La tradition contre les machines (par Frithjof Schuon)

 

Si l’on pouvait réintroduire l’ancien artisanat avec tous ses aspects d’art et de dignité, le «problème ouvrier» cesserait d’exister; ceci est vrai même pour les fonctions purement serviles où les métiers plus ou moins quantitatifs, pour la simple raison que la machine est inhumaine et anti-spirituelle en soi. La machine tue, non seulement l’âme de l’ouvrier, mais l’âme comme telle, donc aussi celle de l’exploiteur : le couple exploiteur ouvrier est inséparable du machinisme, car l’artisanat empêche cette alternative grossière par sa qualité humaine et spirituelle même. L’univers machiniste, c’est somme toute le triomphe de la ferraille lourde et sournoise; c’est la victoire du métal sur le bois, de la matière sur l’homme, de la ruse sur l’intelligence7; des expressions telles que «masse», «bloc», «choc», si fréquentes dans le vocabulaire de l’homme industrialisé, sont tout à fait significatives pour un monde qui est plus près des insectes que des humains. Il n’y a rien d’étonnant au fait que le «monde ouvrier», avec sa psychologie «machiniste-scientiste-matérialiste», soit particulièrement imperméable aux réalités spirituelles, car il présuppose une «réalité ambiante» tout à fait factice : il exige des machines, donc du métal, du vacarme, des forces occultes et perfides, une ambiance de cauchemar, du va-et-vient inintelligible, en un mot, une vie d’insectes dans la laideur et la trivialité; à l’intérieur d’un tel monde, ou plutôt d’un tel «décor», la réalité spirituelle apparaîtra comme une illusion patente ou un luxe méprisable.

« Qui ne fait de châteaux en Espagne? »(La Fontaine). Ici un parador à 66 euros. Suivez le guide, Nicolas Bonnal.

http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/laitiere.htm

 

Merveille castillane à Siguenza, capitale de la Foi et du Moyen Age ! Deux jours magiques au parador et un hommage à Roch, le saint des voyageurs initiatiques !

Comment la ville de Sienne est une image de l’âme (par sainte Catherine et Titus Burckhardt)

en un anglais très simple :

In the words of St. Catherine of Siena, the city is the image of
the soul, the surrounding walls being the frontier between the outward
and the inward life. The gates are the faculties or senses connecting
the life of the soul with the outer world. The intelligence,
according to the saint, questions each one who approaches the
gates whether he be friend or foe, thus watching over the security of
the city. Living springs of water rise within it; gardens lie protected
by its walls, and at the center, where beats the heart, stands the Holy
Sanctuary.

 

Découvrez Schuon, Burckhardt et Gunéon sur archive.org.

Pour son anniversaire, NB vous propose Seven brides, Plutarque et la symbolique des enlèvements (élèvements) solaires !

Seven brides – entre Plutarque, Hollywood et l’enlèvement des sabines

 

Sed res Romana erat superior.

Tite-Live, I, XII

 

C’est ma comédie musicale préférée avec Brigadoon. Les danses et les chansons sont insurpassables. Démentiels numéros de danses acrobatiques par Tommy Rall (qui finit chanteur d’opéra quand la bise de la comédie musicale fut venue) et Russ Tamblyn, mon chouchou de West Side Story, film qui collait plus à Ovide qu’à Shakespeare (lisez Pyrame et Thisbé)…

Des cowboys de l’Oregon doivent se marier, manquent de femmes, et en enlèvent dans la petite ville voisine où ils sont très mal vus. On passe l’hiver ensemble, respectueusement, et puis on se marie. C’est l’enlèvement traditionnel saisonnier de Perséphone. On pense aussi au Kochtcheï russe qui enlève de belles créatures. Tout cela vous l’avez dans mes livres sur le cinéma et le paganisme, ou le folklore slave et le paganisme ! De quoi se ressourcer en famille en comprenant le monde et ses traditions, pas la matrice et ses perversions.

Ces comédies musicales, œuvres de juifs, de Français, d’Irlandais, d’Italiens auront mystérieusement retrouvé et célébré la source du monde et ses fontaines de jouvence.

L’histoire fut écrite par un aristocrate américain d’origine huguenote (l’élite US dit Edward Ross) nommé Stephen Benet. Lui joue les sur les mots : sabines et sobbin’, pleurnichardes. Benet cite Plutarque, Howard Keel fait de même dans sa chanson.

Alors on découvre le Plutarque, sa vie de Romulus.

Il évoque le combat postérieur, son interruption par les jeunes mariées :

 

On se préparait à recommencer le combat ; mais tout s’arrête en présence d’un spectacle étrange, et que les paroles ne sauraient dépeindre. Les Sabines qui avaient été enlevées accourent de tous côtés, en jetant des cris de douleur et d’alarme ; et, poussées par une sorte de fureur divine, elles se précipitent au travers des armes et des morts, se présentent à leurs maris et à leurs pères, les unes avec leurs enfants dans les bras, les autres les cheveux épars, mais toutes adressant tantôt aux Sabins, tantôt aux Romains, les noms les plus chers. Romains et Sabins se sentirent attendris, et leur firent place entre les deux armées. Leurs clameurs lamentables percèrent jusqu’aux derniers rangs…rendez-nous nos pères et nos proches, sans nous priver de nos maris et de nos enfants. Nous vous en conjurons, épargnez-nous un second esclavage. »

Hersilie insista avec véhémence, et toutes s’unirent à ses prières. Enfin, il y eut une suspension d’armes, et les chefs s’abouchèrent ensemble… »

 

 

On peut aussi lire Tite-Live (I, 9 à 10) :

 

(10) Arrive le jour de la célébration des jeux. Comme ils captivaient les yeux et les esprits, le projet concerté s’exécute : au signal donné, la jeunesse romaine s’élance de toutes parts pour enlever les jeunes filles.

Le plus grand nombre devient la proie du premier ravisseur. Quelques-unes des plus belles, réservées aux principaux sénateurs, étaient portées dans leurs maisons par des plébéiens chargés de ce soin…

 

Romulus s’exprime pour apaiser les belles (vite apaisées, car qui n’aime être enlevée ?). Ecoutez, c’est magnifique :

 

Romulus explique donc « que cette violence ne doit être imputée qu’à l’orgueil de leurs pères, et à leur refus de s’allier, par des mariages, à un peuple voisin ; que cependant c’est à titre d’épouses qu’elles vont partager avec les Romains leur fortune, leur patrie, et s’unir à eux par le plus doux nœud qui puisse attacher les mortels, en devenant mères. Elles doivent donc adoucir leurs ressentiments, et donner leurs cœurs à ceux que le sort a rendus maîtres de leurs personnes. Souvent le sentiment de l’injure fait place à de tendres affections. Les gages de leur bonheur domestique sont d’autant plus assurés, que leurs époux, non contents de satisfaire aux devoirs qu’impose ce titre, s’efforceront encore de remplacer auprès d’elles la famille et la patrie qu’elles regrettent. »

 

(Je trouve cela très bien pour notre époque, que le mari doive remplacer la famille et la patrie).

 

Les belles apaisent les combattants (alors que res romana erat superior) :

 

 

XIII. (1) Alors, les mêmes Sabines, dont l’enlèvement avait allumé la guerre, surmontent, dans leur dés, espoir, la timidité naturelle à leur sexe, se jettent intrépidement, les cheveux épars et les vêtements en désordre, entre les deux armées et au travers d’une grêle de traits : elles arrêtent les hostilités, enchaînent la fureur, (2) et s’adressant tantôt à leurs pères, tantôt à leurs époux, elles les conjurent de ne point se souiller du sang sacré pour eux, d’un beau-père ou d’un gendre, de ne point imprimer les stigmates du parricide au front des enfants qu’elles ont déjà conçus, de leurs fils à eux et de leurs petits-fils…

 

Virgile aussi cite dans son bouclier, dont j’ai ici parlé, cet enlèvement curieux :

Non loin de là, il (Vulcain) avait figuré Rome et le rapt insolite (sine more) des Sabines, enlevées sur les gradins du cirque, lors de grands jeux…

 

Sur ces enlèvement cosmiques et astronomiques lisez le professeur Jean Haudry toujours irréprochable…

Le film de Stanley Donen, un jeune prodige juif élevé dans un milieu traditionnel (voyez le pastiche qu’il fait de Moses dans Singing in the rain) a été accusé de tous les noms depuis par la crapulerie sociétale. Il fait démodé… Pourtant il célèbre le rôle éducateur et civilisateur de la femme. Les sept femmes et les sept frères (notez le nombre sacré, le film joue aussi durant la danse sacrée et hiérogamique sur le symbolisme des couleurs) sont éduqués et raffinés par Milly (géniale Jane Powell), l’épouse malheureuse du frère aîné, seul épousé par amour –et donc par malentendu ! C’est elle qui fait le film, rassemble, ranime et civilise filles et garçons.

Voilà ce que je voulais dire pour mon anniversaire !

 

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Le paganisme au cinéma (Dualpha, Amazon.fr)

Jean Haudry – LES PEUPLES INDO-EUROPEENS D’EUROPE (conférence)

Ovide, Métamorphoses, IV (ebooksgratuits.com)

Plutarque – Vie de Romulus, 58-68 (Remacle.org)

Edward Ross – The old world and the new (archive.org)

Tite-Live – Histoire de Rome, I, 9-13 (Remacle.org)

Virgile – Enéide, VIII, v.365-366

 

 

 

Mircea Eliade et notre « deuxième chute »

Mircea Eliade et notre « deuxième chute »

 

Il nous a fallu faire allusion pour montrer en quel sans même l’homme le plus franchement areligieux partage encore, au plus profond de son être, un comportement religieusement orienté. Mais les « mythologies privées » de l’homme moderne, ses rêves, ses songes, ses fantasmes, etc., n’arrivent pas à se hausser au régime ontologique des mythes, faute d’être vécues par l’homme total, et ne transforment pas une situation particulière en situation exemplaire. De même que les angoisses de l’homme moderne, ses expériences oniriques ou imaginaires, bien que « religieuses » du point de vue formel, ne s’intègrent pas, comme chez l’homo

religiosus, dans une Weltanschauung et ne fondent pas un comportement…

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En un certain sens, on pourrait presque dire que, chez ceux des modernes qui se proclament areligieux, la religion et la mythologie se sont « occultées » dans les ténèbres de leur inconscient – ce qui signifie aussi que les possibilités de réintégrer une expérience religieuse de la vie gisent, chez de tels êtres, très profondément en eux-mêmes. Dans une perspective judéo-chrétienne on pourrait également dire que la non-religion équivaut à une nouvelle « chute » de l’homme : l’homme areligieux aurait perdu la capacité de vivre consciemment la religion et donc de la comprendre et de l’assumer ; mais, dans le plus profond de son être, il en garde encore le souvenir, de même qu’après la première « chute », et bien que spirituellement aveuglé, son ancêtre, l’homme primordial, Adam, avait conservé assez d’intelligence pour lui permettre de retrouver les traces de Dieu visibles dans le Monde. Après la première « chute », la religiosité était tombée au niveau de conscience déchirée ; après la deuxième « chute », elle est tombée plus bas encore, dans les tréfonds de l’inconscient : elle a été « oubliée ». Ici s’arrêtent les considérations de l’historien des religions.

Nicolas Bonnal cartonne avec Virgile sur eurolibertes.com

 

Sommet de la littérature universelle, la description du bouclier dessiné par Vulcain comprend comme on sait, dans sa deuxième partie, une description de la bataille d’Actium. L’Énéide est ma lecture de chevet et je ne saurais trop recommander aux latinistes pas trop rouillés les nombreuses traductions juxtalinéaires de ce prodigieux texte (l’hypertexte louvaniste par exemple). Ici on est à la fin du chant VIII, vers 671-732.

«L’Enéide, illustrée par les fresques et les mosaïques antiques », de Virgile.

D’où le choc orient-occident. Virgile ne voit pas cette fameuse bataille comme un choc Octave-Antoine, mais comme un choc Orient-Occident. C’est un choc culturel, spirituel, racial même, que « le plus grand génie de l’humanité » (Paul Claudel) met en scène il y a deux mille ans.

On lit le maître des maîtres : « Au centre, la mer se gonflait à perte de vue, sur fond d’or ; mais les vagues, d’un bleu sombre, dressaient leur crête blanchissante d’écume. De clairs dauphins d’argent, qui nageaient en rond, balayaient de leurs queues la surface des eaux et fendaient les remous. Au milieu on pouvait voir les flottes d’airain, la bataille d’Actium, tout Leucate bouillonner sous ces armements de guerre, et les flots resplendir des reflets de l’or. »

On oppose occident et orient, sur un ton pas très guénonien : « D’un côté César Auguste entraîne au combat l’Italie avec le Sénat et le peuple, les Pénates et les Grands Dieux. Il est debout sur une haute poupe ; ses tempes heureuses lancent une double flamme ; l’astre paternel se découvre sur sa tête. Non loin, Agrippa, que les vents et les dieux secondent, conduit de haut son armée ; il porte un superbe insigne de guerre, une couronne navale ornée de rostres d’or. »

Je n’ai pas la place d’expliciter les détails. Mais les dieux se sentent concernés !

L’orient et son lexique du chaos maintenant (souvenons-nous que le journal Le Monde voudrait faire interdire Virgile pour fascisme ; on y arrivera…) : « De l’autre côté, avec ses forces barbares et sa confusion d’armes, Antoine, revenu vainqueur des peuples de l’Aurore et des rivages de la mer Rouge, traîne avec lui l’Égypte, les troupes de l’Orient, le fond de la Bactriane ; ô honte ! sa femme, l’Égyptienne, l’accompagne. »

En latin, ces vers incomparables :

Aegyptum uiresque Orientis et ultima secum

Bactra uehit, sequiturque nefas Aegyptia coniunx

On reprend : « Tous se ruent à la fois, et toute la mer déchirée écume sous l’effort des rames et sous les tridents des rostres. Ils gagnent le large ; on croirait que les Cyclades déracinées nagent sur les flots ou que des montagnes y heurtent de hautes montagnes, tant les poupes et leurs tours chargées d’hommes s’affrontent en lourdes masses. Les mains lancent l’étoupe enflammée ; les traits répandent le fer ailé ; les champs de Neptune rougissent sous ce nouveau carnage. »

Les champs de Neptune, je le dis sobrement, sont un magnifique Kenning pour désigner la mer. Pour étudier cette notion soi-disant islandaise, on se reportera à l’étude de Borges (dans son histoire de l’éternité) – qui ignora toujours trop nos classiques.

Virgile oppose les dieux de l’ouest et ceux de l’Égypte, à tête de monstres (omnigenumque deum monstra) : « La Reine, au milieu de sa flotte, appelle ses soldats aux sons du sistre égyptien et ne voit pas encore derrière elle les deux vipères. Les divinités monstrueuses du Nil et l’aboyeur Anubis combattent contre Neptune, Vénus, Minerve. La fureur de Mars au milieu de la mêlée est ciselée dans le fer, et les tristes Furies descendent du ciel. Joyeuse, la Discorde passe en robe déchirée, et Bellone la suit avec un fouet sanglant. »

Apollon l’hyperboréen va intervenir – et Virgile de nommer des peuples actuels (présent perpétuel, quand tu nous tiens…) : « D’en haut, Apollon d’Actium regarde et bande son arc (arcum tendebat Apollo). Saisis de terreur, tous, Égyptiens, Indiens, Arabes, Sabéens, tournaient le dos. On voyait la Reine elle-même invoquer les vents, déployer ses voiles, lâcher de plus en plus ses cordages. L’Ignipotent l’avait montrée, au milieu du massacre, emportée par les flots et l’Iapyx, toute pâle de sa mort prochaine. »

Virgile personnifie le Nil (magno maerentem corpore Nilum) : « En face, douloureux, le Nil au grand corps, ouvrant les plis de sa robe déployée, appelait les vaincus dans son sein azuré et les retraites de ses eaux. »

Virgile décrit ensuite le triomphe : « César cependant, ramené dans les murs de Rome par un triple triomphe, consacrait aux dieux italiens, hommage immortel, trois cents grands temples dans toute la ville. Les rues bruissaient de joie, de jeux, d’applaudissements. Tous les sanctuaires ont un chœur de matrones ; tous, leurs autels ; et devant ces autels les jeunes taureaux immolés jonchent la terre.

Auguste, assis sur le seuil de neige éblouissant du temple d’Apollon, reconnaît les présents des peuples et les fait suspendre aux opulents portiques. Les nations vaincues s’avancent en longue file, aussi diverses par les vêtements et les armes que par le langage. »

Ce défilé une fois pacifié (l’ennemi est momentanément craint), on évoque la mondialisation et la grande unification du monde sous le sceptre romain : « Ici Vulcain avait sculpté les tribus des Nomades et les Africains à la robe flottante ; là, les Lélèges, les Carions et les Gelons porteurs de flèches ; l’Euphrate roulait des flots apaisés ; puis c’étaient les Morins de l’extrémité du monde, le Rhin aux deux cornes, les Scythes indomptés et l’Araxe que son pont indigne. »

Notre poète cosmique termine sur une note Enéide optimiste : « Voilà ce que sur le bouclier de Vulcain, don de sa mère, Énée admire Talia (per clipeum Volcani, dona parentis, miratur). Il ne connaît pas ces choses ; mais les images l’en réjouissent, et il charge sur ses épaules les destins et la gloire de sa postérité. »

Sources

Virgile – Énéide, traduction André Bellessort (ebooksgratuits.com).

Bibliotheca Classica Selecta – Énéide – Chant VIII (Plan).

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Philippe Randa,

Contre la malédiction de l’indifférence

Contre la malédiction de l’indifférence

sed quia tepidus es, et nec frigidus, nec calidus, incipiam te evomere ex ore meo…(Apoc ., 3, 16)

 

Bien des gens s’imaginent que le purgatoire ou l’enfer est pour ceux qui ont tué, volé, menti, forniqué et ainsi de suite, et qu’il suffit de s’être abstenu de ces actions pour mériter le Ciel ; en réalité, l’âme va au feu pour ne pas avoir aimé Dieu, ou pour ne pas l’avoir aimé suffisamment ; on le comprendra si l’on se souvient de la Loi suprême de la Bible : aimer Dieu de toutes nos facultés et de tout notre être. L’absence de cet amour1n’est pas forcément le meurtre ou le mensonge ou quelque autre transgression, mais c’est forcément l’indifférence ; et celle-ci est la tare la plus généralement répandue, c’est la marque même de la chute. Il est possible que les indifférents ne soient pas des criminels, mais il est impossible qu’ils soient des saints ; c’est eux qui entrent par la « porte large » et marchent sur la « voie spacieuse », et c’est d’eux que dit l’Apocalypse : « Aussi, parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni chaud, je te vomirai  de ma bouche »’. L’indifférence envers la vérité, envers Dieu est voisine de l’orgueil et ne va pas sans hypocrisie ; son apparente douceur est pleine de suffisance et d’arrogance ; dans cet état d’âme, l’individu est content de soi, même s’il s’accuse de défauts mineurs et se montre modeste, ce qui ne l’engage à rien et renforce au contraire son illusion d’être vertueux. C’est le critère d’indifférence qui permet de surprendre l’« homme moyen » comme « en flagrant délit », de saisir le vice le plus sournois et le plus insidieux pour ainsi dire à la gorge et de prouver à chacun sa pauvreté et sa détresse ; c’est cette indifférence qui est en somme le « péché  originel », ou qui le manifeste le plus généralement.

René Guénon ou la chute du mur de Berlin/Merlin, un certain 9 novembre 1989 – anniversaire aussi de la nuit de cristal et de l’abdication de Guillaume II !

Aussi avons-nous parlé de « fissures » par lesquelles s’introduisent déjà et s’introduiront de plus en plus certaines forces destructives ; suivant le symbolisme traditionnel, ces « fissures » se produisent dans la « Grande Muraille » qui entoure ce monde et le protège contre l’intrusion des influences maléfiques du domaine subtil inférieur1. Pour bien comprendre ce symbolisme sous tous ses aspects, il importe d’ailleurs de remarquer qu’une muraille constitue à la fois une protection et une limitation ; en un certain sens, elle a donc, pourrait-on dire, des avantages et des inconvénients ; mais, en tant qu’elle est essentiellement destinée à assurer une défense contre les attaques venant d’en bas, les avantages l’emportent incomparablement, et mieux vaut en somme, pour ce qui se trouve contenu dans cette enceinte, être limité de ce côté inférieur que d’être incessamment exposé aux ravages de l’ennemi, sinon même à une destruction plus ou moins complète. Du reste, en réalité, une muraille n’est pas fermée par le haut et, par conséquent, n’empêche pas la communication avec les domaines supérieurs, et ceci correspond à l’état normal des choses ; à l’époque moderne, c’est la « coquille » sans issue construite par le matérialisme qui a fermé cette communication. Or, comme nous l’avons dit, la « descente » n’étant pas encore achevée, cette « coquille » ne peut que subsister intacte par le haut, c’est-à-dire du côté où précisément le monde n’a pas besoin de protection et ne peut au contraire que recevoir des influences bénéfiques ; les « fissures » ne se produisent que par le bas, donc dans la véritable muraille protectrice elle-même, et les forces inférieures qui s’introduisent par là rencontrent d’autant moins de résistance que, dans ces conditions, aucune puissance d’ordre supérieur ne peut intervenir pour s’y opposer efficacement ; le monde se trouve donc livré sans défense à toutes les attaques de ses ennemis, et d’autant plus que, du fait même de la mentalité actuelle, il ignore complètement les dangers dont il est menacé.
Dans la tradition islamique, ces « fissures » sont celles par lesquelles pénétreront, aux approches de la fin du cycle, les hordes dévastatrices de Gog et Magog2, qui font d’ailleurs des efforts incessants pour envahir notre monde

Règne de la quantité, chapitre XXV