De Blade runner à Gladiateur

(Extrait de notre livre sur Ridley Scott (Amazon_kindle-broché)

 

Sacrae panduntur portae – les portes sacrées s’ouvrent, écrit Virgile.

Un peu d’anglais (pardon !) du plus grand écrivain du siècle passé :

« Let me finish with this verse by our great poet Virgil.”

Philip K. Dick cite Virgile (les six premiers vers de la visionnaire et « chrétienne » quatrième églogue) dans une belle nouvelle nommée l’œil de la sibylle. On sait l’importance de l’œil dans Blade runner, des visions dans Gladiateur. On devrait savoir plus l’importance de la culture antique et poétique de ce génie présumé d’avant-garde, grand illustrateur du rétrofuturisme.

Gladiateur a été une résurrection.

Au moment où Gladiateur se préparait – à Malte -, le magazine première faisait la moue, en affirmant que ce réalisateur, Scott donc, avait déçu depuis longtemps son auditoire ; et qu’il fallait rester sur ses gardes. On sortait de plusieurs demi-échecs, comme GI Jane et le virevoltant White Squall, et l’on n’était pas loin d’un désastre en termes d’images pour Scott en cas d’échec d’un aussi grand projet qui prêtait le flanc au ridicule. Et puis, comme nous l’avions dit, comme son personnage Maxime, Ridley Scott renaît avec ce film et s’établit définitivement comme le plus grand cinéaste de son temps – ou, comme dit Crowe, le plus grand artiste visuel de son époque. Ici comme il l’a fait avec Blade runner pour le futur, Scott établit des normes ; son film, par-delà les inexactitudes historiques que se hâtent de relever les historiens (un ami sorbonnard, qui a préfacé mon Perceval et la reine,  me dit qu’aucun film n’a jamais été satisfaisant sur le plan historique, ce qui est encourageant et laisse en fait les bras libres au cinéaste), constitue la véritable résurrection intégrale du passé, au sens où en rêvait Michelet, mais que le texte historique ne pouvait donner. Seul peut-être donne cette résurrection le chef-d’œuvre absolu en matière historique, antique, le Salammbô de Flaubert, roman à la fois épique, érotique, monstrueux, sadique, inadaptable en l’état – et quel dommage.

Il faudrait oublier l’histoire romaine de gladiateur et laisser de côté la politique et les empires qui, comme le dit un vieux colonel Anglais dans Chapeau melon, se sont tous cassé la gueule.

 

Oublier les têtes rousses germaines, les Hourrah des bédouins du désert, la répugnante plèbe de Rome, et les onctueux et tortueux dialogues de l’empereur. Oublier les belles bagarres de plateaux, les tigres et les rétiaires, les tortures et la garde prétorienne. Oublier même le beau sujet du film : la gloire de l’empire et la gloire dans l’arène, celle gagnée dans les forêts germaniques et celle remportée dans les sables du cirque.

uincet amor patriae laudumque immensa cupido. L’amour de la patrie et l’immense désir de gloire vaincront, écrit déjà Virgile.

Restons dans l’idée virgilienne. Il y a l’épopée dans Virgile mais il y a aussi, il y a surtout, toute la spiritualité de l’antiquité et la dimension initiatique.

Il faudrait voir Gladiateur pour ce qu’il est : un fantastique film de développement personnel qui ouvre par-delà le christianisme et les traditions connues une porte sur l’au-delà. Gladiateur est un film religieux qui tente d’établir un lien avec les dieux et au-delà des dieux avec l’au-delà. Gladiateur renoue aussi sans le vouloir avec le grand classique moderne d’Hermann Broch la Mort de Virgile, un immense roman d’analyse intérieure, magique réflexion sur la fin des civilisations et le rôle du génie dans la société politique.

Le film se présente comme une longue séquelle de sensations et de souvenirs ; en cela il rejoint Blade runner et Boy et bicycle, lorsque l’enfant fait défiler devant nous la nourriture, les produits, la photographie de famille, les animaux du parc d’attraction, ses propres nounours. Lorsqu’il est d’un côté dans une réalité glauque qui frise la dystopie, celle de l’Angleterre industrielle et travailliste, et d’un autre dans un monde enchanté mais en construction imaginative, un Work in progress comme on disait.

Au début donc de l’œuvre, le général apprécie un oiseau et il caresse des épis de blé en songeant à sa terre. La terre va devenir le théâtre de l’horreur du spectacle humain – la guerre et le cirque, la salle de torture géante -, mais elle est aussi le lieu magique de la récolte, de la famille, de la lumière.

Après son arrestation et la dramatique découverte du supplice de sa famille (épouse violée puis brûlée), Maxime va continuer de rêver, avec ses images New Age, cette atmosphère onirique, surréaliste presque, qui évoque Dali avec ce corps suspendu dans l’espace comme dans la gare de Perpignan. Ridley Scott va dépeindre ici une descente initiatique, un voyage extraordinaire, qui le réunira –espère-t-on – avec sa famille, quand il aura franchi les limites de l’orbe terrestre marquée par son martyre.

En même temps on voit que Maxime s’approche d’une porte, Inferni Janua Regis – la porte du roi des Enfers -celle qui va marquer les limites de sa vie. Cette porte peut bien sûr se métamorphoser en porte du paradis. Ici le film fleure bon le paganisme lumineux des romains, celui qui est à l’œuvre dans l’épopée de Virgile. Voyons ce que ce dernier dit de ces portes dans son fameux chant VI qui narre la descente d’Enée aux Enfers :

 

« Je ne demande qu’une chose : puisque voici, dit-on, la porte du roi des Enfers et le marais ténébreux où reflue l’Achéron, que l’on me permette d’approcher mon père et de contempler son cher visage ; montre-moi la voie, et ouvre-moi les portes sacrées (105-109) ».

 

Virgile décrit bien sûr très bien ce passage par les portes au symbolisme puissant, que l’on retrouve deux mille ans plus tard dans la prose de Nerval ou dans les images de Gladiateur :

« Il existe deux Portes du Sommeil ; la première, dit-on, est de corne, et donne un accès facile aux ombres véritables ; l’autre est faite d’un ivoire éclatant, et resplendit, mais c’est par elle que les Mânes envoient vers le ciel des songes trompeurs. »

 

De ce point de vue, Russell Crowe – qui a fait réécrire plusieurs fois tous les dialogues du film – a raison d’avoir fait l’éloge de Scott en tant qu’artiste visuel. Un bon péplum est toujours dans les cordes d’un professionnel émérite ; mais un poème visuel sur les portes de corne et d’ivoire est tout autre chose. Plus proche de nous, Nerval exprime mieux que nous ce que nous voulons écrire sur ce sujet si ouvert :

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous. »

C’est exactement le sujet de Gladiateur. De braves images surviennent, éclairées presque spirituellement (une ambiance qui évoque les mélos gothiques et illuminés de Douglas Sirk), montrant l’agonique guerrier à deux doigts de sa porte, avec quelqu’un – les siens qui l’attendent de l’Autre côté. Ici encore on retrouve l’esprit de Blade runner avec d’un côté le décor cauchemardesque de la grosse ville postmoderne, ses crimes et sa noirceur, l’exposition stylée de sa médiocrité, de sa cruauté et son » conglomérat de solitudes sans illusion », et de l’autre l’Hyperborée que gagnent Rachel et Deckard à la fin, ou bien les portes d’Orion et de Tannhäuser que chante un Roy mué en ménestrel néo-noir. Les deux films ont un contenu wagnérien bien évident. Ils ont même une forme wagnérienne. Ils sont d’ailleurs envahis, possédés, de musique, littéralement dégoulinants de cette musique : on est dans un conditionnement de bande sonore qui est une dimension wagnérienne. Comme on sait, Wagner conçoit ses opéras comme une œuvre totale unissant théâtre, poésie, musique, opéra, décors dans un continuum hypnotique qui vient posséder le spectateur. Ridley Scott au mieux de sa forme parvient à réaliser ce type de film.

Toujours sur Wagner, Tolstoï écrivait exaspéré dans son très bel essai sur le déclin de l’art :

« Et ce sont ces éléments, l’appareil poétique, la beauté, l’effet, et l’intérêt, qui, grâce aux particularités du talent de Wagner et à celles de sa situation, se trouvent dans ses œuvres portés au plus haut degré de perfection ; de telle sorte qu’ils hypnotisent le spectateur, comme vous seriez hypnotisés si vous écoutiez, plusieurs heures durant, les divagations d’un fou déclamées avec un grand pouvoir de rhétorique ».

Tolstoï constate avec inquiétude, cent ans avant les concerts de rock (Hitler fut la première rock star, a dit Bowie), combien il est facile de tomber sous le charme du mage noir :

Replongez-vous quatre jours de suite dans l’obscurité, en compagnie de personnes d’un état d’esprit anormal, et, par l’entremise de vos nerfs auditifs, soumettez votre cerveau à l’action puissante des sons les mieux faits pour l’exciter : vous ne pourrez manquer de vous trouver dans des conditions anormales, au point que les pires absurdités vous feront plaisir.

Le champ lexical de l’androïde relève bien sûr du wagnérisme, et son look offre des références trop typées pour être mises en doute ; lors de la distribution du film, le critique du Point avait parlé d’« androïde aryen échappé d’un cauchemar wagnérien ». Dick, dans son livre, écrit que Roy Baty (the poop sheet informed him) has an aggressive, assertive air of ersatz authority. Shocking!

Plus humain que l’humain, disait Tyrrell, et on est arrivé au surhumain. Mais Blade runner offre sa tonalité wagnérienne en ce qu’il est une œuvre d’obsession esthétique, de souvenirs cinématographiques, de leitmotivs musicaux et sonores, au riche symbolisme, une œuvre totale et totalitaire qui enferme spectateur et le rend dépendant – ou « addict », sauf si bien sûr il n’est pas sensible à ce charme. En ce sens Blade runner est une œuvre d’art décadente, comme toute l’œuvre de Dick, et l’on ne peut que saluer la performance du metteur en scène qui a agi ici comme un grand directeur de théâtre ou d’opéra. Gladiateur est le film de Scott qui résout le mieux l’osmose entre la musique et l’image. Il est difficile naturellement d’expliquer pourquoi tout a si bien fonctionné ici : c’est aussi difficile d’expliquer pourquoi un grand cinéaste peut réussir un mauvais film (c’est arrivé à Wash, Ford ou Hitchcock) après avoir réalisé une flopée de chefs d’œuvre. A l’inverse de petits maîtres peuvent réaliser un grand film inattendu. C’est le syndrome du légendaire film Pandore par exemple réalisé par le presque inconnu Albert Lewin…

C’est Kubrick qui là encore, mais à partir de 2001 seulement, a réinventé le cinéma en recherchant une synthèse miraculeuse apte à posséder le spectateur. Gladiateur est aussi possédé par la musique de Hans Zimmer, que Scott rencontre à la fin des années 80, sans doute déçu par sa collaboration avec les électroniciens de Tangerine Dream (nous sommes de grands fans de ces musiciens allemands, mais leur contribution à Légende est simplement lamentable, quand on la compare à celle de Risky business par exemple, qui est contemporain au film médiéviste et folkloriste de Scott). Le film est imprégné de musique, et Zimmer reproduit les thèmes wagnériens (par exemple l’ouverture – le Vorspiel – de l’or du Rhin, puis la marche funèbre de Siegfried dans le quatrième volet de la tétralogie) lors de cette fameuse arrivée de Commode à Rome. Gladiateur offre aussi cette référence wagnérienne lors de l’arrivée de Commode à Rome. Ici on a l’impression que Scott reprend plan pour plan l’imagerie du congrès de Nuremberg filmée par Leni Riefenstahl dans un film trop célèbre – et surtout trop bien fait ! La caméra survole les nuages, se promène dans Rome en suivant le char de l’empereur (ou la Mercedes du dictateur), s’attarde sur les aigles romains et enfin insiste sur les petites filles tendant des fleurs. L’ensemble numérisé de la foule romaine et du forum prend bien sûr des proportions glacées (images grises et bleutées), titaniques et épiques. Scott discute un peu énervé ces arguments, qui ne sont pas des critiques, dans son commentaire en disant que les hitlériens avaient copié eux-mêmes – comme les fascistes – sur l’esthétique romaine. Oui, mais les romains n’avaient pas de caméras ! Par ailleurs le texte le scénario de David Franzoni est explicite sur l’origine idéologique du Colisée :

“Monolithic Albert Speer-like columns of light shine up from the Colosseum. It seems to illuminate the whole city and the heavens above.”

C’est à croire que les romains ont voyagé dans le temps (en s’inspirant de la sibylle de Dick ?) ! Cette référence fait bien pressentir l’atmosphère cruelle et totalitaire qui va peser sur toute la fin du film : c’est le triomphe de la mauvaise volonté romaine… Car Rome est une dystopie de plus dans l’univers faustien de note cinéaste, univers toutefois sur lequel pèse une chance de rédemption ; mais condamné de toute manière comme l’univers des dieux wagnériens. De ce point de vue Russell Crowe – dont c’est le meilleur rôle- connaît un destin à la Siegfried, frappé en traître par la dague impériale au moment de son duel final

 

(Extrait de notre livre sur Ridley Scott (Amazon_kindle-broché)

Dostoïevski et la vision de la Grande Guerre

J’ai évoqué Dostoïevski sur les possédés et autres progressistes de son siècle. Mais Dostoïevski avait prédit aussi nos guerres mondiales. Le génie russe avec mille ans d’avance annonça notre monde. C’est à la fin de Crime et châtiment et cela démarre comme un récit de science-fiction :

 

« Déjà convalescent, il (Raskolnikoff) se souvint de ses rêves du temps où il était couché fiévreux et délirant. Il avait rêvé que le monde entier était condamné à devenir la victime d’un fléau inouï et effrayant qui venait d’Asie et envahissait l’Europe. Tous devaient y succomber, excepté certains élus, fort peu nombreux. Des trichines d’une espèce nouvelle avaient fait leur apparition ; c’étaient des vers microscopiques qui s’insinuaient dans l’organisme de l’homme, mais ces êtres étaient des esprits pourvus d’intelligence et de volonté. Les gens qui les avaient ingérés devenaient immédiatement possédés et déments. Mais jamais personne ne s’était considéré comme aussi intelligent et aussi infaillible que les gens qui étaient contaminés. Jamais ils n’avaient considéré comme plus infaillibles leurs jugements, leurs déductions scientifiques, leurs convictions et leurs croyances morales. Des villages, des villes, des peuples entiers étaient infectés et succombaient à la folie.

Tous étaient dans l’inquiétude et ne se comprenaient plus entre eux ; chacun pensait que lui seul était porteur de la vérité et chacun se tourmentait à la vue de l’erreur des autres, se frappait la poitrine, versait des larmes et se tordait les bras. On ne savait plus comment juger ; on ne pouvait plus s’entendre sur le point de savoir où était le mal et où était le bien. On ne savait plus qui accuser ni qui justifier.

Les gens s’entretuaient, en proie à une haine mutuelle inexplicable. Ils se rassemblaient en armées entières ; mais à peine en campagne, ces armées se disloquaient, les rangs se rompaient, les guerriers se jetaient les uns sur les autres, se taillaient en pièces, se pourfendaient, se mordaient et se dévoraient. Le tocsin sonnait sans interruption dans les villes ; on appelait, mais personne ne savait qui appelait et pour quelle raison, et tous étaient dans une grande inquiétude. Les métiers les plus ordinaires furent abandonnés parce que chacun offrait ses idées, ses réformes et que l’on ne parvenait pas à s’entendre ; l’agriculture fut délaissée. Par endroits, les gens se rassemblaient en groupes, convenaient quelque chose tous ensemble, juraient de ne pas se séparer mais immédiatement après, ils entreprenaient de faire autre chose que ce qu’ils s’étaient proposé de faire, ils se mettaient à s’accuser entre eux, se battaient et s’égorgeaient. Des incendies s’allumèrent, la famine apparut. Le fléau croissait en intensité et s’étendait de plus en plus.

Tout et tous périrent. Seuls, de toute l’humanité, quelques hommes purent se sauver, c’étaient les purs, les élus, destinés à engendrer une nouvelle humanité et une nouvelle vie, à renouveler et à purifier la terre : mais personne n’avait jamais vu ces hommes, personne n’avait même entendu leur parole ni leur voix.

Raskolnikov fut tourmenté par le fait que ce cauchemar insensé se fût gravé si douloureusement et si tristement dans sa mémoire et que l’impression produite par ces rêves de fièvre lui restât si longtemps ».

 

No comment, l’oracle a parlé.

Dostoïevski – dont j’ai exposé la lutte contre le grand occident – poursuit sur une note plus optimiste :

« Mais ici débute une autre histoire, l’histoire du renouvellement progressif d’un homme, l’histoire de sa régénération, de son passage progressif d’un monde à l’autre, de son accession à une nouvelle réalité qui lui était jusqu’alors totalement inconnue. Cela pourra faire le thème d’un nouveau récit, mais celui-ci est terminé. »

 

 

 

Sources

 

Fiodor Dostoïevski, crime et châtiment (trad. Brodovikoff, 1867), p. 658 (classiques.uqac.ca)

Niall Ferguson – The pity of war

Nicolas Bonnal – Dostoïevski et la modernité occidentale (Amazon)

 

La bataille des champs patagoniques (3)

Résumé : la guerre nucléaire limitée a éclaté en Europe et coupé les communications. Un petit groupe d’ex-touristes aventureux tente de survivre en Patagonie, au nez et à la barbe des oligarques.

 

Nous étions trois, armés, bien équipés, dotés du meilleur moyen de transport possible – celui qui mange de l’herbe. Nous adorions nos marches, et notre dos léger. Si je devais me trouver privé de ces bêtes, je ne me chargerais guère plus, pensais-je. Les nuits étaient douces pour ces parages, mais de toute manière, protégés par les bois nous ne sentions guère le froid. Nous sentions une protection, telle que je ne l’avais jamais connue au temps de mes parcours hauturiers semi-professionnels (je récupérais des touristes argentés et je leur faisais voir du pays, à la manière vive et sophistiquée qui plaît parfois aux bourgeois, noms latins des espèces y compris). Ce bien-être entravait un peu ma capacité oratoire. Mais la protection était avec moi là dans le Nemeton, me caressait et me portait. Je lisais à mes amis.

 

« Ils ont des images et des étendards qu’ils tirent de leurs bois sacrés et portent dans les combats… Ils consacrent des bois touffus, de sombres forêts ; et, sous les noms de divinités, leur respect adore dans ces mystérieuses solitudes ce que leurs yeux ne voient pas.»

 

Nous longions le rio Chubut. Après le paso de las plumas j’avais décidé de longer ce fleuve généraux vers le Nord et d’éviter l’ancienne route principale. Nous nous approchions de ces bois sacrés dont parle Tacite et que nul, ici, n’a jamais su aimer et apprécier à leur valeur suprême. Nous longions les cours d’eau les plus purs du monde, évitant les raidillons, et nous contentant de ces senderos que j’avais tant aimés plus jeune. Le cours de la vie coulait lentement, comme celui de ces eaux vertes et glaciaires. Je proposai de tempérer notre marche, car nous n’avions, en cette Fin du Monde, nulle part où aller, surtout pendant cet été qui s’annonçait bien sec. J’avais hâte de retrouver Esquel, les lacs et les alerces, et je n’avais pas hâte.

 

Mon manque d’empressement – ou ma sérénité andine – tourmentait mes amis. Ils me reprochaient ma « gestion du temps », trouvaient à s’ennuyer, et comme tous ceux qui s’ennuient, voyaient se multiplier les risques, selon leurs propres marottes. Jean-Michel se voyait mourir de faim, Frantz craignait un asalto ; le premier se voyait mort de froid (habitué à notre confort motorisé de l’hacienda « que nous n’aurions dû quitter ») au premier coup de poniente, le deuxième me voyait poursuivi par l’OTAN et les Anglo-saxons, se préparant à repousser désespéré les assauts. Il voyait aussi des caméras dans la forêt, des oligarques vénéneux tourmentant les rares survivants des pics rocheux et des cuevas solitaires. Peut- être voulaient-ils seulement communiquer ?

 

Un soir la dispute éclata. Ce fut plutôt une explication. Nous étions près d’une tranquille clairière, près du bois patagon typique peuplé de Nothophagus, de coihues et nires. Nous approchions les zones plus humides. Mais ce calme ne disait rien qui vaille ; des agresseurs allaient surgir ; un coup de vent tout emporter ; une violence nous terrasser. C’est peut-être ce qui nous manquait justement, cette bizarre sensation de risque qui ne nous avait pas quittés depuis que nous avions fui (finalement pas forcés, et en outrant la situation) l’hacienda. Frantz tourmenté m’agressait. Et tandis que je regardai la cime de ces faux hêtres se dessiner dans le ciel enflammé de la nuit qui tombait, je lui demandai, moins par curiosité que par distraction, par volonté de le distraire, qui il était, ce qu’il me voulait, et ce qui finalement le motivait.

Ma riposte eut son effet ; il s’excusa, se confessa. Il venait de loin pour nous voir. Il avait tenté de survivre seul à sa manière, n’y était pas arrivé. Je lui répétai que ce qui le tourmentait aujourd’hui était ce qui le tourmentait hier encore : son refus du présent. S’il voulait que quelque chose se passe, il lui faudrait retourner dans une ville, une ville quelconque. Là il aurait des nouvelles et peut-être des combats à régler. J’aurais aussi pu rester pour garder le contrôler de cette hacienda. Mais ce combat n’était plus le mien, à supposer qu’il l’eût jamais été. Je m’y étais réfugié par peur, et j’y étais resté par chance. Plus récemment j’avais compris que j’avais un besoin de caverne, et que j’étais prêt à fuir la compagnie. Cette incapacité à vivre en communauté initiatique (si ce mot pouvait enfin un jour revêtir un sens) était ce qui m’avait repoussé de là-bas. Et cette nécessité intérieure était aussi sans doute ce qui l’avait mené à moi, à part cette rumeur sur mon compte qui avait sévi (mais c’était plus qu’une rumeur : n’avait-il pas vu un songe en condor, et moi le tigre ?).

Il acquiesça. J’appréciai son silence.

Je lui proposai s’il s’ennuyait encore de multiplier les exercices ; de chasser ou de pécher ; de cueillir plus de calafates et de fruits patagons ; de progresser pour son conte (ce qu’il avait à attendre de lui-même d’un point de vue justement initiatique), attendu que la voie de la perfection, que l’homme moderne à fui, renié et repoussée, est celle qui lui pouvait le mieux convenir. Après quand il aurait renoué avec son temps intérieur il pourrait mieux que moi agréer le présent perpétuel auquel cette Fin des Temps semblait nous avoir condamnés.

 

La nuit venait. Jean-Michel qui s’était éloigné pendant notre dispute (disputatio en fait) nous alerta. Il avait vu un feu, quelque hutte, une cabane abandonnée de tourisme.  Nous nous approchâmes. On entendait chanter. Le monsieur semblait saoul, portait un chapeau, effectuait quelques pas de danse. Il nous invita à nous asseoir et c’est ainsi que nous Le rencontrâmes.

Etait-ce un hasard ou le fruit d’une complexe machination dont la discussion avec Frantz faisait partie ? Poser la question revient à y répondre. Nicholas (puisqu’il s’appelait Nicholas, sudiste originaire de Charlotte) était ce mauvais caractère que nous attendions, plus propre à semer de la tension dans un groupe qu’une grappe d’ennuis. Peut-être était-ce dont nous avions à court terme.

Lui aussi avait survécu à la guerre, lui aussi avait trouvé une voie avant de la perdre. Il nous invita  partager son rare vin (une bouteille de Norton) pour nous raconter son besoin de néant, son besoin de néant, et son besoin de fin de tout. Nous saurions nous en souvenir en cas de besoin, lui dis-je en souriant, ce qui sembla l’agréer, car il sourit et trinqua, trouvant même peu de temps après une nouvelle bouteille dans ce qui avait été le refuge d’un guardaparque amateur éclairé. Nous étions déjà dans le territoire d’un parc national.

Avec les pessimistes on a toujours raison de discuter, même s’il ne faut pas s’attarder. Nous profitâmes de notre apocalyptique rencontre pour refaire le point de la situation continentale (car les pessimistes aiment voir les choses en grand, et surtout politiquement : ils donnent à tout de l’importance).

Nicholas me confirma ce que je savais. Ce professeur d’université à tête de cowboy fatigué incarnait tout le charme américain à l’ancienne. A la première guerre en avait succédé une seconde, ni les russes ni les américains (ou ce qu’il en restait) n’ayant accepté leur demi-échec. Puis les réflexes claniques s’étaient mis de la partie, générant une longue suite de guerres ou d’escarmouches civiles. L’Europe était cuite, de toute manière nous n’y pensions même plus. Il y avait ceux qui avaient voulu la fuir et ceux qui avaient voulu y moisir. En Amérique du sud la débâcle du système avait eu des effets affreux au Brésil, dans les folles mégapoles du subcontinent traditionnellement le plus mal (mais non le plus « sous ») développe du monde, et les états et leurs systèmes sociaux s’étaient effondrés. Comment avait pu survivre toute une population rompue au parasitisme bureaucratique moderne était une autre question. Ce n’était pas à nous d’y répondre. Je n’arrivais de toute manière pas à m’imaginer cinq cents millions de gens sur les routes fuyant quelques chose et cherchant quelque chose. L’abondance de la terre avait suffi à certains, surtout en Argentine.

Mais la Patagonie ? Elle était loin et vide, dit Nicholas c’était pour cela que je l’avais choisie avec mes amis (j’expliquai ce qu’il était devenu du pauvre Frédéric – il me répondit froidement qu’on avait dû l’empoisonner). Elle était dure et pauvre aussi, avec peu de ressources. Enfin elle était organisée en haciendas, et ces bastions qui tenaient la richesse, les troupeaux, les eaux, parfois le pétrole, avaient su se défendre – ou pour mieux dire être défendus.

Frantz tendit l’oreille, comme s’il trouvait là confirmation de sa paranoïa territoriale (mais tout territoire, pays, village, maison, appartement, n’est-il pas paranoïaque ?). La Patagonie avait été réservée avant la guerre, me confirma Nicholas. Et nous en savions tous quelque chose. Les routes avaient été coupées, et bien malin qui eût pu s’aventurer à pied sur des milliers de kilomètres, puisque c’est du nord que seraient venus comme toujours les envahisseurs.

Mais il y avait des réfugiés, il y en avait partout, et même avant la Guerre (le terme était curieux ; il y avait eu guerre, mais pas ici ! De quoi souffrait-on alors ?). Certes, mais le problème était ainsi posé : on les envoyait quand on le désirait où on le désirait. Comme vers mon hacienda, que des forces avaient convoité. Cette hacienda redevenait mienne tout d’un coup. Mais les réfugiés se raréfiaient, ajouta-t-il songeur.

Que deviendrions-nous ? Quelles forces pouvaient nous menacer vers ces lacs et ces montagnes jadis convoitées par des oligarques pour leur air pur et leurs eaux glacées, sans oublier le campo de hielo qui représentait la plus belle réserve d’eau potable de la planète ? Pour Nicholas la réponse était simple. Il était fatigué, vieilli – plus de cinquante ans à en juger et pas en très bon état – et les choses allaient bientôt s’arrêter. Il n’y avait pas d’intérêt à jouer la montre dans un monde pareil. Il avait déjà duré trois ans dans des conditions difficiles, toujours plus seul (car tout s’étiolait, se distendait). Peu à peu sans doute la reconstitution de la civilisation (il se mit à rire) se perfectionnerait et nous projetterait dans un monde épouvantable, ou en tout cas dans un monde pour lequel nous n’étions plus prêts. Nous l’écoutions et personne n’eut envie de le contredire, de lui dire comme pour faire rire que nous vivions dans un monde formidable. Faire le tour des lacs pendant dix-huit ans, non merci !

Je cherchai à orienter sa science et à lui faire dire quelque chose de plus positif. Pouvions-nous nous arrêter dans un lieu isolé et cultiver un peu de terre ? Sa réponse fut tirée d’un livre :

 

Forced to choose between limiting population and trying to increase food production, we chose the latter and ended up with starvation, warfare, and tyranny.

 

Nous fûmes soulagés, car c’était la vie que nous nous étions choisis après tout. La chasse, la pêche et la cueillette (tout était relatif encore), toute la royauté du monde. Mais il fallait veiller au schéma malthusien que de plus savants et entreprenants que nous avaient décidé – schéma que nous ne contestions pas dans une certaine mesure. La nuit passa comme cela enchantée par ce barde pragmatique. Il avait un appareil de musique qui fonctionnait à piles, et nous fit écouter un peu de musique. Nous écoutions dans la nuit envoûtée le Zarathoustra de Strauss certains de n’avoir que le ciel et son épouse terre pour parents et témoins. C’était la nuit transfigurée.

 

Le lendemain était gris et légèrement pluvieux. Les enchantements de la nuit disparus, nous vîmes l’état piteux de notre sombre aventurier. Il semblait du reste peu désireux de se joindre à nous, dans notre route vers l’ouest. Nous aurions froid, nous ferions de mauvaises rencontres ; certes nous étions jeunes, mais… Frantz voulait déjà partir sans lui. Mais je me décidai à le joindre à notre petite troupe. Rien ne s’apparentait pour l’instant à une randonnée sportive, nous n’avions pas encore de milices ou de gardes aux trousses, et sa belle expérience, sa bizarre aura aussi (j’avais aimé jadis un film titré ainsi et tourné ici par un cinéaste ami qui était mort peu après) pourrait toujours sinon servir du moins se manifester. Nous attendîmes qu’il se décidât et j’envoyais Frantz faire semblant de chasser. Nous chargeâmes ce qui dans la cabane pouvait encore être de quelque secours.

 

Le temps gris ne gêne pas en Patagonie. Il suspend un peu plus le temps. Le fait de longer un rio que nous remontions était aussi tout un plaisir, la sensation de paix. Nous décidâmes de pêcher et nous eûmes de la chance. Un renard gris se joignit bientôt au festin, et pas question de manger de cette chair-là. Je l’aurais bien emmené avec nous aussi. Je ne sais pourquoi mais me prenait l’envie de rassembler des âmes, au rebours de ce que j’avais dit à Frantz le soir d’avant. J’allais bientôt être exaucé au-delà de mes aspirations.

 

La discussion avec Nicholas avait réveillé notre convivialité et d’un commun accord nous décidâmes, avant de suivre notre route, de gagner une ville –il y en a peu, mais il y en a dans cette Patagonie – pour voir de quoi il en retournait maintenant. Amusé Frantz se demandait si en fait la civilisation n’était déjà pas revenue et si nous ne tournions pas autour d’elle, comme des hommes sauvages. L’homme sauvage est le dernier raisonnable, dit Nicolas.

 

Mais nous oublions que la civilisation est une conspiration, et que quand l’esprit de la conspiration n’agit plus…

 

Ce soir-là Jean-Michel mourut. Ce fut une mort sans explication. Il semblait apaisé, heureux m’avait-il confessé d’avoir pris une dernière cuite. Il était mon dernier ami venu de France. Conformément à ses vœux nous brûlâmes son corps. Nous étions près du rio Chubut que nous longions sans effort depuis cent milles maintenant. Je me sentais moi-même à la fois mort et vivant, c’est-à-dire très heureux de ne plus ressentir la pesanteur de la vie, comme ces cendres animées de mon ami qui voltigeaient dans les airs et volaient à la rencontre des astres. Nicholas chanta un Dowland qu’il connaissait et je récitai Ovide, son poète préféré.

 

« Après que ce dieu, quel qu’il fût, eut ainsi débrouillé et divisé la matière, il arrondit la terre pour qu’elle fût égale dans toutes ses parties. Il ordonna qu’elle fût entourée par la mer, et la mer fut soumise à l’empire des vents, sans pouvoir franchir ses rivages. »

 

Ovide avait vu cette terre ronde et ces mers et cette Patagonie ou nous avions vu la mort sans combattre l’agonie.

 

« Ce dieu dit, et les plaines s’étendirent, les vallons s’abaissèrent, les montagnes élevèrent leurs sommets, et les forêts se couvrirent de verdure. »

 

Et pensant à mon ami et à ses hautes capacités désormais envolées :

 

« Un être plus noble et plus intelligent, fait pour dominer sur tous les autres, manquait encore à ce grand ouvrage. L’homme naquit : et soit que l’architecte suprême l’eût animé d’un souffle divin, soit que la terre conservât encore, dans son sein, quelques-unes des plus pures parties de l’éther dont elle venait d’être séparée, et que le fils de Japet, détrempant cette semence féconde, en eût formé l’homme à l’image des dieux, arbitres de l’univers ; l’homme, distingué des autres animaux dont la tête est inclinée vers la terre, put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans les cieux. Ainsi la matière, auparavant informe et stérile, prit la figure de l’homme, jusqu’alors inconnue à l’univers. »

 

Le soir-même, en allé, Jean-Michel était avec moi. Nous partîmes en direction de la piedra parada.

Le film Alien et les élites hostiles

 

 

Nous allons vous faire détester l’avenir

 

La France passée sous la coupe des Bilderbergs et prête à être tronçonnée en conséquence, un petit rappel à l’aide de notre étude sur Ridley Scott. On va parler des Alien, des élites hostiles et des équipages mal barrés (expendable crew).

Les années 70 sont les années de la dystopie et du pessimisme intellectuel ; c’est la décennie collectiviste dénoncée dans son histoire du vingtième siècle par l’historien ultraconservateur Paul Johnson, la décennie qui célèbre finalement la rébellion personnelle en occident, conforte le communisme à l’échelon international et favorise les mouvements identitaires ou révolutionnaires dans les pays du tiers-monde. Le cinéma est de gauche à cette époque, mais au sens révolutionnaire et politique, alors qu’il est aujourd’hui purement de gauche au sens sociétal, en parfait accord avec les conglomérats capitalistes qui promeuvent et financent ces évolutions sociétales.

 

La tonalité des seventies est aussi à la paranoïa (la paranoïa positive, disait le cinéaste Alex Proyas à propos de sa Dark City), et cette paranoïa annonce un peu en avance les sites du web. Les élites de l’époque préparent des coups d’Etat, contrôlent l’esprit, conditionnent les masses, arrêtent et exécutent discrètement les individus gênants. A l’époque en France par exemple on a le cinéma de Costa-Gavras ou le film Le Secret de Robert Enrico qui adapte le Compagnon indésirable de Francis Ryck, l’écrivain « noir » préféré de Guy Debord. Même la superproduction King-Kong de John Guillermin tournée en Indonésie et à New York se rapproche de cet agenda anarchiste et nihiliste : le pétrolier contrôle le monde puis le spectacle – avec le grand singe. Il ne respecte pas l’ordre naturel du monde et prépare la destruction de toute chose. On croirait du Guy Debord :

« Le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l’ordre merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène de la Terre ; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel ; les radiations d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement… les nouvelles concernent toujours la condamnation que ce monde semble avoir prononcée contre son existence, les étapes de son autodestruction programmée. »

Il y a d’ailleurs un lien sérieux à établir entre King-Kong et Alien ; ils sont tous les deux des rescapés d’un univers supérieur et méconnu ; ils éprouvent les deux une attirance pour la femme isolée et surtout manipulée ; ils sont des destructeurs et ils fascinent l’élite capitaliste qui leur sacrifie tout, la population de New York, l’équipage du vaisseau spatial là-haut.

Ridley Scott revient régulièrement dans ses commentaires sur le rôle futur des corporations qui feront et déferont le monde qu’elles privatisent et dépècent pour le reformater. On a ainsi la Weyland, compagnie de transport de matériaux miniers dans Alien, celle qui a de quoi se payer le vaisseau géant Nostromo (titre inspiré par Conrad) pour transporter de planète à planète le minerai précieux ; ou l’on a (Blade runner) la Tyrrell corporation, dirigée par un ingénieur génial, du niveau sans doute des extra-terrestres de Prométhée, et qui domine le monde noir et pluvieux du haut de sa pyramide illuminée.

La vision de Scott vient en partie de celle du voyant et écrivain américain Philip Kindred Dick, complètement inspiré par l’esprit des gnostiques, en particulier Valentin, pour qui il y a un mauvais inventeur de notre monde, un dieu inférieur, celui de la matrice, le démiurge.

Dans Blade runner, Tyrrell domine un monde qui a été détruit par les corporations et le capitalisme dévastateur, un monde d’où ont disparu la nature, mais aussi la lumière et les animaux. On est dans le monde du début de la Genèse, un monde fait d’obscurité et puis d’humidité, sans animaux, sans hommes même : Et la terre était désolation et vide, et il y avait des ténèbres sur la face de l’abîme, dit la Bible.

Ce monde inhabitable ou presque a rendu impossible pour les pauvres la possession d’un animal domestique, de quoi que ce soit de naturel en somme ; Deckard par exemple rêve d’une brebis non électronique à la maison dans la nouvelle de Dick. Cela renforce le thème de la pollution qui est au sens strict la destruction-remplacement du monde dans l’intérêt capitalistique. Notre génial écrivain de science-fiction Villiers de l’Isle-Adam écrivait déjà à la fin du XIXème siècle dans ses contes cruels :

« …attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons, positivement, redevables à la Science, est d’avoir placé les choses simples essentielles et « naturelles » de la vie HORS DE LA PORTEE DES PAUVRES. »

 

Alien procède aussi de ce pessimisme antisystème ou anticapitaliste (c’est ici la même chose). La firme qui finance le vaisseau contrôle froidement la vie de l’équipage qu’elle se décide à sacrifier pour aller retrouver l’Alien perdu dans sa contrée sauvage. L’ordinateur Mother, qui succède au légendaire Hal 9000 de 2001, explique froidement la situation à la pauvre Ripley : expendable crew, l’équipage est à sacrifier, ou à jeter à la poubelle. On ne sait pas d’ailleurs si la firme a programmé une rencontre au sommet, exclusive, entre l’androïde traître et la « Bête immonde » qui vient du dehors. Le même équipage qui se rassemble bravement pour lutter contre le monstre au dernier moment a été jusque-là traité avec un certain mépris par le scénariste Dan O’Bannon et le réalisateur qui nous occupe ! On a affaire à un amoncèlement d’individus médiocres et débraillés, des spectateurs d’un concert de rock, avec deux saboteurs en prime, les deux gueux des moteurs, qui ne cessent de harceler leur commandant hippie pour obtenir une ou deux primes de plus ! On peut justifier cette attitude par une dénonciation implicite du rôle des syndicats dans l’Angleterre socialiste et travailliste des années 60 et 70. Syndicats auxquels la Mother Thatcher se hâterait bientôt de régler leur compte. Le capital va reprendre le pouvoir après une brève interruption travailliste qui n’aura du reste pas marqué les esprits, toujours si facilement reprogrammables (il faut libérer l’initiative privée !)

L’histoire d’Alien ne dit pas non plus si l’atterrissage du monstre sur terre n’entraînerait pas des désastres. Mais la curiosité du capital est bien sûr la plus forte. Comme dit Debord, le destin du Spectacle n’est pas de finir en despotisme éclairé.

Voyons les euphémismes propres au capitalisme et à sa chasse à la graisse. L’homme androïde est invité à bouger, à s’agiter, les entreprises à liquider leur surplus démographique – comme les patries. Seulement cela se dit en euphémismes : on ne dit pas assassiner un répliquant, on dit retirer – comme s’il s’agissait une voiture en dysfonction que l’on rappelle à l’usine – ad patres – , ce qui est de toute manière un peu le cas, le capital étant toujours de bonne foi – ; de même dans Alien l’ordinateur Mother ne dit pas que l’on peut exterminer l’équipage. On dit une belle phrase nominale. Cette notion d’expendable crew, d’équipage sacrificiel – ou consommable, est assez contemporaine finalement de notre chômage de masse ou de nos migrations insensées. La flexibilité recherchée partout par le capital reflète l’émergence de la société liquide rêvée par ce même capital cosmopolite et sans racines. Les réductions d’effectifs sont au programme de toutes les bonnes sociétés, de toutes les bonnes corporations. La médiocrité de la condition postmoderne décrite par exemple par Lyotard dans un rapport célèbre (« chacun est ramené à soi – et chacun sait que ce soi est peu ») ne prédispose pas à la protestation et la mobilisation de masse, bien plutôt à une soumission globale, celle à laquelle nous assistons maintenant aux quatre coins du globe. Face à la toute-puissance des machines, des systèmes, des programmes informatiques, le contemporain en se sent plus de taille à lutter. Découvrez Timothy Melley sur ce thème.

Il y a les heureux élus de l’actionnariat au sommet de la pyramide (Tyrrell commande 66000 actions au moment de l’arrivée de Roy), et la plèbe de Gladiateur, fourmilière à la base. La Mother du vaisseau fait penser aux Merkel, Lagarde ou May qui dépècent les peuples trique à la main. Voyez la nurse du Vol au-dessus d’un nid de coucous. Elle aussi a une face bienveillante, elle aussi couve tout et réduit les malades à l’état du troupeau déjà décrit par Tocqueville. Ces garde-chiourmes sans enfants sont euphoriques à l’idée de remplacer les populations du monde entier. Dans Alien c’est le savant androïde asexué qui fait rentrer le monstre.

 

L’idée ici n’est pas de dire que l’homme est soumis à des forces sociales qui le contrôlent et le manipulent (encore que…) ; mais que, pour rester dans la vision historique actuelle de Ridley Scott, on assiste à une privatisation progressive de ces forces étatiques, bureaucratiques et administratives, et à un contrôle par le capital des forces du vivant : voir ce que fabrique Bill Gates à Svalbard. Comme disait l’auteur de Gouverner par le chaos dans un livre qui serait digne d’intéresser les scénaristes hollywoodiens :

« À cet égard, l’initiative commune d’un Bill Gates et d’un Rockefeller de créer sur l’île norvégienne de Svalbard une sorte de bunker « arche de Noé » contenant toutes les graines et semences du monde est plutôt inquiétante. Pourquoi font-ils cela, que manigancent-ils ? Question rhétorique, le projet est fort clair : il s’agit de commencer à privatiser toute la biosphère, ce qui permettra de la contrôler intégralement après l’avoir intégralement détruite. Rigidifier après avoir fluidifié, nous sommes au cœur du Gestell et de l’ingénierie cybernétique, qui partagent le même horizon : l’automatisation complète du globe terrestre. »

 

Sources

Nicolas Bonnal – Sir Ridley Scott et son cinéma (Kindle_broché_Amazon)

Gouverner par le chaos