Merveille castillane à Siguenza, capitale de la Foi et du Moyen Age ! Deux jours magiques au parador et un hommage à Roch, le saint des voyageurs initiatiques !

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De Sénèque contre les voyages (pour notre ami Israel Shamir !)

 

 

 

Notre auteur se déchaîne contre les voyages dans quatre lettres à Lucilius. Pour lui la mobilité, l’activité voyageuse est liée à l’inconstance spirituelle. Le voyage gesticulant est aussi périlleux que la lecture cursive. Dès le début de ses lettres à Lucilius, le grand  Sénèque met un point d’honneur à attaquer le monde moderne.

Extraits :

Lettre II

« Ce que tu m’écris et ce que j’apprends me fait bien espérer de toi. Tu ne cours pas çà et là, et ne te jettes pas dans l’agitation des déplacements. Cette mobilité est d’un esprit malade. Le premier signe, selon moi, d’une âme bien réglée, est de se figer, de séjourner avec soi. Or prends-y garde : la lecture d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami. »

 

Un peu de latin :

 

« Nusquam est qui ubique est. Vitam in peregrinatione exigentibus hoc evenit, ut multa hospitia habeant, nullas amicitias. »

 

Sénèque confond peut-être le voyage avec la recherche d’un équilibre perdu (Siddhârta ?). C’est une définition préromantique qui convenait aux voyages de l’ancienne jeunesse. Mais le tourisme est moins que cela. La critique ici ne passe pas, mais nous la diffusons pour sa beauté :

 

Lettre XXVIII

 

« Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse ; et l’agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Tous tes efforts tournent contre toi, et chaque déplacement te nuit : tu secoues un malade. Mais, le mal extirpé, toute migration ne te sera plus qu’agréable. Qu’on t’exile alors aux extrémités de la terre ; n’importe en quel coin de pays barbare on t’aura cantonné, tout séjour te sera hospitalier. »

 

Lettre LXIX

 

« Je n’aime pas à te voir changer de lieux et voltiger de l’un à l’autre. D’abord de si fréquentes migrations sont la marque d’un esprit peu stable. La retraite ne lui donnera de consistance que s’il cesse d’égarer au loin ses vues et ses pensées. Pour contenir l’esprit, commence par fixer le corps, autre fugitif (Ut animum possis continere, primum corporis tui fugam siste) ; et puis c’est la continuité des remèdes qui les rend surtout efficaces ; n’interromps point ce calme et cet oubli de ta vie antérieure ».

 

J’ajoute ces phrases sublimes sur le refus de la possession visuelle (et c’était avant les selfies…) :

 

« Laisse à tes yeux le temps de désapprendre, et à tes oreilles de se faire au langage de la raison, sine dediscere oculos tuos, sine aures assuescere sanioribus verbis.Dans chacune de tes excursions, ne fût-ce qu’en passant, quelque objet propre à réveiller tes passions viendra t’assaillir. »

 

Le voyage ne contente qu’enfant. Le tourisme comme activité puérile ? Il crée mal-être, volonté de fuite et saturation…

 

Lettre CIV

 

« Jamais changement de climat a-t-il en soi profité à personne ? Il n’a pas calmé la soif des plaisirs, mis un frein aux cupidités, guéri les emportements, maîtrisé les tempêtes de l’indomptable amour, délivré l’âme d’un seul de ses maux, ramené la raison, dissipé l’erreur. Mais comme l’enfant s’étonne de ce qu’il n’a jamais vu, pour un moment un certain attrait de nouveauté nous a captivés. Du reste l’inconstance de l’esprit, alors plus malade que jamais, s’en irrite encore, plus mobile, plus vagabonde par l’effet même du déplacement. Aussi les lieux qu’on cherchait si ardemment, on met plus d’ardeur encore à les fuir et, comme l’oiseau de passage, on vole plus loin, on part plus vite qu’on n’était venu. »

 

Une seule solution pour progresser :

 

« C’est à l’étude qu’il faut recourir et aux grands maîtres de la sagesse, pour apprendre leurs découvertes, pour rechercher ce qui reste à trouver. Ainsi l’âme se rachète de son misérable esclavage et ressaisit son indépendance. »

 

Et la belle sentence sur notre vie comme quête de guérison (il faut se guérir d’être né si imparfait). Ce n’est pas très nietzschéen, mais c’est stoïcien :

 

 

« Tu t’étonnes de fuir en vain ? Ce que tu fuis ne t’a pas quitté. C’est à toi-même à te corriger ; rejette ce qui te pèse et mets à tes désirs au moins quelque borne. Purge ton âme de toute iniquité : pour que la traversée te plaise, guéris l’homme qui s’embarque avec toi. »

 

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Le livre noir de la décadence romaine (Amazon.fr) ; les voyageurs éveillés ; apocalypse touristique.

Sénèque – lettres à Lucilius

 

De Saint-Jacques à Saint-Pierre : voyage vers « mon oncle » chartreux

De Saint-Jacques à Saint-Pierre

 

Compensons nos horreurs touristiques.

Extrait des Voyageurs éveillés (publié chez Amazon). Ecrit en l’an 2003, lorsque nous vivions à Grenade.

Après un printemps merveilleux où les toits tuilés de mon Albaicin avaient dansé avec l’azur et les cyprès, j’avais décidé de quitter Grenade pour la Galice. La marée noire, profanation moderne, m’en avait empêché. Mais l’Espagne verte, du pays Basque au Finisterre, me fascinait. Il y a des Espagnes comme il y avait des Indes.

Je décidai de partir avec un groupe, ce que je n’avais jamais fait de ma vie d’adulte (hors quelques excursions).

Un voyageur éveillé dans un car de touristes ? L’art naît de conquête, vit de lutte, dit l’autre…

Cela devait commencer par la Cantabrie. On dit cordillère, on dit cantabre, on dit tribu, on dit mythologie. On découvre Santander, la plus belle station balnéaire du monde (et je pèse vraiment mes mots), avec ses plages blanches, ses falaises vertigineuses, ses palais victoriens, son climat doux et brumeux, ses tapasformidables. Et sa statue jamais tagguée du général Franco.

Cent ans d’air, une impression puissante, si près de la France… Enfin une station balnéaire (ville et port industriel aussi) comme elles devraient être : aristocratiques. Un Saint-Tropez d’avant le déluge avec la population de Nice et l’architecture du Biarritz de la grande époque. L’Espagne verte est couverte de monuments franquistes (statue de l’amiral Carrero Blanco à Santo). Il y a des Gondar, des Gondomil, et même des Gondolin dans ma terre promise galicienne. Tolkien a-t-il fait un pèlerinage à Compostelle ? Et le combat contre Mordor serait-il celui contre les Maures (le deuxième épisode du film de Jackson le confirme) ? L’Occident m’attire : je veux me rendre à l’ouest du monde. Mais je reste dans mon groupe, sympathise avec José, Aragonais à tête de grognard, vois les uns ou les autres chanter ou danser le flamenco (un bus d’andalous, ça se voit de loin…). Nous traversons des ports magiques comme Castro-Urdiales, avec une église et un château gothique, des rias bienveillantes, nous voyons des acantilados qui me rappellent les Canaries, nous passons comme un courant d’air devant des plages vierges et désertes, recouvertes de brumes écossaises. Nous arrivons à Santillana, village médiéval au cloître et au héros célèbre.

 

La sainte est la martyre Julienne. Je reste foudroyé dans le cloître par un Christ Pantocrator du haut moyen-âge, près du baptistère que les Espagnols appellent una pila. L’électricité de Dieu dans l’eau du baptême. Il règne à Santillana une atmosphère magique hors du temps et monde moderne. On est ailleurs, dans les plis dépliés des espaces épargnés par les marées noires du tourisme. Un autre lieu d’Espagne où je pourrais bien vivre… Il y a d’ailleurs deux paradors, deux arrêts.

Le circuit continue. On va aux Asturies. Le chauffeur, un gros barbu du nom auguste d’Amador reste fasciné par le passé musulman de son pays et m’explique pourquoi les femmes espagnoles, qui ont « pris le pouvoir », ne t’adressent plus la parole. Amador est nietzschéen sans le savoir. Cette affaire des filles qui ne parlent qu’à leur portable est pourtant vraie : plus personne ne veut se comprometirse, s’engager dans la voie étroite du mariage et de l’enfant.

Amador nous mène sur les frêles routes humides des Asturies. Premier royaume chrétien d’Espagne, doté des plus belles plages d’Europe, d’une gastronomie à toute épreuve et de filles blondes ou rousses comme les blés du Nord du monde. Les Hyperboréens vinrent à Oviedo, les Celtes peuplèrent de génies les herbes et les horreos, ces incroyables niches sur pilotis où le grain sèche comme il peut.

Oviedo, ville splendide et dévastée dans sa périphérie, avec des fées auburn comme en Cornouailles. Oviedo et Santa Maria del Naranco, belvédère et église magicienne bâtie par le roi Ramire pour faire pièce aux envahisseurs. Asturies, la tribu invincible qui vante sans complexe son succès sur les Maures dans les boutiques de Covadonga ou de la capitale. Covadonga, sanctuaire national et chrétien de l’Espagne, que tous mes compagnons vont vénérer. La grotte, la vierge, la forêt, les lacs sauvages… C’est un parc national.

Le monde moderne transforme tout en cirque et en circuit. Il aime nous encercler.

Les brumes aussi nous entourent. Je retourne, seul, voir Santa Maria del Naranco, chapelle du haut moyen-âge qui me fascine dans les livres depuis deux ans que je vis en Espagne. L’art pré-roman de l’Espagne, ses pierres et ses brumes. Y eut-il une vie après l’art roman, après les moines irlandais et les Barbares christianisés, comme ce Don Pelayo qui salue ses fans au pied du monastère ?

L’Asturie m’emballe. Les pics d’Europe jettent leurs crêtes d’acier dans un azur sidéral. J’ai bien rigolé avec mes amis. Je leur ai fait un discours d’adieu et j’ai décidé de poursuivre jusqu’à Compostelle comme un grand.

Pas question pour moi de faire le pèlerinage, et mon arrivée désastreuse à Saint-Jacques sous un ciel de plomb fondu, avec le granit gris et les ardoises sinistres, me font craindre le pire. La tronche des cathos bobos, cheveux gris, mollets bronzés, l’air d’idiots extatiques, et leurs Kickers frottées, tout cela me tétanise. Le pèlerin crétin sent le lapin (Coelho).

Je commence à reprendre souffle dans la cathédrale. Elle est l’infini, elle est le pèlerinage lui-même, elle est tous les styles et les époques, elle est l’Occident en mouvement (jusqu’au XVIIIe siècle donc). Il y a dix chapelles où prier, il faut les reconnaître, les recenser, nouer des relations intimes. C’est comme la messe ici. Elle est plurielle. Saint-Jacques la ville-monde. Coquille ouverte aux cheminants comme une main dans le creux de laquelle viennent manger les oiseaux de ce ciel. Je reste sept jours finalement, trois messes par jour, découvrant le rio Sar et sa merveilleuse Colegiata penchée comme la tour de Pise. Le granit me donne enfin de sa force. Je vois les rias bajas, sympathise avec un Canadien anglophone de Vancouver, cité qui m’avait jadis enchanté. Je rencontre une Québécoise, soeur française de l’autre hémisphère, grimpe sur le mur romain de la mystérieuse forteresse de Lugo, découvre les plages étranges des archipels galiciens. La Galice est un pays de jardiniers, de petits propriétaires terriens. Je me sens en Gaule. Enfin chez moi. Et je vais remercier l’apôtre matamore à la tombée du jour avant de voir le granit du plus beau monument du monde rouiller de plaisir sous les caresses du ciel tombé de bleu. Et si je changeais Grenade pour Compostelle ?

 

La question me torture quelque temps. L’Alhambra tend la main à la cathédrale dans ma tête. La Galice et ses délices ? Mais je sens comme cet Ouest me ronge avec ses vents et son granit. Santiago, ville où l’on aboutit, pas où l’on vit. Champ d’étoiles éclaté que Dieu a ramassé pour éclairer les chrétiens perdus par la venue du croissant. J’y reviendrai, je verrai.

Je rentre enfin à Grenade. Nous passons par la vallée du Valcarce. Le paysage est fabuleux, froid, grandiose. Il évoque la sierra des Gredos. Sous l’autoroute passe le chemin de saint Jacques. Il passe aussi par les grandes surfaces de Ponferrada.

Je reviens en France pour un mariage et pour voir mon oncle dans son monastère de la Grande-Chartreuse. Après les demoiselles d’Oviedo et de Saint-Jacques, les demoiselles violées de Vénissieux. Je ne sais même pas pourquoi ils ont appelé l’aéroport de Lyon Saint-Exupéry. Mais passons… Entre deux territoires improbables, la France reste la France, de la Saône-et-Loire à l’Yonne par exemple.

Les villes se tiers-mondisent, les campagnes se nordicisent, si j’ose écrire. L’Afrique occupe nos faubourgs en ruines, Anglais, Belges, Hollandais, Allemands, Scandinaves achètent nos terres en jachère.

La France n’est plus.

Le monastère de la Grande chartreuse est immense et presque vide.

Il reste trente moines contre deux cents au siècle de Louis XIV. J’y viens depuis quarante ans, et en quarante ans j’ai vu que les choses pouvaient encore empirer. On se souvient de la phrase du barde Taliesin : « il faut un survivant à chaque désastre. » Et les désastres se succèdent. Il y a eu le départ de la très bonne soeur Odile qui mourut après avoir été chassée de l’hôtellerie par son ordre ; il y eut des profanations.

Les moines restent dans leur monde, quand ils demeurent moines (la mode est de créer sa communauté chez les bobos cathos, et il y a 425 monastères où l’on peut faire en France du tourisme spirituel ; je n’en peux plus des bobos cathos, façon Gaymard), et le monde les atteint : on fait des travaux – les monuments historiques -, on fait du bruit, on profane la croix du grand Som (des néo-nazis, me dit mon oncle, et je sais que c’est possible), on installe des ascenseurs.

Les moines de la Grande-Chartreuse ont survécu aux attaques meurtrières des protestants de l’Isère, au climat le plus épouvantable, aux profanations des révolutionnaires, à la chasse des francs-maçons de l’ère Combes, et chaque fois ils sont revenus plus forts. Mais ils n’ont pas résisté à la société de consommation, à la social-démocratie qui retape leur murs. Segha c’est plus fort que toi, et une société qui nourrit les gosses de jouets puants, de pokemon, de vidéo et d’ordures nutritives récolte ce qu’elle sème.

On me dit qu’un moine veut me voir. C’est un père espagnol, un Basque de la chartreuse de Burgos. Il veut parler son idioma. Il me tutoie d’entrée et me dit que cette société n’est pas néopaïenne : elle est antichrétienne et rien d’autre. Elle est dirigée par le Prince de ce monde. Une soeur italienne (il y a un petit conclave dans l’hôtellerie bordée de hêtres) acquiesce avec tristesse et douceur. Mon père veut tout filmer : nous passons par la conciergerie et nous allons voir monsieur Gabriel, qui est là depuis soixante ans. Pour la première fois, nous échangeons des mots et des idées.

Gabriel est revenu avec les chartreux en 1941. Il est agacé par l’anti-américanisme d’une partie de la droite catholique, qui semble préférer l’islamisme. Il évoque sa passion, son dada, comme dit le révérend père général, dom Marcelin, crème des hommes de ce monde : la notation musicale grégorienne. En quelques minutes il me fait entrevoir l’absolu, la connaissance initiale : le verbe, la mélodie, l’architecture sonore, la synarchie des formes comme il dit lui-même. Je prends des notes sans bien comprendre les détails techniques de cette érudite conférence, qui mêle art sacré, grec, latin, mathématiques, architecture et musique. Gabriel remonte vers la source grecque de la connaissance ecclésiastique. Plus besoin de tao, de bouddhisme, de rien. Si seulement l’Occident écoutait cet archange de la connaissance traditionnelle chrétienne, qui balaie d’un revers de main tous les doutes que les intellectuels comme moi ont conçu a l’égard d’une hiérarchie catholique crétinisée par la modernité.

 

L’enneacorde grave est masculin, l’enneacorde aigu est féminine, me dit le grand sage. Les moines grecs ne savaient-ils vraiment rien du yin et du yang ? Et ces nomenclatures harmoniques qui s’inspirent de l’architecture : le ionien et le dorique. Plus que jamais l’architecture est de la musique solidifiée. Les nombres sont le squelette de la musique.

Gabriel mourra-t-il avec son secret ? L’humble Gabriel laissera-t-il Madonna enseigner ce qu’est la musique ?

Jamais l’âge de fer de Hesiode ne m’a semblé si long ni si dur. Je croise dom Marcelin en remontant à l’hôtellerie. Il souffre beaucoup de deux opérations successives. Il souffre en souriant, comme un sage chrétien. Il discute avec son homme à tout faire, Guy.

Je lui ai déjà parlé : il vient de Marseille. Il fait partie de la population déportée, celle qui n’en pouvait plus. Il vit depuis plusieurs années dans les monastères. Il est comme moi un laïc qui souffre de la fin de ce monde. Le soir tombe : les sapins nous écrasent, et la cime du grand Som.

Je ne dors jamais en chartreuse. Cette nuit je lis Thomas d’Aquin dans une édition agréable. Il pose des questions, objecte, discute, conclut.

Il a été pillé par tous les chiens, Descartes, Spinoza, Kant et les autres. Il est éminemment rassurant. Il explique que le désespoir vient d’un trop grand espoir déçu. Bernanos le dira plus tard : le monde moderne est décevant, comme les promesses de Satan au paradis. La lecture de Thomas me renforce : c’est lui la nourriture solide dont parle saint Paul. Le lendemain mon oncle me prendra le livre qu’il n’osait emprunter à leur fabuleuse bibliothèque.

Le diable est virtuel, je l’ai déjà dit, le diable ne se touche pas. Les stigmates, on les touche, les nourritures on les goûte. L’esprit saint c’est le souffle (qu’a-t-on besoin du yoga ? Apprenez à chanter le grégorien, bandes d’ânes à bout de souffle !), c’est ce qui fait de nous des femmes et des hommes gonflés, irradiant d’énergie, comme ce frère espagnol qui dans les jardins du monastère, à 75 ans, travaille la terre huit heures par jour sans poser de questions à son rhumatologue.

Au monastère on m’a parlé pour la première fois.

Nicolas Bonnal

 

 

 

 

 

Je suis la plus belle femme du monde, et Nicolas Bonnal va parler de moi dans son livre ésotérique, alchimiste et mythologique sur Star Trek ! Mon nom est Barbara Bouchet et je suis sudète, pas simplette…

Qui ne fait de châteaux en Espagne (La Fontaine) ? Parador de Siguenza, où Nicolas Bonnal écrit ses livres., pour 80 euros. Un texte ici sur le parador de Jaen :

Les paradors sont une des plus belles inventions de la jeune république espagnole, à la fin de la si belle décennie des années vingt, décennie du grand gouvernement Poincaré, du cinéma muet et d’Arsène Lupin dans notre vieille France. La philosophie du parador repose sur un oxymore, le luxe pour tous (80 euros la nuit), et sur un lieu commun, tradition et modernité, qui n’est ici ni caricaturé ni tourné en dérision.

J’ai choisi de célébrer le parador de Jaen, capitale d’une splendide province oubliée du nord de l’Andalousie, bien au sud de Madrid et surtout loin des côtes (car comme disait Claude Piéplu je ne sais où, il y a des cons surtout sur les bords).  Jaen dispose d’un ciel pur, d’un climat méditerranéen un peu continental, de quelques sierras magiques – dont celle de Magina, purement incroyable – et de deux villes patrimoines de l’humanité, Ubeda et Baeza, qui sont deux vraies merveilles discrètes. Jaen est restée assez traditionnelle et catholique, célébrant d’ailleurs la route des châteaux et des batailles qui assurèrent la Reconquista, pas oubliée par tout le monde.

Le parador est un ancien château, citadelle datant non pas des Arabes mais des Romains, sans doute même d’avant. C’est le château santa Catalina, qui domine la ville de sa fière crête rocheuse, élancée comme un condor sur les Andes. Le site est si grandiose qu’on se croirait au Machu Picchu, sauf que le Machu Picchu est inondé de touristes et que l’hôtel, cinq ou six fois plus cher que le parador espagnol, ne donne aucune vue satisfaisante. La décoration et la retape datent de 1965, réalisées par un très bon architecte nommé Picardo, qui a créé un style bois-pierre proche de celui de Bustillo à Bariloche (je me remets à errer en Patagonie quand je suis à Jaen), et qui rend hommage aux fastueuses voûtes gothiques. Les vues des chambres situées plein sud sont bien sûr sensationnelles. On aura compris que ce sont plus que des vues, ce sont des sensations spirituelles.

Il y a  aussi un salon surréel doté d’une petite bibliothèque et d’une fenêtre meurtrière, avec un plafond en caissons digne de Shining. Merveilleux endroit pour potasser Dostoïevski.

C’est dans cette atmosphère impressionnante, hors du monde (pour jouer d’un non-lieu commun), que le général de Gaulle s’est retiré en juin 1969, après avoir justement raccroché les crampons dans ce qui devenait alors l’hexagone. De Gaulle était arrivé en Espagne peu de temps avant, s’est rendu à Santillana (le parador est aussi très bien, bien médiéval), puis en Galice et enfin est descendu vers le sud, en passant par Tolède et Jaen. Sa visite fut un petit événement ici, on bloqua la route d’accès au château, alors moins  encombrée qu’aujourd’hui. Il se levait à cinq heures, m’a-t-on expliqué, écrivait, déjeunait, écrivait à nouveau jusque vers une heure. L’après-midi ses longues jambes le portaient durant des kilomètres à travers des sentiers éclairés par une lumière parfaite. Puis il repartit en laissant 50 000 pesetas (une somme prodigieuse à l’époque, le mois de salaire de tout le personnel) de pourboire au personnel de l’hôtel. On ne s’en remit jamais par ici, et le portrait du général De Gaulle orne l’entrée du parador de Jaen, comme la photo de Sarkozy doit orner les McDonald’s qataris. Je repense nostalgiquement à De Gaulle, quoiqu’on ait pu penser de sa politique, à son nationalisme magique, à sa métapolitique visionnaire, à sa prose majestueuse puisée aux meilleures sources (le travail et Château…brillant), à son insolence aussi vis-à-vis du monde dit moderne, et je dis… château l’artiste !

La hauteur métaphysique de ce lieu, la longueur des couloirs, la majesté des ogives et des salles, la splendeur géométrique des vues, la profondeur de la lumière hivernale, tout fait de ce parador une source d’inspiration. C’est en tout cas la preuve, bien connue des pessimistes comme moi (le pessimiste cherche toujours la sortie avant les autres, qu’il s’agisse d’un mauvais film ou d’un gouvernement incapable), que les beaux lieux subsistent, que sans doute la gangrène les gagnera, mais qu’elle y mettra le temps.

Bien des paradors en Espagne méritent le détour, comme le prévoyait La Fontaine avec ses châteaux en Espagne. N’étant pas un maniaque des collections, je ne les fréquenterai pas tous, mais je recommanderai, outre celui de Jaen, dont le personnel a été exceptionnel, ceux de Santillana déjà nommé, de Tui en Galice ou de Siguenza la sublime et celui d’Alarcon, perdu quelque part en Castille, tout au nord d’Albacete. Comme disait  Théophile Gautier avant la bulle immobilière, ce n’est pas la terre qui manque en Espagne et ce pays merveilleux et plus grand que nature a d’ailleurs plus que le monde anglo-saxon donné ses lettres de noblesse,  y compris ses noms et sa culture chevaline, au grand ouest américain, à ses sierras, à ses corrals, à ses canyons, à ses poétiques errances. L’Espagne a bâti les plus belles villes coloniales d’Amérique, détruites par le siècle des autoroutes. Et n’oubliez pas, avant de partir pour Jaen, de lire Gautier et son voyage en Espagne, qui vaut tous les Lonely Planet du globe nouveau et avéré.

Maelduin, le celtisme et la littérature de science-fiction

Maelduin, le celtisme et la littérature de science-fiction

 

En revoyant l’épisode Métamorphose (un nuage s’éprend d’un cosmonaute et le préserve pendant deux siècles avant de revêtir une apparence féminine) de Star Trek je repense à Maelduin. Et je m’invite à me relire.

 

 

Il est difficile de dire comment le celtisme a concrètement influencé notre littérature. Chrétien cite lui les auteurs latins, comme d’ailleurs les auteurs du Mabinogion ou de Maelduin qui sont des fans (comme nous) de Virgile ou bien d’Ovide. Nous nous contentons ici de marquer des points communs et ou des épisodes signifiants dans nos contes celtiques souvent contemporains de ceux du Graal.

Voyons le Mabinogion traduit en anglais facile par l’érudite lady Guest au milieu du dix-neuvième siècle. Elle est citée par notre génie de l’érudition nationale, Henri d’Arbois de Jubainville dans sa monumentale étude sur la littérature irlandaise. Dans Peredur on trouve quelques éléments intéressants, mais ce texte est très inférieur au Perceval de Chrétien.

 

– Peredur est le rescapé d’une famille déchue. Il est le septième fils. Les autres sont morts. Le nombre sept, comme celui du Poucet, évoque celui de la maturité (ou de la chance ici).

– Peredur est mêlé à une affaire de lignage. Il est cousin, neveu, frère de tout le monde, y compris de la malheureuse sœur échevelée – proche de la demoiselle hideuse de Chrétien- qui l’accuse de n’être pas à la hauteur de son destin. L’ermite est son oncle, le roi-pêcheur un proche aussi…

– Toute son histoire est liée à une vengeance personnelle et familiale : il doit prendre sa revanche sur les trois sorcières dignes de Macbeth qui ont frappé sa famille (le roi Lear est présent avec ses filles dans les histoires de Geoffrey de Monmouth).

– La lance sanglante est liée au meurtre d’un parent mort.

– Enfin, un échiquier remplace le champ de bataille. Lorsque Peredur le jette par la fenêtre, il doit aller lutter contre un chevalier noir (notre gaffeur devra encore retourner sous les reproches féminins pour le tuer enfin !).

 

 

Maelduin est un Imrama, une navigation hauturière. Il devrait donc nous intéresser moins pour comprendre Chrétien par exemple. Mais ce conte génial est bien plus riche pour nous ; il est du niveau de l’Odyssée par l’inspiration de ses épisodes. On sait qu’il va inspirer le fade saint Brendan. Cette narration extraordinaire a bien sûr déjà sa tonalité chrétienne, qui annonce la Quête du saint Graal de Boron : récit magique, horrifique, fantastique, au service de la bonne cause !

– Maelduin est encore un enfant caché et réfugié. Il a été élevé par une reine. Il doit venger son père tué par des pirates.

– Il part en bateau suivant les conseils d’un druide magicien, mais il ne part pas à dix-sept – nombre important lié aux 153 (9 fois 17) poissons évangéliques -, mais à vingt, à cause de trois ses frères de lait (penser à Keu qui porte guigne) qui montent à bord au dernier moment. Mais D’Arbois de Jubainville relie cet interdit aux nombres celtes et au dépassement ici du double de neuf, nombre bénéfique.

– Bien sûr tous ces mauvais nombres entraîneront ses péripéties maritimes. Son mauvais départ annonce celui de Perceval, rappelle celui des Grecs partant pour Troie.

– Les îles sont de toute sorte. Il y a une île avec des monstres, une autre avec des oiseaux, un autre avec un corps animal tournoyant (chair et os, ou peau seule !). Souvenir de nos îles fortunées, on trouve une, deux même îles aux pommes d’or.

– Il y a aussi une île avec une hôtesse remarquable, un autre avec une fontaine nourricière. Des ermites légèrement chrétiens évoquent leur vie auprès de ces fontaines d’immortalité.

– Il y a des châteaux énigmatiques : un qui s’agrandit de l’intérieur et nourrit tout son équipage. Un autre doté des métaux à forte signification : or, argent, cuivre, et même verre.

– Il y a des gardiens : un chat magique qui réduit en cendres un matelot désobéissant de Maelduin.

– Il y a une île de la joie, une autre de l’acédie. Elles jouent sur les humeurs de nos voyageurs. Elles sont peuplées de joyeux et de tristes.

Rabelais n’est déjà plus très loin, et son fabuleux livre V.

– On trouve aussi un moulin effrayant qui moud mystérieusement « tout ce qui cause plainte et murmure » ! Ce moulin crissant annonce Don Quichotte et tous nos temps modernes.

– Une île est divisée en quatre par quatre palissades magiques (or, argent, cuivre et verre). Guénon parle de cette division du mystérieux royaume. Nous citons :

 

« Cette division de l’Irlande en quatre royaumes, plus la région centrale qui était la résidence du chef suprême, se rattache à des traditions extrêmement anciennes. En effet, l’Irlande fut, pour cette raison, appelée l’ «île des quatre Maîtres», mais cette dénomination, de même d’ailleurs que celle d’ «île verte» (Erin), s’appliquait antérieurement à une autre terre beaucoup plus septentrionale, aujourd’hui inconnue, disparue peut-être, Ogygie ou plutôt Thulé, qui fut un des principaux centres spirituels, sinon même le centre suprême d’une certaine période (7)».

 

– Ogygie est l’île de Calypso dont on trouve un écho chez Maelduin. Maelduin gagne un royaume doté de dix-sept femmes, dirigées par une belle reine veuve qui l’aime. Il reste six mois dans ce royaume où l’immortalité lui est promise, comme dans l’Odyssée. On est dans le Sidh, et il est souvent fait mention de brouillard.

– Il préfère rentrer bien sûr (une main amputée de matelot scelle cette rupture), et un grand banquet final l’attend au village (8).

 

L’errance des Fianna (groupes de jeunes aventureux d’origine aristocratique) a été bien expliquée par Jean Haudry. Cet auteur souligne aussi l’importance des conflits lignagers dans les cycles héroïques. Notons que les cycles grecs décrits par Arnold Van Gennep marquent comme pour Gauvain et Perceval les chevauchements d’exploits (Hercule, Thésée, etc.) et se caractérisent par deux types de hauts faits : lutte contre les animaux extraordinaires (dragon, lion…), et exploits merveilleux (labyrinthes…). Tout cela se retrouve dans la Quête.

 

Sources

 

Perceval et la reine (Amazon.fr