Elvis et le cinéma (II)

Elvis incarne aussi une Amérique qui se transforme, à la même époque que Brando (la très barbante équipée sauvage) ou James Dean dont il est le contemporain. Le conflit avec les parents revient de manière récurrente dans sa filmographie, notamment avec la fabuleuse Angela Lansbury qui joue la mère autoritaire et envahissante dans Sous le ciel d’Hawaii. La même année, dans le Candidat mandchourien, on la voit se métamorphoser en conspirateur fasciste secrètement communiste ! C’est l’époque des mères envahissantes hitchcockiennes, celles de Cary Grant dans la Mort aux trousses, de Perkins dans Psychose ou de Rod Taylor dans les Oiseaux ; mères qui sont jouées par des actrices à peine plus âgées, et ce intentionnellement. On a beaucoup parlé avec l’école de Francfort du père autoritaire, mais le cinéma, comme toujours plus madré, aura mis une belle couche aux mères prévaricatrices des temps américains – à la même époque Godard fait dire à Parvulesco que la femme l’a emporté en Amérique…

Dans Kissin’s cousins, un de nos préférés par sa richesse sémiologique, Presley se dédouble (pour les meilleurs de nos théoriciens de la conspiration  ils étaient deux ! voyez Mileswmathis.com), mais surtout il fait le grand écart entre la rigoureuse armée et les cousines délurées du Kentucky. Et il cherche à concilier la discipline militaire et le plan libertarien des grands ancêtres des campagnes. Enfin Elvis se lance dans une partie de jeu de dames (avec Arthur O’connell) aux enjeux cosmique).  Comme dans Docteur Folamour, il y a mise en parallèle entre les missiles balistiques (qu’on veut installer sur les terres d’Arthur) et allusions à la libération-explosion sexuelle d’alors. Le film dénonce même les excès de la société de consommation (les filles ruinent l’armée en bikinis).

Le cinéma de Presley n’est pas mièvre non plus, isolé dans une tour d’ivoire réservée au tour de chant de notre star. Dans Love a little ou dans Deux filles et un trésor, Elvis traverse une Amérique moralement sinistrée, sur fond de drogue, de sexe, mais pas de rock’n’roll, une Amérique magiquement travaillée par des démons intérieurs qu’elle n’arrive toujours pas à extérioriser – seulement à exporter… Lui-même incarne cette jeunesse déboussolée, négligée et négligente, qui se laisse flotter par les courants du temps, un des courants qui passionnaient Ortega Y Gasset. Heureusement Elvis reste toujours vêtu par la grande, par la fabuleuse Edith Head : son vestiaire mériterait un chapitre à lui tout seul. Il est exceptionnel dans le film tristement nommé des filles, encore des Filles… Il chante génialement return to sender.

 

Voyons les chants, justement. Elvis est dès le début, dès ses premiers westerns condamné au tour de chant et la fascination qu’il exerce sur les groupies, groupies qu’il fuit parfois avec une nonchalance pas toujours amusée. Les filles le barbent, il les renvoie, même belles et riches ! C’est un des thèmes favoris dans les films un peu mufles de Norman Taurog. Bien sûr le symbolisme peur retrouver son sérieux et alors donner des épreuves dignes de celles d’Orphée. C’est cette damnation des stars que nous avions étudiée jadis (Filipacchi, 1997), un peu déroutés par les bios déjantées d’Albert Goldman et consorts.

La dimension orphique est souvent illustrée dans les films de Presley. Il y a des épreuves terribles, la prison, l’hôpital, la solitude, la misère, et puis la révélation. Mais parfois le conflit est purement intérieur, psychologique. Dans le film sur Acapulco, Elvis doit lutter contre son vertige intérieur, comme James Stewart dans Sueurs froides. Il va exorciser ses démons en sautant la célèbre quebrada, déjà présente bien sûr dans la Dame de Shanghai. Cette épreuve est aussi liée à ses amours avec la douce française jouée par Ursula Andress et la belle toréro mexicaine – on ne sait jamais qui il va choisir.

Et voici qu’un de nos meilleurs humanistes, Victor Magnien, nous explique dans son classique sur le symbolisme éleusinien la sémantique d’un tel plongeon sacré :

 

« Toute une série de mythes représentent un dieu, ou un homme, ou une femme, sautant de la roche Leucade — parfois on trouve le mot Leucate — dans la mer pour fuir un amour cruel et s’en guérir, comme aussi pour obtenir un amour désiré, et d’autre part pour fuir la vie que l’homme a sur la terre et les défauts de la condition humaine (…). Dès lors nous pouvons penser que le saut accompli à Leucade est un acte rituel, accompli dans une initiation, puisque la mort ressemble à une initiation. »

 

Le lien sacré du King avec Hawaï se sent dans d’autres films comme Paradis hawaïen, dans la chanson par exemple Tambours des îles, où toute l’énergie tellurique de l’archipel volcanique ressort. La superbe chanson sur la mer généreuse acquiert une belle dimension païenne, dimension jamais éloignée des inspirations de notre star mythologique.  Presley a même droit à des noces folkloriques dans Sous le ciel bleu : il a préféré la famille hawaïenne de sa compagne à la sienne ; on comparera ces timides essais anthropologiques aux classiques de Flaherty ou de Delmer Daves (L’oiseau du paradis – encore… – tourné seulement dix ans avant) et l’on verra la rapidité avec l’ogre touristique dévore alors la planète. L’aviation aura là aussi réglé son compte aux îles comme le progrès aux familles : voir le grand analyste Daniel Boorstyn qui parle vers 1960 de la transformation du voyageur en touriste. Les personnages du King qui cherche toujours à vivoter du tourisme dans les îles reflètent bien cette entropie civilisatrice qui est parfois à deux doigts de tourner à la catastrophe.

En Allemagne aussi Elvis aura son expérience initiatique : dans le mystérieux GI Blues notre soldat de l’OTAN (omniprésente dans ce film aux ordres)  chante devant des enfants émerveillés avec une marionnette, comme s’il venait là, certes inconsciemment, exaucer les vœux les plus philosophiques d’Heinrich Von Kleist. C’est la chanson formidable Wooden Heart, cœur de bois, qui montre le génie de notre initié malgré lui capable de chanter avec du bois, comme Gene Kelly dansait avec des chiens dans le maître-opus de Gregory La Cava.

Mais laissons parler le philosophe prussien (Kleist donc) sur le destin transhumain de nos poupées :

 

« Il m’assura que la pantomime de ces poupées lui donnait beaucoup de plaisir et déclara sans ambages qu’un danseur désireux de perfection pourrait apprendre d’elles toutes sortes de choses. »

 

Elvis chante très bien aussi avec les chiens. Démentant W.C. Fields, il est roi hawaïen des chansons pour enfants et à onomatopées.

Terminons sur une belle note ésotérique.

Dans Kid Galaad, on se donne la peine de nous expliquer la signification du nom de Galaad et des chevaliers de la table ronde au début du film ! Elvis est un champion gentil comme le suprême héros « qui de la chevalerie aurait toute la seigneurie » (Chrétien de Troyes). Le début de ce grand film montre Elvis maître du monde à l’arrière d’un simple camion, car l’homme qui n’a rien (nothing) et se met à chanter (sing) est le roi (King), le roi naturel du monde. Nous avons tous vécu la situation mais comme c’est plus vrai lorsque c’est lui ! The man who can sing/when he has nothing/is a king.

 

 

Amateurs de Conan et d’Oliver Stone, n’oubliez pas son classique célinien sur le Vietnam ! Les meilleures pages du Voyage y sont citées en voix off…

Conte latino : le monastère de sel (écrit à Potosi en 2006, en hommage à Uyuni)

Ils étaient sept : le guide, son assistant, un Allemand, un japonais, une Française, une Argentine et une fille des Indes. Ils devaient partir pour le salar, le plus grand lac salé du monde. Ils se présentèrent et sympathisèrent superficiellement, comme il est coutume de faire pour ce genre de voyage qui n’en est plus. Mais l’excursion devait être plus longue celle d’habitude réservée aux touristes. Au moins quelques jours. On leur recommanda de se coucher tôt, de se couvrir beaucoup, et d’avoir soin de leur santé. Ainsi ils vivraient une inoubliable expérience.

Ils partirent par une fraîche et lumineuse nuit andine. On voyait plus d’étoiles dans ce ciel-là que dans tous les autres cieux du monde. Le ronron du moteur du gros 4X4 les assoupit. Le guide – il s’appelait Emilio – quitta le désert et gagna le versant du volcan. Alors ils virent le somptueux lever du soleil, du dieu Inti, et tout l’amanecer, qui révèle le monde. Ils étaient déjà transfigurés de joie, comme des rois promis à une royauté encore plus grande. Le géant de la montagne les salua d’un regard clair. Il les invitait à célébrer sa demeure innombrable. Celle qu’on n’exploite pas mais qu’on contemple.

 

Les montagnes se succédaient, avec leurs pentes douces, leurs gigantesques altitudes, leur bonhomie, leurs teintes folles. Il y a toute les teintes, toutes les nuances dans ce monde qui n’est déjà plus de ce monde. Les ocres, le cuivre et le vert composent déjà une symphonie. Les cuivres soufflent et résonnent dans un espace infini, sous les lumières de la toile du ciel. Les couleurs et les sons se répondent, dit le Français : et c’est ainsi que le monde devient célébration.

Vers midi le moteur cessa son ronflement. Emilio les invita à descendre de la voiture. Ils purent enfin s’asperger d’air pur, et écouter le murmure de la puna, et des buissons innombrables. Quel était le message de ces plantes désolées ? Ils s’approchèrent des geysers qui leur délivrèrent le message liquide de la terre brûlée. Ces fumées étranges, ces incantations telluriques, il leur faudrait un jour les interpréter. Puis ils mangèrent, mais déjà ils mangeaient moins que sur terre, mais déjà ils avaient gagné cette hauteur. Ils ne roulaient pas du reste, ils naviguaient sur une nef curieuse de métal avec un guide et un assistant qui ne cessait de les informer et de les intriguer.

L’après-midi fut la lagune, la laguna colorada, toute de vert et puis de bleu, et scintillante sous le feu du soleil Inti. Les mirages se succédaient et ils voyaient des villes magiques, des villes oubliées dans ces déserts du temps. Des animaux les accompagnaient prudents, des alpacas, des flamands roses qui becquetaient toute l’ordure de la vase et la transformaient en or pur. L’alchimie rose des flamands striait le ciel artiste quand sils prenaient en bon ordre leur envol cosmique vers le pâturage de l’Idée.

Le soir ils gagnèrent un refuge glacé tout près du ciel veillaient d’autres lagunes, d’autres alpacas, d’autres sommets écrasants et doux. La lumière de la journée illumina leur nuit, et ils firent des songes étoilés. Et les échelles du ciel tombaient comme des cordes sur les ombres de leur conscience.

Le lendemain fut autre, ils virent l’arbre de pierre, l’arbre sculpté par la Naturaleza, par la Nature faite reine dans les lieux hors d’atteinte. Toutes les pierres ont des visages, et les montagnes sont des peuples de pierres. Un chinchilla les salua. Ils virent d’autres merveilles, s’éloignèrent encore plus de leurs bases humaines.

 

Et le voyage dura, dura. Ils gagnèrent le lac salé. Sous un ciel d’or et de cuivre, ils entrèrent dans cette mer de la tranquillité terrestre, et ils caressèrent les hexagones parfaits dessinés par l’espace. Ils priaient leur père qui est au SEL, ils écoutaient les musiques des sphères et des cristaux. L’eau et la glace les invitaient à boire la coupe d’harmonie. Dans ce monde de pureté ils se brûlaient les peaux et s’exaltaient l’esprit.

Ils décidèrent de marcher sur les eaux du salar de l’amour. Ils étaient transportés plus légers que les airs, plus augustes que l’essence du monde. Dans la nature spectacle ils avaient extrait et distillé l’essence transcendée des aspirations surhumaines. Ils logèrent dans un hôtel isolé.

Mais un autre jour l’assistant e parla, né d’un village empli de la sagesse des momies. Il savait qu’il y avait un lieu mystérieux où se joignaient l’espace et puis le temps, et où se dissipaient les heures. Ils le gagnèrent.

Mais le lieu magique se laissait désirer. Au zénith du soleil, le moteur les abandonna. Mais ils n’étaient plus loin, selon Cristobal, ce porteur d’hommes. Au coucher du soleil, à l’atardecer, alors qu’ils avaient cheminé des heures sous un soleil écrasant et sans pitié, ils virent le haut lieu. Le froid et la faim commençaient à mordre, ils ne savaient pas s’ils trouveraient de l’eau. Emilio leur promit de revenir le lendemain réparer la voiture.

 

C’était un bâtiment long et blanc, avec un toit d’adobe, avec une pergola, perdu au milieu du sel. Ils entrèrent : un silence d’or régnait dans le lieu pur de tout insecte. Les chambres se suivaient comme des cellules. Il y avait des citernes dehors, de quoi cuisiner. Mais il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient plus cette faim-là. Ils oublièrent leur épuisement et dans cette torpeur spirituelle ils s’endormirent chacun dans une chambre.

Le lendemain ils se réveillèrent à l’aube. Et ils oublièrent en effet que le temps passait autour d’eux. Tout n’était que mercredi des cendres mystique dans ce désert de sel. Alors ils changèrent radicalement. Le guide-chauffeur-mécanicien oublia sa voiture, les filles se coupèrent les cheveux, les garçons s’isolèrent et commencèrent à travailler le sel de la terre. Et ils fondèrent le monastère du sel. Ils avaient marché nu pieds dans le sel si cruel, ils goûtèrent l’ivresse purificatrice et libératrice de ce monde blanc et ils apprirent à se passer de tout sinon de la prière à leur mère la terre, à leur père soleil, à leurs sœurs les étoiles.

Combien de temps passèrent-ils là, à épuiser leur vie dans de veines et splendides recherches ? Se peut-il qu’une promenade fût devenue le lit de leur destin spirituel ?

 

Ils avaient fondé un ordre et puis un rituel, tout pénétré de la splendeur et de la vacuité du lieu, tout emplis du Vacío cosmique qui roule des éternités, lorsque nous nous éloignons de l’illusion et de l’objet. Ils n’étaient plus filles ou garçons, ils étaient saints et serviteurs du soleil. Et ils voyaient des mirages, et ils oubliaient les tentations de ce qui avait été le monde. La température du lieu reflétait l’équanimité de leur âme.

 

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La disparition de sept touristes dans un pays du tiers-monde fait toujours un peu de bruit. On se lança à leur recherche, le guide n’ayant plus donné de nouvelles. Ils s’étaient visiblement éloignés de pistes traditionnelles du salar où se croisent tous les jours des dizaines de véhicules. Il était difficile de lancer trop de véhicules. Mais on put repérer le signal du téléphone cellulaire éteint d’un des touristes. Le patron de l’entreprise eut alors l’idée de l’hôtel de la ville fantôme. Il ne comprit pas ce qui était toutefois arrivé à son guide : avait-il perdu la tête ? Il allait en tout cas perdre son emploi.

 

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Les garçons s’étaient rasés, ils revêtaient tous des robes de bure. Ils avaient détourné de leur usage tous les objets, tous les vêtements futiles qui avaient été en leur possession et qui maintenant appartenaient à la communauté du sel. Ils arrivaient à survivre en pratiquant l’économie ; en travaillant habilement ils surent extraire de l’eau et la distiller, et croître quelques graines.

Un jour l’Allemand vit un nouveau mirage. C’était un tourbillon qui s’élevait dans le ciel, un ciel presque d’orage pour une fois. Il crut d’abord à une manifestation de la puissance terrestre.

Mais les autres se joignirent à lui : une menace venait, qui allait mettre fin à leur vie monastique.

 

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Juan Carlos, le patron de l’agence, était venu avec des militaires. L’affaire était assez grave : ils étaient sur un terrain militaire, près d’une frontière. Il y avait un champ de mines : ils avaient eu de la chance. Ils auraient à payer une lourde amende.

Puis une des jeunes filles au visage brûlé et aux cheveux si courts demanda quel jour on était. On commença alors à les regarder avec commisération et moins de sévérité. Ils étaient paumés : eux-mêmes avaient perdu leur sérénité, voyaient leur condition misérable, leurs haillons, souffraient des privations, de l’eau rancie et de l’horreur du sel. Il faudrait les hospitaliser.

On les ramena en ville puis dans la capitale. On leur demanda ce qui s’était passé, comment ils avaient pu croire être sortis du monde (eux, simples touristes), et comment – en quelques heures – ils avaient perdu toute notion du temps. Il est vrai qu’ils avaient brisé leurs montres comme Emilio avait saboté – inexplicablement – le moteur de sa voiture. Quant à Cristobal, il avait disparu à l’aube des retrouvailles avec la civilisation. On le rechercha fébrilement. On rasa la bâtisse, on couvrit de barbelés cette partie du salar.

 

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Moi qui parle pour les étoiles, moi qui étais le sel de l’âme universelle, je dis que ce haut lieu existe, ou existait. Il illuminait le monde humain, il était un lieu sacré, un Huaca aymara. Ceux qui avaient construit sont morts, ils avaient bâti du parfait. Il est simplement peinant, même pour les pierres qui ont forme de crâne, que cette beauté ne puisse plus être célébrée par l’homme. Elle peut maintenant simplement être traversée en un éclair de temps mécanique, elle peut simplement être photographiée, niée ou ignorée, sauf par un étudiant de la nature, un de ceux qu’ils nomment savants. Ils ont perdu ce qui les faisait homme, mais nous perdons aussi ce qui nous faisait cosmos. Et moi esprit de la nature je rêve aussi de temps meilleurs, où l’on se brûle l’esprit pour adorer l’univers dont je suis.

 

 

L’anthropomorphe

L’anthropomorphe

 

Nous étions le jeudi saint. J’étais dans un musée à La Paz. La ville était vide et le musée était déserté par sa clientèle normale de touristes. Des ouvriers erraient çà et là pour l’entretien du bâtiment et de l’électricité. Je pensais à la sophistication de ces civilisations disparues qui contrastaient avec l’absence de technologie et de confort qui prévalait dans cette ville. Cette abstraction géométrique des motifs me gênait aussi, tant elle témoignait d’une civilisation peut-être inhumaine. Je comprenais les Indiens qui s’étaient convertis en masse et avaient avec amour dessiné et peint de madones et des niños Jésus après la cruelle conquista. Je regardais d’un air ennuyé les poteries et les kera, les vases ornés de la céramique inca, lorsqu’une ombre passa près de moi.

Je me retournai : c’était un homme en cape noire, avec un chapeau de la même couleur. Il avait des très indiens mais un visage très blanc, ce qui donnait à son personnage encore plus de caractère. Je pensai à un acteur ou un original. Je vis vite que j’avais à faire à un autodidacte qui avait, comme souvent sur le sujet des civilisations précolombiennes, ses propres théories. Il entama la conversation, alors que je passai dans une autre salle.

 

  • Vous vous intéressez aux civilisations précolombiennes ?
  • Oui, enfin, je suis un touriste, vous savez… Mais j’ai vu le Machu Picchu, comme tout le monde.
  • Ne vous sous-estimez pas… Vous n’avez pas eu les maîtres qu’il vous fallait. Vous a-t-on parlé des trois niveaux du Machu Picchu.
  • Je ne vous comprends pas.

 

Je compris surtout que la visite était terminée. J’étais condamné à me traîner mon compagnon disert jusqu’à la fin de la séance. Je l’invitais donc à sortir et nous allâmes prendre un maté de coca. La ville de La Paz est une capitale pauvre, mais elle reste en tant que capitale un désert d’hommes. Et j´avais du temps avec mon vol qui ne partait que le lendemain.

 

  • Il y a un niveau tellurique, celui du lagarto ou lézard. Un niveau terrestre, celui du puma. Et un niveau aérien, celui du condor.
  • C’est la divine comédie…
  • Presque. Et si vous apprenez à distinguer les trois ordres du ciel ou de la terre, d’un mirador subtil, méconnu du tourisme, vous êtes le maître de ces lieux.

 

Je me souvenais du visage taillé dans la roche d’Ollantaytambo dans le Valle sagrado des Incas; et de tant d’autres pétroglyphes de ces Andes mystérieuses. Je voyais des regards, des crânes ouverts, des têtes d’aigles. La pierre est vivante.Je les lui évoquais, il parut satisfait.

 

  • Mais il ne faut pas se limiter aux Incas. Les Incas ont malheureusement unifié le Tawantatsiyu pour favoriser l’invasion et les destruction hispanique, improprement appelée Découverte. Car nous étions découverts depuis longtemps déjà.
  • Par qui ?
  • Par les extra-terrestres… je plaisante. Vous connaissez d’autres civilisations précolombiennes dans le subcontinent ? Vous avez vu Chan-Chan par exemple, la plus grande cité de boue du monde, de la culture mochi ? Les mochi avaient une civilisation très avancée dans l’irrigation et dans la métallurgie. Les Incas firent venir leurs orfèvres à Cuzco.
  • Le nombril du monde… rappelais-je avec cuistrerie.
  • Et ils pratiquaient les sacrifices humains, écorchant vifs leurs adversaires, leur arrachant la peau du visage.
  • Je n’aime pas ces détails.
  • On dit que c’était pour se concilier les grâces du courant marin porteur de poisson, le dénommé El Niño, qui aujourd’hui trouble la bonne marche de la planète. Nous n’avons plus d’étés secs, nos hivers sont très pluvieux. Les déserts refleurissent.
  • C’est une bonne nouvelle ?
  • Vous vous intéressez à Tihuanaco ? Mais venez donc chez moi. Je vous ferai goûter un vrai maté de coca.

 

J’appelais mon hôtel pour plus de sécurité. Je lui suivis. Je n’avais pas vu qu’il était de si haute taille ; il portait une écharpe rouge. Un ange rouge, noir et blanc. Il me rappelait des représentations d’Atahualpa, géant blanc qui mesurait deux mètres.

Nous arrivâmes chez lui dans le quartier de Sopocachi, la banlieue résidentielle de La Paz. Il habitait une maison curieuse, en forme de chalet chinois (comment le dire autrement ?). Le bonhomme m’intriguait décidément. Dans son jardinet travaillait un petit homme, et dans la maison nous attendait sa gouvernante, une vieille indienne couverte d’un awayu, cette couverture polychrome qui a fait le tour du monde grâce à la photographie triviale de voyage.

  • Que l’on ne nous dérange pas, Maria. Apportez nous de la coca.

 

Maria me jeta un regard glacé. Nous gagnâmes le premier étage du chalet. C’était un véritable musée archéologique, d’ailleurs bien protégé. Je me demandai d’où mon bonhomme tenait sa fortune. Il était peut-être un prince inca, après tout.

Il faisait collection de pièces de la civilisation de Tiwanako.

  • C’étaient de grands agriculteurs, des maîtres de l’irrigation. Et de grands bâtisseurs, comme en témoignent la porte du soleil et Kalasaysa, que les Espagnols ont démonté pierre par pierre pour bâtir leurs églises. Vous vous souvenez de ce que dit Charles Quint en entrant dans la mosquée de Cordoue défigurée par la cathédrale construite en son sein ?
  • Euh…non.
  • Vous avez détruit ce qui était unique pour le remplacer par ce qui est partout.
  • C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui, non ? Des parkings, des centres commerciaux, des immeubles à dix étages.
  • Vous avez raison. Mais je n’ai pas plus de respect pour une église que pour un McDonald’s. Après, c’est de la même entropie qu’il s’agit.
  • Vous voulez en revenir à l’ordre des anciens jours… celui de Tiwanako.

 

Le personnage – qui n’avait même pas daigner se présenter, ni même se découvrir en rentrant chez lui – commençait à m’agacer mais j’ignorais comment prendre congé et je flânais entre les pièces de sa magnifique collection. Je sirotais sa feuille de coca : elle avait un goût réellement plus fort.

 

  • Il n’y a aucune copie, demandais-je avec ironie.
  • Aucune, vous pensez bien. Ma famille les conserve depuis des générations. Mais venez voir cette pièce.

 

Il me montra une statue anthropomorphe haute d’un demi mètre de hauteur. Les oreilles décollées, elle avait ce regard absent et ces traits géométriques caractéristiques.

  • C’est une Tiwanako datée environ du XIV ème siècle. Un personnage important, un prêtre, chargé des rituels solaires.
  • L’Inti Raymi… je l’ai vu à Cuzco un 21 juin. Dites-moi… est-ce que les indigènes pratiquaient les sacrifices humains.

 

Il se mit à gesticuler avec fougue, me demandant ce que j’entendais par sacrifice humain, si pour moi le génocide des indiens n’était pas un sacrifice humain, si les croisades n’étaient pas un sacrifice humain, et j’en passe.

  • Je ne vous parle pas de la brutalité de l’homme, qui est la chose la mieux partagée du monde. Simplement, je préfère un Dieu qui se sacrifie pour l’homme à un homme qui sacrifie son prochain pour Dieu. Il y a eu là un progrès, vous ne croyez pas ?

 

Il ouvrit des yeux aussi grands qu’un moai de l’île de Pâques. Mais j’en avais assez.

 

  • Je ne veux pas polémiquer. Je peux me retirer, si je vous dérange ?
  • Non… attendez. Je vais vous montrer les pièces les plus sophistiquées de ma collection.

 

Il me montra en effet de petits bustes anthropomorphes. Les visages étaient d’une finesse remarquable, presque vivants. A côté, il y avait des représentations animales. Et toujours ces kera recouverts de motifs abstraits.

 

  • Vous avez survolé le Nazca ?
  • Oui. J’y ai même cheminé. Le singe me fait penser aux labyrinthes de nos cathédrales gothiques, que nous foulions pour simuler le pèlerinage à Jérusalem.
  • Ah oui… comme c’est intéressant. Mais nous retrouvons l’araignée, le colibri ou les lignes sur la céramique nazca, qui est la plus parfaite du monde précolombien, sinon du monde.
  • Je vous le concède, dis-je d’un ton de plus en plus conciliant sinon impatient.
  • Et vous savez quelle fin poursuivaient ces lignes ?
  • Non… j’en étais resté aux pistes d’atterrissage pour les extra-terrestres, répliquai avec un sourire forcé.
  • Voilà bien les gringos, dit-il avec voix. Les Indiens ne pouvaient pas créer de civilisations fortes, alors on invente les vikings au Yucatan et les soucoupes volantes dans le désert de Nazca. Non, la vérité, je vais vous la dire : ces lignes étaient des mirages, tracés pour capter l’énergie humide de la mer.

 

L’hypothèse me charmait. Elle me fit penser à ces émissions pseudo-scientifiques du câble américain où l’on refait la Bible et le monde, à coups de théories néo-scientifiques et d’experts médiatiques. Mais je vis dans sa pièce une momie d’enfant.

  • Vous avez des chullpas chez vous ?
  • Oui, pourquoi pas.
  • Je n’aurais pas cela chez moi.

 

Juste à côté j’entrevis des crânes trépanés. Près d’eux il y avait les tumi, ces larges couteaux écrasés à l’aide desquels on trépanait les crânes des ancêtres pour des raisons médicales ou rituelles.

Je compris tout en un éclair : je frissonnai et je me retournai : il avait ôté son chapeau, ce grand chapeau noir dont je ne m’étais pas assez méfié, et il me montrait son crâne étroit, son crâne oblong travaillé depuis l’enfance par des chirurgiens spécialisés. De sa haute taille il me défiait, et je perçus un long couteau dans sa main.

 

  • Vous êtes un fou, un pauvre enfant traumatisé ou les deux ?
  • Voyez-vous, l’homme a souvent utilisé les animaux comme représentation symbolique, que ce soit en Egypte ou en Inde. Vous avez mes canards, comme vous avez mes pumas.

 

En deux pas il fut sur moi et m’immobilisa au sol. Du seul poids de son genou, il m’écrasait J’essayais d’appeler Maria, le jardinier, je ne sais qui. La coca avait paralysé ma volonté.

 

– Mais l’on ne s’est jamais demandé pourquoi on utilisait des représentations humaines ou anthropomorphes. Et bien je vais vous le dire : des êtres sont venus ici et ont copié vos visages comme vous aviez copié ceux des animaux. Ce sont eux qui ont effrayé les mayas, les mochi, les nazca, et bien des peuples d’Europe que vous avez oublié. Et pour

ne plus les effrayer, eh bien ils ont pris forme humaine ou bien ils ont revêtu des masques, des masques anthropomorphes.

Je dois vous sacrifier, mais pas pour la moisson ou bien la pêche, vous m’avez bien compris. J’ai besoin de ton regard de terreur avant ta mort pour me maintenir en vie. Je suis l’anthropomorphe.

 

Et, devant moi, alors que je suais presque des yeux, il ôta son masque et montra l’être anthropomorphe.

 

La grande invasion (chapitre de la bataille des champs patagoniques…)

La bataille des champs patagoniques (**)

 

Des années avaient passé sans espoir, dans l’attente d’événements inquiétants qui finirent par se produire.

 

Ils ont commencé à arriver par grappes de dix ou douze, comme des mauvaises nouvelles. D’abord les réfugiés, ensuite les soldats déserteurs, ensuite des groupes arrogants qui prétendaient mettre de l’ordre dans cette hacienda. Je n’avais aucun titre de propriété, raillaient-ils tous. C’est tout juste si l’on n’aurait pas dû nous juger. Vous nous voyez résister, tirer sur ces pauvres gens ? Et puis combien de fois ? Cela me rappelait ce conte italien et cette maison toujours plus emplie de souris. Personne n’y pouvait rien. Un remède amenait deux mots. Nous avions choisi le confort, cette hacienda pas très éloignée de la mer. Nous en payions maintenant le prix.

 

Frédéric pourtant jeune, soumis à d’étranges malaises, perdit sa santé, puis sa lucidité, d’abord par épisodes, ensuite totalement. Ô livres de médecine ! On trouva bien deux médecins, mais ce qu’ils faisaient… Ma compagne Lucia, dont je me lassai déjà, aussi tomba, mais dans les bras d’un autre. Toujours plus méprisante, elle s’éloigna de moi. Quant à sa trahison, elle ne me déplut pas finalement mais elle établit ma faiblesse dans tout le voisinage. Une tension montait dont nous devrions tôt ou tard faire les frais. Mais je n’avais pas envie de diriger cet amas. Organiser une déchéance de groupe, c’était bon pour un ancien politique. Or ils nous avaient tous déjà mené à la perdition. L’adolescent Miguel était parti et avait cherché à se venger.

 

Le climat aussi se déréglait, et il pleuvait et ventait toujours plus, au milieu de ce désordre qui semblait trôner maintenant dans cette hacienda qui n’était plus la mienne – et qui reflétait le désastre où devait sombrer le monde après sa catastrophe. Nous partions toujours plus loin pour chasser, comme si les bêtes un temps rassérénées par l’absence de l’activité humaine, avaient de nouveau compris les dangers de la nouvelle donne. Une catastrophe se produit et puis passe, et peu à peu tout se redresse. Le même train du monde revient, sauf qu’il vous écœure encore plus.

 

Un soir j’en discutai avec Jean-Michel. Par jeu ou par discrétion, nous partirions par des sentiers divers à la BAD numéro trois, la plus éloignée. Nous nous laissions trois jours. Lui-même ne voyait plus de futur, « ils nous ont privé de notre fin du monde », marmonna-t-il lugubre avec son fort accent. Ils nous privaient surtout de nos ressources et de notre espace vital. Mais nous y étions mal pris, et il était trop tard pour nous défendre. Je ferai plus tard la chasse à nos réactions humanitaires et à notre quête du confort féodal.

Bientôt le livre de Tetyana Bonnal sur les miracles de la cuisine ukrainienne ! un avant-goût de son style onctueux !

Le lard, ce produit ancien et étonnant, de nos jours est méprisé par les consommateurs et par les chefs ; il est chassé de la cuisine diététique et même les militants de l’alimentation saine ont oublié l’enfance du lard !

En traversant en bus les contrées vertes de l’Extremadura Espagnole et en contemplant là-bas las aldeas couvertes de yeuses et de cochons de belle race ibérique, je ne pouvais me retenir de comparer ce pur royaume du sanglier avec mon pays natal, où le cochon et surtout son lard sont les piliers de la cuisine nationale. Les produits espagnols à base de porc sont tellement proches des produits ukrainiens que l’idée de l’union gastronomique et donc spirituelle de nos terres s’impose de soi-même.

Depuis des temps immémoriaux les ukrainiens étaient appelés pars les peuples-voisins « les mangeurs du lard » – saloyidy, où salo signifie le lard. Cette caractéristique est même passée en proverbe. A l’époque on disait : si j’étais un grand seigneur je ne mangerais que du lard comme entrée et comme plat principal !

Un grand poète, l’homme savant et le mécène de l’Ukraine à la fin du siècle des Lumières, Ivan Kotlarevsky, dans sa splendide version de « L’Eneide », déguisée en cosaque et pleine d’humour et de sagesse populaire, a fait l’éloge de la cuisine nationale en célébrant les plats des cosaques et les festins interminables de nos zaporogues. Le lard et le porc par préférence accompagnent toutes les ribotes d’Enée et de ses compagnons :

Et comme son frère Aceste montrait
A Enée toute sa sympathie.
Il l’invita dans sa chaumière
Et lui offrit de l’eau-de-vie.
On a sorti beaucoup de lard,
Des saucissons si bons, si grands
Et un tamis bien plein de pain.

Ces cosaques Troyens en se préparant pour les campagnes, remplissaient leurs sacs de lard et de millet !

Dans le dernier chant le roi Latinus pense à amadouer Enée avec ces cadeaux et parmi les choses précieuses il y a :

La confiture, l’esturgeon et le lard !

Les repas quotidiens de nos ancêtres étaient accompagnés par du lard sous toutes ses formes. Le lard frais salé se mangeait avec du pain, de l’ail et l’oignon entre les repas, le lard écrasé servant comme assaisonnement pour les borchtchs et les bouillons, le lard sauté avec des oignons accompagnant tous les raviolis ukrainiens – vareniki, galouchki, kliotski etc ; les omelettes, les viandes rôties et les saucisses rustiques se préparaient toujours avec du lard.

On a oublié ce bon produit, le considérant trop calorique et peu amène pour la santé. Mais nos ancêtres étaient plus sages que nous – sans savoir tout ce qu’on découvre maintenant dans notre lard précieux. La digestibilité du lard est plus élevée que celle du lait ou de l’huile de foie de morue ; son activité biologique est supérieure à toute autre graisse animale, et d’un certain point de vue il est meilleur que le beurre ; il ne contient presque pas de cholestérol mais il contient tous les amino-acides, les acides gras essentiels et beaucoup de vitamines. Ces qualités du lard préviennent l’athérosclérose et d’autres maladies plus graves.

En ce moment quand l’hiver arrive et amène les refroidissements et les rhumes, il est très bon de manger tous les jours en peu de lard pour se protéger des virus, car notre cher lard contient un acide miraculeux – l’acide arachidonique. Si vous chauffez vos plats à la poêle il vaut mieux utiliser le lard parce qu’il ne dégage pas d’éléments toxiques, comme les huiles végétales.

Jadis le lard était irremplaçable pour les voyageurs, puisque, accompagné par de petites quantités de pain, il nourrissait très bien les gens pendant leurs longs voyages.

J’évoquerai aussi un livre renommé dans mon pays, un livre de médecine populaire basée sur les plantes officinales, qui fut composé au début du XX siècle par un prêtre ukrainien Michel Nossal, et terminé par son fils à l’époque soviétique. L’auteur utilise très souvent le lard comme base pour préparer les liniments et les onguents différents, en plus le lard frais est le premier produit indiqué dans la diète pour les enfants faibles et malade de rachitisme !

C’est un produit si simple à préparer et à conserver : il suffit de le saler et de le mettre au frais dans la vaisselle céramique ou en bois, ou dans un sac de toile, ainsi il sera bon deux ans durant pour vous guérir et pour accompagner vos festins zaporogues !

Les galouchkis on avalait
Ici avec du lard salé,
La lemichka on absorbait
Avec koulish et on buvait
La braga dans les pots à lait,
Et l’eau-de-vie on a pinté,
A peine la table on a quitté
Et tous ensemble on s’est couché !
(I. Kotliarevsky L’Eneide)

Texte essentiel (pas de Nicolas Bonnal) : Chrétienté celtique et génie orthodoxe (par Maxime Le Diraison)

Chrétienté celtique et génie orthodoxe (par Maxime Le Diraison)

L’Irlande des moines  a toujours fait rêver avant sa destruction par les vikings et la barbarie protestante.

Texte vieux de quelques années, écrit par un chanoine breton devenu prêtre orthodoxe depuis dans le 35. Un simple rappel : la brutale et exclusive raison papiste date de cette époque-là et la première croisade frappe à Hastings les britanniques martyrisés (chaque œuf fut compté, chaque poule dans le livre du jugement dernier, le bien nommé dans ce pays maudit depuis) par des normands conduits par un clergé romain, plus orthodoxes que la moyenne donc, et qui se réfugieront en 1066 (année sans équivoque) en terre byzantine (vérifiez). La croisade papiste frappe aussi le saint-empire lors de la querelle des investitures (lisez ou découvrez à ce sujet Julius Evola qui défend bien le point de vue de l’empereur méprisé par nos historiens). La croisade papiste divinise la papauté (voyez Bergoglio qui peut tout casser parce qu’il est simplement le pape) et en fait constitue l’américain de l’époque avec son messianisme néo-biblique, ses armées humanitaire et son Etat profond. Génocide des cathares, du sud de la France et du reste. Les apports d’historiens révisionnistes comme Laurent Guyénot (vite insulté par l’intégriste de service qui n’aime pas Vatican II mais regrette les bons vieux temps de l’Inquisition) et le sociologue Jean-Claude Paye sont passionnants aussi. Le Christ cède au pape à cette époque, et nous n’avons cessé depuis d’en récolter les fruits maers. Guerres, cruauté, hérésies, inquisition, propagande (le mot est romain), expéditions punitives, schismes, protestantisme, et tutta quo.

Je suis désolé de rappeler la vérité. Maintenant lisez ce texte charmant et instructif qui ravira mes bretons et les chrétiens demeurés libres. Vive l’orthodoxie libertaire…

 

En Bretagne comme ailleurs, l’évocation d’une chrétienté celtique suscite généralement le doute, l’ironie, voire la suspicion. Il est cependant de plus en plus fréquent de l’entendre évoquer, tant au travers de nombreuses publications que de démarches d’intérêt personnel ou communautaire comme la Fraternité Orthodoxe Sainte Anne.

Cette méconnaissance d’une des traditions chrétiennes les plus authentiques, le désintérêt de nos contemporains pour les racines à la fois vivantes et vivifiantes de l’Occident spirituel, la non-reconnaissance de l’histoire et des cultures celtes sont autant d’obstacles qu’il convient de lever. Ignorée de Bretons contemporains, la chrétienté celtique ne pouvait que l’être des orthodoxes russes ou grecs. Il y a même, pour certains, quelque outrecuidance à rapprocher chrétienté celtique et orthodoxie, et pourtant ce n’est que simple bon sens.

Racines orthodoxes de la chrétienté celtique

II n’y eut jamais de chrétienté celtique qu’orthodoxe 1, et son éradication au XIIe siècle par le siège romain correspond au triomphe de l’hétérodoxie en Occident qui eut des répercussions aussi bien sur la vie spirituelle, théologique et canonique, que sur la philosophie, l’architecture, les arts et tout ce qui concerne l’âme de l’Occident médiéval.

En ce qui concerne les origines orthodoxes de la Celtie chrétienne du premier millénaire, un certain nombre de faits méritent d’être évoqués :

  1. a) La caractéristique fondamentale de la civilisation celtique, contrairement aux civilisations gréco-romaine ou germanique, est la primauté du religieux sur le politique, de l’autorité spirituelle sur le pouvoir temporel, différence qui suffit à elle seule à expliquer « tout le reste » 2.
  2. b) L’avènement du christianisme dans les pays celtiques non romanisés, c’est-à-dire les Iles britanniques et l’Irlande, s’est réalisé de façon exceptionnellement symbiotique.

Les élites spirituelles s’étant rapidement converties, il n’y eut que très peu de martyrs aux origines de ces églises. En revanche, les druides, bardes

ou filid devenus de grands moines sont en quantité (saint Hervé en Armorique par exemple). Il apparaît que l’évolution culturelle de la civilisation celtique s’est effectuée par le christianisme sans rupture, de telle sorte que l’on assiste à une véritable transmutation de la culture celtique pré chrétienne. Ainsi, tout ce que nous connaissons du cycle épique breton et irlandais pré chrétien nous est parvenu grâce aux écrits monastiques 3.

  1. c) Les Eglises celtes ont eu un caractère monastique très marqué. La Bretagne insulaire et surtout l’Irlande, préservée de l’influence romaine et de la menace germanique, engendrèrent une floraison monastique comparable à l’Egypte, la Palestine ou la Syrie des Vème et VIème siècles. Ces monastères – évêchés, qui structurèrent véritablement la société, méritèrent à l’Irlande le surnom d’Ile des Saints. Ils furent le creuset de la culture spirituelle des Celtes à leur crépuscule, donnant le jour à des oeuvres d’une qualité artistique inégalée dans l’Occident des « temps obscurs ». Ils furent aussi le foyer rayonnant d’un renouveau pour tout l’Occident carolingien culturellement exsangue après les Invasions 4.
  2. d) Jamais le lien entre l’Orient et cet extrême Occident ne furent rompus tant qu’il y eut une chrétienté celtique autonome. Les recherches contemporaines justifient de plus en plus certaines particularités celtiques par la vieille route commerciale de l’étain qui pénètre l’Irlande par le Munster, centre du renouveau ascétique du VIIème siècle. L’expansion musulmane mit fin à ce lien, ce qui explique notamment l’isolement des chrétientés celtiques par rapport au monde latin du fait des invasions barbares 5.
  3. e) Ainsi, à l’heure où l’Occident latin et germanique paraphrase Augustin et le droit romain, les moines d’Hibernie lisent Platon, Plotin, Origène, Evagre et les Cappadociens dans le texte jusqu’aux grandes controverses théologiques des Xème et XIème siècles où l’école scottique est la dernière à s’inscrire dans une perspective patristique quant aux mystères fondamentaux de la foi, étant probablement la seule dépositaire d’une tradition ininterrompue de lecture des Pères grecs. On est frappé du caractère juridique de la théologie latine de cette époque par rapport à l’ambition métaphysique d’un Scott Erigène, mais aussi d’un saint Bernard et de ses disciples, qui sont les héritiers directs de cette transmission des Pères par l’Irlande, et peut-être les derniers feux de l’Orthodoxie en Occident avant l’ère scolastique.
  4. f) Faute de pouvoir reprocher aux Celtes une quelconque hétérodoxie, Rome n’aura de cesse de les éradiquer par le biais politique dont les Saxons en Bretagne, les Francs en Armorique et les Normands en Irlande seront les instruments privilégiés.

Il est intéressant de remarquer que les causes évoquées pour jeter méthodiquement le discrédit sur les chrétientés celtiques (et ceci jusqu’au XIXème siècle) sont fort peu éloignées de celles qui sont utilisées dans les controverses avec l’Orient chrétien.

En résumé, on peut dire que les représentants de ces chrétientés éprouvaient une réticence globale à suivre le mouvement de confusion entre le spirituel et le temporel amorcé par les réformes de Grégoire le Grand qui aboutit à une conception totalitaire de la primauté romaine et, pour finir, au schisme.

Caractères spécifiques des chrétientés celtiques

Les caractères communs à l’Orient et à l’extrême Occident ne s’arrêtent pas à l’histoire, ils sont constitutifs et intrinsèques. Pour aller plus loin, il convient d’évoquer quelques-uns uns des traits spécifiques de ces chrétientés :

  1. a) Parmi ceux-ci, l’intuition trinitaire est à la base de toute la tradition celtique, depuis ses origines les plus lointaines.

La triade est en effet la clef de voûte du système religieux celte et se reflète dans tous les aspects de leur vie politique et sociale. Cette structure trinitaire de la théologie des anciens Celtes facilitera la pénétration de la foi nouvelle. Quelques siècles plus tard, Erigène 6 qui traduisit l’Aréopagite vers 860, défendra les formules des Grecs sur la procession du Saint Esprit dans son « De Divisione »7. Si les Celtes ne semblent guère séduits par la tendance essentialiste des Latins qui conduira au schisme par l’addition du filioque, c’est peut-être parce que leur piété particulièrement trinitaire, telle qu’elle ressort des quelques textes que nous possédons, était demeurée le support vécu d’un authentique personnalisme théologique.

  1. b) La transparence du créé et de l’incréé. Un des traits constitutifs de la tradition celtique est le sens aigu de la « gloire de Dieu cachée dans les êtres ». II ressort particulièrement dans les vies des saints, surtout les plus anciennes, comme la « Vita Columbani » (VIIème siècle), exemplaire à ce titre.

Or, une telle valorisation du créé dépouillée de toute idolâtrie, cette école de contemplation du monde comme théophanie, cette importance du symbole qui ouvre le sensible sur le verbe spirituel du monde, tout cela constitue l’un des axes de l’Orient patristique.

De l’Aréopagite à saint Maxime, de saint Isaac à saint Grégoire de Nysse, nous retrouvons cette tradition, qui s’épanouit aussi bien dans l’art théophanique de l’Orient que dans les grandes synthèses théologiques d’un saint Maxime sur le logos des créatures ou, bien plus tard, de saint Grégoire Palamas sur l’infusion du créé par les énergies incréées de la Divinité. A rebours de cette tradition, la pensée augustinienne, surtout dans son interprétation scolastique, va opérer un divorce définitif entre l’âme et le monde ainsi qu’entre la grâce et la nature.

  1. c) Le rapport entre nature et grâce, cette pierre d’achoppement entre l’Orient byzantin et l’Occident latin dans l’ordre ontologique, se retrouve à propos du rapport entre liberté et grâce dans l’ordre sotériologique.

Dès le VIème siècle, l’augustinisme maximalisé devient la doctrine romaine officielle, bien qu’une majeure partie du monachisme gaulois, demeuré en liaison étroite avec les moines d’Orient, comme saint Jean Cassien, saint Vincent de Lérins et beaucoup d’autres, continue de professer la doctrine commune à tout l’Orient sur la relation entre notre nature créée libre et la grâce de l’illumination8. Rejetant le platonisme spiritualiste d’Augustin, Cassien affirme au contraire la corporéité de l’âme (et donc l’importance de l’ascèse), la primauté de l’illumination mystique sur la contemplation intellectuelle, et surtout le caractère souverain de la liberté humaine dans l’oeuvre du salut. Cette conception, traditionnelle en Orient, qui place la liberté personnelle à parité avec la grâce, sera développée par saint Grégoire de Nysse sous le nom de synergie, comme la doctrine des Eglises d’Orient.

En Occident, les écrits de Cassien et de ses disciples seront condamnés, malgré la sainteté reconnue de leurs auteurs, au concile d’Orange de 529, comme semi-pélagiens. Ce choix de l’Eglise latine sera fondamental quant à l’évolution de toute la pensée occidentale par la suite, préparant le triomphe du thomisme et de l’averroïsme au XIIIème siècle.

Or, là encore, les Eglises d’Irlande et de Bretagne prirent fait et cause pour la doctrine de la synergie, à tel point qu’on les retrouve accusées de semi-pélagianisme 9 sous Grégoire le Grand.

  1. d) Un bref survol des principaux aspects communs à l’Orient et aux Celtes chrétiens serait inachevé sans une évocation du thème de l’épectase 10.

Celui-ci est longuement développé par saint Grégoire de Nysse dans la Vie de Moïse qui est une lecture spirituelle du livre de l’Exode.

Ce thème, traditionnel en Orient où il apparaît déjà chez Philon et Origène, considère la plénitude du Royaume comme une migration dynamique « de gloire en gloire », un exode infini de l’âme en Dieu infini. Dieu se donne infiniment à l’âme dont la participation à la divinité ne saurait elle-même être limitée, dès lors que nous serons « semblables à Lui ».

Mystique dynamique, cette représentation du Royaume est loin de l’imaginaire de l’Occident latin médiéval, pour lequel le paradis est souvent figé dans la rétribution des mérites et la contemplation statique du trône divin.

Elle trouve paradoxalement un écho dans l’Irlande des VIème et VIIème siècles avec le récit de la navigation de Saint Brendan. Abbé d’un monastère des côtes irlandaises, celui-ci entreprend avec douze de ses moines un voyage à la recherche du paradis. De merveille en merveille, cette odyssée chrétienne conduira saint Brendan vers l’éternité dans une navigation sans fin, figure de son propre exode intérieur. Ce récit irlandais, dont les versions abondent, fut dûment commenté tout au long du Moyen- Age ainsi qu’à l’époque moderne. Ici encore, il n’est pas interdit d’y trouver une conception « initiatique » de la destinée de l’âme, se rapprochant de l’épectase chère aux commentaires orientaux de l’Exode11.

Conclusion

Ce rapide aperçu des caractéristiques communes aux deux traditions ne prétend pas établir entre elles un rapport d’équivalence. En effet, la tradition de l’Orient chrétien est aujourd’hui la tradition vivante de l’Eglise alors que la tradition celtique est une tradition ecclésiale éradiquée aux environs du XIIème siècle, et notre propos n’est pas ici de la ressusciter artificiellement.

Certes, nombre de ses aspects ont plus ou moins perduré dans les cultures populaires des pays celtiques, mais celles-ci sont aujourd’hui peu à peu absorbées et dissoutes dans le grand chaudron positiviste contemporain. Ces quelques lignes voudraient simplement contribuer à restituer la parenté foncière qui exista entre deux réalités anachroniques et heureusement transchroniques, la Celtie et l’Orthodoxie, dont nous vivons la rencontre après huit siècles d’histoire manquée.

Ainsi, de même que la Vérité de Dieu nous rend toujours notre vérité d’hommes, la Tradition à laquelle l’Esprit nous greffe nous rend-elle à l’esprit de notre tradition d’hommes.

Diacre Maxime Le Diraison

Notes :

1) Il faut comprendre ce terme comme signifiant non pas « oriental » mais « chrétien des origines »

2) C. J. GUIONWARCH, La société celtique, p.188

3) D. L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, pp. 69-73.

4) GUILLERM, La renaissance celtique

5) O. LOYER, Les Chrétientés celtiques, p.86

6) Jean Scott l’Erigène (IX ème siècle), né en Irlande, créa en Occident l’ensemble littéraire, philosophique et théologique le plus considérable entre le VI ème et le XII ème siècle.

7) « De divisione naturae » (Perephyseon)

8) E. BREHIER, La Philosophie du Moyen-Age, pp. 19-21

9) Pélage, moine celte du V ème siècle qui professa l’autonomie de la liberté humaine par rapport à Dieu. Il fut critiqué par Augustin et désavoué par un concile.

10) Le terme grec signifie « allongement ».

11) J. BRIL. La traversée mythique, Paris, 1991, pp. 70-101