Ita fac, mi Lucili: vindica te tibi, et tempus quod adhuc aut auferebatur aut subripiebatur aut excidebat collige et serva.

Tout Sénèque est sur Wikisource… Tout Nicolas Bonnal parle de Sénèque.

 

 

Nicolas Bonnal devant la statue de Sénèque à Cordoue. Tiens, un peu de Sénèque :

LETTRE LX.
Voeux imprévoyants. Avidité des hommes.
Je me plains, j’ai des griefs, de la colère contre toi. En es-tu encore à former les
voeux que formait pour toi ta nourrice, ou ton pédagogue ou ta mère ? Ne comprends-tu
pas encore que de maux ils te souhaitaient ? Oh ! combien nous sont contraires les
voeux de ceux qui nous aiment, et d’autant plus contraires lorsqu’ils sont exaucés ! Je ne
m’étonne plus que dès le berceau tous les maux s’attachent à nos pas : nous avons
grandi au milieu des malédictions de nos parents. Que les dieux en revanche entendent
de notre bouche une prière désintéressée. Les fatiguerons-nous toujours de nos
demandes, en hommes qui n’auraient pas encore de quoi s’alimenter ? Jusqu’à quand
sèmerons-nous pour nous seuls des champs plus vastes que de grandes cités ? Jusqu’à
quand tout un peuple moissonnera-t-il pour nous ? Jusqu’à quand l’approvisionnement
d’une seule table arrivera-t-il sur tant de vaisseaux et par plus d’une mer ? Peu
d’arpents suffisent à nourrir un boeuf : c’est assez d’une forêt pour plusieurs éléphants :
il faut, pour qu’un homme se repaisse, et la terre et la mer. Eh quoi ! dans un corps si
chétif, la nature nous a-t-elle donné un estomac si insatiable que nous surpassions en
avidité les plus grands, les plus voraces des animaux ? Non certes. Car à quoi se réduit
ce que l’on donne à la nature ? Pour peu de chose elle nous tient quittes. Ce n’est point
l’appétit qui coûte, c’est la vanité. Ces gens donc que Salluste appelle valets de leur
ventre, mettons-les au rang des animaux, non des hommes, et quelquefois pas même au
rang des animaux, mais des morts. Vivre, c’est être utile à plusieurs ; vivre, c’est user
de soi-même ; mais croupir dans l’ombre et l’apathie, c’est de sa demeure se faire un
tombeau. Au seuil même de tels hommes on peut graver sur le marbre, en épitaphe :
morts par anticipation.

Education civique de guerrier. Pas d’âge de fer rouillé ! Film tourné en Espagne : Almeria, Cuenca, Castille, Tabernas. Le père narre la lutte classique entre dieux et géants (Hésiode) ; évocation du secret alchimique des métaux (lisez Mircea Eliade à ce sujet). Combat fondateur des théogonies et autres gigantomachies.

Une des énigmes du vingtième siècle : sa vie, ses idéaux, son rêve (rivaliser avec l’âme de Rommel à travers les éons, sur différents chants de bataille…

Le génie du poète-guerrier s’exprime enfin, céleste, possédé par les éons et le génie des champs de bataille. Splendide partition de notre bien-aimé Jerry Goldsmith.

Nocturne : profitez de Nicolas Bonnal et de Sénèque, natif de Cordoue.

Sénèque l’éternel et notre apocalypse

Précepteur de Néron, Sénèque fut bien placé pour savoir que les bons conseils n’ont pas de bons suiveurs. Pourtant, à vingt siècles de là, et dans les temps postmodernes, désabusés et désertiques où nous vivons, nous ne pouvons que nous émerveiller de la justesse de ses analyses, de ses observations, parfois de ses conseils, comme si Sénèque, à l’instar d’un Montesquieu, d’un la Boétie ou d’un Maurice Joly, faisait partie de ces penseurs qui cogitent dans ce que Debord appelait le présent éternel. En lisant Sénèque, on croit le journal d’un grand écrivain contemporain… d’il y a cinquante ans.

Je lui laisse la parole :

Sur les temps obsédés par l’argent et par l’insatisfaction :

« Les riches sont plus malheureux que les mendiants; car les mendiants ont peu de besoins, tandis que les riches en ont beaucoup ».

Sur l’obsession des comiques et de la dérision, si sensible depuis les années Coluche et Mitterrand :

« Certains maîtres achètent de jeunes esclaves effrontés et aiguisent leur impudence, afin de leur faire proférer bien à propos des paroles injurieuses que nous n’appelons pas insultes, mais bons mots. »

Sur la dépression, ce fameux mal de vivre mis à la mode par les romantiques, Sénèque écrit ces lignes lumineuses :

« De là cet ennui, ce mécontentement de soi, ce va-et-vient d’une âme qui ne se fixe nulle part, cette résignation triste et maussade à l’inaction…, cette oisiveté mécontente. »

Avec cette cerise sur le gâteau, qui s’applique si bien à la mentalité française :

« On désire voir tout le monde échouer parce que l’on n’a pas pu réussir » (omnes destrui cupiunt, quia se non potuere prouehere, dit sublimement le texte latin). »

Je me souviens de cette ligne de Flaubert qui parle de Frédéric Moreau qui sort se promener dans les boulevards et les magasins « pour se débarrasser de lui-même ». Sénèque écrit :

« Toute occasion de sortir de soi, de s’échapper à soi-même lui est agréable, surtout aux esprits les plus médiocres qui adorent se laisser dévorer par leurs occupations. »

Son contemporain, le poète Lucrèce, écrit : «

Ainsi chacun ne cesse de se fuir lui-même (Hoc se quisque modo semper fugit). »

Sur le tourisme de masse et les croisières, Sénèque remarque :

« On entreprend des voyages sans but; on parcourt les rivages; un jour sur mer, le lendemain, partout on manifeste la même instabilité, le même dégoût du présent. »

Extraordinaire aussi, cette allusion au délire immobilier (déjà vu chez Suétone ou Pétrone) qui a détruit le monde et son épargne :

« Nous entreprendrons alors de construire des maisons, d’en démolir d’autres, de reculer les rives de la mer, d’amener l’eau malgré les difficultés du terrain… »

J’avais cité un jour la phrase de Soljenitsyne sur ses contemporains occidentaux « qui ne savent pas s’ils sont vivants ». Sénèque le sait déjà, à son époque de pain et de jeux, de cirque et de sang :

 « Curius Dentatus disait qu’il aimerait mieux être mort que vivre mort (Curius Dentatus aiebat malle esse se mortuum quam uiuere). »

L’obsession du « people » est aussi décrite par le penseur stoïcien :

« De la curiosité provient un vice affreux : celui d’écouter tout ce qui se raconte, de s’enquérir indiscrètement des petites nouvelles (auscultatio et publicorum secretorumque inquisitio), tant intimes que publiques, et d’être toujours plein d’histoires. »

Je termine par l’insupportable obsession humanitaire de nos temps médiatiques :

« C’est une torture sans fin que de se laisser tourmenter des maux d’autrui (nam alienis malis torqueri aeterna miseria est). »

Pour comprendre notre monde moderne, lisez Tacite en une phrase : « Là est profane tout ce qui chez nous est sacré, légitime tout ce que nous tenons pour abominable. » Histoires, V, 4 – Profana illic omnia quae apud nos sacra, rursum concessa apud illos quae nobis incesta.