie dans les veines (en version nulle cela donne le navet de Sean Penn Into the Wild)

On a le sentiment cosmique avec l’océan (on le retrouve chez Walsh, Thorpe et même Jonathan Livingstone), la nature et la dernière vague cosmique. Tout cela débouche bien sûr sur la mort, mais n’est-ce pas mieux de finit comma Achille que de finir sur la vieillesse, la bière et les regrets ? Bodhi et ses amis, tous fleurons de la race nordique en Amérique préfèrent finir ainsi, illustrant les propos désabusés du magnifique théoricien Madison Grant – qui ne se faisait pas d’illusions il y a déjà un siècle :

 

The type of native American of Colonial descent will become as extinct as the Athenian of the age of Pericles, and the Viking of the days of Rollo.

 

Swayze et son gang de beaux Vikings sont tous tués. Pensez à notre cher Patrick Edlinger mort fracassé jeune. Ce film n’est pas culte par hasard. Le scénario recycle intelligemment le besoin de bougisme, de sports de l’extrême, d’exotisme tropical et cet aventurisme audacieux en des temps où plus rien n’est audacieux.

On se souvient que Francis Fukuyama a dénoncé aux temps modernes la mégalothymie des Anciens. L’homme moderne ne peut plus être un Achille, il veut être un retraité, et prendre des médicaments. Voici le monde que ne supportent pas les surfeurs et braqueurs de la « ville où tout est trop ».

 

Point Break est l’histoire d’une dérive qui se termine mal – comme toujours dans ce genre du film nécessaire au dressage des masses. Peut-être que nos braqueurs et surfeurs en mal d’adrénaline auraient dû devenir des militaires américains en mal de mission dangereuse. C’est le message de Kathryn Bigelow (ancienne peintre, épouse un temps de Cameron) qui vingt ans plus tard célébra les démineurs en Irak. Et son héros (excellent Jérémy Rettner) ne supporte l’ambiance Wal-Mart et le retour au pays. On n’est pas près d’oublier la harangue de Swayze à ses hommes sur les microbes du système enfermés dans leur cercueil de métal…

Nous avons vu Point Break à trente ans avec un ami qui est mort quelques jours après. C’était le dernier message de l’énergie sauvage des jeunes générations du Baby-Boom qui allait se transformer en papi boom.

Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde (Nietzsche).

 

Sources

Bonnal – Hollywood et le paganisme (Amazon.fr)

Grant – The passing of a great race

LES PEUPLES INDO-EUROPEENS D’EUROPE par M. Jean HAUDRY

La fabrication du nazisme et les élites anglo-saxonnes

Poursuivons sur Maurice Leblanc, Vorski, Arsène Lupin et cette peur française de renaissance allemande après le traité de Versailles. Et disons la vérité : les élites anglo-américaines ont fabriqué le nazisme et la guerre, comme elles fabriquèrent Daesh ou les mudjahiddin.

 

Guido Giacomo Preparata, dans son passionnant Conjuring Hitler, explique comment les élites anglo-saxonnes – l’establishment anglo-américain de Carroll Quigley – ont utilisé le nazisme pour détruire la vieille Europe et empêcher l’unification eurasiatique. L’obsession de la diplomatie anglo-américaine est le contrôle de l’île-monde de McKinder ; on manipule l’hostilité germano-russe du Kaiser à Merkel et on maintient sa suprématie. Selon Preparata (merci à Hervé du sakefrancophone.fr) :

 

« Une analyse détaillée de l’émergence du nazisme pourrait révéler que l’arrivée des nazis au pouvoir n’a jamais été le fruit du hasard. La thèse du livre suggère que pendant quinze ans (1919-1933), les élites anglo-saxonnes ont corrompu la politique allemande avec l’intention de créer un mouvement réactionnaire, qu’ils pourraient ensuite mettre en place comme pion pour leurs intrigues géopolitiques. »

 

On veut donc après la guerre un mouvement réactionnaire, et antisémite, en Allemagne, susceptible d’être utilisé comme pion, et encore :

« Lorsque ce mouvement a émergé, immédiatement après la Première Guerre mondiale, sous la forme d’une secte religieuse et antisémite déguisée en parti politique – le Parti national socialiste –, les clubs britanniques l’ont surveillé de près et l’ont endossé de manière semi-officielle en 1931, lorsque la République de Weimar fut démantelée par la Grande Crise, et l’embrassa finalement, avec ruse, tout au long des années 1930. Donc, bien que l’Angleterre n’ait pas inventé l’hitlérisme, elle a néanmoins créé les conditions permettant à un tel phénomène d’exister… « 

 

Tout cela, explique Preparata, est voulu par cet establishment anglo-saxon qui, après la Deuxième Guerre mondiale, va contrôler l’Europe du charbon, de l’acier et de l’OTAN ; sur ces sujets enfin balisés, on peut lire les excellents essais révisionnistes de l’universitaire Annie Lacroix-Riz.

Guido Preparata encore à propos de ces sinistres clubs anglo-saxons (Hellfire clubSkulls&Bones…) :

 

« Par clubs et élites, je veux parler des fraternités établies et perpétuelles qui régnaient sur les républiques anglo-saxonnes : elles étaient (et sont toujours) formées par une agrégation de dynastes émanant des banquiers, du corps diplomatique, de la caste des officiers et de l’aristocratie au gouvernement, qui demeurent solidement enracinés dans le tissu constitutionnel des démocraties modernes. »

 

Preparata explique ensuite pourquoi la démocratie occidentale est un leurre :

 

« En fait, dans la prétendue ‘circonscription démocratique’, qui représente à ce jour le modèle le plus sophistiqué de la domination oligarchique, l’électorat n’a aucun poids, et la capacité politique n’est qu’une autre expression des pouvoirs de persuasion nécessaires pour ‘construire un consensus’ sur des décisions (capitales) déjà prises ailleurs. »

 

Puis vient la révélation de la plus grande conspiration politico-diplomatique de tous les temps, liée au fantasme de McKinder – « qui tient l’île-monde tient le monde… » : la volonté de commander à l’Allemagne et d’interdire l’unité eurasiatique, qu’on retrouve une génération après chez Brzezinski et son Grand Échiquier.

 

« L’histoire racontée dans ce livre est l’histoire de l’Empire britannique, qui en 1900, craignant la puissance montante du jeune Reich allemand, a conçu en secret un plan pour un encerclement géant de la masse continentale eurasienne. L’objectif principal de ce blocus titanesque était la prévention d’une alliance entre l’Allemagne et la Russie : si ces deux puissances pouvaient se fondre dans une ‘étreinte’, pensaient les intendants britanniques, ils seraient possesseurs d’une forteresse de ressources, d’hommes, de connaissances et de forces militaires qui mettraient en danger la survie de l’empire britannique dans le nouveau siècle. »

 

L’entente germano-russe aurait évidemment changé le monde, mais on avait mieux à faire. On avait à conspirer contre la paix et la destinée européenne :

« À partir de cette première réalisation, la Grande-Bretagne a entrepris une campagne extraordinaire pour déchirer l’Eurasie en engageant la France et la Russie, puis l’Amérique, pour combattre les Allemands. »

 

A la fin de la Première Guerre mondiale, l’Angleterre abandonne le tsar à son sort et lâche aussi les russes Blancs – lisez Denikine. Elle fabrique le traité effarant de Versailles, pour préserver une Allemagne puissante et furieuse. C’est ce que comprend Bainville, dans un livre qui annonce même un Hitler à venir.

Jacques Bainville en 1920 :

« Les Allemands devront payer le tribut principal aux Français, qui sont un tiers de moins qu’eux : quarante millions de Français ont pour débiteurs soixante millions d’Allemands…  À moins que ces millions de créatures ne fussent pas attachées au même boulet, avec un seul gouvernement, peut-être demain un seul chef, pour les dresser à briser leur chaîne. »

 

Bainville comprend que le traité a pour but une autre guerre. Sinon il n’a pas d’autres explications – naïveté de Wilson ? Incompétence des négociateurs ? Division des ambassadeurs ? Allons donc !

S’aidant des études du sociologue Thorstein Veblen, Preparata explique pourquoi on préserva les dangereuses élites impériales et militaires en Allemagne :

« La Première Guerre mondiale a joué le premier acte de l’attaque […] L’Allemagne avait perdu la guerre, mais elle n’avait pas été vaincue sur son propre territoire. Les élites allemandes, la structure politique et économique étaient restées intactes. Ainsi, après 1918, a commencé le second acte du siège : ressusciter en Allemagne un régime réactionnaire issu des rangs de ses militaristes vaincus. La Grande-Bretagne a orchestré cette incubation dans le but de conjurer une entité politique belligérante qu’elle a encouragée à entrer en guerre contre la Russie. »

 

L’Allemagne affamée pendant la guerre (800 000 morts, rappelle Ralph Raico), mais flanquée de son militarisme prussien, serait poussée à attaquer la Russie. Et la naïveté barbare de la micro-caste nazie fit le reste. Preparata évoque avec ironie la non-acceptation du dossier du fils Ribbentrop à Eton, le collège snob de l’élite britannique [la crème anglaise !]. Le fidèle pion de Montagu Norman, Hjalmar Schacht muni d’un passeport américain, comme Baldur Von Schirach, fut installé au pouvoir en Allemagne, où il réalisa les miracles financiers que l’on sait – pourquoi ne les avait-il pas réalisés avant ?

Puis, comme pour contredire Quigley et sa caste british divisée sur le sujet nazi, Preparata ajoute :

« L’Angleterre a offert un spectacle fascinant en feignant devant le monde que sa classe dirigeante était divisée entre les pro-nazis et les anti-nazis, et qu’une telle scission justifiait l’absence apparente d’engagement pour combattre Hitler sur le front occidental après que l’invasion de la Pologne avait déclenché la Seconde Guerre mondiale. »

 

Et de demander pourquoi les États-Unis ne sont pas intervenus avant, question que posera de Gaulle à Harry Hopkins.

Frédéric Sanborn a expliqué que tout fut fait par les anglo-saxons pour qu’Hitler triomphe à Munich en 1938. On empêcha un règlement européen d’une crise européenne. La France, l’URSS et la Tchécoslovaquie – superbement bien défendue – auraient pu éliminer la Wehrmacht. Roosevelt l’empêcha et ordonna aux Franco-Britanniques de céder.

Je cite Frédéric Sanborn, nous sommes le 26 septembre 1938 :

« À ce moment critique, M. Roosevelt est intervenu et a saboté toute la situation. Précédemment, il avait été prié d’appliquer sa pression seulement contre l’Allemagne, mais maintenant il l’appliquait également contre les adversaires de l’Allemagne. Il était donc devenu clair que M. Roosevelt ne s’opposait pas seulement aux préparatifs militaires contre l’Allemagne : il utilisait aussi son influence auprès de ceux qui, dans les conseils divisés des gouvernements britannique et français, s’opposaient à la guerre – à ceux qui ont depuis été appelés apaisants. »

 

C’est donc Roosevelt qui a favorisé l’apaisement et le triomphe du poulain Hitler à Munich ; Roosevelt, et Chamberlain qui vint comme à Canossa s’agenouiller à Berchtesgaden, lui le cousin du penseur raciste Houston Stewart.

Selon Sanborn : « Le bluff du Chancelier Hitler a trouvé [en Roosevelt] un supporter inattendu. »

 

Preparata révèle la stratégie consistant à lâcher le loup-garou nazi pendant trois ans en Russie, en échange de cette drôle de guerre à l’Ouest – Quigley le reconnaît – et d’une Méditerranée anglo-saxonne.

« La vérité était bien différente : une négociation se déroulait dans les coulisses. La Grande-Bretagne a empêché les Américains d’ouvrir un front occidental pendant trois ans, afin de permettre aux nazis de pénétrer et de dévaster la Russie, sans être dérangés, en échange de l’évacuation rapide des forces allemandes du bassin méditerranéen. »

 

L’Allemagne nazie, avec une France fasciste, une Italie fasciste, une Espagne fasciste, n’a pas su contrôler la Méditerranée ! Elle occupe la France qui laisse sa flotte se faire détruire par Churchill ? C’est Goebbels, dans son Journal, qui invoque une hydrophobie de son chef.

Preparata résume la campagne britannique :

« Pour anéantir la menace allemande, les élites dirigeantes britanniques ont monté très haut les enjeux… Ce jeu pour la suprématie anglo-américaine a coûté environ 70 millions de vies dans deux guerres mondiales : un holocauste dont l’horreur est au-delà des mots. »

 

La conclusion ?

 

On sait aujourd’hui que l’Angleterre a détruit la Libye, la Syrie avec son dominion socialiste français, qu’elle est le fer de lance de l’Otan et de la guerre contre la Russie en Europe. La bave aux lèvres, le général british Shireff évoque la prochaine guerre nucléaire en Europe.

Rien n’est terminé, et Preparata note sur cette routine :

« L’Occident doit donc réfléchir à nouveau, penser qu’il y a quelque chose de bien pire que le nazisme, c’est l’orgueil des fraternités anglo-américaines dont la routine est d’inciter les monstres indigènes à la guerre et de diriger le pandémonium pour poursuivre leurs buts impériaux. »

 

 

« Leur action, écrivait Quigley de ces oligarchies anglo-saxonnes, a presque détruit la civilisation occidentale, au moins sa partie européenne » (Establishment, p.324). On l’avait compris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie sommaire



Bainville – Les conséquences du traité de Versailles

  1. Sanborn –Perpetual war for perpetual peace – edited by Harry Elmer Barnes, chapter 3 (Mises.org)
    Preparata (Guido Giacomo) –Conjuring Hitler : How Britain and America Made the Third Reich (Pluto Press)
    Quigley – The anglo-american establishment
    Raico – Great Wars and Great Leaders: A Libertarian Rebuttal (2010), Mises Institute

Hitler et Arsène Lupin dans les Trente cercueils

La grande peur de la Guerre passée, l’intuitif Maurice Leblanc (il n’est pas le seul) sent que rien n’est terminé, et qu’on aura pire devant nous. La mystérieuse barbarie germanique va encore frapper, et avec elle son infini fatras ésotérique et sadique. C’est d’autant plus facile que le Traité de Versailles a fait ce qu’il fallait pour préserver la puissance allemande – et pour maintenir son élite réactionnaire au pouvoir. Lisez Preparata, Veblen et même Bonnal à ce sujet ! On y reviendra.

Les romanciers sentent confusément eux qu’une certaine magie est à l’œuvre. John Buchan pour l’Angleterre est au courant (lisez les trente-neuf marches). Tout cela Leblanc le décrit dans l’île aux trente cercueils, qui est sans doute son meilleur livre (on n’ose dire son chef-d’œuvre). Sur une île perdue de Bretagne des atrocités se commettent en fonction d’un rituel méconnu.

On écoute le maître :

 

« J’ai l’impression que nous sommes jetés dans un grand drame qui se joue depuis des années, depuis des siècles, et auquel nous ne sommes mêlés qu’à l’heure du dénouement, à l’heure où se produit le cataclysme formidable qu’ont préparé des générations d’hommes. Je me trompe peut-être. Peut-être ne s’agit-il que d’une série incohérente d’événements sinistres et de coïncidences absurdes au milieu desquels nous sommes ballottés, sans qu’il nous soit possible d’invoquer d’autre raison que la fantaisie du hasard. En réalité, je ne sais rien de plus que vous. Les mêmes ténèbres m’enveloppent. Les mêmes douleurs et les mêmes deuils me frappent. Tout cela n’est que folie, convulsions désordonnées, soubresauts insolites, crimes de sauvages, furie des temps barbares (p.140) »

 

Une année importante, 1917 ! Pensez à la révolution russe, à la déclaration Balfour, à la déclaration de guerre des USA…

Comme s’il avait en tête le matin des magiciens de Pauwels-Bergier à publier quatre décennies plus tard, l’auteur de romans populaires les plus énigmatiques de notre littérature ajoute :

 

« Or, Maguennoc annonçait depuis peu que l’année 1917 serait l’année fatidique.

« L’ennemi invisible et présent pesait sur eux de tout son poids formidable. Il était partout, maître de l’île, maître des demeures souterraines, maître des landes et des bois, maître de la mer environnante, maître des dolmens et des cercueils. Il rattachait aux époques monstrueuses du passé les heures actuelles, aussi monstrueuses. Il continuait l’histoire selon les rites d’autrefois, et frappait les coups mille fois annoncés (p.151) ».

Leblanc dessine un monstre proche de Lovecraft :

« Il affectait une politesse exagérée, cette politesse toute germaine des demi-barbares qui veulent prouver qu’aucune des subtilités de la civilisation ne leur est inconnue, et qu’ils sont initiés à tous les raffinements de la courtoisie, même à l’égard d’une femme que le droit de conquête leur permettrait de traiter de façon plus cavalière (p.192). »

 

Puis il le présente tel quel, comme un Hitler pour mille ans (on se rappelle du maréchal Psychologos publié en Allemagne vers la même époque) :

« Vorski était l’élu du destin. Vorski était inscrit sur le livre du temps. Vorski avait les qualités nécessaires, les moyens indispensables, les titres requis. J’étais prêt. Je me mis à l’action sans tarder, me conformant implacablement aux ordres du destin. Pas d’hésitation sur la route à suivre : à l’extrémité, le phare était allumé. Je suivis donc la route tracée d’avance. Aujourd’hui Vorski n’a plus qu’à recueillir le prix de ses efforts. Vorski n’a plus qu’à tendre la main. À portée de cette main, c’est la fortune, la gloire, la puissance illimitée. Dans quelques heures, Vorski, fils de roi, sera roi du monde. C’est cette royauté qu’il vous offre (p.198). »

Ce roi du monde est alors rendu populaire par le voyageur polonais Ossendowski (Bêtes, hommes et dieux) et par René Guénon dans un livre célèbre. Tolkien traite son Melkor de roi du monde aussi au début de son Silmarillion.

Vorski est nouvel Attila :

 

« Savez-vous comment m’appelait ma mère ? » Attila », et lorsque le souffle mystérieux l’animait, et qu’elle lisait l’avenir au creux de ces mains ou dans les cartes du tarot : « Attila Vorski, fléau de Dieu, expliquait cette grande voyante, tu seras l’instrument de la Providence. Tu seras le tranchant de la lame, la pointe du poignard, la balle du fusil, le nœud de la corde. Fléau de Dieu ! Fléau de Dieu ! ton nom est inscrit en toutes lettres sur le livre du Temps (p.201). »

La double destinée hitlérienne (gloire/malédiction) est déjà dessinée :

« – Vorski, fils de roi, Vorski élu du destin, prépare-toi. Voici ton heure. Ou bien tu n’es que le dernier des aventuriers et le plus criminel de tous les grands criminels que le sang des autres ait souillés, ou bien tu es vraiment le prophète illuminé que les dieux couronnent de gloire. Surhomme ou bandit (p.201). »

Le texte ne parle pas de chambres à gaz mais de chambre de morts. Par contre on y trouve la croix gammée :

« – Qu’est-ce que ça signifie ? Se méfier de moi ! Elle est raide, celle-là ! Me traiter de fumiste ! Tu n’as donc pas vu ma hache, et, sur le manche de cette hache, le dessin de la croix gammée ? Hein, la croix gammée, le signe solaire cabalistique par excellence (p.250). »

Leblanc termine sur une messianique envolée :

« C’est l’Évangile même de la Pierre-Dieu. Et cet Évangile le désigne, lui Vorski, lui, le Superboche, comme le Messie chargé d’accomplir les décrets providentiels.

« Pour Vorski, aucune erreur là-dessus. Certes, l’affaire lui plaît puisqu’il s’agit de voler la fortune et le pouvoir. Mais cette question reste au second plan. Il obéit surtout à l’élan mystique d’une race qui se croit prédestinée et qui se flatte d’obéir toujours à des missions, mission de régénérer autant que mission de piller, de brûler et d’assassiner (p.307). »

 

 

Sources

 

Maurice Leblanc – Les trente cercueils (ebooksgratuits.com)

Nicolas Bonnal – Hitler et le traité de Versailles (sur Amazon.fr), ch. 11, 12, 32 et 41.