Defendum est Hispania (par les amis du comité Valmy)

Lorsque je vois qui soutient les initiatives aventurières de Carles Puigdemont, président de droite de la Généralité de Catalogne, je suis conforté dans l’idée qu’une fois de plus, les gauchistes crétins et les néolibéraux actifs, se sont mis la tête sous le même bonnet. Comme pour la Flandre belge, l’Écosse, ou l’Italie du Nord, l’UE pousse au séparatisme dans les pays qui ne sont pas déjà sous contrôle étroit de l’Allemagne comme ceux de la Mitteleuropa. L’objectif du démantèlement des nations est toujours à l’ordre du jour et comme ces régions riches ne veulent surtout pas partager avec les pauvres, Merkel, Schaüble et Junker jouent sur le velours. Comment ne pas se rappeler comment l’Allemagne (accompagnée du Vatican !) avait instantanément reconnu la déclaration unilatérale d’indépendance de la Slovénie avec pour conséquence l’enchaînement qui a abouti aux guerres fratricides, aux épurations ethniques et au démantèlement de la Yougoslavie. L’Allemagne est occupée maintenant à martyriser et de piller la Grèce avec l’appui de l’UE.

L’Espagne qui a connu une guerre civile atroce et 40 ans de dictature féroce, a des institutions fragiles. La mise en place d’une démocratie représentative est relativement récente. Le Pays Basque donne l’impression d’avoir pour l’instant maîtrisé ses vieux démons, mais la Galice, Les Asturies ou l’Andalousie ? Que sait-on de ce qui se passe dans les profondeurs de ces sociétés, qui vivent avec des mémoires encore cuisantes, et viennent de prendre de plein fouet les conséquences de la crise financière de 2008. Quels feux couvent sous la cendre ?

Carles Puigdemont, qui veut organiser le référendum du 1er octobre, est un nationaliste, réactionnaire et méprisant envers les autres peuples d’Espagne. Il n’anime en rien, une lutte de libération nationale, mais excite les particularismes, et instrumentalise cyniquement une mémoire douloureuse. La Catalogne qui dispose de marges d’autonomie institutionnelles considérables, est la région la plus prospère d’Espagne et prétendre à une domination insupportable de Madrid n’est que le prétexte pour masquer l’égoïsme qui est le moteur principal de la tentation sécessionniste. De même nature que la sécession des élites, des grandes métropoles des pays développés qui ne veulent plus entendre parler des couches populaires. Se débarrasser des pauvres, ne plus partager.

Que l’on ne vienne pas parler du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Quand on a applaudi le coup d’État du Maïdan, téléguidé par l’Allemagne et les États-Unis en Ukraine, et les massacres commis sur les populations russophones du Donbass qui réclamaient leur autonomie, on est modeste. Sans parler bien sûr de la russophobie délirante de ceux qui poussent les feux pour lancer la Catalogne dans l’aventure. Quand ils appelaient à la guerre et comparaient Poutine à Hitler, lorsque la Crimée a été rattachée à la fédération de Russie, dont elle était sortie par un oukase absurde de Nikita Khrouchtchev 52 ans plus tôt. Et ce, après un référendum, certes unilatéral, mais dont les observateurs neutres ont reconnu la sincérité. Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes à géométrie variable ?

Finalement, au-delà des affects et des passions, qu’on le veuille ou non, le véritable enjeu se dessine. Ces aventures et ces tentations séparatistes, ne reflètent réellement qu’une chose : c’est à qui sera le meilleur élève de l’Allemagne, qui aura le meilleur fauteuil dans la course aux places dans l’orbite de celle-ci.

Ce n’est pas l’intérêt des peuples d’Espagne. Qui est justement de rester ensemble.

En savoir plus sur http://reseauinternational.net/apres-la-yougoslavie-lespagne/#kr9jPcE3lCzsuM8F.99

Pourquoi passer la nuit avec Nicolas Bonnal et Apocalypse now (plus le colonel Kurz et TS Eliot)

Apocalypse now, Trump et le colonel Kurtz

 

 

La Saker dans son commentaire du rocambolesque et grotesque speech de Trump à l’ONU écrit qu’il recherche la stratégie chez les Américains. Il n’y en a pas.

Souvenez-vous du commentaire du capitaine Villard arrivé dans le bunker dingo : « mon colonel, vous ne faites preuve d’aucune méthode ! »

 

Cela n’empêche pas Trump et les américains de toujours claironner victoire. Et cela nous ramène à Apocalypse now, comme toujours.

 

 

Un des films les plus importants du cinéma postmoderne : folie et brutalité militaire US, guerre-spectacle, initiation foireuse orientale ; exotisme tropical remixé ; sexe, drogue et rock’n’roll ; dégénérescence et nihilisme occidental, tout y est.

On commence par Baudrillard que je n’ai retrouvé qu’en anglais, un anglais bien simple :

 

“The war as technological and psychedelic fantasy, the war as a succession of special effects, the war become film even before being filmed. The war abolishes itself in its technological test…”

 

Simulacre de film pour un simulacre de guerre, le film avait tout pour plaire au gourou français !

 

“The war in Vietnam « in itself » perhaps in fact never happened, it is a dream, a baroque dream of napalm and of the tropics, a psychotropic dream that had the goal neither of a victory nor of a policy at stake, but, rather, the sacrificial, excessive deployment of a power already filming itself as it unfolded, perhaps waiting for nothing but consecration by a superfilm, which completes the mass-spectacle effect of this war.”

 

La guerre comme conditionnement médiatique ? Baudrillard remarque justement un qu’avec ce film Washington et le complexe ont gagné la guerre !

 

Apocalypse now is a global victory.”

 

La guerre n’avait pas d’enjeux, d’ailleurs les vietnamiens se sont vite soumis après. On bosse pour Gap, on hait les chinois, et on signe les traités de commerce d’Obama.

 

A la fin mystérieuse et initiatique du voyage, Eliot est lu par Kurz. Le baba cool cite aussi Eliot, grand poète réactionnaire américain, devenu anglican :

 

« WE are the hollow men

We are the stuffed men

Leaning together

Headpiece filled with straw…

 

Shape without form, shade without colour,

Paralysed force, gesture without motion”.

 

Le baba cool explique que notre monde postmoderne ne crèvera pas dans un boom, mais dans un murmure (ou pleurnichement plutôt). Toute la vérité du monde après le monde. C’est encore du Eliot:

 

“This is the way the world ends

This is the way the world ends

This is the way the world ends

Not with a bang but a whimper.”

 

Le baba cool cite un autre poème du maître, the love song of John Prufock, en évoquant le crabe agitant ses pinces au fond des mers :

 

« I should have been a pair of ragged claws

Scuttling across the floors of silent seas.”

 

A la fin du film, on découvre les livres de chevet du colonel :

 

Jessie Weston – From ritual to romance

Sir John Frazer – The golden bough

 

J’ai évoqué ces deux livres (que j’ai découverts à dix-sept ans grâce au film) dans plusieurs de mes livres. La thèse de Weston, une grande érudite qui traduisit le Wolfram, est passionnante ! Quant au rameau d’or, inspiré du chant VI de l’Enéide,  à qui encore le présenter ? Rappelons que Guénon la juge très mal.

Dans le film qui nous intéresse ici, cette référence prépare le sacrifice du colonel. Il est sacrifié comme un buffle pour se concilier les dieux et qu’un monde nouveau apparaisse. Mais Villard ne veut pas lui succéder et laisse tomber son épée, come Conan dans le film du grand scénariste fasciste zen John Milius.

 

Enfin, je cite un de mes passages sur le livre, extrait de mon Hollywood et le paganisme :

 

La veine païenne de Coppola va s’affirmer dans les films suivants : Apocalypse now bien sûr, Rusty James et plus tard Dracula.

Apocalypse now offre de nombreux points de rencontre avec le paganisme – pas le néo-paganisme. Le bateau de Villard se nomme le « patrouilleur loubard », il n’obéit plus au… tout-puissant ! L’inspiration est de Conrad bien sûr, lui-même inspiré dans son Cœur des ténèbres par Homère et Virgile. Ce beau roman d’aventures contre-initiatiques critique le colonialisme, le progrès, la civilisation, marquant surtout une remontée vers les ténèbres affolantes (voir l’analyse de Todorov).

Coppola suit la trame des épopées gréco-romaines de la manière suivante : les playmates sont les comme les sirènes, les canoës sur le fleuve comme les barques des Enfers, Kurz comme Pluton avec  quelque chose d’orphique tout de même.

Conrad a toujours aimé décrire aussi la folie – ou la stupidité imbibée de whisky – de l’homme blanc des colonies. Dans le supplément, le colon français explique que les Américains ont créé les Viêt-Cong pour lutter contre… les japonais. Coppola défend à travers les Français une colonisation enracinée et tellurique contre la conquête virtuelle de type américain.

Le film attaque la matrice américaine, sa foire, son Barnum et Disneyland (voir la lettre que reçoit le surfeur) tout en célébrant le Viet discret « qui n’a pas besoin de cirque et avale ses boulettes de rat ». On rarement été aussi dur pour le modèle de papa et maman.

Le caractère dérisoire devient caricatural au moment des playmates (les sirènes donc) qui montrent l’Amérique s’effondrer dans le stupre de sa révolution sexuelle et de sa pornographie de masse.

A l’inverse Kurz a proposé – avant de sombrer romantiquement dans la folie – un modèle de soldat tellurique, enraciné, frugal et motivé. Il est devenu l’objet de culte de la part de son peuple –et il est sacrifié comme le pauvre buffle à la fin, dans cette jungle philippine, dans ce temple bouddhiste où Villard apprend à renaître. La cruauté, le sang ici ne sont pas choquants. Ils font partie d’un rituel, d’une vision du monde. Même la tête de l’excellent cuisinier finit par prendre tout son sens. Kurz transforme Villard en grand sacrificateur, il veut être tué. A ses côtés le baba cool incarne la génialité naïve de cette époque qui adorait tout à sa manière décalée et déphasée. On sait la part maintenant que prirent les services secrets américains dans l’orientation de cette jeunesse vers la dérive des drogues et de l’errance. Ken Kesey qui écrivit le Vol au-dessus d’un nid de coucous, hommage bizarre à l’indianité et au rebelle selon Jünger, essayait au début des années 60 des drogues pour les programmes de la CIA (lire Estulin, le Tavistock Institute).

A la fin du film – qui s’est un peu fait attendre, le cirque américain prenant parfois trop d’ampleur -, le manifeste païen devient littéraire. Kurz lit le poème de TS Eliot, chrétien nihiliste et eschatologique, sur la Fin de Hommes, devenus des Hommes creux (Hollow men), la caboche pleine de paille. Le baba cool reprend dans son rapide monologue la fin du texte cette idée géniale d’un fin du monde qui se termine pas dans un boom, dans un murmure – plus exactement dans un pleurnichement.

 

Pas dans un boum dans un pleurnichement.

Dans cette belle scène d’illumination intellectuelle, qui échappe presque à tout le monde, un lent panoramique découvre deux classiques : le Rameau d’or de sir John Frazer, d’inspiration comme on sait virgilienne. Frazer aime le thème du sacrifice du dieu pour la moisson. Et on a un ouvrage plus discret, Du Rituel à la Romance de Jessie Weston, titre inspirateur pour toute l’industrie du cinéma… On sait que ces deux titres arthuriens ont inspiré l’autre grand poème d’Eliot, the Waste Land, la terre gaste, titre qu’il a bien pris à notre littérature du Graal.

La dimension déjantée du film (le colonel sadique et surfeur Kilgore), Wagner (qui déjà accompagnait les attaques allemandes dans les docus nazis), le chaos continu et progressif contiennent une dimension d’Endkampf (…). »

 

Enfin on remonte un fleuve. Alors on termine avec Guénon, sur le symbolisme du passage des eaux…

 

« Ananda K. Coomaraswamy a signalé que, dans le bouddhisme comme dans le brahmanisme, la « Voie du Pèlerin », représentée comme un « voyage », peut être mise de trois façons différentes en rapport avec la rivière symbolique de la vie et de la mort : le voyage peut être accompli, soit en remontant le courant vers la source des eaux, soit en traversant celles-ci vers l’autre rive, soit enfin en descendant le courant vers la mer.

 

Dans ces conditions, la « remontée du courant » pourra être considérée comme s’effectuant en deux phases : la première, dans le plan horizontal, conduit au centre de ce monde ; la seconde, à partir de là, s’accomplit verticalement suivant l’axe, et c’est celle-ci qui était envisagée dans le cas précédent ; ajoutons que ces deux phases successives ont, au point de vue initiatique, leur correspondance dans les domaines respectifs des « petits mystères » et des « grands mystères ».

 

Sources

 

René Guénon – Symboles de la science sacrée

TS Eliot – Complete poems (the hollow men)

Baudrillard – Simulations and simulacra

Bonnal – Hollywood et le paganisme (Amazon.fr)

 

 

Nicolas Bonnal présente à ses lecteurs Sextus Julius Frontin, le Sun Tze de notre Tradition occidentale. Bientôt plusieurs études sur ce maître…

LES QUATRE LIVRES DES STRATAGÈMES DE SEXTUS JULIUS FRONTIN.

PRÉFACE. Après avoir contribué, pour ma part, à fixer les principes de la science militaire, à l’exemple de ceux qui la professent, et m’être, à ce qu’il me semble, acquitté de cette tâche avec tout le soin dont je suis capable, je crois devoir ajouter à ce travail un complément nécessaire, en recueillant, dans de rapides commentaires, les ruses de guerre que les Grecs ont désignées sous le seul nom de Stratagèmes. Les généraux auront ainsi sous la main des exemples d’adresse et de prudence qui leur serviront à imaginer et à faire, dans l’occasion, de pareilles choses. Un autre avantage, c’est que l’auteur d’un stratagème n’en redoutera pas l’issue, s’il le compare à l’expérience qui en aura été faite avec succès. Je n’ignore pas (et je suis loin de le regretter) que les écrivains les plus soigneux ont fait aussi entrer ces détails dans leurs ouvrages, et que certains auteurs nous ont transmis des exemples de ce qu’il y a de plus remarquable en quelque genre que ce soit. Mais on doit, je pense, ménager, à force de brièveté, le temps de ceux qui ont des affaires. II serait, en effet, trop long de rechercher chacun des exemples épars dans l’immense corps des histoires; et ceux qui en ont extrait les plus notables ont comme accablé le lecteur sous l’amas de leurs matériaux. Le but auquel tendent nos efforts, c’est que chaque fait réponde, pour ainsi dire, à la demande et au besoin du lecteur. Ainsi, après avoir examiné à combien de chefs se peuvent rapporter les stratagèmes, j’en ai choisi des exemples qui viennent à propos donner conseil; et, afin de disposer tant d’exemples divers dans un ordre plus commode, j’ai divisé ce recueil en trois livres. J’ai rangé dans le premier les exemples de ce qui peut se faire avant la bataille; dans le second, ceux qui regardent la bataille et l’entière soumission de l’ennemi. Le troisième contiendra les opérations stratégiques relatives à l’attaque et à la défense des places. J’ai, en outre, assigné à ces différents chefs des chapitres distincts. J’ai quelque droit de réclamer l’indulgence pour ce travail, et d’espérer qu’on ne m’accusera pas de négligence si l’on trouve que j’ai omis quelque exemple. Qui pourrait, en effet, compulser tous les monuments qui nous ont été transmis dans l’une et l’autre langue? Si donc je me suis permis de passer beaucoup de choses, on en verra la raison en lisant les livres de ceux qui ont traité le même sujet. Il sera d’ailleurs facile de les restituer aux chapitres qui les concernent. Ayant entrepris cet ouvrage, ainsi que les précédents, plutôt pour l’utilité des autres que dans l’intérêt de ma renommée, je ne craindrai pas le reproche d’être aidé de ceux qui pourront y ajouter quelque chose. S’il en est que ces volumes intéressent, ils devront distinguer, malgré l’analogie naturelle de ces deux choses, les stratagèmes d’avec la stratégie. Car tout ce que la prévoyance, l’habileté, la grandeur d’âme, la constance, peuvent inspirer à un général, forme la matière de la stratégie en général ; et tout fait particulier qui pourra être rangé sous un des chefs sera un stratagème. C’est proprement dans l’art et dans l’adresse que réside et éclate le mérite des stratagèmes, soit qu’il faille éviter l’ennemi ou l’accabler. Les paroles même ayant pour cet effet des résultats aussi remarquables que les actions, nous avons cité aussi des exemples de paroles. Suivent les chapitres des choses que le général doit faire avant la bataille.

 LIVRE I.

SOMMAIRE DES CHAPITRES. Chap. I. Comment on cache ses desseins à l’ennemi. II. Comment on découvre les desseins de l’ennemi. III. Comment on s’assure les chances de la guerre. IV. Comment on fait passer une armée par des lieux infestés d’ennemis. V. Comment on se retire d’un lieu difficile. VI. Des embûches dressées sur le passage. VII. Comment on peut se passer des choses dont on manque, ou y suppléer. VIII. De la manière de semer la division parmi les ennemis. IX. Comment on apaise une sédition. X. Comment on résiste à une demande intempestive de combat. XI. Comment on excite une armée au combat. XII. Comment on dissipe les craintes que de mauvais présages ont inspirées aux soldats. 

CHAPITRE PREMIER. Comment on cache ses desseins à l’ennemi. 

EXEMPLE 1. Marcus Porcius Caton était persuadé que les villes dont il s’était rendu maître en Espagne n’attendaient qu’une occasion pour se révolter, confiantes dans leurs murailles. Il écrivit donc à chaque ville séparément d’avoir à détruire ses remparts, les menaçant de la guerre si elles n’obéissaient pas sur-le-champ; et il eut soin de faire remettre ces lettres à toutes ces villes à la fois le même jour. Chacune d’elles crut ainsi qu’il ne l’avait commandé qu’à elle seule. Elles auraient pu se liguer pour s’y opposer, si elles avaient su que cet ordre les concernait toutes.

II. Himilcon, général des Carthaginois, voulant aborder à l’improviste en Sicile, ne dit à personne où l’on allait; mais il remit à tous les capitaines de sa flotte des tablettes cachetées qui indiquaient où il voulait qu’on abordât, et qu’ils ne devaient ouvrir que si une tempête les séparait du vaisseau amiral.

III. C. Lélius étant allé, comme député, trouver Syphax, mena avec lui, comme espions, quelques tribuns et centurions, qu’il fit passer pour des esclaves et officiers de sa maison; et voyant que l’un d’eux, L. Statorius, qui était entré souvent dans le camp de Syphax, allait être reconnu de quelques ennemis, il lui donna des coups de bâton comme à un esclave, pour déguiser sa condition.

IV. Tarquin le Superbe, ayant résolu la mort des principaux citoyens de Gabies, mais ne voulant confier cette décision à personne, ne répondit rien au messager que son fils lui avait envoyé. Il se contenta, comme il se promenait alors dans son jardin, d’abattre la tête des plus hauts pavots. Le messager, s’en étant retourné sans réponse, rapporta au jeune Tarquin ce qu’il avait vu faire à son père : et le fils comprit qu’il fallait en agir de même avec les plus hauts personnages de Gabies.

V. C. César, à qui la fidélité des Égyptiens était suspecte, feignit, pour n’en rien laisser voir, et sans négliger l’inspection de la ville et de ses défenses, de s’adonner aux excès de la table. Il voulut paraître amolli par les délices du pays, au point d’adopter les mœurs et la façon de vivre des habitants d’Alexandrie ; et cette feinte lui ayant donné le temps de réunir ses forces, il occupa l’Égypte.

VI. Ventidius pendant la guerre contre Pacore, roi des Parthes, sachant qu’un certain Pharnée, Cyrrestin de nation, du nombre de ceux qui se disaient alliés, révélait aux ennemis tout ce qui se faisait dans l’armée, sut tourner à son avantage la perfidie du barbare. Il feignit donc de redouter ce qu’il désirait le plus, et de désirer ce qu’il redoutait. Ainsi, craignant que les Parthes ne passassent l’Euphrate avant l’arrivée des légions qu’il avait dans la Cappadoce au delà du Taurus, il eut soin d’engager ce traître à leur conseiller, avec sa perfidie accoutumée, de passer par Zeugma, qui était leur plus court chemin, et où l’Euphrate a un cours tranquille. Car si les Perses venaient de ce côté, il aurait, disait-il, pour lui l’avantage des montagnes, qui rendraient leur cavalerie inutile ; tandis qu’il craignait tout s’ils se jetaient dans les plaines. Trompés par ce rapport, les barbares gagnèrent par un long circuit les plaines situées plus bas; et leurs derniers préparatifs de guerre, ainsi que la construction des ponts, que l’écartement des rives à cet endroit-là rendait plus difficile, les occupèrent pendant plus de quarante jours. Ventidius mit ce temps à profit pour réunir ses forces; et les ayant eu toutes sous son commandement trois jours avant l’arrivée de Pacore, il lui livra bataille, le vainquit, et le tua.

VII. Mithridate, assiégé dans son camp par Pompée, et méditant de fuir dès le lendemain, eut soin, pour cacher cette résolution, d’envoyer ses fourrageurs le plus loin possible, et jusque dans les vallées voisines des ennemis, et même de convenir avec plusieurs d’entre eux d’une entrevue pour un des jours suivants, afin d’éloigner encore mieux tout soupçon. Il fit aussi allumer, pendant la nuit, quantité de feux dans tout son camp; puis, vers la seconde veille, il se retira avec son armée devant le camp même des ennemis.

VIII. L’empereur César Domitien Auguste Germanicus, voulant accabler d’un seul coup les Germains, qui étaient en armes, et ne doutant pas qu’ils feraient des préparatifs de guerre d’autant plus grands s’ils étaient instruits d’avance de l’arrivée d’un tel générai, cacha son départ, sous le prétexte de tenir les états des Gaules. Ayant pu leur faire ainsi la guerre inopinément, il comprima la férocité de ces peuples sauvages, et veilla en même temps aux intérêts des provinces de l’empire.

IX. Claudius Néron, voulant détruire l’armée d’Asdrubal avant que celui-ci n’eût fait sa jonction avec Hannibal son frère, résolut, dans ce but, d’aller lui-même, à cause de l’infériorité de ses propres forces, se joindre sans délai à son collègue Livius Salinator, à qui avait été confié le soin de la guerre. Mais comme il fallait éviter qu’Hannibal, en face de qui il avait son camp, s’aperçût de son départ; après avoir choisi trois cents soldats des plus braves, il ordonna à ceux de ses lieutenants qu’il laissait de maintenir le même nombre de sentinelles et de veilles, de faire allumer la même quantité de feux, et enfin de laisser au camp le même aspect, afin qu’Hannibal, exempt de soupçon, n’osât rien contre le peu d’hommes qui devaient y rester. S’étant ensuite réuni dans l’Ombrie à son collègue en cachant sa marche, il défendit d’agrandir le camp, de peur de donner aucun indice de son arrivée au Carthaginois, qui eût refusé le combat s’il se fût douté que les deux consuls avaient réuni leurs forces. Il l’attaqua donc, ainsi abusé, avec des forces doubles, le vainquit, et revint, plus rapidement que tout courrier, en face d’Hannibal. Ainsi, des deux plus habiles généraux des Carthaginois, il réussit, par un même plan de conduite à tromper l’un, à écraser l’autre.

X. Thémistocle, qui ne cessait de presser les Athéniens de relever leurs murailles, qu’ils avaient jetées à bas sur l’ordre des Lacédémoniens, répondit aux députés qui étaient venus s’en plaindre, qu’il irait lui-même détruire ce soupçon; et il se rendit à Lacédémone. Là, une feinte maladie lui fit d’abord gagner un peu de temps ; et quand il comprit que ses ajournements pouvaient être suspects, il prétendit que c’était une fausse nouvelle qui leur était parvenue, et les pria d’envoyer à Athènes quelques-uns de ceux de leurs principaux concitoyens qui les avaient fait croire à ce bruit de murailles relevées. Il écrivit ensuite aux Athéniens de retenir ces députés jusqu’à ce que ces travaux fussent terminés ; après quoi il avoua aux Lacédémoniens qu’Athènes s’était fortifiée, et que leurs députés ne pourraient revenir qu’autant qu’il serait lui-même libre de partir. Les Lacédémoniens en passèrent aisément par cette condition, ne voulant pas que la mort de plusieurs devînt le prix de la mort d’un seul.

 

Pourquoi Hitler sauva les Anglais à Dunkerque

Pourquoi Hitler sauva les Anglais à Dunkerque

Oublions le déshonorant navet des Nolan.

J’espère que mes lecteurs savent pourquoi Hitler a perdu la guerre. S’ils ne le savent pas, seuls les anglophones le sauront, car je cite un texte de Liddell Hart en anglais. Le chapitre est intitulé comment Hitler battit la France et sauva l’Angleterre ! Comme on sait, le führer, qui ne cesse d’encenser les britishs dans Mein Kampf, décida d’épargner leurs troupes à Dunkerque :

 

“At that moment,” Rundstedt told me, “a sudden telephone   call came from Colonel von Grieffenberg at O.K.H., saying that Kleist’s forces were to halt on the line of the canal. It was the Fuhrer’s direct order— and contrary to General Haider’s view. I questioned it in a message of protest, but received a curt telegram in reply, saying: ‘The armoured divisions are to remain at medium artillery range from Dunkirk’ (a distance of eight or nine miles). ‘Permission is only granted for reconnaissance and protective movements.’

Kleist said that when he got the order it seemed to make no sense to him.”

Qu’aurait fait le Churchill avec les 200 000 prisonniers britanniques ? La guerre encore ? Certainement, mais difficilement.

Liddell Hart en tout cas ne se dégonfle pas dans ce maître-ouvrage,The Generals talk.

Et deux pages plus loin, Hitler donne ses raisons :

 

“He then astonished us by speaking with admiration of the British Empire, of the necessity for its existence, and of the civilization that Britain had brought into the world. He remarked, with a shrug of the shoulders, that the creation of its Empire had been achieved by means that were ten harsh, but ‘where there is planning, there are shavings flying.’ He compared the British Empire with the Catholic Church — saying they were both essential elements of stability in the world.

He said that all he wanted from Britain was that she should acknowledge Germany’s position on the Continent. The return of Germany’s lost colonies would be desirable but not essential, and he would even offer to support Britain with troops if she should be involved in any difficulties anywhere. He remarked that the colonies were primarily a matter of prestige, since they could not be held in war, and few Germans could settle in the tropics.

 

“He concluded by saying that his aim was to make peace with Britain on a basis that she would regard as compatible  with her honour to accept.

 

“Field-Marshal von Rundstedt, who was always for agreement with France and Britain, expressed his satisfaction, and later, after Hitler’s departure, remarked with a sigh of relief— ‘Well if he wants nothing else, then we shall have peace at last.’”

 

Quel sentimental tout de même ! On comprend pourquoi ensuite la guerre en Méditerranée a été bâclée, malgré le possible soutien fasciste latin, avec Vichy, Franco et Mussolini. L’Angleterre peu reconnaissante extermina un million de civils allemands sous les bombes.

Le bilan de la seconde guerre mondiale est vénéré aujourd’hui sous peine de prison. Je le vénère donc. Quelle belle victoire sur le totalitarisme ! Quelle belle victoire ! Vite, attaquons avec les néocons la Chine et la Russie, l’Iran et la Corée du Nord…

Or voici ce bilan de la seconde guerre mondiale selon le capitaine Liddell Hart :

« Non seulement les alliés occidentaux ne purent empêcher l’écrasement de la Pologne et son partage entre l’Allemagne et l’URSS, mais, après six ans de guerre apparemment couronnés par la victoire, ils furent contraints d’accepter la domination soviétique en Pologne, en dépit des engagements qu’ils avaient pris envers les Polonais qui avaient combattu à leurs côtés ».

Sir Basil ajoutait cette audacieuse et dangereuse (pour sa carrière) observation :

« Tous les efforts consacrés à la destruction de l’Allemagne hitlérienne dévastèrent et affaiblirent l’Europe à un tel point que son pouvoir de résistance s’en trouva très réduit face à la montée d’un nouveau et plus grand péril. Et l’Angleterre, tout comme ses voisins européens, se retrouva appauvrie et à la remorque des Etats-Unis ».

 

En réalité Hitler idolâtrait l’Angleterre. Il voulait la paix avec son modèle aryen-impérial. Et Liddell Hart de le reconnaître. A propos justement du britannique « miracle de Dunkerque », Liddell rappelle qu’Hitler arrête ses armées deux jours durant :

 

« Son initiative sauva les forces britanniques alors que plus rien d’autre n’aurait pu les sauver. Ce faisant, il fut à l’origine de sa chute et de celle de l’Allemagne ».

Liddell Hart enfonce le clou :

« Si Hitler fut vaincu, une Europe libre ne fut jamais restaurée… »

 

Le reste est dans le livre de mon ami Guido Preparata. Hitler a tout bâclé contre les anglo-saxons pour se consacrer à la liquidation de l’URSS, au génocide des juifs et de slaves ! Mais l’objectif impérial était atteint : la division européenne, la guerre germano-russe et le maintien de la domination anglo-américaine sur l’île-monde. Comme on sait, il est en ce moment compromis, alors gare !

 

Je cite pour finir mon livre « Le salut par Tolkien », qui en a dit de belles au moment de la prise de Berlin en 45 :

 

‘The destruction of Germany, be it 100 times merited, is one of the most-appalling world catastrophes.’

 

Tolkien ajoute dans sa lettre à son fils préféré Christopher :

 

« in the Germans we have enemies whose virtues (and they are virtues) of obedience and patriotism are greater than ours in the mass.”

 

Les vertus allemandes maintenues (malgré une dénatalité entretenue par un pouvoir irresponsable, et la supériorité industrielle de la gent teutonique) n’ont d’ailleurs pas fini de répandre une certaine inégalité et un certain déséquilibre en Europe…

 

Mais arrêtons d’en dire trop…

 

 

Bibliographie

 

Nicolas Bonnal – Le salut par Tolkien (Avatar) – Hitler et Versailles (Amazon_Kindle)

Liddell Hart – The German Generals talk (archive.org) – La seconde Guerre Mondiale (Marabout), préface du général Beaufre, qui dénonce « les voies conformistes de la hiérarchie », qui « empêchent de trouver la vérité qui compte, celle du futur ».

Guido Preparata – Conjuring Hitler (Pluto press)

 

Matinée historienne : les vrais responsables de la première guerre mondiale

Les responsables de la guerre de 14-18 ne sont pas les Allemands

 

Tout le monde connait ma russophilie forcenée et internationalement reconnue et démontrée (pravdareport.com, fr.sputniknews.com). Mais sur la guerre de quatorze il est difficile, malgré Le Monde, de trop enfoncer les Allemands.

Dans son extraordinaire livre sur la fin d’un monde, le docteur Plouvier écrit sur la corruption de notre presse aux ordres, alors germanophobe :

 

« Cette vénalité de la presse parisienne est exploitée par les ambassades et gouvernements étrangers. De 1900 à 1914, les sommes contenues dans les enveloppes remises de la main à la main par un agent de l’ambassade russe aux honorables directeurs et rédacteurs-en-chef de la presse française se monteront à 16 millions F (Laloy, 1919 ; Thomson, 1964), à la fois pour soutenir les émissions d’emprunts d’état et pour rendre sympathique à l’opinion française la politique d’alliance militaire franco-russe, très discutée jusqu’en 1911 par les germanophiles. Les agents russes sont Arthur Raffalovitch puis un sieur Davidoff, qui transmettent les enveloppes au dispensateur français des bonnes œuvres Pierre Lenoir, qui gratte une commission vendent ainsi leurs colonnes Le Journal, Le Matin, Le Figaro, Le Temps, Le Journal des débats (très lié au groupe Rothschild, in « Drault », 1944), L’Écho de Paris et une foule de petites feuilles radicales (Laloy, 1919 ; Thomson, 1964). »

 

Plus loin Bernard Plouvier ajoute sur les agissements de l’ambassade russe (on rappelle que les Français ont placé des milliards-or là-bas qu’ils perdront à la Révolution) :

 

« S’il faut en croire la correspondance de l’ambassadeur russe Alexandre iswolsky (et ses Mémoires parus en 1925, pas toujours fiables), sont fort bien rémunérés : le journaliste Raymond Recouly (divers journaux, dont Le Figaro), André Tardieu (Le Figaro et Le Temps), l’honorable sénateur Charles Humbert (Le Journal), enfin Gaston Calmette (Le Figaro), future victime de l’irascible épouse de l’honorable Caillaux (Laloy, 1919 ; iswolsky, 1925 ; Thomson, 1964). L’ambassade russe finance également l’Agence des Balkans, pour dispenser la bonne parole concernant les états danubiens et les minorités slaves dans leur lutte contre les Empires ottoman et austro-hongrois (Laloy, 1919). »

 

Quelques-uns se rendent compte des agissements russes (rappelons que Tolstoï maudit cette alliance qui va nous mener à la guerre, dit-il dès 1894) :

« Dans son article, le socialiste pacifiste Hervé n’attaque ni Poincaré ni le Kaiser, mais « le trio d’États bellicistes » : la Serbie, la Russie et l’Empire austro-hongrois (cf. Hervé, 1915).

« Ce fut la mobilisation générale russe, décrétée pendant que les Allemands s’efforçaient d’amener les Austro-Hongrois à un règlement pacifique, qui précipita la catastrophe » (Fay, 1928-2). « L’Allema gne a rendu [la guerre] “possible”, alors que la Russie l’a rendue “certaine” » (Gérin, 1931)… ce raisonnement pêche pour le gouvernement allemand : il n’a pas de responsabilité plus grande que celle des gouvernements français ou britannique, qui n’ont pas hurlé sur tous les tons leur désir de paix, pour la bonne raison que, partout, on acceptait l’éventualité d’une guerre courte. En revanche, la responsabilité des gouvernants serbes et russes est écrasante. « La mobilisation générale russe rendait la guerre inévitable » (Isaac, 1933).

Notre auteur ajoute plus loin :

 

« Le jeudi 30 juillet, le Kaiser apprend, par télégramme du consul allemand à varsovie, que les Russes accumulent des troupes face à la frontière russo-allemande depuis le 27 juillet (Fabre-Luce, 1967). Helmuth-Johannes von Moltke demande, en vain, au Kaiser de signer l’ordre de mobilisation générale. »

 

Guillaume II essaie de limiter la casse jusqu’au bout :

«… vers 14h (toutes les heures de ce jour sont celles de Berlin, car c’est là que se noue le drame), Guillaume ii enjoint au tsar d’arrêter immédiatement la mobilisation générale russe ; Nicolas II refuse par télégramme, reçu par le Kaiser à 14h55. »

 

Le docteur ajoute :

 

« Le coup de théâtre vient de vienne, où l’on propose aux Russes de stopper la mobilisation réciproque, à condition de laisser à l’armée austro-hongroise d’active toute liberté pour asséner une correction à l’armée serbe. Le tsar ne répond pas plus à cette demande qu’au message du Kaiser lui ordonnant de faire cesser les incursions de troupes russes en Prusse-orientale (Thomson, 1964) ».

 

Churchill est déjà fou de guerre (lisez Raico à  ce sujet) :

« Churchill, contre l’avis de ses confrères membres du cabinet, mais avec l’accord tacite du premier ministre Asquith, lance l’ordre de mobilisation générale dans la Royal Navy et celui d’interdire à la Flotte allemande l’accès à la Manche (Thomson, 1964 ; Manchester, 1985-1). »

 

Grey souligne la dépendance française aux Communes :

 

« Le lundi 3, tout se précipite. Le Reich déclare la guerre à la France, à 18h45, soit plusieurs heures après que Grey ait dit aux Communes : « La France est engagée dans la guerre par une obligation d’honneur, résultant de son alliance avec la Russie » (Demartial, 1939).

 

Le Kaiser déclarera plus tard :

« Par notre travail, nous sommes devenus puissants, c’est pour quoi on nous envie… Nous voulions continuer à vivre dans la paix et le travail… La Russie a allumé l’incendie… Dès le début du conflit austro-serbe, nous n’avons cessé d’agir pour que cette affaire reste localisée entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie. La Russie, seule, déclarait qu’elle devait être entendue dans le règlement de ce conflit…

 

L’implacable docteur ajoute :

 

Le 2 décembre 1914, le Chancelier allemand Theobald von Bethmann-Hollweg a fort judicieusement dit devant le Reichstag : « La responsabilité de la guerre générale en Europe revient à ceux qui ont provoqué, ordonné, réalisé la mobilisation générale russe… Le cabinet de Londres aurait pu rendre impossible cette guerre s’il avait catégoriquement déclaré que la Grande-Bretagne n’était pas disposée à laisser le conflit austro-serbe dégénérer en guerre européenne. Un tel langage aurait obligé la France à retenir la Russie » (texte in x-Grelling, 1915).

 

Après la guerre on en entend de drôles :

 

« En 1924, Ramsay McDonald, chef des Travaillistes et plus tard premier ministre britannique, reconnut qu’en 1914 « l’Angleterre a combattu, non pour l’indépen – dance de la Belgique, mais contre une Allemagne trop puissante » par sa Flotte de guerre et ses navires de commerce, par son industrie et ses exportations. »

 

Le docteur rappelle un fait essentiel :

 

« il serait bon de ne pas oublier le passage à l’ouest des Monts Oural d’1 million d’hommes de troupes sibériennes dès le 7 juillet 1914 (en calendrier grégorien), ni la haine des industriels, des armateurs, des négociants britanniques, si influents sur leur gouvernement, à l’égard des concurrents allemands, et le bellicisme acharné des maîtres de la Royal Navy. »

 

Pas besoin de se rappeler La Fontaine pour comprendre pourquoi ensuite els Allemands furent tant accablés ! On complètera cette étude formidable et si riche avec le livre de mon ami Guido Preparata.

 

 

Sources

 

 

La fin d’un monde – L’An 14 : la guerre dont tout le monde voulait (Dualpha)

Guido Preparata – Conjuring Hitler (Pluto Press)

Réflexion du soir, par Bernard Plouvier, sur la guerre de quatorze comme refus du présent perpétuel. Extrait de son brillant livre sur la fin d’un monde, la guerre dont tout le monde voulait…

La guerre mondiale comme refus du présent perpétuel (par Bernard Plouvier)

 

C’était inévitable en raison de l’air du temps qui régnait non seulement en Europe, mais aussi au Japon. Ce fut la guerre dont (presque) tout le monde voulait, pour briser la monotonie d’une existence trop prévisible – entre autosatisfaction bourgeoise et plates revendications salariales –, pour assouvir la passion nationaliste qui brûlait chez les jeunes et les un peu moins jeunes en tous pays, pour vivre une aventure que l’on espérait courte, mais exaltante.

 

En réalité, à l’ère des guerres utilisant une énorme quantité de conscrits de divers états, seules les opinions publiques pouvaient permettre le succès des mobilisations, indispensables à une guerre de masses, telle qu’on la concevait alors. Chauvinisme et croyance fortement ancrée dans chaque opinion publique en son « bon droit » expliquent bien davantage l’entrée en guerre de 1914 que de hautes considérations économiques ou des arrière-pensées d’ordre social.

Pourquoi Saint Jean Chrysostome et Tacite sont contre les spectacles

Pourquoi Chrysostome et Tacite sont contre les spectacles

 

Tous nos pères de l’Eglise rejettent les spectacles, comme notre Guy Debord. Et s’ils avaient raison ?

On écoute la bouche d’or, le Chrysostome supérieur, qui nous montre comment le spectacle nous pollue, nous déçoit :

« De même en effet que ceux qui reviennent du théâtre portent des signes visibles pour tout le monde, de trouble, de bouleversement, d’amollissement, et l’impression de tout ce qui s’y est passé… »

Le cinéma aura accompagné ou précédé, avec le théâtre, toute la dégénérescence occidentale. Et c’est Nicolas Bonnal, un écrivain spécialiste de cinéma et collectionneur de films qui vous le dit, et sans complexes !

A l’inverse :

« …lorsque nous revenons d’une fête de martyrs, il faut que chacun le reconnaisse à notre regard, à notre contenance, à notre démarche, à notre componction, au recueillement de notre âme; on doit nous voir respirant un zèle ardent, modestes, contrits, sobres, vigilants, et révélant par les mouvements de notre corps la sagesse qui est au dedans de nous. Retournons donc à la ville dans ces dispositions, avec la décence voulue, avec une démarche convenable, avec prudence et modestie, avec un regard doux et calme. »

 

Saint Jean Chrysostome nous rappelle l’ecclésiaste :

« Car l’habillement d’un homme, sa manière de rire et sa démarche indiquent ce qu’il est, dit l’Ecriture (Eccl. XIX, 27). »

 

Et il reprend la même argumentation de l’amollissement par le spectacle dans une autre homélie :

« Ne voyez-vous pas que ceux qui reviennent du théâtre sont amollis? Cela vient de ce qu’ils font une grande attention à ce qui s’y passe: ils sortent delà après avoir gravé dans leur âme ces tournements d’yeux, ces mouvements de mains, ces ronds de jambes, les images enfin de toutes ces poses qu’ils ont vues produites par les contorsions d’un corps assoupli. S’ils se montrent si préoccupés de perdre leur âme, et s’ils conservent ensuite le souvenir bien net de ces spectacles, ne serait-il pas insensé que nous, qui, en imitant ce que nous voyons ici; nous rendrons semblables aux anges, nous n’apportions pas autant de zèle à en conserver les bienfaits que les spectateurs en apportent aux représentations théâtrales ? »

Ailleurs :

« Au retour de la place publique, des théâtres, des autres réunions mondaines, nous traînons après nous la foule des soucis, des découragements, des maladies de l’âme; nous les rapportons dans nos maisons… »

 

Menace théâtrale ?

Trois siècles avant, Tacite écrit :

 

« De là naquirent, parmi les soldats, la licence, la discorde, l’empressement à écouter les mauvais conseils, enfin l’amour excessif des plaisirs et du repos, le dégoût du travail et de la discipline. Il y avait dans le camp un certain Percennius, autrefois chef d’entreprises théâtrales, depuis simple soldat, parleur audacieux, et instruit, parmi les cabales des histrions, à former des intrigues. »

 

Je reviens à Chrysostome, cette fois par l’excellente biographie d’Aimé Puech (archive.org). Ce dernier écrit :

« Il pense que toute représentation des passions humaines est dangereuse, et qu’elle avive ces passions plutôt qu’elle ne les « purge ». On voit facilement dès lors avec quelle  sévérité il doit juger le théâtre de son temps, dont  la décadence et l’immoralité sont indéniables. »

 

Puech ajoute sur une époque post-païenne qui en remontrerait à la nôtre (revenons-en aux mystères médiévaux !) :

« La mise en scène était d’ordinaire très  luxueuse. Les rôles de femmes étaient tantôt tenus  par des actrices peu vêtues, tantôt par des hommes  que Jean méprise tout autant’. Ainsi une farce  vulgaire, des sortes de ballets ou de scènes lyriques  où l’indécence n’était pas moindre, tels étaient les  deux seuls genres dramatiques en vogue. Ajoutons  qu’au théâtre, comme dans les banquets, paraissaient  souvent des bouffons, des équilibristes, des jongleurs et des funambules. »

 

Bien avant la pornographie ou l’érotisme, le saint prend peur et remarque (toujours par Puech) :

« Il fait  voir que la fréquentation du théâtre à deux conséquences inévitables : l’ennui et la débauche. On passe quelques heures dans un monde idéal, plus beau que nature, et quand on rentre chez soi, on souffre d’un ennui sans cause apparente. Votre maison trop simple vous déplaît parce que vous avez dans l’esprit les  splendeurs de la mise en scène ; votre femme vous  déplaît parce qu’elle est moins belle et moins parée que l’actrice ou la danseuse que vous venez d’applaudir ; et vous faites retomber votre mauvaise humeur sur tous ceux qui vous entourent ».

 

Intéressant, le saint ajoute génialement, à propos de l’image de l’actrice plus dangereuse que son corps :

« …mieux vaudrait que vous eussiez encore réellement devant vous  l’actrice ou la courtisane ; votre femme aurait vite fait  de la chasser, tandis qu’elle ne peut rien contre l’obsédant souvenir que vous dissimulez. »

Comme Tacite enfin Chrysostome remarque le lien entre sédition et milieux théâtreux :

« Enfin, il y avait à Antioche une plèbe à la fois très misérable et très corrompue. J’ai déjà parlé de ces  habitués du théâtre et du cirque auxquels Chrysostome et Libanius attribuent la sédition de 387. Les mendiants abondaient et exploitaient la charité publique avec autant d’impudence que de bassesse. »

 

Sources

Chrysostome – Homélies diverses. http://jesusmarie.free.fr/jean_chrysostome_homelies_diverses_7.html

Aimé Puech – Vie de Chrysostome, PARIS, LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE, 1905 (archive.org)

Tacite – Annales (I, XVI-XVII)

2001 et moi : toute ma genèse j’ai aimé ce film. De la poésie pure et de la religion transcendante. Merci Kubrick. Merci le messager monolithe ! Comment embellir la vie humaine pour une fois ! Comme le rêve de Jacob avec ses anges et son échelle…

2001 entre Omar et la conspiration

 

Omar Khayyâm, dans une belle et céleste envolée :

« Le vaste monde: un grain de poussière dans l’espace. Toute la science des hommes: des mots. Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats: des ombres. Le résultat de ta méditation perpétuelle: rien. »

 

La première fois que nous avons vu 2001, dans une salle depuis disparue (comme la conquête spatiale), les trois Chauchat, nous nous sommes endormis. C’était pourtant l’après-midi. Mais une inextinguible fatigue nous étreignait, alors que nous sentions que nous étions devant un grand chef d’œuvre, sinon un film très compliqué. Des condisciples des classes préparatoires nous en avaient parlé, tous des scientifiques ; Nous eûmes même promptement après une petite bibliothèque sur ce film pour écrivains, pour réalisateurs, pour rêveurs, amis mais pas pour « gens qui vont au cinéma ». Il était la magie incarnée à l’écran pour une élite de penseurs et de savants.

Nous dormions donc et nous nous réveillions par intermittence et par repentance : il y avait l’Afrique magnifiquement filmée et des singes bizarres ; il y avait une roue dans l’espace et Richard (puis Johann) Strauss. Pourquoi la valse de Strauss ? On a parlé d’un technicien au montage qui écoutait cette musique et aurait ainsi inspiré Kubrick. L’accident, éternel portail de la découverte…

Poète cosmique en son genre, apte à nous éclairer sur ce produit unique, Omar Khayyâm écrit déjà :

« La Roue tourne, insoucieuse des calculs des savants. Renonce à t’efforcer vainement de dénombrer les astres. »

 

Puis il y avait cette fascinante entrevue avec les russes et l’entretien ambigu avec la petite fille jouée par la propre fille de Kubrick. Enfin bien sûr il y avait l’ordinateur avec sa belle voix paisible et cet équipage ennuyeux et hypocrite. Au cours de nos moments de lucidité, nous prenions parti pour l’ordinateur. De plus en plus, nous étions étourdis par la prodigieuse beauté des images et par la capacité implicite et affichée de celui qui avait su les concevoir et les réaliser. Il est rare de pouvoir à ce point assister à une démonstration de savoir-faire, à un tel étalage de capacité triomphante sur le plan technique et philosophique.

Vers la fin du film, enfin rassasiés de sommeil, nous nous sommes mieux réveillés comme pour être encore plus écrasés par le passage visionnaire – alors encore en avance sur son temps (nous étions en 1979) et la séquence de la chambre des Lumières. Nous sommes ainsi restés terriblement marqués par cette première vision, ne revoyant le film que dix-huit mois plus tard, nous refusant l’amer plaisir de le revoir avant.

Nous voulions plus lire sur le film : the making of Kubrick’s 2001, par exemple, et le fœtus astral, recommandé par un élève de maths spé à Louis-Le-Grand, écrit par MM. Dumont et Monod. Une approche structuraliste inspirée par Lévi-Strauss, qui ne nous enchanta pas mais précipita notre propre interprétation du film – qui mit encore à mûrir un certain temps ! Nous lûmes aussi le Clarke en écoutant par hasard (il n’y pas de hasard !) la musique de Ligeti, découverte sur France-Musique, celle-là même qui avait été choisie pour le film. Nous découvrions progressivement le cinéma et Kubrick – Barry Lyndon surtout, et Shining qui avait envahi les écrans et suscité les commentaires les plus idiots. 2001 demeurait une sorte d’horizon insurpassable, Kubrick un génie technique et philosophique, qui se promenait comme un grand prêtre du Temple, prêt à montrer une voie inconnue à l’humanité.

Notre interprétation de genèse émana de Rilke : « à plein regards la créature voit dans l’ouvert », est-il écrit dans la deuxième élégie. Alors l’homme, les animaux plus près de l’Ouvert, du monolithe, de cette source spirituelle ; l’homme technique ensuite, plus éloigné, sujet alors au goût du jour, combien nietzschéen ; et ensuite le retour du refoulé, la redécouverte de l’agressivité et le lion nietzschéen. Le cosmonaute est alors mûr pour toutes les transfigurations, pour toutes les résurrections. Il fait un avec l’univers. L’idée d’une révolte contre le système moderne pour accéder à la vraie connaissance intuitive n’était pas pour nous déplaire. Même le magique ordinateur, détenteur de la vision mais pas prêt pour se rapprocher du monolithe et de l’instant suprême, gardait de son intérêt, par-delà ses rodomontades.

C’était une nouvelle religion qui naissait là et qui prenait le monolithe comme autel. Et le monolithe devient aussi l’écran de cinéma formateur et transformateur dans lequel pénètre le vieux cosmonaute à la fin, pour mieux renaître. Une théologie du cinéma. C’était avant la VHS qui a permis de voir et revoir jusqu’à écœurement, lassitude et courroux tous les chefs d’œuvre inaccessibles des royales cinémathèques. Avant, on les voyait trois fois dans sa vie, et cela suffisait. D’ailleurs on les connaissait mieux ainsi.

Tout de même il y avait bien quelques défauts : les longueurs fatigantes et presque injustifiables (vingt ou trente minutes pour changer puis reposer une pièce ? on est au garage ou quoi ?) ; le comportement peut-être trop délirant de l’ordinateur ; le ralentissement exagéré et très rapide de la conquête spatiale qui retirait au film sa fondation scientifique ; la base naïve du film (les extra-terrestres formateurs !) et cet effet tape-à-l’œil finalement, un rien impérialiste aussi, qui devait assurer l’Amérique dans sa constante et inutile suprématie. Avec le temps aussi, les hormones se modifient, les larmes s’effacent dans la pluie, comme dit Blade runner, et l’on n’éprouve plus les transes de jeunesse devant les mirobolants effets spéciaux du film. Encore que… la photographie de ce film reste la meilleure, l’utilisation de la musique insurpassable et bien sûr le mystère total.

Omar encore :

« Admettons que tu aies résolu l’énigme de la création. Quel est ton destin ? Admettons que tu aies pu dépouiller de toutes ses robes la Vérité. Quel est ton destin ? Admettons que tu aies vécu cent ans, heureux, et que tu vives cent ans encore. Quel est ton destin ? »

Peut-on interpréter 2001 ? Et si l’on pouvait seulement le voir ?

Jacques Lourcelles remarque que 2001 est une œuvre qui avait suscité surtout des critiques élevées. La beauté du film, sa profondeur, son mystère même avait sublimé les intelligences et suscité une révolution herméneutique dans la profession critique et le public éclairé. Lourcelles aime se tromper et on sait que c’est faux, que le critique du NYT s’est ridiculisé en commentant ce film (est-ce une surprise ?) ainsi que beaucoup d’autres intellos et amateurs de cinéma d’auteurs à la française. Mais il y a une part de vérité dans cette affirmation trop péremptoire écrite par un intarissable et lyrique prosateur du cinéma (il s’agit de Jacques Lourcelles, qui en outre déteste le cinéma moderne et le nouvel Hollywood) : 2001 exige une attention différente, une réception différente, comme une nouvelle intronisation du spectateur. Nous évoquons ailleurs la dimension bolchévique de Kubrick et la conception religieuse et mystique que les bolchéviques attendaient du cinéma : la sienne. Nous pouvons ajouter l’idée que le film est un film sur le cinéma, sur une nouvelle manière de communier avec soi et avec le cosmos, par l’entremise du cinéma.

Le film a ensuite été trop disséqué et commenté, ce qui lui a retiré de son mystère – comme à tout objet religieux, qui devient l’attention des prêtres, théologiens, politiques et herméneutes.

Le déclin de la conquête spatiale et de la vision généreuse et religieuse qui l’entourait en Amérique comme à l’Est a aussi précipité le moindre intérêt des foules pour l’opus. C’est devenu le « classique » du cinéma qui a « révolutionné les effets spéciaux ». Ce n’est déjà pas si mal, c’est bon pour la clientèle de la cinéphilie moderne et les réseaux du web, mais c’est moins que ce qu’on avait cru voir, comme dit Rimbaud. 2001 ou le dernier bateau ivre réservé aux capitaines de quinze ans. Mais c’est un excellent film à revoir en fin d’après-midi, surtout la partie centrale, celle de la vie à bord, si proche de nos vies trop modernes.

« Personne ne peut comprendre ce qui est mystérieux. Personne n’est capable de voir ce qui se cache sous les apparences. Toutes nos demeures sont provisoires, sauf notre dernière: la terre. Bois du vin ! Trêve de discours superflus ! »

 

En revoyant récemment ce film, et considérant les théories conspiratives que nous évoquons ailleurs dans ce livre (désolé mais personne n’a posé le pied sur la lune), nous nous sommes rendu compte qu’il est lui-même le récit d’une double conspiration. Il n’y a pas besoin de dire que le film a servi une conspiration. Il faut surtout dire qu’il nous décrit une conspiration. La conspiration extra-terrestre qu’il évoque discrètement et surtout la conspiration humaine, celle de la Nasa qui, si elle a bien envoyé l’homme sur la lune, en a fait d’autres depuis. C’est l’éternelle conspiration des bureaucrates et des militaires, celle des sénateurs romains des généraux français et des militaires américains lors de la guerre froide. Il ne faut pas oublier non plus que Barry Lyndon est pour une bonne part une histoire d’espionnage…. Sauf que contrairement aux réalisateurs de James Bond Kubrick n’est pas au service du système ! Son décorateur préféré Ken Adam a lui imaginé les décors conspiratifs des méchants de James Bond.

Tout le centre du film évoque froidement les manipulations, les rétentions d’informations, les discrétions excessives qui motivent la « sortie » de l’ordinateur, et elles sont bien citées dans le script, lorsque Floyd, le Foutriquet de l’espace, vient remettre de l’ordre sur la station Clavius.

Relisons l’anglais simpliste et administratif de nos tristes conspirateurs en costard gris : on a trouvé le monolithe, on veut le garder pour soi ; on fait courir le bruit d’une épidémie, on cache les informations aux russes et au public. Comme dans les Sentiers de la gloire, la politique de la compréhension cache une terrible décision. El monologue de Floyd :

« I understand that beyond it being a matter of principle, many of you is troubled by the concern and anxiety this story of an epidemic might cause your relatives and friends on Earth. I really can understand and sympathize with your negative views…”

 

Le sujet principal de 2001 malheureusement est l’invention d’un storytelling, de l’histoire que doit gober l’opinion publique pour justifier l’étrange attitude des autorités. Comme on sait, plus cette histoire est vile et stupide (les épidémies, les armes chimiques de destruction massive…), plus elle passe. Comme dit notre ami Sylvain, c’est que tout le monde s’en fout.

2001 est de ce point de vue très proche des Sentiers de la gloire : les généraux ont besoin de d’un combat qui échoue ; ils montent une opération contre leurs hommes pour justifier cet échec ; devant cet échec, un général devient bouc émissaire (celui qui ne voulait pas sacrifier un homme à ses galons…). Le manège est toujours le même : on reconnaît les défauts de la si brillante histoire de couverture, c’est donc qu’elle est parfaite. On en rajoutera pour l’opinion ! Floyd persiste et signe dans son aberration :

“I have been personally embarrassed by this cover story. But I fully accept the need for absolute secrecy and I hope you will.”

La suite est encore plus lyrique. Elle mériterait un chapitre entier dans un livre sur les conspirations. Floyd évoque le choc culturel, la désorientation sociale, et aussi la nécessaire préparation et le non moins nécessaire conditionnement des masses.

‘It should not be difficult for all of you to realise the potential for cultural shock and social disorientation contained in the present situation if the facts were prematurely and suddenly made public without adequate preparation and conditioning.”

Ensuite la théorie du complot rejoint la pratique du complot, la pratique du complot par les élites, pratique que Kubrick a bien décrite des Sentiers de la gloire à Eyes Wide Shut.

Comme dans la dernière œuvre on fait promettre le silence et la saine collaboration des subordonnés concernés.

« And of course you know that the Council has requested that formal security oaths are to be obtained in writing from every- one who had any knowledge of this event. There must be adequate time for a full study to be made of the situation before any consideration can be given to making a public announcement.”

Floyd félicite ensuite en bon colin froid Halvorsen et son second d’avoir bien fait leur travail.

– By the way, you’ve both made a wonderful job. I admire the way you handled this.

– It’s our job to do the things the way you want it done. We are obliged to do it.

 

Le texte français plus fonctionnaire parle encore plus crûment d’une simple application de ce qui devait être fait conformément aux ordres. L’intéressante discussion dans la navette qui mène la joyeuse équipe au monolithe permet aussi aux deux fidèles seconds de féliciter Floyd pour son allocution qui a remonté (beef up…) le moral de tout l’équipage. Tout cela alors qu’il a simplement justifié la cover story en demandant des serments écrits de sécurité !

On a les mêmes compliments dans les Sentiers de la Gloire lorsque son aide de camp félicite le général carriériste de ses visites aux tranchées.

La beauté de l’espace masquera-t-elle les douleurs et les mensonges terrestres ?

Déjà Omar Khayyâm nous l’affirmait sans illusions :

« Le créateur de l’univers et des étoiles s’est vraiment surpassé lorsqu’il a créé la douleur ! Lèvres pareilles au rubis, chevelures embaumées, combien êtes-vous dans la terre ? »

 

La puissance des images et des musiques de 2001 fait bien sûr oublier cette conspiration. Ce film constitue par-delà son explication immédiate (que soulignait Kubrick sans une once de gêne) une expérience visuelle et bien sûr une expérience individuelle de vision pour chaque spectateur. On a parlé des sorties au LSD pour la génération hippie, il est certainement que l’argument philosophique ici mérite mieux. Ce qui reste aussi impressionnant ce sont les années de travail de filmage, de construction de décors, de stations, de montage, de dressage d’acteurs (c’est le cas de le dire !) ou de mis au point d’un scénario aussi compétent et ouvert, au sens que lui donnait Umberto Eco dans un livre alors célèbre. 2001 est – enfin, était –  l’œuvre ouverte par excellence.

Car 2001 c’était aussi quand la modernité promettait encore. Depuis, a dit Brian de Palma dans une interview de son film sur Mars, nous ne regardons plus les étoiles. Nous regardons les cours de la bourse. Et on ne nous enseigne plus le super-humain sinon le cyber-humain. Voilà pourquoi ce somptueux spectacle nous laisse quarante ans après sa vision un goût amer dans l’esprit, comme du reste Alien ou Silent running.

Chateaubriand face à la mondialisation (en 1841)

Chateaubriand et la mondialisation

 

 

La folie du moment est d’arriver à l’unité des peuples et de ne faire qu’un seul homme de l’espèce entière

 

 

Il y a bientôt deux siècles, Chateaubriand achève les mémoires d’outre-tombe. Il devine que nous sommes déjà dans la matrice du monde moderne ; et qu’on n’en changera plus. Ortega Y Gasset parle lui d’un présent définitif, celui des progressistes abrutis.

Je lui laisse bien sûr la parole, préférant oublier qu’il fut ministre des affaires étrangères, et que nous en avons eu d’autres depuis. Son constat est incroyable de précision, d’exactitude, d’implacabilité. Il aurait mérité le prix Nobel, au moins autant qu’Obama !

 

La globalisation arrive :

 

Si l’on arrête les yeux sur le monde actuel, on le voit, à la suite du mouvement imprimé par une grande révolution, s’ébranler depuis l’Orient jusqu’à la Chine qui semblait à jamais fermée ; de sorte que nos renversements passés ne seraient rien ; que le bruit de la renommée de Napoléon serait à peine entendu dans le sens dessus dessous général des peuples, de même que lui, Napoléon, a éteint tous les bruits de notre ancien globe.

 

C’est le crépuscule de la France et la fin de l’histoire, aussi bien ressentie par notre grand écrivain que par Hegel, repris ensuite par Kojève et l’impayable Fukuyama :

 

L’empereur nous a laissés dans une agitation prophétique. Nous, l’Etat le plus mûr et le plus avancé, nous montrons de nombreux symptômes de décadence. Comme un malade en péril se préoccupe de ce qu’il trouvera dans la tombe, une nation qui se sent défaillir s’inquiète de son sort futur. De là ces hérésies politiques qui se succèdent. Le vieil ordre européen expire ; nos débats actuels paraîtront des luttes puériles aux yeux de la postérité. Il n’existe plus rien : autorité de l’expérience et de l’âge, naissance ou génie, talent ou vertu, tout est nié ; quelques individus gravissent au sommet des ruines, se proclament géants et roulent en bas pygmées.

 

C’est le début du relativisme, l’ère des masses aux terrasses (cf. Ortega Y Gasset) et les joyeux débuts du bobo planétaire, l’homme qui aime le changement et la consommation :

 

Des multitudes sans nom s’agitent sans savoir pourquoi, comme les associations populaires du moyen âge : troupeaux affamés qui ne reconnaissent point de berger, qui courent de la plaine à la montagne et de la montagne à la plaine, dédaignant l’expérience des pâtres durcis au vent et au soleil. Dans la vie de la cité tout est transitoire : la religion et la morale cessent d’être admises, ou chacun les interprète à sa façon.

 

Avant Andy Warhol, Chateaubriand prévoit que l’on sera tous célèbres une demi-heure : une renommée palpite à peine une heure, un livre vieillit dans un jour, des écrivains se tuent pour attirer l’attention ; autre vanité : on n’entend pas même leur dernier soupir.

 

Trente ans avant Marx et son manifeste célèbre, Chateaubriand voit la fin des frontières et des cultures causées par la technique et le commerce global :

 

Quand la vapeur sera perfectionnée, quand, unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances, ce ne seront plus seulement les marchandises qui voyageront, mais encore les idées rendues à l’usage de leurs ailes. Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers Etats, comme elles le sont déjà entre les provinces d’un même Etat ; quand les différents pays en relations journalières tendront à l’unité des peuples, comment ressusciterez vous l’ancien mode de séparation ?

 

Chateaubriand voit aussi poindre la fin du travail deux siècles avant nos meilleurs sociologues et la décadence qui en découle. Décadence, le mot est pompeux : quand on voit la France de Hollande et de DSK, on ne peut même plus parler de décadence : ce n’est pas Pétrone tout de même. Mais j’ai promis de me taire !

 

Supposez les bras condamnés au repos en raison de la multiplicité et de la variété des machines, admettez qu’un mercenaire unique et général, la matière, remplace les mercenaires de la glèbe et de la domesticité : que ferez-vous du genre humain désoccupé ? Que ferez-vous des passions oisives en même temps que l’intelligence ? La vigueur du corps s’entretient par l’occupation physique ; le labeur cessant, la force disparaît ; nous deviendrions semblables à ces nations de l’Asie, proie du premier envahisseur, et qui ne se peuvent défendre contre une main qui porte le fer.

 

En même temps que Tocqueville, cet autre aristocrate de la pensée, Chateaubriand voit poindre l’ordre beauf universel et le déclin de toute éthique : on est en démocratie ! Alors la science et les sciences sociales nous remplacent ou nous excusent…

 

Au milieu de cela, remarquez une contradiction phénoménale : l’état matériel s’améliore, le progrès intellectuel s’accroît, et les nations au lieu de profiter s’amoindrissent : d’où vient cette contradiction ?

C’est que nous avons perdu dans l’ordre moral. En tout temps il y a eu des crimes ; mais ils n’étaient point commis de sang−froid, comme ils le sont de nos jours, en raison de la perte du sentiment religieux. A cette heure ils ne révoltent plus, ils paraissent une conséquence de la marche du temps ; si on les jugeait autrefois d’une manière différente, c’est qu’on n’était pas encore, ainsi qu’on l’ose affirmer, assez avancé dans la connaissance de l’homme ; on les analyse actuellement ; on les éprouve au creuset, afin de voir ce qu’on peut en tirer d’utile, comme la chimie trouve des ingrédients dans les voiries. Les corruptions de l’esprit, bien autrement destructives que celles des sens, sont acceptées comme des résultats nécessaires ; elles n’appartiennent plus à quelques individus pervers, elles sont tombées dans le domaine public.

 

Le malaise dans la civilisation est total. Je laisse la parole au Maître :

 

Voilà pour ce qui est de la vieille Europe, elle ne revivra jamais. La jeune Europe offre-t-elle plus de chances ? Le monde actuel, le monde sans autorité consacrée, semble placé entre deux impossibilités : l’impossibilité du passé, l’impossibilité de l’avenir. Et n’allez pas croire, comme quelques−uns se le figurent, que si nous sommes mal à présent, le bien renaîtra du mal ; la nature humaine dérangée à sa source ne marche pas ainsi correctement. Par exemple, les excès de la liberté mènent au despotisme ; mais les excès de la tyrannie ne mènent qu’à la tyrannie ; celle−ci en nous dégradant nous rend incapables d’indépendance : Tibère n’a pas fait remonter Rome à la république, il n’a laissé après lui que Caligula.

 

Le monde futur est un monde d’insectes ; il ne sera que matérialiste et ne produira pas de génies.

 

Nous pourrons être de laborieuses abeilles occupées en commun de notre miel. Dans le monde matériel les hommes s’associent pour le travail, une multitude arrive plus vite et par différentes routes à la chose qu’elle cherche ; des masses d’individus élèveront les Pyramides ; en étudiant chacun de son côté, ces individus rencontreront des découvertes, dans les sciences exploreront tous les coins de la création physique. Mais dans le monde moral en est-il de la sorte ? Mille cerveaux auront beau se coaliser, ils ne composeront jamais le chef-d’œuvre qui sort de la tête d’un Homère.

 

Le métissage sera généralisé et l’on abolira la famille et les nations ; certains voudront les protéger : il ne manquerait plus que cela !

 

La folie du moment est d’arriver à l’unité des peuples et de ne faire qu’un seul homme de l’espèce entière, soit ; mais en acquérant des facultés générales, toute une série de sentiments privés ne périra-t-elle pas ? Adieu les douceurs du foyer ; adieu les charmes de la famille ; parmi tous ces êtres blancs, jaunes, noirs, réputés vos compatriotes, vous ne pourriez vous jeter au cou d’un frère…

 

La culture future est menacée de nullité totale. Adieu Molière, adieu Pouchkine et vive Spiderman ! Le parc Disney fera la grande synthèse culturelle !

 

Quelle serait une société universelle qui n’aurait point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne ? Ni russe, ni tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu’en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ?

 

Eh bien, que le maître se rassure, il n’en résultera rien, sauf que l’on ne s’en rendra plus compte ! C’est ce qu’a dit Soljenitsyne à Harvard !

Chateaubriand décrit ensuite la menace égalitaire et socialiste, et se prend à rêver d’une société plus chrétienne. Je lui laisse le choix de cet optimisme. Et, en me rappelant d’une émission où l’on m’avait invité à changer de planète, après mes propos jugés sévèrement, je lui laisse encore la parole :

 

Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d’ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d’un globe fouillé partout ? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète.

 

On n’aura même pas été capables d’en changer, de planète…

 

Comment Tocqueville ridiculise la théorie de la conspiration sur la Révolution…

Révolution française : Tocqueville contre la théorie de la conspiration

 

Voici ce qu’écrit Tocqueville au marquis de Circourt, un militant d’extrême-droite avant l’heure en quelque sorte. Il écrit d’une manière relaxée (lettre du 14 juin 1852, œuvres complètes, tome VI) :

« Je connais l’ouvrage de l’abbé Barruel dont vous me parlez. Je ne l’ai point lu pourtant; mais j’en ai souvent entendu parler et ai plusieurs fois conçu le dessein de le lire. »

Pourquoi ne pas l’avoir lu ? Réponse : parce qu’il ne veut pas le lire (le copieux ouvrage comprend quatre volumes, à cette époque on n’a pas la télé…).

« J’en ai toujours été détourné par l’idée que celui-ci avait un point de départ essentiellement faux. Sa donnée première est que la révolution française (il est permis de dire aujourd’hui européenne) a été produite par une conspiration. Rien ne me paraît plus erroné. »

Si la Révolution Française n’est pas le fruit d’une conspiration, qu’est-ce qui le sera ? C’est pourquoi le texte est important. Tocqueville admet bien sûr les illuminés, les colliers de la reine, les machinations et tout le reste, mais c’est secondaire :

 

« Je ne dis pas qu’il n’y eût pas dans tout le cours du dix-huitième siècle des sociétés secrètes et des machinations souterraines tendant au renversement de l’ancien ordre social. Au-dessous de tous les grands mouvements qui gitent les esprits se trouvent toujours des menées cachées. C’est comme le sous-sol des révolutions. »

 

Tocqueville distingue révolution et conspiration avec sa clarté de toujours :

« Mais ce dont je suis convaincu, c’est que les sociétés secrètes dont on parle ont été les symptômes de la maladie et non la maladie elle-même, ses effets et non ses causes. Le changement des idées qui a fini par amener le changement dans les faits s’est opéré au grand jour par l’effort combiné de tout le monde, écrivains, nobles et princes, tous se poussant hors de la vieille société sans savoir dans quelle autre ils allaient entrer. »

C’est bien le problème en effet : il y avait un peu conspiration, mais il y a eu surtout révolution car tout le monde le voulait, et personne n’a même voulu défendre le roi : « par l’effort combiné de tout le monde, écrivains, nobles et princes ».

Et personne n’a voulu défendre le roi, et il a fallu ce Fersen suédois (on n’en a pas fait un héros, on en a fait l’amant de la reine – c’est bien la France) pour aider la famille royale. Burke a dit dans des lignes magnifiques, que l’on cite en anglais, un anglais si proche de nos classiques, mais peut-être plus splendide encore, car plus noble :

 

« I should have lived to see such disasters fallen upon her in a nation of gallant men, in a nation of men of honour and of cavaliers. I thought ten thousand swords must have leaped from their scabbards to avenge even a look that threatened her with insult. But the age of chivalry is gone…

Tocqueville compare très subtilement les historiens parallèles aux alchimistes.

 

« Du reste, quoique l’idée première et mère soit fausse, elle peut avoir conduit l’auteur à des découvertes utiles, de même que la recherche de la pierre philosophale a fait faire de grands progrès aux sciences naturelles. »

 

Ce serait une bonne définition : l’histoire conspirative comme histoire infantile qui cherche à trouver la pierre philosophale !

Ceci dit, cessons de faire l’avocat du diable, et rappelons que dans sa Démocratie en Amérique Tocqueville n’est satisfait de rien, et surtout pas de l’histoire :

« Les historiens qui vivent dans les temps démocratiques ne refusent donc pas seulement à quelques citoyens la puissance d’agir sur la destinée du peuple, ils ôtent encore aux peuples eux-mêmes la faculté de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit à une providence inflexible, soit à une sorte de fatalité aveugle.»

Tocqueville ajoute, inquiété par cette vision tronquée de l’histoire qui dénie à l’homme son rôle sur sa vie, homme conditionné par Darwin puis par les sciences sociales :

« On dirait, en parcourant les histoires écrites de notre temps, que l’homme ne peut rien, ni sur lui, ni autour de lui. Les historiens de l’Antiquité enseignaient à commander, ceux de nos jours n’apprennent guère qu’à obéir. Dans leurs écrits, l’auteur paraît souvent grand, mais l’humanité est toujours petite. »

C’est la fin des grands hommes mais aussi des hommes modestes, des humbles à leur place. Il n’y a que des fourmis soumises à la fatalité. Notre écrivain ajoute dans le même chapitre :

« Si cette doctrine de la fatalité, qui a tant d’attraits pour ceux qui écrivent l’histoire dans les temps démocratiques, passant des écrivains à leurs lecteurs, pénétrait ainsi la masse entière des citoyens et s’emparait de l’esprit public, on peut prévoir qu’elle paralyserait bientôt le mouvement des sociétés nouvelles et réduirait les chrétiens en Turcs. »

La fatalité c’est tout ce qui conspire vers la disparition humaine – on dirait aujourd’hui citoyenne, alors que le citoyen aura été le soldat en fer-blanc de la cybernétique actuelle qui maîtrise le détail de nos vies…