Ushuaïa et la fin du bout du monde

Je suis allé à Ushuaia deux fois et je n’y ai rien vu. J’en ai parlé et reparlé avec Jean Raspail, spécialiste de ces hautes contrées, qui lui préférait Port Williams au Chili. Il y a des hôtels, des excursions, des casinos (c’est encore pire à Calafate ou à Iguaçu), de la vie chère (on est loin…), des bobos en bateau de croisière, quelques non-couchers de soleil et puis de beaux lupins (des fleurs). C’est tout. Ou alors il faut marcher à pied dans la Patagonie, ce que je fais faire à mes personnages dans mon roman sur les champs patagoniques, mais pour être honnête on peut le faire ici (en Espagne, vers la Galice) ou ailleurs (en Corse). Dans un monde unifié, dit Debord, on ne peut s’exiler.

L’arrivée était charmante à Ushuaia… Joli nom, émission de télé du ministre de l’autre. Après, quoi ? Il y a même des camps de réfugiés qui viennent des Andes, et veulent de l’eau et du chauffage, un beau programme de logement social à financer par le contribuable local. Car on est dans le monde où il faut vivre aux frais des autres. Et le faire savoir.

L’été est arrivé et avec lui la grosse vague touristique. Où se cacher ? Comment l’éviter ? Il y a deux siècles Gautier écrit :

« C’est un spectacle douloureux pour le poète, l’artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l’uniformité la plus désespérante envahir l’univers sous je ne sais quel prétexte de progrès.

Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. À quoi bon aller voir bien loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables? Nous croyons que tels n’ont pas été les desseins de Dieu, qui a modelé chaque pays d’une façon différente, lui a donné des végétaux particuliers, et l’a peuplé de races spéciales dissemblables de conformation, de teint et de langage. »

 

Le tourisme moderne a ensuite assassiné tout le reste. Debord encore et toujours :

 

« Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace. »

 

Il n’y pas plus de bout du monde, il n’y a pas fin du monde. Il y a fin du bout du monde. Promis, je serai optimiste demain…

 

D’ailleurs je vais l’être tout de suite, optimiste ; trouve près de chez toi, camarade lecteur, auguste voyageuse, le lieu sacré où féconder ton esprit, ton bois le plus cher, ta chapelle romane, ou ta mare aux canards. Et perds-toi, noie-toi dans le verre d’eau, oublie la mer à voir !

 

 

 

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Les voyageurs éveillés (Amazon_Kindle)

Debord – La Société du Spectacle

Gautier – Voyage en Espagne

Hollywood et le King : Elvis et son cinéma

Rien n’a été écrit en français sur le cinéma de Presley, et rien en américain sur le contenu de ce cinéma, ramené à une simple expérience de rock star dans des razzie movies.

Nous avons découvert le cinéma d’Elvis Presley par hasard sur TCM au cours d’un voyage en Galice. Tout de suite nous avons été frappés par la cohérence des thèmes, la permanence des situations familiales ou professionnelles, par la beauté aussi des paysages et des exotismes qui permettaient au King de trouver une inspiration presque rituelle, liée notamment aux îles. Le King s’est imposé naturellement dans ce gentil âge d’or par son charisme, son talent, sa gentillesse. L’humour aussi et le ton décalé de beaucoup de dialogues, notamment quand trop de filles lui courent après, redonnent à ces films un piment supplémentaire. On peut considérer que les films de la dernière période sont moins intéressants : le King vieillit vite, son ton ne correspond plus à l’air du temps, d’ailleurs le cinéma américain traverse à cette époque une crise presque existentielle, et peu de films resteront des légendes à la fin de ces années soixante assez fatidiques. Les projets sont sans doute moins étudiés aussi avec Hal Wallis qui prend sa retraite et le colonel Parker qui se montre toujours trop gourmand. En tout état de cause, il ne faut surtout pas diaboliser la dimension commerciale du projet Elvis : ce serait passer à côté du sujet, il faut au contraire l’intégrer dans l’analyse, d’autant que tout le projet hollywoodien consiste à exploiter, parfois jusqu’à la nausée, une figure charismatique à laquelle un public donné s’est attachée. La critique s’est chargée par la suite de transformer en œuvres-culte ces produits commerciaux. On se contentera de souligner que le cinéma du King, comme la musique de Debussy, cherche humblement à divertir. Il semble que ce soit la dimension la plus oubliée du cinéma.

 

Elvis a inventé un genre de cinéma à lui tout seul : le cinéma pour rock star. Ce n’est pas la comédie musicale, ce n’est non plus une suite de clips, c’est un film pour Elvis qui repose à la fois sur le charisme du King et sur sa gentillesse innée, sa simplicité. Une actrice de Live a little souligne qu’il était à la fois beau, sensible, avec un profil de romain, qu’il pleurait à la mort de martin Luther King et qu’il voulait plaire à tout le monde ! La beauté plastique du King a été soulignée par Quentin Tarantino qui dans True romance fait dire à Christian Slater qu’Elvis est le seul homme qu’il aurait pu aimer…

 

Les films d’Elvis sont très bons jusqu’au milieu des années soixante. On peut souligner le sérieux des scénarios et la qualité de la mise en scène, qui était assurée par des légendes – ou de grands professionnels – du cinéma. Elvis s’est bien inséré dans un schéma à l’ancienne, traditionnel, alors qu’il incarnait toute la nouveauté et l’énergie du rock. C’est pour cela qu’il a pu jouer dans tous ces films, alors que les carrières d’autres rock stars ont été très brèves, si elles ont pu paraître provocantes à l’époque (mais rien ne vieillit plus vite que la provocation…). Nous pouvons rappeler les noms des maîtres suivants, en soulignant que ce qui a pu manquer au King, ce sont les grands acteurs – pas les actrices :

 

Michael Curtiz a réalisé le King Créole. Il avait aussi réalisé la première mouture du Kid Galaad, un des films les plus inspirés d’Elvis.

Hal Wallis s’est avéré un bon producteur du King, lui avait été celui de Bogart et des plus grands films noirs. Pour lui Elvis était la seule bonne affaire de cette époque si dure pour les studios crépusculaires.

George Sidney réalisa un très bon film d’Elvis à Las Vegas ; il avait auparavant dirigé des films musicaux et les meilleurs films de cape et d’épée hollywoodiens. La dénommée Ann-Margret donna un bonne réplique au King : mais quelle actrice ne le fit pas ? Il lui manqua plutôt du répondant masculin.

Richard Thorpe, prestigieux auteur des grands Tarzan, d’Ivanhoé ou des Chevaliers de la Table Ronde, a dirigé deux des meilleurs Elvis : le légendaire Rock du Bagne, sur la destinée torturée de l’idole, et l’idole d’Acapulco, une belle histoire exotique greffée sur un sujet hitchcockien (comment triompher de son acrophobie).

Don Siegel réalise aussi Flaming star avec le King en métis pris entre deux mondes, celui des colons et celui des indiens. L’échec relatif de ce film et du suivant (Amour sauvage) fera que l’inévitable colonel Parker poussera Elvis à n’accepter que des rôles commerciaux, liés à des chansons que parfois le King méprisait complètement – et injustement.

Enfin Philip Dunne réalise Amour sauvage, qui narre les aventures mélodramatiques d’un élève et de sa belle professeure. Vieille légende, Philip Dunne est quand même le scénariste du Dernier des Mohicans, du Fantôme de madame Muir et de la verte vallée de Ford.

 

Elvis avait donc de quoi en remontrer aux petits malins qui ici ou là reniflent son cinéma.

Il y a aussi des petits maîtres oubliés, comme Norman Taurog (oscar quand même et réalisateur d’un excellent Fred Astaire) avec qui Elvis réalise quatre films, dont l’excellent Sous le ciel bleu d’Hawaii ; ou Michael Moore – premier du nom – qui marque aussi le lien presque sacré entre Elvis et Hawaii. Il lui aura surtout manqué de jouer avec de meilleurs acteurs masculins – à l’exception de Walter Matthau, de John Egan, très bon dans le Cavalier du crépuscule (Love me tender), un étonnant western, ou de Gig Young (Kid Galaad).

 

Les sujets abordés étaient liés à la personnalité ambiguë de la star : elle est rebelle, un peu clocharde, parfois badaude (Love me tender), elle vit marginalement, elle n’a jamais de job professionnel – sauf dans le dernier film où Elvis joue un toubib. Elvis est jeune cowboy, soldat, artiste, bohême, il refuse la famille et le schéma autoritaire WASP, il n’aime pas trop s’engager non plus sur le plan sentimental. Notre antihéros vit aussi de petits boulots, devient chasseur de trésors, garde du corps, guide touristique bref il reflète assez bien la décennie crade à la Kerouac. Dans une société postindustrielle délitée, Elvis est un routard, un désargenté qui a du mal à s’insérer dans le grand cirque du monde (Roustabout) ou dans un projet social défini. Il a pourtant deux armes qui le favorisent : son talent de chanteur et son sex-appeal dont il n’abuse jamais, qu’il vit en fait plutôt comme un handicap amusant dans plusieurs films, harcelé qu’il est par la gent féminine. On citera ce mot d’une de ses plus belles partenaires hawaïennes : « je croyais que tu étais mort, ou pire encore marié… »

Mais la dimension antisociale pour faire court – est permanente et liée à la violence, à la boxe qui envoie Elvis en prison dans le Rock du bagne ou sur les rings dans Kid Galaad. La violence le mène au tribunal dans Amour sauvage, mais aussi – dans le même mélo flamboyant – à la littérature ! La professeure éprise de lui est jouée par la superbe Hope Lange à qui rend David Lynch rend un troublant hommage dans Sailor et Lula ; Lynch obsédé par l’Amérique d’Eisenhower, le cinémascope, les blondes oxygénées, le monde d’Elvis. Mais l’âge d’innocence est bien passé comme on sait.

Icône du sport et de la musique, ces deux vecteurs de toujours de la célébrité mondaine – voir Achille et Orphée chez nos grecs, Elvis incarne aussi l’époque des sports mécaniques ; il peut alors travailler comme motard dans un cirque (Roustabout avec la toujours pétulante Barbara Stanwyck) ou comme pilote automobile, dans l’étonnant Clambake par exemple. Ile st très bon aussi dans Speedway. On est à l’époque où tout le monde tourne dans des films de course automobile, Montand, Newman, McQueen. Passionné de bagnole comme tous les gars de sa génération, Elvis incarne alors à merveille les valeurs marchandes de la société de consommation. Il découvre les chorégraphies de Gary Winters avec l’impayable Ann-Margret, star américano-suédoise promise à tous les déhanchements yéyé de cette époque prétendument superficielle… C’est la guerre du faux d’Umberto Eco, à Las Vegas ou Miami, quand tout dégénère en spectaculaire…

 

Elvis incarne aussi une Amérique qui se transforme, à la même époque que Brando (la très barbante équipée sauvage) ou James Dean dont il est le contemporain. Le conflit avec les parents revient de manière récurrente dans sa filmographie, notamment avec la fabuleuse Angela Lansbury qui joue la mère autoritaire et envahissante dans Sous le ciel d’Hawaii. La même année, dans le Candidat mandchourien, on la voit se métamorphoser en conspirateur fasciste secrètement communiste ! C’est l’époque des mères envahissantes hitchcockiennes, celles de Cary Grant dans la Mort aux trousses, de Perkins dans Psychose ou de Rod Taylor dans les Oiseaux ; mères qui sont jouées par des actrices à peine plus âgées, et ce intentionnellement. On a beaucoup parlé avec l’école de Francfort du père autoritaire, mais le cinéma, comme toujours plus madré, aura mis une belle couche aux mères prévaricatrices des temps américains – à la même époque Godard fait dire à Parvulesco que la femme l’a emporté en Amérique…

Dans Kissin’s cousins, un de nos préférés par sa richesse sémiologique, Presley se dédouble (pour les meilleurs de nos théoriciens de la conspiration  ils étaient deux ! voyez Mileswmathis.com), mais surtout il fait le grand écart entre la rigoureuse armée et les cousines délurées du Kentucky. Et il cherche à concilier la discipline militaire et le plan libertarien des grands ancêtres des campagnes. Enfin Elvis se lance dans une partie de jeu de dames (avec Arthur O’connell) aux enjeux cosmique).  Comme dans Folamour, il y a mise en parallèle entre les missiles balistiques (qu’on veut installer sur les terres d’Arthur) et allusions à la libération-explosion sexuelle d’alors. Le film dénonce même les excès de la société de consommation (les filles ruinent l’armée en bikinis). C’est presque l’Ulysse de Joyce ce film.

Le cinéma de Presley n’est pas mièvre non plus, isolé dans une tour d’ivoire réservée au tour de chant de notre star. Dans Love a little ou dans Deux filles et un trésor, Elvis traverse une Amérique moralement sinistrée, sur fond de drogue, de sexe, mais pas de rock’n’roll, une Amérique magiquement travaillée par des démons intérieurs qu’elle n’arrive toujours pas à extérioriser – seulement à exporter… Lui-même incarne cette jeunesse déboussolée, négligée et négligente, qui se laisse flotter par les courants du temps, un des courants qui passionnaient Ortega Y Gasset. Heureusement Elvis reste toujours vêtu par la grande, par la fabuleuse Edith Head : son vestiaire mériterait un chapitre à lui tout seul. Il est exceptionnel dans le film tristement nommé des filles, encore des Filles… Il chante génialement return to sender.

 

Voyons les chants, justement. Elvis est dès le début, dès ses premiers westerns condamné au tour de chant et la fascination qu’il exerce sur les groupies, groupies qu’il fuit parfois avec une nonchalance pas toujours amusée. Les filles le barbent, il les renvoie, même belles et riches ! C’est un des thèmes favoris dans les films un peu mufles de Norman Taurog. Bien sûr le symbolisme peur retrouver son sérieux et alors donner des épreuves dignes de celles d’Orphée. C’est cette damnation des stars que nous avions étudiée jadis (Filipacchi, 1997), un peu déroutés par les bios déjantées d’Albert Goldman et consorts.

La dimension orphique est souvent illustrée dans les films de Presley. Il y a des épreuves terribles, la prison, l’hôpital, la solitude, la misère, et puis la révélation. Mais parfois le conflit est purement intérieur, psychologique. Dans le film sur Acapulco, Elvis doit lutter contre son vertige intérieur, comme James Stewart dans Sueurs froides. Il va exorciser ses démons en sautant la célèbre quebrada, déjà présente bien sûr dans la Dame de Shanghai. Cette épreuve est aussi liée à ses amours avec la douce française jouée par Ursula Andress et la belle toréro mexicaine – on ne sait jamais qui il va choisir.

Et voici qu’un de nos meilleurs humanistes, Victor Magnien, nous explique dans son classique sur le symbolisme éleusinien la sémantique d’un tel plongeon sacré :

 

Toute une série de mythes représentent un dieu, ou un homme, ou une femme, sautant de la roche Leucade — parfois on trouve le mot Leucate — dans la mer pour fuir un amour cruel et s’en guérir, comme aussi pour obtenir un amour désiré, et d’autre part pour fuir la vie que l’homme a sur la terre et les défauts de la condition humaine (…). Dès lors nous pouvons penser que le saut accompli à Leucade est un acte rituel, accompli dans une initiation, puisque la mort ressemble à une initiation.

 

Le lien sacré du King avec Hawaï se sent dans d’autres films comme Paradis hawaïen, dans la chanson par exemple Tambours des îles, où toute l’énergie tellurique de l’archipel volcanique ressort. La superbe chanson sur la mer généreuse acquiert une belle dimension païenne, dimension jamais éloignée des inspirations de notre star mythologique.  Presley a même droit à des noces folkloriques dans Sous le ciel bleu : il a préféré la famille hawaïenne de sa compagne à la sienne ; on comparera ces timides essais anthropologiques aux classiques de Flaherty ou de Delmer Daves (L’oiseau du paradis – encore… – tourné seulement dix ans avant) et l’on verra la rapidité avec l’ogre touristique dévore alors la planète. L’aviation aura là aussi réglé son compte aux îles comme le progrès aux familles : voir le grand analyste Daniel Boorstyn qui parle vers 1960 de la transformation du voyageur en touriste. Les personnages du King qui cherche toujours à vivoter du tourisme dans les îles reflètent bien cette entropie civilisatrice qui est parfois à deux doigts de tourner à la catastrophe.

En Allemagne aussi Elvis aura son expérience initiatique : dans le mystérieux GI Blues notre soldat de l’OTAN chante devant des enfants émerveillés avec une marionnette, comme s’il venait là, certes inconsciemment, exaucer les vœux les plus philosophiques d’Heinrich Von Kleist. C’est la chanson formidable Wooden Heart, cœur de bois, qui montre le génie de notre initié malgré lui capable de chanter avec du bois, comme Gene Kelly dansait avec des chiens dans le maître-opus de Gregory La Cava.

Mais laissons parler le philosophe prussien (Kleist donc) sur le destin transhumain de nos poupées :

 

« Il m’assura que la pantomime de ces poupées lui donnait beaucoup de plaisir et déclara sans ambages qu’un danseur désireux de perfection pourrait apprendre d’elles toutes sortes de choses. »

 

Elvis chante très bien aussi avec les chiens. Démentant W.C. Fields, il est roi hawaïen des chansons pour enfants et à onomatopées.

Terminons sur une belle note ésotérique.

Dans Kid Galaad, on se donne la peine de nous expliquer la signification du nom de Galaad et des chevaliers de la table ronde au début du film ! Elvis est un champion gentil comme le suprême héros « qui de la chevalerie aurait toute la seigneurie » (Chrétien de Troyes). Le début de ce grand film montre Elvis maître du monde à l’arrière d’un simple camion, car l’homme qui n’a rien (nothing) et se met à chanter (sing) est le roi (King), le roi naturel du monde. Nous avons tous vécu la situation mais comme c’est plus vrai lorsque c’est lui ! The man who can sing/when he has nothing/is a king.

Avec Elvis on n’en finirait pas et on se remettrait à lire son Zarathoustra… Pour permettre une découverte orphique aux gentils béotiens et rabattre le caquet de certains Trissotin, il va donc falloir que je me sacrifie et ponde un livre sur ce sujet quadragénaire !

Chateaubriand et le charme discret de la royauté

Vers la fin de ses Mémoires Chateaubriand se surpasse. Il y a cette conclusion qui ouvre mon livre sur les écrivains et la conspiration, et puis il y a ce passage situé aussi à Prague, cet hommage plutôt à un Charles X exilé et entouré de ses petits-enfants.

C’est la fin des vielles races au sens de Mallarmé (Igitur) ou du plaisir de Dieu.

On est au tome 3, L37 Chapitre 5

Sur le malheur qui fait disparaître l’ancienne France :

 

« Peut−être, en s’épargnant la peine de prendre un parti, on s’endormira dans des habitudes chères à la faiblesse, douces à la vie de famille, commodes à la lassitude suite de longues souffrances. Le malheur qui se perpétue produit sur l’âme l’effet de la vieillesse sur le corps ; on ne peut plus remuer ; on se couche. »

 

Dans le feuilleton de TF1 (1978), le duc parlera de l’histoire comme traîtresse. C’est vrai, mais il ne faut pas oublier non plus que l’histoire s’est couchée à cette époque.

 

« Le malheur ressemble encore à l’exécuteur des hautes justices du ciel : il dépouille les condamnés, arrache au roi son sceptre, au militaire son épée, il ôte le décorum au noble, le cœur au soldat, et les renvoie dégradés dans la foule.

 

Chateaubriand est nietzschéen ici : au roi, au noble, au soldat succède la foule.

Sublime réflexion, bonne pour Perceval, sur les ratés de la jeunesse (on croit qu’on a le temps) :

 

« D’un autre côté, on tire de l’extrême jeunesse des raisons d’atermoiements : quand on a beaucoup de temps à dépenser, on se persuade qu’on peut attendre, on a des années à jouer devant les événements :  » Ils viendront à nous, s’écrie−t−on, sans que nous nous en mettions en peine ; tout mûrira, le jour du trône arrivera de lui−même ; dans vingt ans les préjugés se seront effacés.  » Ce calcul pourrait avoir quelque justesse si les générations ne s’écoulaient pas ou ne devenaient pas indifférentes ; mais telle chose peut paraître une nécessité à une époque et n’être pas même sentie à une autre.

Hélas ! avec quelle rapidité les choses s’évanouissent ! »

J’ai retrouvé ce passage grâce toujours aux fusées de Baudelaire (merci donc à Pierre P.).

Voilà les petits-enfants, avec cette princesse Louise admirable, la parfaite élève :

 

« Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand−père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l’embrasure d’une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J’ai renouvelé mes compliments sur la leçon d’équitation. »

 

La petite princesse Louise (qui aura une vie triste) est bonne lectrice du maître :

 

… mais j’ai vu beaucoup de serpents en Amérique. − Oh ! oui, dit la princesse Louise, le serpent à sonnette, dans le Génie du Christianisme.  »

Je m’inclinai pour remercier Mademoiselle.  » Mais vous avez vu bien d’autres serpents ? a repris Henri. Sont−ils bien méchants ? − Quelques−uns, monseigneur sont fort dangereux, d’autres n’ont point de venin et on les fait danser.  »

On adore les animaux, car est des enfants :

 

« Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés sur les miens. »

 

Les deux petits princes sont incollables sur la vieille histoire de leur race (cela nous change des héritiers du trône qui traînent dans les universités US) :

 

 

« Après cette belle conversation de serpents, de cataracte, de pyramides, de saint tombeau, Mademoiselle m’a dit :  » Voulez−vous me faire une question sur l’histoire ? − Comment, sur l’histoire ? − Oui, questionnez−moi sur une année, l’année la plus obscure de toute l’histoire de France, excepté le dix−septième et le dix−huitième siècle que nous n’avons pas encore commencés ».

 

Il y a quelque chose de dérisoire dans cette érudition gratuite. Mais c’est ce qui la rend sublime. On est passé de la basilique des rois au centre commercial.

Vous ne vous en rendez pas compte ?

 

 

« Je commençai par obéir à la princesse et je dis :  » Eh bien ! Mademoiselle veut−elle me dire ce qui se passait et qui régnait en France en 1001 ?  » Voilà le frère et la sœur à chercher, Henri se prenant le toupet, Mademoiselle ombrant son visage avec ses deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle jouait à cache−cache, puis elle découvre subitement sa mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards limpides. »

 

Une vraie délicate la princesse :

 

« Elle dit la première :  » C’était Robert qui régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur d’Orient… – Et Othon III empereur d’Occident « , cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière sa soeur, et il ajouta :  » Veremond II en Espagne.  » Mademoiselle lui coupant la parole dit :  » Ethelrède en Angleterre. − Non pas, dit son frère, c’était Edmond, Côte−de−Fer.  » Mademoiselle avait raison, Henri se trompait de quelques années en faveur de Côte−de−Fer qui l’avait charmé ; mais cela n’en était pas moins prodigieux ».

 

Chateaubriand se lance dans une vieille vocation nostalgique dont il a le secret :

 

« Aimables enfants ! le vieux croisé vous a conté les aventures de la Palestine, mais non au foyer du château de la reine Blanche ! Pour vous trouver, il est venu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales poudreuses au seuil glacé de l’étranger. Blondel a chanté en vain au pied de la tour des ducs d’Autriche ; sa voix n’a pu vous rouvrir les chemins de la patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres lointaines vous a caché une partie de son histoire, il ne vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans les forêts de la Floride et sur les montagnes de la Judée autant de désespérances, de tristesses et de passions, que vous avez d’espoir, de joie et d’innocence ; qu’il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu’il avait livrées au dieu de malédiction. »

 

On termine par un triste jeu de cartes ; les couloirs déserts du palais résonnent et frissonnent :

 

« Le jeu fini, le Roi me souhaita le bon soir. Je passai les salles désertes et sombres que j’avais traversées la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline, je regagnai mon auberge en m’égarant dans les rues et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la tristesse de son abandon et de ses années. »

 

Ce roi a toujours eu ma sympathie, c’est le vrai dernier roi, un roi de sacre. Comme dit Stendhal, on ne fut jamais aussi heureux que sous son règne. Alors, après le génie du christianisme, merci à Chateaubriand pour ce génie du royalisme.