Sénèque et les problèmes de santé féminine en 60 après Jésus-Christ…

Sénèque et les problèmes de santé féminine en 60…

 

Nous sommes obsédés par les régimes diététiques et nous avons fait des cuisiniers des stars ; les romains aussi, et puisque notre situation actuelle permet de comprendre qu’on ne comprend rien à l’histoire, on continue avec Sénèque et sa fastueuse lettre 95, qui traite de l’intempérance et finalement de l’impossibilité pratique de la philosophie et de la sagesse ! Cette lettre est citée par Joseph de Maistre dans sa première Soirée de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre, autre maître du « présent perpétuel » que nous chroniquons régulièrement.

Moins brutalement que Juvénal, mais quand même, le grand Sénèque rappelle comme la femme romaine dégénère :

 

« Le prince, et tout à la fois le fondateur de la médecine, a dit que les femmes ne sont sujettes ni à la perte des cheveux ni à la goutte aux jambes. Cependant et leurs cheveux tombent et leurs jambes souffrent de la goutte. »

 

Evidemment ces femmes ont perdu les vertus traditionnelles de la romanité – car on n’est plus au temps des Horace et des Curiace, mais à celui des voraces et des coriaces :

 

«  Ce n’est pas la constitution des femmes, c’est leur vie qui a changé : c’est pour avoir lutté d’excès avec les hommes qu’elles ont subi les infirmités des hommes. Comme eux elles veillent, elles boivent comme eux ; elles les défient à la gymnastique et à l’orgie ; elles vomissent aussi bien qu’eux ce qu’elles viennent de prendre au refus de leur estomac et rendent toute la même dose du vin qu’elles ont bu ; elles mâchent également de la neige pour rafraîchir leurs entrailles brûlantes. Et leur lubricité ne le cède même pas à la nôtre : nées pour le rôle passif (maudites soient-elles par tous les dieux !), ces inventrices d’une débauche contre nature en viennent à assaillir des hommes. »

 

La débauche féminine entraîne l’impuissance… médicinale :

« Comment donc s’étonner que le plus grand des médecins, celui qui connaît le mieux la nature, soit pris en défaut et qu’il y ait tant de femmes chauves et podagres ? Elles ont perdu à force de vices le privilège de leur sexe ; elles ont dépouillé leur retenue de femmes, les voilà condamnées aux maladies de l’homme. »

On le redit en latin :

 

Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt et, quia feminam exuerant, damnatae sunt morbis virilibus.

 

La complexité de la médecine technologique ruine nos sociétés sans rassurer les malades ; or notre empire romain n’en est pas loin non plus :

 

« Les anciens médecins ne savaient pas recourir à la fréquence des aliments et soutenir par le vin un pouls qui va s’éteindre ; ils ne savaient pas tirer du sang et chasser une affection chronique à l’aide du bain et des sueurs ; ils ne savaient pas, par la ligature des jambes et des bras, renvoyer aux extrémités le mal secret qui siège au centre du corps. Rien n’obligeait à chercher bien loin mille espèces de secours contre des périls si peu nombreux. Mais aujourd’hui, quels immenses pas ont faits les fléaux de la santé humaine ! On paye ainsi les intérêts du plaisir poursuivi sans mesure ni respect de rien ».

 

Et notre philosophe de faire le lien entre les cuisiniers et les maladies. Car comme à New York aujourd’hui les courtiers désertent les salles de change et apprennent la cuisine à prix d’or. Quant à la malbouffe, elle a toujours été là :

« Nos maladies sont innombrables ; ne t’en étonne pas ; compte nos cuisiniers (Innumerabiles esse morbos non miraberis: cocos numera). Les études ne sont plus ; les professeurs de sciences libérales, délaissés par la foule, montent dans une chaire sans auditeurs. Aux écoles d’éloquence et de philosophie règne la solitude ; mais quelle affluence aux cuisines ! Quelle nombreuse jeunesse assiège les fourneaux des dissipateurs ! Je ne cite point ces troupeaux de malheureux enfants qui, après le service du festin, sont encore réservés aux outrages de la chambre à coucher. Je ne cite point ces bandes de mignons classés par races et par couleurs, si bien que tous ceux d’une même file ont la peau du même poli, le premier duvet de même longueur, la même nuance de cheveux, et que les chevelures lisses ne se mêlent point aux frisées. Je passe ce peuple d’ouvriers en pâtisserie ; je passe ces maîtres d’hôtel au signal desquels tout s’élance pour couvrir la table. Bons dieux ! que d’hommes un seul ventre met en mouvement… »

 

Sénèque souligne que les maladies de la civilisation romaine sont devenues énigmatiques et que la médecine a accompagné la philosophie dans le chemin pervers de la dégénérescence :

« Que résulte-t-il de toutes ces mixtions ? Des maladies complexes comme elles, énigmatiques, diverses, de formes multiples, contre lesquelles la médecine à son tour a dû s’armer d’expériences de toute espèce.

J’en dis autant de la philosophie. Plus simple autrefois, lorsqu’après des fautes moindres de légers soins nous guérissaient, contre le renversement complet de nos mœurs, elle a besoin de tous ses efforts. Et plût aux dieux qu’à ce prix enfin elle fît justice de la corruption ! »

 

Bien avant notre Chateaubriand ou même Gustave Le Bon, Sénèque rappelle que les crimes collectifs aujourd’hui indiffèrent :

 

« Notre frénésie n’est pas seulement individuelle, elle est nationale : nous réprimons les assassinats, le meurtre d’homme à homme ; mais les guerres, mais l’égorgement des nations, forfait couronné de gloire ! »

 

 

 

On laisse le dernier mot à notre Molière éternel qui au début de la scène d’introduction du malade imaginaire nous rappelle ce que nous devrions rappeler à notre médecine inepte, stérile et hors de prix : « si vous continuez comme cela, on ne voudra plus être malade ! »

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Le livre noir de la décadence romaine (Amazon.fr) ; chroniques sur la fin de l’histoire (Amazon.fr)

Sénèque – Lettres à Lucilius (sur Wikisource) – LETTRE XCV.

Insuffisance des préceptes philosophiques… Sur l’intempérance.

 

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Partager ses livres avec ses lecteurs (par Sénèque) : nullius boni sine socio iucunda possessio est. Mittam itaque ipsos tibi libros… On ne traduira pas !!! Bientôt un livre sur la Renaissance romaine !!!

Pétrone et les astrologues en l’an zéro

 

  1. Pétrone et les astrologues

 

 

Pétrone a toujours plu. Il y a ceux que son mauvais goût et sa décadence branchent et amusent (je me souviens de mes copains matheux de thurne à Louis-Le-Grand, devenus tous manitous de la grande mondialisation), et ceux qui pensent qu’il était un grand traditionnel se moquant de son temps dégoûtant.

Et comme on parlait de mauvais goût :

« Il allait en dire davantage, quand Trimalchion fait craquer ses doigts. À ce signal du maître, l’un des eunuques approche, le bassin à la main. Trimalchion soulage sa vessie, fait signe qu’on lui serve de l’eau, en mouille légèrement l’extrémité de ses doigts, et les essuie aux cheveux d’un esclave. »

 

Héguin de Guerle, le traducteur ajoute pour nous éclairer :

 

« C’était encore un raffinement qui annonçait l’opulence et la mollesse chez les anciens, que d’essuyer ses mains aux cheveux d’un de ces esclaves à longue chevelure. »

 

Vive le bon vieux temps et la société traditionnelle (on est quelques années après Virgile). Mais passons. 

A ceux que l’astrologie fatigue ou a toujours fatigués, on se saurait trop recommander ces lignes de Pétrone. Considérée comme une science sacrée par Guénon et toutes les sociétés traditionnelles, l’astrologie fait ici les frais d’une astrologue cuisinier comique. Chaque signe en prend plein l’incinérateur ; fait étonnant je trouve ces critiques très censées par rapport aux signes que je connais, contrairement au bon Héguin de Guerle…

Accrochez-vous, c’est drôle !

 

« …par exemple, je puis, mes chers amis, vous expliquer l’allégorie de ce globe. Le ciel est le séjour de douze divinités dont il prend tour à tour les différentes figures. Tantôt il est sous l’influence du Bélier, et tous ceux qui reçoivent le jour sous cette constellation possèdent de nombreux troupeaux et de la laine en abondance. Ils sont, en outre, entêtés, sans pudeur ; ils aiment à heurter les gens. Ce signe préside à la naissance de la plupart des étudiants et des déclamateurs. — Nous applaudîmes à la fine plaisanterie de notre astrologue ; aussi s’empressa-t-il d’ajouter : — Le Taureau vient ensuite régner sur les cieux : alors naissent les gens hargneux, les bouviers et ceux qui n’ont d’autre occupation que de paître comme des brutes. Ceux qui naissent sous le signe des Gémeaux aiment à s’accoupler comme les deux chevaux d’un char, les deux taureaux d’une charrue et les deux organes de la génération ; ils brûlent également pour les deux sexes. Pour moi, j’ai reçu le jour sous le signe du Cancer ; comme cet animal amphibie, je marche sur plusieurs pieds, et mes possessions s’étendent sur l’un et l’autre élément : aussi, je n’ai placé sur ce signe qu’une couronne, pour ne pas défigurer mon horoscope. Sous le Lion naissent les grands mangeurs et ceux qui aiment à dominer ; sous la Vierge, les hommes efféminés, poltrons et destinés à porter des fers ; sous la Balance, les bouchers, les parfumeurs, et tous ceux qui vendent leurs marchandises au poids ; sous le Scorpion, les empoisonneurs et les meurtriers ; sous le Sagittaire, ces gens à l’œil louche, qui semblent regarder les légumes et décrochent le lard ; sous le Capricorne, les portefaix, dont la peau devient calleuse à force de travail ; sous le Verseau, les cabaretiers et les gens à tête de citrouille ; sous les Poissons enfin, les cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi tourne le monde, comme une meule, et ce mouvement de rotation nous apporte toujours quelque malheur, soit qu’il nous fasse naître ou mourir. Quant au gazon que vous voyez au milieu du globe, et au rayon de miel dont il est couvert, ce n’est pas sans raison ; car la terre, notre commune mère, arrondie comme un œuf, occupe le centre de l’univers : et elle renferme dans son sein tous les biens désirables, dont le miel est l’emblème… »

 

Et pour ceux qui ne seraient pas contents du sort réservé à l’astrologie, cette perle :

 

« Qu’est-ce qu’un jour ? s’écria-t-il, un espace insensible : à peine a-t-on le temps de se retourner, que déjà la nuit vient. Ainsi donc rien de plus sage que de passer directement du lit à la table. On n’a pas encore eu le temps de se refroidir, et l’on n’a pas besoin d’un bain pour se réchauffer : toutefois, une boisson chaude est le meilleur des manteaux. J’ai bu comme un Thrace, aussi je ne sais plus ce que je dis, et le vin m’a brouillé la cervelle. »

 

Etre ou ne pas être ? Ne pas être (Schwarzenegger)

Quant à ceux qui trouveraient encore qu’à notre époque (laquelle ?) l’argent domine tout :

 

« Trimalchion possède de si vastes domaines, qu’ils lasseraient les ailes d’un milan. Il entasse les intérêts des intérêts, et l’on voit plus d’argent dans la loge de son portier, que personne de nos jours n’en possède pour tout patrimoine. Quant à ses esclaves, oh ! oh ! par ma foi, je ne crois pas que la dixième partie d’entre eux connaisse son maître. Mais la crainte qu’il leur inspire est telle, qu’avec une simple houssine il les ferait tous entrer dans un trou de souris. »

 

 

Sources

 

Satiricon, XXVIII, XXXVIII-XXXIX

 

Nicolas Bonnal cartonne avec Virgile sur Reseauinternational.net !

Sommet de la littérature universelle, la description du bouclier dessiné par Vulcain comprend comme on sait, dans sa deuxième partie, une description de la bataille d’Actium. L’Enéide est ma lecture de chevet et je ne saurais trop recommander aux latinistes pas trop rouillés les nombreuses traductions juxtalinéaires de ce prodigieux texte (l’hypertexte louvaniste par exemple). Ici on est à la fin du chant VIII, vers 671-732.

Ici ce qui m’a intéressé c’est le choc orient-occident. Virgile ne voit pas cette fameuse bataille comme un choc Octave-Antoine mais comme un choc orient-occident. C’est un choc culturel, spirituel, racial même, que « le plus grand génie de l’humanité » (Paul Claudel) met en scène il y a deux mille ans.

On lit le maître des maîtres :

« Au centre, la mer se gonflait à perte de vue, sur fond d’or ; mais les vagues, d’un bleu sombre, dressaient leur crête blanchissante d’écume. De clairs dauphins d’argent, qui nageaient en rond, balayaient de leurs queues la surface des eaux et fendaient les remous. Au milieu on pouvait voir les flottes d’airain, la bataille d’Actium, tout Leucate bouillonner sous ces armements de guerre, et les flots resplendir des reflets de l’or. »

On oppose occident et orient, sur un ton pas très guénonien :

« D’un côté César Auguste entraîne au combat l’Italie avec le Sénat et le peuple, les Pénates et les Grands Dieux. Il est debout sur une haute poupe ; ses tempes heureuses lancent une double flamme ; l’astre paternel se découvre sur sa tête. Non loin, Agrippa, que les vents et les dieux secondent, conduit de haut son armée ; il porte un superbe insigne de guerre, une couronne navale ornée de rostres d’or. »

Je n’ai pas la place d’expliciter les détails. Mais les dieux se sentent concernés !

L’orient et son lexique du chaos maintenant (souvenons-nous que le journal Le Monde voudrait faire interdire Virgile pour fascisme ; on y arrivera…) :

« De l’autre côté, avec ses forces barbares et sa confusion d’armes, Antoine, revenu vainqueur des peuples de l’Aurore et des rivages de la mer Rouge, traîne avec lui l’Égypte, les troupes de l’Orient, le fond de la Bactriane ; ô honte ! sa femme, l’Égyptienne, l’accompagne. »

En latin, ces vers incomparables :

Aegyptum uiresque Orientis et ultima secum

Bactra uehit, sequiturque nefas Aegyptia coniunx

On reprend :

« Tous se ruent à la fois, et toute la mer déchirée écume sous l’effort des rames et sous les tridents des rostres. Ils gagnent le large ; on croirait que les Cyclades déracinées nagent sur les flots ou que des montagnes y heurtent de hautes montagnes, tant les poupes et leurs tours chargées d’hommes s’affrontent en lourdes masses. Les mains lancent l’étoupe enflammée ; les traits répandent le fer ailé ; les champs de Neptune rougissent sous ce nouveau carnage. »

Les champs de Neptune, je le dis sobrement,  sont un magnifique Kenning pour désigner la mer. Pour étudier cette notion soi-disant islandaise, on se reportera à l’étude de Borges (dans son histoire de l’éternité) – qui ignora toujours trop nos classiques.

Virgile oppose les dieux de l’ouest et ceux de l’Egypte, à tête de monstres (omnigenumque deum monstra) :

« La Reine, au milieu de sa flotte, appelle ses soldats aux sons du sistre égyptien et ne voit pas encore derrière elle les deux vipères. Les divinités monstrueuses du Nil et l’aboyeur Anubis combattent contre Neptune, Vénus, Minerve. La fureur de Mars au milieu de la mêlée est ciselée dans le fer, et les tristes Furies descendent du ciel. Joyeuse, la Discorde passe en robe déchirée, et Bellone la suit avec un fouet sanglant. »

Apollon l’hyperboréen va intervenir – et Virgile de nommer des peuples actuels (présent perpétuel, quand tu nous tiens…) :

D’en haut, Apollon d’Actium regarde et bande son arc (arcum tendebat Apollo). Saisis de terreur, tous, Égyptiens, Indiens, Arabes, Sabéens, tournaient le dos. On voyait la Reine elle-même invoquer les vents, déployer ses voiles, lâcher de plus en plus ses cordages. L’Ignipotent l’avait montrée, au milieu du massacre, emportée par les flots et l’Iapyx, toute pâle de sa mort prochaine »

Virgile personnifie le Nil (magno maerentem corpore Nilum) :

« En face, douloureux, le Nil au grand corps, ouvrant les plis de sa robe déployée, appelait les vaincus dans son sein azuré et les retraites de ses eaux. »

Virgile décrit ensuite le triomphe :

« César cependant, ramené dans les murs de Rome par un triple triomphe, consacrait aux dieux italiens, hommage immortel, trois cents grands temples dans toute la ville. Les rues bruissaient de joie, de jeux, d’applaudissements. Tous les sanctuaires ont un chœur de matrones ; tous, leurs autels ; et devant ces autels les jeunes taureaux immolés jonchent la terre.

Auguste, assis sur le seuil de neige éblouissant du temple d’Apollon, reconnaît les présents des peuples et les fait suspendre aux opulents portiques. Les nations vaincues s’avancent en longue file, aussi diverses par les vêtements et les armes que par le langage. »

Ce défilé une fois pacifié (l’ennemi est momentanément craint), on évoque la mondialisation et la grande unification du monde sous le sceptre romain :

« Ici Vulcain avait sculpté les tribus des Nomades et les Africains à la robe flottante ; là, les Lélèges, les Carions et les Gelons porteurs de flèches ; l’Euphrate roulait des flots apaisés ; puis c’étaient les Morins de l’extrémité du monde, le Rhin aux deux cornes, les Scythes indomptés et l’Araxe que son pont indigne. »

Notre poète cosmique termine sur une note Enéide optimiste :

« Voilà ce que sur le bouclier de Vulcain, don de sa mère,

Énée admire Talia per clipeum Volcani, dona parentis, miratur). Il ne connaît pas ces choses ; mais les images l’en réjouissent, et il charge sur ses épaules les destins et la gloire de sa postérité. »

Nicolas Bonnal

Sources

Virgile – Enéide, traduction André Bellessort (ebooksgratuits.com)

Bibliotheca Classica Selecta – Énéide – Chant VIII (Plan) – Hypertexte louvaniste
En savoir plus sur http://reseauinternational.net/virgile-et-le-choc-orient-occident/#JzREqAwLMXo7mGDl.99

Le bouclier de Virgile et le choc orient-occident

Virgile et le choc orient-occident

 

Sommet de la littérature universelle, la description du bouclier dessiné par Vulcain comprend comme on sait, dans sa deuxième partie, une description de la bataille d’Actium. L’Enéide est ma lecture de chevet et je ne saurais trop recommander aux latinistes pas trop rouillés les nombreuses traductions juxtalinéaires de ce prodigieux texte (l’hypertexte louvaniste par exemple). Ici on est à la fin du chant VIII, vers 671-732.

 

Ici ce qui m’a intéressé c’est le choc orient-occident. Virgile ne voit pas cette fameuse bataille comme un choc Octave-Antoine mais comme un choc orient-occident. C’est un choc culturel, spirituel, racial même, que « le plus grand génie de l’humanité » (Paul Claudel) met en scène il y a deux mille ans.

 

On lit le maître des maîtres :

 

« Au centre, la mer se gonflait à perte de vue, sur fond d’or ; mais les vagues, d’un bleu sombre, dressaient leur crête blanchissante d’écume. De clairs dauphins d’argent, qui nageaient en rond, balayaient de leurs queues la surface des eaux et fendaient les remous. Au milieu on pouvait voir les flottes d’airain, la bataille d’Actium, tout Leucate bouillonner sous ces armements de guerre, et les flots resplendir des reflets de l’or. »

 

On oppose occident et orient, sur un ton pas très guénonien :

 

« D’un côté César Auguste entraîne au combat l’Italie avec le Sénat et le peuple, les Pénates et les Grands Dieux. Il est debout sur une haute poupe ; ses tempes heureuses lancent une double flamme ; l’astre paternel se découvre sur sa tête. Non loin, Agrippa, que les vents et les dieux secondent, conduit de haut son armée ; il porte un superbe insigne de guerre, une couronne navale ornée de rostres d’or. »

 

Je n’ai pas la place d’expliciter les détails. Mais les dieux se sentent concernés !

 

 

L’orient et son lexique du chaos maintenant (souvenons-nous que le journal Le Monde voudrait faire interdire Virgile pour fascisme ; on y arrivera…) :

 

« De l’autre côté, avec ses forces barbares et sa confusion d’armes, Antoine, revenu vainqueur des peuples de l’Aurore et des rivages de la mer Rouge, traîne avec lui l’Égypte, les troupes de l’Orient, le fond de la Bactriane ; ô honte ! sa femme, l’Égyptienne, l’accompagne. »

 

En latin, ces vers incomparables :

 

Aegyptum uiresque Orientis et ultima secum

Bactra uehit, sequiturque nefas Aegyptia coniunx

 

On reprend :

 

« Tous se ruent à la fois, et toute la mer déchirée écume sous l’effort des rames et sous les tridents des rostres. Ils gagnent le large ; on croirait que les Cyclades déracinées nagent sur les flots ou que des montagnes y heurtent de hautes montagnes, tant les poupes et leurs tours chargées d’hommes s’affrontent en lourdes masses. Les mains lancent l’étoupe enflammée ; les traits répandent le fer ailé ; les champs de Neptune rougissent sous ce nouveau carnage. »

 

Les champs de Neptune, je le dis sobrement,  sont un magnifique Kenning pour désigner la mer. Pour étudier cette notion soi-disant islandaise, on se reportera à l’étude de Borges (dans son histoire de l’éternité) – qui ignora toujours trop nos classiques.

Virgile oppose les dieux de l’ouest et ceux de l’Egypte, à tête de monstres (omnigenumque deum monstra) :

 

« La Reine, au milieu de sa flotte, appelle ses soldats aux sons du sistre égyptien et ne voit pas encore derrière elle les deux vipères. Les divinités monstrueuses du Nil et l’aboyeur Anubis combattent contre Neptune, Vénus, Minerve. La fureur de Mars au milieu de la mêlée est ciselée dans le fer, et les tristes Furies

descendent du ciel. Joyeuse, la Discorde passe en robe déchirée,

et Bellone la suit avec un fouet sanglant. »

 

Apollon l’hyperboréen va intervenir – et Virgile de nommer des peuples actuels (présent perpétuel, quand tu nous tiens…) :

 

D’en haut, Apollon d’Actium regarde et bande son arc (arcum tendebat Apollo). Saisis de terreur, tous, Égyptiens, Indiens, Arabes, Sabéens, tournaient le dos. On voyait la Reine elle-même invoquer les vents, déployer ses voiles, lâcher de plus en plus ses cordages. L’Ignipotent l’avait montrée, au milieu du massacre, emportée par les flots et l’Iapyx, toute pâle de sa mort prochaine »

 

Virgile personnifie le Nil (magno maerentem corpore Nilum) :

 

« En face, douloureux, le Nil au grand corps, ouvrant les plis de sa robe déployée, appelait les vaincus dans son sein azuré et les retraites de ses eaux. »

 

Virgile décrit ensuite le triomphe :

 

« César cependant, ramené dans les murs de Rome par un triple triomphe, consacrait aux dieux italiens, hommage immortel, trois cents grands temples dans toute la ville. Les rues bruissaient de joie, de jeux, d’applaudissements. Tous les sanctuaires ont un chœur de matrones ; tous, leurs autels ; et devant ces autels les jeunes taureaux immolés jonchent la terre.

Auguste, assis sur le seuil de neige éblouissant du temple d’Apollon, reconnaît les présents des peuples et les fait suspendre aux opulents portiques. Les nations vaincues s’avancent en longue file, aussi diverses par les vêtements et les armes que par le langage. »

 

Ce défilé une fois pacifié (l’ennemi est momentanément craint), on évoque la mondialisation et la grande unification du monde sous le sceptre romain :

 

« Ici Vulcain avait sculpté les tribus des Nomades et les Africains à la robe flottante ; là, les Lélèges, les Carions et les Gelons porteurs de flèches ; l’Euphrate roulait des flots apaisés ; puis c’étaient les Morins de l’extrémité du monde, le Rhin aux deux cornes, les Scythes indomptés et l’Araxe que son pont indigne. »

 

Notre poète cosmique termine sur une note Enéide optimiste :

 

« Voilà ce que sur le bouclier de Vulcain, don de sa mère,

Énée admire Talia per clipeum Volcani, dona parentis, miratur). Il ne connaît pas ces choses ; mais les images l’en réjouissent, et il charge sur ses épaules les destins et la gloire de sa postérité. »

 

 

Sources

 

Virgile – Enéide, traduction André Bellessort (ebooksgratuits.com)

Bibliotheca Classica Selecta – Énéide – Chant VIII (Plan) – Hypertexte louvaniste

 

L’empire romain c’est la décadence, mais l’empire romain c’est aussi cela (tour d’Hercule à La Corogne) et les pères de l’Eglise ; donc on ne déprime pas…

Les deux tristesses selon saint Cassien

 

 

Notre société est dominée par « l’euphorie perpétuelle » dont parlait un essayiste. Gare à qui n’est pas là pour ricaner ou pour s’amuser.

De l’autre côté elle passe son temps, cette bonne société à se catastropher (racisme, cyclones, Russie, etc.), et à déprimer en se bourrant de produits toxiques.

Voyons une rapproche plus rationnelle alors. On nous a dit plus de Platon et moins de prozac, passons à plus de pères de l’Eglise et à moins de prozac ! Certains se référeront aussi à mes essais sur Sénèque ; j’y reviendrai.

 

J’ai déjà évoqué les splendides institutions de Cassien, le grand disciple d’Evagre, disponibles sur Patristique.org. Ici il combat la tristesse, autre maladie de l’âme qui n’a pas attendu la modernité pour se manifester.

 

Cassien rappelle qu’avant d’accuser les autres il vaut mieux d’étudier et s’éduquer soi-même :

 

N’est-ce pas une preuve évidente que ce ne sont pas toujours les défauts des autres qui nous troublent, mais que nous avons, au contraire, en nous les causes de nos chagrins et les semences de tous les vices, qui se développent et portent leurs fruits, lorsque la pluie des tentations vient à tomber sur nos âmes ? »

 

Il définit cette redoutable maladie de l’âme que l’on nomme tristesse :

 

« Le cinquième ennemi dont nous avons à repousser les attaques, est la tristesse qui consume le cœur. Si dans les événements incertains et variés de la vie, nous la laissons envahir notre esprit, elle nous éloigne à chaque instant de la contemplation divine. Elle affaiblit notre âme et lui fait perdre cette pureté qu’elle devait avoir. Elle ne lui permet plus de faire ses prières avec la ferveur accoutumée. Elle la détourne des lectures saintes qui lui seraient utiles. Elle nous empêche d’être calmes et doux à l’égard de nos frères, et nous rend impatients et désagréables dans tous nos actes et devoirs religieux. Après nous avoir fait perdre la lumière des bons conseils et l’énergie du cœur, elle nous jette dans une sorte d’ivresse et de folie. Elle nous brise et nous précipite dans l’abîme du désespoir. »

 

Comme d’habitude, Cassien a recours à l’apôtre Paul qui s’exprime poétiquement :

 

« Si nous désirons bien combattre dans les combats spirituels dont parle saint Paul, nous devons apporter autant de vigilance à guérir cette maladie que les autres vices de l’âme : « la teigne nuit au vêtement, et le ver au bois, comme la tristesse nuit au cœur de l’homme » (Pr 25, 21). L’Esprit Saint exprime ainsi clairement la force et les ruines de cette passion dangereuse. »

 

Et notre poète chrétien s’exprime encore plus poétiquement, plus architectonique que jamais, comme on va voir :

 

« … lorsque l’âme est dévorée par la tristesse, elle devient impropre à ce vêtement sacré où coule, selon le prophète David, « ce baume du Saint Esprit qui descend du ciel, pour se répandre sur la barbe d’Aaron et jusque sur le bord de son vêtement » (Ps 132, 2). Elle ne peut plus servir à la construction et à l’ornement de ce temple spirituel, dont, selon saint Paul, le sage architecte a posé les fondements lorsqu’il a dit : « Vous êtes le temple de Dieu, et l’Esprit de Dieu habite en vous » (1 Co 3, 16) ; ce temple dont l’Épouse des Cantiques a décrit les matériaux : « nos solives sont de cyprès, et les lambris de nos demeures sont de cèdres » (Cant 1, 16). Les bois choisis pour le temple de Dieu sont tous incorruptibles et d’une bonne odeur ; on rejette ceux qui sont trop vieux et rongés par les vers. »

 

Puis il étudie les causes de cette formation de la tristesse :

 

« Les causes de la tristesse sont quelquefois un mouvement de colère que nous avons eu, un désir trompé, un profit perdu, le regret de n’avoir pas obtenu ce que nous avions espéré. Quelquefois, sans aucune cause apparente qui puisse nous faire tomber dans cet état fâcheux, la malice du démon nous jette tout à coup dans un tel abattement, que nous ne pouvons plus recevoir avec une joie ordinaire les personnes que nous aimons le mieux et qui nous sont le plus utiles. Tout ce qu’elles nous disent pour nous être agréables, nous paraît ennuyeux et superflu. Nous ne savons plus leur dire une bonne parole, tant notre cœur est rempli d’ennui et d’amertume. »

 

On nous recommande souvent de fuir les hommes. Or :

 

« Les occasions de trouble qui nous feraient fuir les hommes, ne nous manqueront jamais dans nos rapports avec eux ; mais en nous en séparant, nous n’éviterons pas les causes de notre tristesse ; nous en changeront seulement. »

 

Notre douceur adoucira le monde et même les animaux (pensez à la fameuse zoophilie des saints, au loup de Gubbio) :

 

« Nous devons donc nous appliquer avant tout à corriger nos défauts et à réformer nos cœurs. Car, lorsque nous l’aurons fait, nous pourrons vivre facilement, non seulement avec les hommes, mais encore avec les bêtes féroces, comme il est dit dans le livre de Job : « Les bêtes de la terre s’adouciront pour vous » (Jb 5, 23). »

 

Enfin on arrive à la distinction de ces deux tristesses :

 

« Il y a encore une tristesse plus détestable, c’est celle qui, au lieu de porter l’âme coupable à régler sa vie et à fuir le vice, la jette dans l’abîme du désespoir : c’est celle qui empêcha Caïn de se repentir après son fratricide, et qui empêcha Judas de réparer son crime après sa trahison, et l’entraîna à se pendre. »

 

Point de vue colossal de Paul sur les deux tristesses, dont une est du monde, l’autre de Dieu :

 

« La tristesse ne nous est utile que quand elle nous vient du repentir de nos fautes, du désir de notre perfection ou de la pensée du bonheur qui nous attend au ciel. C’est de cette tristesse que l’Apôtre a dit : « La tristesse qui est selon Dieu, produit une pénitence efficace pour notre salut, tandis que la tristesse du siècle donne la mort » (2 Co 7, 10).

 

 

Et Cassien distingue pour nous ces deux tristesses !

 

Il y a une tristesse qui mène au salut, une tristesse sainte :

 

« La tristesse sainte qui produit une pénitence efficace est soumise, affable, humble, douce et patiente, parce qu’elle vient de l’amour de Dieu, comme de sa source. Le désir de la perfection fait que l’âme accepte avec empressement les souffrances du corps, et qu’elle s’excite sans cesse à la contrition du cœur. Elle est heureuse cependant et se nourrit de ses espérances. Elle conserve toujours l’onction de la douceur et de la bonté, parce qu’elle possède tous ces fruits de l’Esprit Saint dont parle l’Apôtre : « Le fruit de l’Esprit est la charité, la joie, l’humanité, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur, la continence » (Ga 5, 22). »

 

Et puis il y a l’autre, la tristesse à redouter, celle du monde.

 

« L’autre tristesse, au contraire, est aigre, impatiente, dure, pleine de rancune et d’inutiles chagrins. Elle porte au désespoir celui dont elle s’empare et l’empêche de profiter de la douleur. Elle perd la raison, et non seulement elle nous prive du secours de la prière, mais elle détruit tous les fruits spirituels que nous devions en attendre. »

 

C’est la tristesse créative contre la tristesse destructrice !

 

 

 

Sources

 

Cassien – Institutions, de la tristesse (Patristique.org)

Sénèque – Lettres à Lucilius

Nicolas Bonnal – Le livre noir de la décadence romaine (Amazon.fr)