Ushuaïa et la fin du bout du monde

Je suis allé à Ushuaia deux fois et je n’y ai rien vu. J’en ai parlé et reparlé avec Jean Raspail, spécialiste de ces hautes contrées, qui lui préférait Port Williams au Chili. Il y a des hôtels, des excursions, des casinos (c’est encore pire à Calafate ou à Iguaçu), de la vie chère (on est loin…), des bobos en bateau de croisière, quelques non-couchers de soleil et puis de beaux lupins (des fleurs). C’est tout. Ou alors il faut marcher à pied dans la Patagonie, ce que je fais faire à mes personnages dans mon roman sur les champs patagoniques, mais pour être honnête on peut le faire ici (en Espagne, vers la Galice) ou ailleurs (en Corse). Dans un monde unifié, dit Debord, on ne peut s’exiler.

L’arrivée était charmante à Ushuaia… Joli nom, émission de télé du ministre de l’autre. Après, quoi ? Il y a même des camps de réfugiés qui viennent des Andes, et veulent de l’eau et du chauffage, un beau programme de logement social à financer par le contribuable local. Car on est dans le monde où il faut vivre aux frais des autres. Et le faire savoir.

L’été est arrivé et avec lui la grosse vague touristique. Où se cacher ? Comment l’éviter ? Il y a deux siècles Gautier écrit :

« C’est un spectacle douloureux pour le poète, l’artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l’uniformité la plus désespérante envahir l’univers sous je ne sais quel prétexte de progrès.

Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. À quoi bon aller voir bien loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables? Nous croyons que tels n’ont pas été les desseins de Dieu, qui a modelé chaque pays d’une façon différente, lui a donné des végétaux particuliers, et l’a peuplé de races spéciales dissemblables de conformation, de teint et de langage. »

 

Le tourisme moderne a ensuite assassiné tout le reste. Debord encore et toujours :

 

« Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace. »

 

Il n’y pas plus de bout du monde, il n’y a pas fin du monde. Il y a fin du bout du monde. Promis, je serai optimiste demain…

 

D’ailleurs je vais l’être tout de suite, optimiste ; trouve près de chez toi, camarade lecteur, auguste voyageuse, le lieu sacré où féconder ton esprit, ton bois le plus cher, ta chapelle romane, ou ta mare aux canards. Et perds-toi, noie-toi dans le verre d’eau, oublie la mer à voir !

 

 

 

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Les voyageurs éveillés (Amazon_Kindle)

Debord – La Société du Spectacle

Gautier – Voyage en Espagne

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L’Alhambra et le désastre de l’industrie touristique

La télé et les infos nous abrutissent, mais les lieux touristiques et leur exploitation commerciale aussi !

J’ai vécu deux fois à Grenade et j’ai prétendu dans mon Voyageur éveillé que l’Alhambra était « le Graal du voyageur ». Ah, la jeunesse ! Je laisse à l’auteur de cette expression la responsabilité de son propos. La foule, les queues, le ticket, tout cela est venu à bout de moi. Depuis vingt ans, tous les bâtiments ont été recyclés ou retapés ou rénovés. Je ne supporte que les jardins du parador où mon épouse, qui est fan du chef local, nous fait servir les croquettes maison.

Il n’y a plus rien d’authentique à voir ici, pas plus qu’à Disneyland. Voyez la fin du très bon Casino de Scorsese qui évoque la même entropie dans un site aussi moderne pourtant que Las Vegas. Le bermuda obèse a remplacé le joueur, la pyramide bidon la vraie maison de jeu.

La chaleur aussi devient folle, réchauffement climatique et The Donald mis à part.

 

De plus savants que moi ont déjà tout dit sur la question. Trois références pour mieux expliquer la situation.

 

Guy Debord :

 

« Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace. »

 

 

Alexandre Dumas (les romantiques avaient tout compris) :

 

 

« … l’Alhambra a été bâti par des hommes ; or, les chefs d’œuvre des hommes sont mortels comme les hommes eux-mêmes, et la poussière des monuments doit se mêler un jour à la poussière de ceux qui les ont bâtis. Eh bien ! Le temps n’est pas éloigné, madame, où l’Alhambra ne sera plus que poussière. »

 

Et Dumas sent qu’on va momifier le vieux monde écroulé :

 

« Le miracle de la création humaine, ce songe solidifié par la baguette d’un enchanteur et qu’on appelle la cour des Lions, craque, se fend, menace de choir, et serait déjà tombé même sans les étais dont on l’a soutenu. Priez pour la cour des Lions, madame, priez pour que le Seigneur la maintienne debout, ou priez tout au moins pour que si elle tombe, on ne la relève pas. J’aime mieux un cadavre qu’une momie. »

 

Et Théophile Gautier, dans un passage que je cite tout le temps :

 

« Nous sommes de ceux qui croient que les bottes vernies et les paletots en caoutchouc contribuent très-peu à la civilisation, et qui estiment la civilisation elle-même quelque chose de peu désirable. C’est un spectacle douloureux pour le poète, l’artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l’uniformité la plus désespérante envahir l’univers sous je ne sais quel prétexte de progrès.

Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. À quoi bon aller voir bien loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables? Nous croyons que tels n’ont pas été les desseins de Dieu, qui a modelé chaque pays d’une façon différente, lui a donné des végétaux particuliers, et l’a peuplé de races spéciales dissemblables de conformation, de teint et de langage. »

 

Donc en vieillissant on voyage comme Phileas Fogg :

 

« Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville, il n’y pensait même pas, étant de cette race d’Anglais qui font visiter par leur domestique les pays qu’ils traversent. »

 

Et je voyage avec ma musique et avec mes DVD. Après nous recherchons les lieux dépeuplés et distingués. A notre époque je vous rassure, cela va tout le temps ensemble.

 

 

Sources

 

Bonnal – La culture comme arme de destruction massive (Amazon, Kindle)

Debord – Commentaires

Dumas – De Paris à Cadix

Gautier – Voyage en Espagne

Tolkien et les centres cachés

On parlera ici des centres cachés.

Ce texte reprend le chapitre V de mon livre sur le Salut par Tolkien (éditions Avatar).

 

Le Seigneur des Anneaux fait souvent allusion à des territoires sacrés, protégés, surprotégés même, mais souvent condamnés. Fondcombe ou la Lorien sont des territoires de ce type, et même la Comté, à un niveau certes modeste. Ce que l’on sait, c’est que les forces obscures progressent sans cesse.

 

Catastrophé par notre monde, Tolkien écrit dans une lettre à Amy Ronald le 15 décembre 1956 :

 

« En réalité je suis un chrétien, et même un catholique romain ; en ce sens je n’attends pas que l’histoire soit autre chose qu’une longue défaite, quoiqu’elle contienne quelques échantillons ou éclairs de la victoire finale. »

 

 

Les Valar (les entités divines chez Tolkien, à forte connotation païenne tout de même) se barricadent :

 

« Les Valar furent pris d’un doute pendant l’attaque contre Tilion, craignant ce que

pourraient inventer encore la malveillance et la ruse de Morgoth. S’ils ne voulaient pas le combattre sur les Terres du Milieu ils n’avaient pas oublié la chute d’Almren et décidèrent que Valinor n’aurait pas le même sort. Ils décidèrent alors de fortifier encore plus leur territoire et ils élevèrent pour cela les Pelóri à une hauteur vertigineuse, à l’est, au nord et au sud. Les parois extérieures devinrent comme des murs noirs et glacés, sans prise ni aspérité, qui donnaient sur des précipices aux parois lisses et dures comme du verre et s’élevaient jusqu’à des sommets couronnés de glace.»

 

On peut citer Guénon et sa Crise :

 

« Il n’en est pas moins vrai que ce mouvement anti-traditionnel peut gagner du terrain, et il faut envisager toutes les éventualités, même les plus défavorables ; déjà, l’esprit traditionnel se replie en quelque sorte sur lui-même, les centres où il se conserve intégralement deviennent de plus en plus fermés et difficilement accessibles

 

Valinor redoute les forces qui « gagnent du terrain ». Un passage du Seigneur des Anneaux évoque cet appauvrissement spirituel du monde, qui est la marque de l’univers de Tolkien. On n’a que des échos ou des restes de ces Temps Anciens où abondaient l’Esprit, la Paix, la Beauté. Gandalf s’exprime :

 

  • II règne un air salubre à Houssaye. Il faut qu’un pays soit soumis à beaucoup de mal avant d’oublier entièrement les Elfes quand ils y ont demeuré autrefois.

 

Et Legolas ajoute cette note superbe de sensibilité nervalienne :

 

– C’est bien vrai, dit Legolas. Mais ceux de cette terre étaient une race différente de nous autres, Elfes des bois, et les arbres et l’herbe ne se souviennent plus d’eux. Mais j’entends les pierres les pleurer: Profondément ils nous ont creusées, bellement ils nous ont travaillées, hautement ils nous ont dressées, mais ils sont partis. Il y a longtemps qu’ils sont partis chercher les Havres».

 

On peut citer encore ce beau monologue de Legolas sur la Nimrodel au début du chapitre sur la Lothlorien :

 

« Voici la Nimrodel ! Dit Legolas. Sur cette rivière, les Elfes Sylvestres composèrent de nombreuses chansons il y a longtemps… Tout est sombre à présent, et le Pont de la Nimrodel est rompu. Je vais me baigner les pieds, car on dit que l’eau est bienfaisante aux gens fatigués. »

 

Retournons au Silmarillion, à ses efforts désespérés. Après la construction de la forteresse Valar, les elfes retiennent la leçon : dans le Silmarillion la maia Melian, future mère de Luthien, mariée au roi elfe Thingol, tente aussi de s’isoler, de se retirer du monde. :

 

« Melian était sa reine, plus sage qu’aucune fille des Terres du Milieu, et leur palais secret s’appelait Menegroth, les Mille Cavernes, à Doriath. Melian donna de grands pouvoirs à Thingol, qui était déjà grand parmi les Elfes… Les amours de Thingol et de Melian donnèrent au monde le plus beau des Enfants d’Ilúvatar qui fut ou qui sera jamais ».

 

Melian dote son royaume de murs magiques et protecteurs.

 

« Melian utilisa son pouvoir pour encercler ce domaine d’un mur invisible et enchanté : l’Anneau de Melian. Nul ne pouvait le franchir contre son gré ou celui de Thingol, s’il n’avait un pouvoir égal ou supérieur au sien, à celui de Melian la Maia. Et ce royaume intérieur fut longtemps appelé Eglador, puis Doriath, la terre protégée, le Pays de l’Anneau. Il y régnait une paix vigilante mais, au-dehors, c’étaient le danger et la peur ».

 

Et tout finit mal :

 

« Il arriva donc à ce moment que son pouvoir se retira des forêts de Neldoreth et de Region et Esgalduin, la rivière enchantée, parla d’une voix différente. Doriath était ouverte à ses ennemis ».

 

Passons au roi elfe Turgon qui fonde une cité dont nous avons toujours rêvé, Gondolin, une cité dont le nom nous évoque certains lieux de Galice et du Portugal. Nous avons trouvé dans ces beaux parages des lieux nommés Gondomar et… Gondar.

 

Turgon crée sa cité sacrée sur les conseils du dieu des eaux :

 

« Turgon se mit en route et découvrit, avec l’aide d’Ulmo, une vallée cachée dans un cercle de montagnes, Túmladen, où se dressait une colline rocheuse. Il revint à Nevrast sans parler à personne de sa découverte et là, au plus secret de ses conseils, il commença de faire le plan d’une cité qui ressemblerait à Tirion sur Túna, la ville que pleurait son cœur exilé. »

 

Cette cité parfaite, image de la cité divine dont a parlé René Guénon dans un texte surpuissant, est donc une cité sur plan, comme celles dont purent rêver de grands urbanistes.

Mais c’est surtout une cité interdite.

 

Cette belle colonie est décrite ainsi par Tolkien. Elle nous évoque aussi l’île mythique de Buyan dans les contes russes :

 

« Ils se mirent à croître et à se multiplier derrière le cercle des montagnes et à mettre tous leurs talents dans un labeur incessant, tant et si bien que Gondolin sur Amon Gwareth devint une ville d’une beauté digne d’être comparée avec la cité des Elfes, Tirion d’au-delà des mers. Hautes et blanches étaient ses murailles et ses marches de marbre, haute et puissante était la Tour du Roi… Il y avait le jeu étincelant des fontaines et dans les palais de Turgon se dressaient des images des Arbres d’autrefois, taillées par le Roi lui-même avec le talent des Elfes».

 

Turgon Le Roi se renferme de plus en plus, mais cette décision ne le servira pas ; Tolkien écrit avec une certaine dureté sur la non-réceptivité de son personnage aux malheurs du monde :

 

« Alors, il fit bloquer l’entrée de la porte cachée qui donnait sous le Cercle des Montagnes et plus personne, désormais, tant que la ville fut debout, ne sortit de Gondolin pour la paix ou pour la guerre… Il interdit aussi à ses sujets de jamais franchir le Cercle des Montagnes. Tuor resta à Gondolin, ensorcelé par sa beauté, le bonheur et la sagesse de ses habitants».

 

 

Enfin le haut-lieu sera trahi et la dernière cité prise par le Maléfique.

 

Dans le Seigneur des Anneaux, lorsque les compagnons de l’anneau arrivent à la Lothlorien, lieu protégé par la bonne dame Galadriel, ils entendent les propos suivants :

 

« Nous vivons à présent sur une île au milieu de nombreux périls, et nos mains jouent plus souvent de la corde de l’arc que de celles de la harpe. Les rivières nous ont longtemps protégés, mais elles ne sont plus une défense sûre, car l’Ombre s’est glissée vers le nord tout autour de nous. Certains parlent de partir, mais il semble qu’il soit déjà trop tard pour cela. Les montagnes à l’ouest deviennent mauvaises ».

 

 

Les lieux sacrés sont protégés. On doit bander les yeux de Gimli à l’entrée de la Lothlorien. Ce dernier résiste et on propose de bander les yeux de tout le monde :

 

« Si Aragorn et Legolas veulent le garder et répondre de lui, il passera, il ne traversera

toutefois la Lothlorien que les yeux bandés… Nous aurons tous les yeux bandés, même

Legolas. Ce sera mieux, bien que cela ne puisse que ralentir le voyage et le rendre ennuyeux ».

 

Les yeux bandés dans une forêt sacrée ?

 

«Tacite déjà (La Germanie, XXXIX) parle d’un bois, au pays des Semnones, où l’on ne

pouvait pénétrer que lié, c’est-à-dire enchaîné. Cela concerne un rite magique en relation avec les dieux lieurs dont a parlé mon maître et ami Régis Boyer.

 

Et tant que nous y sommes, nous citons cet extrait de Tacite :

 

« Ils ont une forêt consacrée dès longtemps par les augures de leurs pères et une pieuse

terreur… Une autre pratique atteste encore leur vénération pour ce bois. Personne n’y entre sans être attaché par un lien, symbole de sa dépendance et hommage public à la puissance du dieu. S’il arrive que l’on tombe, il n’est pas permis de se relever ; on sort en se roulant par terre. Tout, dans les superstitions dont ce lieu est l’objet, se rapporte à l’idée que c’est le berceau de la nation, que là réside la divinité souveraine, que hors de là tout est subordonné et fait pour obéir».

 

Voilà une vraie survie. Elle n’aura de but qu’initiatique cette survie.

 

En latin nos passages soulignés donnent ceci :

 

Est et alia luco reverentia Nemo nisi vinculo ligatus ingreditur… per humum evolvuntur…

 

On voit que chez Tolkien ces centres cachés censés nous protéger du monde ne durent qu’un temps. La longue défaite que voyait ce génie repose sur ces causes : fatigue, lâcheté, accident, insistance surtout de principes de méchanceté en permanence actif.

 

 

Bibliographie

 

Bonnal, Le Salut par Tolkien (Avatar) ; La Chevalerie hyperboréenne et le Graal (Dualpha)

Guénon – Symboles de la science sacrée ; la Crise du monde moderne

Tacite – Germania

Tolkien – Le Silmarillion ; Le Seigneur des anneaux ; Lettres.

Taramundi et la destination guénonienne

J’en ai parlé déjà il y a presque vingt ans dans mon Voyageur éveillé (Les Belles Lettres). Les Asturies sont le paradis naturel comme on dit en Espagne. Les plages sont fabuleuses, les montagnes (pics d’Europe) sensationnelles. On est sur la route de Compostelle, mais on est au-dessus de Compostelle, allez savoir pourquoi. Oviedo est une des plus belles petites villes du monde. Ne ratez pas Ribadesella non plus, le village suspendu de Lastres au bord du sacré golfe de Gascogne.

A la frontière avec la sacrée Galice, on a la plus belle plage du monde, la plage des cathédrales ; et on a le plus beau village médiéval et hobbit du monde, il s’appelle Taramundi, et sa partit historique est joliment appelé conjunto etnografico. C’est le vrai Astérix Park. Dans un village voisin, San Martin de los Oscos, un autrichien s’est installé et est devenu herrero. On traduit ? On est aussi à côté de Lugo, consacré au dieu celte Lug, encerclée d’une impressionnante muraille romaine. Découvrez (je fais el guide) le cidre d’Oviedo et cette manière hors du temps de le servir.

Taramundi est la surprise du chef avec nom qui m’évoque la Tara des Irlandais et de notre cher Guénon, on a alors l’impression d’être dans les terres du roi du monde, avec les moulins, les rios, les terres sacrées et on cherche le bouclier arverne et la route de la terre creuse. L’été on visite mais une jeune serveuse me dit qu’il me vaut mieux venir l’hiver. Le village voisin, le moderne, fabrique des couteaux. Pour moi qui  ai écrit un chant de la résistance en Patagonie, il est amusant de voir que le lieu parfait, isolé et protégé, bien tellurique et bien agricole aussi, avec surtout des réflexes de vieille solidarité villageoise et chrétienne (c’est ce que tous les individualistes de la survie ignorent sottement ou intentionnellement dans leur sauvagerie humaniste), ce lieu est prêt. Je ne voulais pas en parler, mais comme tout se précipite…

 

Je vous laisse aller voir sur Google images. Et un peu de Guénon qui parle de notre Irlande, celle d’Enya, de Joyce et de ses moines

 

 

« C’est l’Irlande, en effet, qui, parmi les pays celtes, fournit le plus grand nombre de données relatives à l’Omphalos; elle était autrefois divisée en cinq royaumes, dont l’un portait le nom de Mide (resté sous la forme anglicisée Meath), qui est l’ancien mot celtique medion, «milieu», identique au latin medius. Ce royaume de Mide, qui avait été formé de portions prélevées sur les territoires des quatre autres, était devenu l’apanage propre du roi suprême d’Irlande, auquel les autres rois étaient subordonnés. A Ushnagh, qui représente assez exactement le centre du pays, était dressée une pierre gigantesque appelée «nombril de la Terre», et désignée aussi sous le nom de «pierre des portions» (ailna-meeran), parce qu’elle marquait l’endroit où convergeaient, à l’intérieur du royaume de Mide, les lignes séparatives des quatre royaumes primitifs. Il s’y tenait annuellement, le premier mai, une assemblée générale tout à fait comparable à la réunion annuelle des Druides dans le «lieu consacré central» (medio-lanon ou medio-nemeton) de la Gaule, au pays des Carnutes; et le rapprochement avec l’assemblée des Amphictyons à Delphes s’impose également.

Cette division de l’Irlande en quatre royaumes, plus la région centrale qui était la résidence du chef suprême, se rattache à des traditions extrêmement anciennes. En effet, l’Irlande fut, pour cette raison, appelée l’ «île des quatre Maîtres», mais cette dénomination, de même d’ailleurs que celle d’ «île verte» (Erin), s’appliquait antérieurement à une autre terre beaucoup plus septentrionale, aujourd’hui inconnue, disparue peut-être, Ogygie ou plutôt Thulé, qui fut un des principaux centres spirituels, sinon même le centre suprême d’une certaine période.

 

Et Guénon ajoute :

« La capitale du royaume de Mide était Tara; or, en sanscrit, le mot Târâ signifie «étoile» et désigne plus particulièrement l’étoile polaire. »

 

Taramundi, c’est le monde l’étoile polaire, alors ? Excusez-moi, j’y retourne de ce pas…

Le génie féminin et la musique celtique

Un petit rappel  pour nous éclairer :

Ils croient même qu’il y a dans ce sexe quelque chose de divin et de prophétique (Tacite).

 

On le redit en latin, c’est tellement plus beau en latin : Inesse quin etiam sanctum aliquid et providum putant (Germania, VIII)

 

 

J’ai déjà souligné l’importance vitale selon moi de cette musique planante allemande, avec notamment Tangerine Dream et Edgar Froese. Il faut aussi indiquer l’autre noyau de génie pop-folk depuis quarante ans, qui semble s’être essoufflé comme tout le reste depuis le début des années Obama (c’est une fin du monde dans la fin du monde). Il s’agit des génies féminins de la musique celtique, qui appartiennent à l’univers anglo-saxon ou britannique. Les grandes décennies furent les années 80 et peut-être 90. Mais malheureusement cette haute inspiration hauturière semble s’être tarie aussi.
Je serai bref dans mon évocation, qui n’a aucune prétention documentaire :

 

  • On a eu Kate Bush depuis les années 70 jusqu’au début des années 90. Deux ou trois albums géniaux, Wuthering heights, Babooshka, Hounds of love, au beau milieu des années 80 quand la belle vague britannique et irlandaise bat son plein. Après on commence le déclin hélas. Ecoutez Breathing ou Running up that hill, sans oublier de scander Under ice.

 

  • On a eu la sublime voix alto de Liza Gerrard, depuis trente ans cette fois, très douée quand elle est accompagnée de Hans Zimmer pour les musiques de Ridley Scot (voyez mon livre sur ce cinéaste). Baroque, gothique noir, paganisme, alchimie, tout y passe pour la définir. Meilleurs albums : Spleen et idéal et Aion, le bien nommé et envoûtant. Quelques chants de haute magie : Black sun, Ascension, the Host of Seraphim, les intuitions grandioses de Gladiateur (and then they are free), le tout pour un ensemble techno-chamanique. Beau chant dans le film maori et cosmologique (chevaucher un cétacé) Whale rider, produit par les Allemands
  • Enya, inspirée au temps des irlandais Clannad (voyez le chant Skellig, l’album extra Macalla, le dénommé Sirius, le chant miraculeux I will find you dans le Dernier des Mohicans) puis en solo avec les chants décalés comme Orinoco Flow, le superbe, phénoménal et instrumental Storms in Africa. Enya reprit aussi Marble halls, clin d’œil au plus beau film onirique du cinéma, Peter Ibbetson d’Hathaway. La Mémoire des arbres est un bel album encore, tout comme le dansant et onctueux Solas. La voix humaine comme instrument harpiste. Son plus morceau est Aldebaran, dédié à Ridley Scott (ce n’est pas un hasard). Il est dans l’album Les celtes.
  • Loreena McKennitt, une canadienne qui a magnifiquement rendu hommage à ses origines celtes avant de sombrer dans la World Music et le bric-à-brac ésotérique de la mondialisation. Parallel dreams est une merveille. Ecoutez son feu de Beltaine en hommage à la fête celte, et les Old Ways, de l’album The Visit) en hommage aux druides. Ce chant fantastique après une gradation haendélienne vous amène à l’extase. Je l’ai régulièrement adoré, médité, écouté à chaque escalade du Valle de la Luna, au coucher du soleil dans les déserts d’Atacama. C’est mon texte que Jean Raspail préféra – quand il lisait le regretté Libre Journal de la France courtoise. Je le donne en supplément à mon rare et méritant lectorat pour le coup.

Et célébrez ces femmes prodigieuses, faites étudier le chant à vos filles, et priez sainte Brigitte !

Puisqu’on dans la célébration féministe du monde anglo-celtique, je donnerai cette source qui m’aide beaucoup dans mes recherches et la rédaction de mes livres : Patricia Monaghan.

 

Voici mon texte sur Atacama, l’esprit du voyageur, écrit en état de grâce – grâce à Loreena.

 

J‘avais laissé la Patagonie. Je devais me rendre au nord, remontant le long fil de cuivre chilien. La route longiligne s’ornait de merveilleux observatoires, de brumes côtières, de déserts mystérieux jonchés des songes de voyageur. Je me sentais plus fort. Il y a comme cela des voyages qui vous révèlent ce que vous cherchez. Nous voulions le

Tibet, et ce furent les Andes. Andes chrétiennes et hispaniques ou je dansai comme l’Inca la danse en l’honneur du ciel et de la vierge. J’arrivai à San Pedro d’Atacama,

Mecque andine du tourisme local. Village en adobe, argile cuite sous le soleil, entouré de salars (lacs salés) de la peur, de déserts et de geysers. Une vieille église en bois de cactus, une longue messe guerrière où un bon et jeune prêtre dénonce la main noire qui contrôle son pays et qui, voilà trois ans, brûla sept statues pieuses.

De jeunes voyageuses plus intrépides que les garçons, venues de Grèce, de Scandinavie ou d’Amérique, avec qui l’on partage le cabernet chilien dans les restaurants troglodytiques.

Et ce valle de la luna, ce lieu inaltérable, le lieu où le ciel touche la terre, le cosmos les sables et la pierre. Un lieu de méditation présocratique, une révélation inouïe, du glacier au désert. L’Amérique latine serait l’Eldorado du voyage, Atacama, l’esprit hurlant du voyageur mué en condor éternel. Tout ce qui est humain me serait étranger. D’Atacama, je ne pouvais gagner Salta. Je choisis donc le Nord et ses salars. Le salar d’Uyuni, le plus grand du monde, dans la pauvre et perdue Bolivie qui jouit de commentaires si divers.

Bolivie, le Tibet de d’Amérique latine, ce toit du monde endimanché en ce 20 février par les flonflons du carnaval de nos frères indiens. Cette route d’Uyuni bradée au touriste de passage fait son effet : on navigue plus qu’on ne roule à cinq mille mètres, on crève de froid dans le premier campement, on voit la lagune verte et ses résistants flamants qui virent comme elle de couleur. La lagune devient tahitienne, elle est bordée de volcans enneigés, elle est irrésistible, reflétant toute la beauté de cet altiplano, qui joint la hauteur de l’esprit à l’équanimité de l’âme. Je dirai que la musique de Loreena Mc Kennitt que j’avais découverte à Santiago me fut profitable au-delà de mes espérances. Ce CD me coûtait quarante repas boliviens.

 

Je pris avec mes compagnons un bain dans les sources thermales, nous gagnâmes les geysers, cette bouche éructant de la terre mère, qui crache les bulles colériques à la face du ciel.

Ce fut l’ivresse du réel. La nuit fut éprouvante (dormir mal enfermé et par zéro degré). Le lendemain nous gagnâmes des déserts, des parois ivres, et une vallée de momies et son village magique Atolxa, avec son petit jardin entretenu par les chrétiens les plus pauvres de la terre. Ils font visiter leurs momies profanes, ils cultivent la quinua, céréale riche et méconnue. Tangerine Dream a écrit un album portant ce titre !  Les cactus se dressent comme des doigts pointés vers le ciel azur et glace, l’accusant de tant de misère. Mais il y a une vierge, la vierge miraculeuse du salar. Je vais prier. Je croyais avoir tout ressenti dans les canaux étroits du Chili, dans les glaciers Moreno et Upsala, dans les détroits d’Ushuaïa. Comme Tintin je découvre que l’Amérique du Sud est la terre des mythes : Valparaiso, Iguaçu, Machu Picchu, Rio, l’Amazonie, toutes les folies du voyageur gavé de lugares de locura, de lieux de folie. Et je ressens le puissant de cette parole : reconquista, la reconquête du soi, cette route du soi que jamais je ne trouvai en Asie. Et cette volonté de devenir un conquérant du monde, un penseur grec ivre du temps et de l’espace, des pierres et des nuances ocre et roses. J’ai conquis l’or de la mémoire. Le soir nous couchons dans un hôtel invraisemblable, l’hôtel du salar, une résidence pour dieu perdu. Nous goûtons la douceur paradoxale de ce lieu chasseur de bruit et des insectes.

Nous sommes à 3 500 mètres et je dors mieux, en dépit de trois bouteilles partagées avec un frère d’échappe, le Japonais Také, avec qui je trinque (kampeï !) en l’honneur de la fin de l’histoire et de la géographie. « Le Japon meurt donc de la défaite de 1945 ? » me demande

Take.

Je pense à ces femmes remarquables, rencontrées au cours de mon périple, qui n’auront pas d’enfant et je médite la fin du cycle. Le long hôtel de sel semble un monastère. Il en coûte sept dollars la nuit dans une chambre bien orientée où j’assiste au lever du dieu-soleil. Et nous partons traverser le salar. On croit avoir tout vu. Car j’avais vu le lac salé des mormons sous une brume blanche. C’était à pâques. Mais je n’avais rien vu. Juan Carlos, mon guide chauffeur et organisateur, quitte le chemin de terre et plonge dans l’eau du salar. Nous roulons sur l’eau si bleue de ce lagon immense, nous marchons pieds nus sur les eaux, nous goûtons l’ivresse purificatrice de ce sel si cruel. Le ciel est dur comme la justice divine. Une jeune Française évoque le paradis. Le bleu touche le blanc, le sel touche la terre qu’il convertit en figures hexagonales. Notre Père qui êtes au sel…

Le réel nous rattrape bientôt et le gros Toyota tombe en panne. Nous cuisons et brûlons au soleil pendant que Juan Carlos s’affaire. Le soir nous gagnons Uyuni, bled misérable et perdu au monde, où l’on mange pour trois francs. Je décide de monter dans le bus de Sucre, avec changement à Potosi au milieu de la nuit. Des grondements de tonnerre ébranlent la course du bus bien frêle. Je me rappelle à la cruauté et à l’insignifiance de la nature.

Et je suis le seul Occidental à opter pour un transport si ingrat. Moi qui ai dénoncé tant de fois l’invasion touristique, je me retrouve bien seul à Potosi, ville à drôle de mine, vers trois heures du matin et quatre degrés centigrades en plein été. Pourquoi Sucre ?

C’est un vieux rêve, j’ai toujours aimé les anciennes capitales.

Et je sais par la télévision de mon Espagne bien aimée que Sucre la présidente est la résurrection de ma Grenade bien aimée, un barrio de Santa Cruz perdu au milieu des mondes. Je sais aussi qu’après le sel qui m’a brûlé, c’est un mot que je guette, la face sucrée de Dieu, sa miséricorde après sa rigueur salée. La ville apparaît sous les brumes incas au petit matin, c’est la merveille annoncée. Je trouve un hôtel avec patio colonial où séjourna le Che, et je gagne ma première église pour entendre la messe au petit matin avec le chant du coq. Le sucre m’envahit de sa douceur, et l’Espagne triomphante de Compostelle où Carmona revient chanter à mes oreilles (orilla, rivage, en castillan). J’ai trouvé le château du monde, je vais goûter à la débauche sonore du carnaval de ces frères tranquilles de l’ailleurs absolu.

 

Voilà. J’ai romancé cette conquête du ciel, du sel et du sommeil dans les contes latinos (Michel de Maule, 2007). Il se nomme le Monastère de sel.

De Blade runner à Gladiateur

(Extrait de notre livre sur Ridley Scott (Amazon_kindle-broché)

 

Sacrae panduntur portae – les portes sacrées s’ouvrent, écrit Virgile.

Un peu d’anglais (pardon !) du plus grand écrivain du siècle passé :

« Let me finish with this verse by our great poet Virgil.”

Philip K. Dick cite Virgile (les six premiers vers de la visionnaire et « chrétienne » quatrième églogue) dans une belle nouvelle nommée l’œil de la sibylle. On sait l’importance de l’œil dans Blade runner, des visions dans Gladiateur. On devrait savoir plus l’importance de la culture antique et poétique de ce génie présumé d’avant-garde, grand illustrateur du rétrofuturisme.

Gladiateur a été une résurrection.

Au moment où Gladiateur se préparait – à Malte -, le magazine première faisait la moue, en affirmant que ce réalisateur, Scott donc, avait déçu depuis longtemps son auditoire ; et qu’il fallait rester sur ses gardes. On sortait de plusieurs demi-échecs, comme GI Jane et le virevoltant White Squall, et l’on n’était pas loin d’un désastre en termes d’images pour Scott en cas d’échec d’un aussi grand projet qui prêtait le flanc au ridicule. Et puis, comme nous l’avions dit, comme son personnage Maxime, Ridley Scott renaît avec ce film et s’établit définitivement comme le plus grand cinéaste de son temps – ou, comme dit Crowe, le plus grand artiste visuel de son époque. Ici comme il l’a fait avec Blade runner pour le futur, Scott établit des normes ; son film, par-delà les inexactitudes historiques que se hâtent de relever les historiens (un ami sorbonnard, qui a préfacé mon Perceval et la reine,  me dit qu’aucun film n’a jamais été satisfaisant sur le plan historique, ce qui est encourageant et laisse en fait les bras libres au cinéaste), constitue la véritable résurrection intégrale du passé, au sens où en rêvait Michelet, mais que le texte historique ne pouvait donner. Seul peut-être donne cette résurrection le chef-d’œuvre absolu en matière historique, antique, le Salammbô de Flaubert, roman à la fois épique, érotique, monstrueux, sadique, inadaptable en l’état – et quel dommage.

Il faudrait oublier l’histoire romaine de gladiateur et laisser de côté la politique et les empires qui, comme le dit un vieux colonel Anglais dans Chapeau melon, se sont tous cassé la gueule.

 

Oublier les têtes rousses germaines, les Hourrah des bédouins du désert, la répugnante plèbe de Rome, et les onctueux et tortueux dialogues de l’empereur. Oublier les belles bagarres de plateaux, les tigres et les rétiaires, les tortures et la garde prétorienne. Oublier même le beau sujet du film : la gloire de l’empire et la gloire dans l’arène, celle gagnée dans les forêts germaniques et celle remportée dans les sables du cirque.

uincet amor patriae laudumque immensa cupido. L’amour de la patrie et l’immense désir de gloire vaincront, écrit déjà Virgile.

Restons dans l’idée virgilienne. Il y a l’épopée dans Virgile mais il y a aussi, il y a surtout, toute la spiritualité de l’antiquité et la dimension initiatique.

Il faudrait voir Gladiateur pour ce qu’il est : un fantastique film de développement personnel qui ouvre par-delà le christianisme et les traditions connues une porte sur l’au-delà. Gladiateur est un film religieux qui tente d’établir un lien avec les dieux et au-delà des dieux avec l’au-delà. Gladiateur renoue aussi sans le vouloir avec le grand classique moderne d’Hermann Broch la Mort de Virgile, un immense roman d’analyse intérieure, magique réflexion sur la fin des civilisations et le rôle du génie dans la société politique.

Le film se présente comme une longue séquelle de sensations et de souvenirs ; en cela il rejoint Blade runner et Boy et bicycle, lorsque l’enfant fait défiler devant nous la nourriture, les produits, la photographie de famille, les animaux du parc d’attraction, ses propres nounours. Lorsqu’il est d’un côté dans une réalité glauque qui frise la dystopie, celle de l’Angleterre industrielle et travailliste, et d’un autre dans un monde enchanté mais en construction imaginative, un Work in progress comme on disait.

Au début donc de l’œuvre, le général apprécie un oiseau et il caresse des épis de blé en songeant à sa terre. La terre va devenir le théâtre de l’horreur du spectacle humain – la guerre et le cirque, la salle de torture géante -, mais elle est aussi le lieu magique de la récolte, de la famille, de la lumière.

Après son arrestation et la dramatique découverte du supplice de sa famille (épouse violée puis brûlée), Maxime va continuer de rêver, avec ses images New Age, cette atmosphère onirique, surréaliste presque, qui évoque Dali avec ce corps suspendu dans l’espace comme dans la gare de Perpignan. Ridley Scott va dépeindre ici une descente initiatique, un voyage extraordinaire, qui le réunira –espère-t-on – avec sa famille, quand il aura franchi les limites de l’orbe terrestre marquée par son martyre.

En même temps on voit que Maxime s’approche d’une porte, Inferni Janua Regis – la porte du roi des Enfers -celle qui va marquer les limites de sa vie. Cette porte peut bien sûr se métamorphoser en porte du paradis. Ici le film fleure bon le paganisme lumineux des romains, celui qui est à l’œuvre dans l’épopée de Virgile. Voyons ce que ce dernier dit de ces portes dans son fameux chant VI qui narre la descente d’Enée aux Enfers :

 

« Je ne demande qu’une chose : puisque voici, dit-on, la porte du roi des Enfers et le marais ténébreux où reflue l’Achéron, que l’on me permette d’approcher mon père et de contempler son cher visage ; montre-moi la voie, et ouvre-moi les portes sacrées (105-109) ».

 

Virgile décrit bien sûr très bien ce passage par les portes au symbolisme puissant, que l’on retrouve deux mille ans plus tard dans la prose de Nerval ou dans les images de Gladiateur :

« Il existe deux Portes du Sommeil ; la première, dit-on, est de corne, et donne un accès facile aux ombres véritables ; l’autre est faite d’un ivoire éclatant, et resplendit, mais c’est par elle que les Mânes envoient vers le ciel des songes trompeurs. »

 

De ce point de vue, Russell Crowe – qui a fait réécrire plusieurs fois tous les dialogues du film – a raison d’avoir fait l’éloge de Scott en tant qu’artiste visuel. Un bon péplum est toujours dans les cordes d’un professionnel émérite ; mais un poème visuel sur les portes de corne et d’ivoire est tout autre chose. Plus proche de nous, Nerval exprime mieux que nous ce que nous voulons écrire sur ce sujet si ouvert :

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous. »

C’est exactement le sujet de Gladiateur. De braves images surviennent, éclairées presque spirituellement (une ambiance qui évoque les mélos gothiques et illuminés de Douglas Sirk), montrant l’agonique guerrier à deux doigts de sa porte, avec quelqu’un – les siens qui l’attendent de l’Autre côté. Ici encore on retrouve l’esprit de Blade runner avec d’un côté le décor cauchemardesque de la grosse ville postmoderne, ses crimes et sa noirceur, l’exposition stylée de sa médiocrité, de sa cruauté et son » conglomérat de solitudes sans illusion », et de l’autre l’Hyperborée que gagnent Rachel et Deckard à la fin, ou bien les portes d’Orion et de Tannhäuser que chante un Roy mué en ménestrel néo-noir. Les deux films ont un contenu wagnérien bien évident. Ils ont même une forme wagnérienne. Ils sont d’ailleurs envahis, possédés, de musique, littéralement dégoulinants de cette musique : on est dans un conditionnement de bande sonore qui est une dimension wagnérienne. Comme on sait, Wagner conçoit ses opéras comme une œuvre totale unissant théâtre, poésie, musique, opéra, décors dans un continuum hypnotique qui vient posséder le spectateur. Ridley Scott au mieux de sa forme parvient à réaliser ce type de film.

Toujours sur Wagner, Tolstoï écrivait exaspéré dans son très bel essai sur le déclin de l’art :

« Et ce sont ces éléments, l’appareil poétique, la beauté, l’effet, et l’intérêt, qui, grâce aux particularités du talent de Wagner et à celles de sa situation, se trouvent dans ses œuvres portés au plus haut degré de perfection ; de telle sorte qu’ils hypnotisent le spectateur, comme vous seriez hypnotisés si vous écoutiez, plusieurs heures durant, les divagations d’un fou déclamées avec un grand pouvoir de rhétorique ».

Tolstoï constate avec inquiétude, cent ans avant les concerts de rock (Hitler fut la première rock star, a dit Bowie), combien il est facile de tomber sous le charme du mage noir :

Replongez-vous quatre jours de suite dans l’obscurité, en compagnie de personnes d’un état d’esprit anormal, et, par l’entremise de vos nerfs auditifs, soumettez votre cerveau à l’action puissante des sons les mieux faits pour l’exciter : vous ne pourrez manquer de vous trouver dans des conditions anormales, au point que les pires absurdités vous feront plaisir.

Le champ lexical de l’androïde relève bien sûr du wagnérisme, et son look offre des références trop typées pour être mises en doute ; lors de la distribution du film, le critique du Point avait parlé d’« androïde aryen échappé d’un cauchemar wagnérien ». Dick, dans son livre, écrit que Roy Baty (the poop sheet informed him) has an aggressive, assertive air of ersatz authority. Shocking!

Plus humain que l’humain, disait Tyrrell, et on est arrivé au surhumain. Mais Blade runner offre sa tonalité wagnérienne en ce qu’il est une œuvre d’obsession esthétique, de souvenirs cinématographiques, de leitmotivs musicaux et sonores, au riche symbolisme, une œuvre totale et totalitaire qui enferme spectateur et le rend dépendant – ou « addict », sauf si bien sûr il n’est pas sensible à ce charme. En ce sens Blade runner est une œuvre d’art décadente, comme toute l’œuvre de Dick, et l’on ne peut que saluer la performance du metteur en scène qui a agi ici comme un grand directeur de théâtre ou d’opéra. Gladiateur est le film de Scott qui résout le mieux l’osmose entre la musique et l’image. Il est difficile naturellement d’expliquer pourquoi tout a si bien fonctionné ici : c’est aussi difficile d’expliquer pourquoi un grand cinéaste peut réussir un mauvais film (c’est arrivé à Wash, Ford ou Hitchcock) après avoir réalisé une flopée de chefs d’œuvre. A l’inverse de petits maîtres peuvent réaliser un grand film inattendu. C’est le syndrome du légendaire film Pandore par exemple réalisé par le presque inconnu Albert Lewin…

C’est Kubrick qui là encore, mais à partir de 2001 seulement, a réinventé le cinéma en recherchant une synthèse miraculeuse apte à posséder le spectateur. Gladiateur est aussi possédé par la musique de Hans Zimmer, que Scott rencontre à la fin des années 80, sans doute déçu par sa collaboration avec les électroniciens de Tangerine Dream (nous sommes de grands fans de ces musiciens allemands, mais leur contribution à Légende est simplement lamentable, quand on la compare à celle de Risky business par exemple, qui est contemporain au film médiéviste et folkloriste de Scott). Le film est imprégné de musique, et Zimmer reproduit les thèmes wagnériens (par exemple l’ouverture – le Vorspiel – de l’or du Rhin, puis la marche funèbre de Siegfried dans le quatrième volet de la tétralogie) lors de cette fameuse arrivée de Commode à Rome. Gladiateur offre aussi cette référence wagnérienne lors de l’arrivée de Commode à Rome. Ici on a l’impression que Scott reprend plan pour plan l’imagerie du congrès de Nuremberg filmée par Leni Riefenstahl dans un film trop célèbre – et surtout trop bien fait ! La caméra survole les nuages, se promène dans Rome en suivant le char de l’empereur (ou la Mercedes du dictateur), s’attarde sur les aigles romains et enfin insiste sur les petites filles tendant des fleurs. L’ensemble numérisé de la foule romaine et du forum prend bien sûr des proportions glacées (images grises et bleutées), titaniques et épiques. Scott discute un peu énervé ces arguments, qui ne sont pas des critiques, dans son commentaire en disant que les hitlériens avaient copié eux-mêmes – comme les fascistes – sur l’esthétique romaine. Oui, mais les romains n’avaient pas de caméras ! Par ailleurs le texte le scénario de David Franzoni est explicite sur l’origine idéologique du Colisée :

“Monolithic Albert Speer-like columns of light shine up from the Colosseum. It seems to illuminate the whole city and the heavens above.”

C’est à croire que les romains ont voyagé dans le temps (en s’inspirant de la sibylle de Dick ?) ! Cette référence fait bien pressentir l’atmosphère cruelle et totalitaire qui va peser sur toute la fin du film : c’est le triomphe de la mauvaise volonté romaine… Car Rome est une dystopie de plus dans l’univers faustien de note cinéaste, univers toutefois sur lequel pèse une chance de rédemption ; mais condamné de toute manière comme l’univers des dieux wagnériens. De ce point de vue Russell Crowe – dont c’est le meilleur rôle- connaît un destin à la Siegfried, frappé en traître par la dague impériale au moment de son duel final

 

(Extrait de notre livre sur Ridley Scott (Amazon_kindle-broché)

Atacama : esprit du voyageur

J‘avais laissé la Patagonie. Je devais me rendre au nord, remontant le fil de cuivre chilien. La route longiligne s’ornait de merveilleux observatoires, de brumes côtières, de déserts mystérieux jonchés des songes du voyageur. Je me sentais plus fort. Il y a comme cela des voyages qui vous révèlent ce que vous cherchez. Nous voulions le Tibet, et ce furent les Andes. Andes chrétiennes et hispaniques ou je dansai comme l’Inca la danse en l’honneur du ciel et de la vierge. J’arrivai à San Pedro d’Atacama, Mecque andine du tourisme local. Village en adobe, argile cuite sous le soleil, entouré de salars de la peur, de déserts et de geysers.

 

Une vieille église en bois de cactus, une longue messe guerrière où le bon prêtre dénonce la main noire qui contrôle son pays et qui, voilà trois ans, brûla sept statues pieuses.

De jeunes voyageuses plus intrépides que les garçons, venues de Grèce, de France ou d’Amérique, avec qui l’on partage le cabernet chilien dans les restaurants troglodytiques.

Et ce valle de la luna, ce lieu inaltérable, le lieu où le ciel touche la terre, le cosmos les sables et la pierre. Un lieu de méditation présocratique, une révélation inouïe, du glacier au désert. L’Amérique latine serait l’Eldorado du voyage, Atacama, l’esprit hurlant du voyageur mué en condor éternel. Tout ce qui est humain me serait étranger. D’Atacama,

Je ne pouvais gagner Salta. Je choisis donc le Nord et ses salars. Le salar d’Uyuni, le plus grand du monde, dans la pauvre Bolivie qui jouit de commentaires si divers.

Bolivie, le Tibet de d’Amérique latine, ce toit du monde endimanché en ce 20 février par les flonflons du carnaval de nos frères indiens. Cette route d’Uyuni bradée au touriste de passage fait son effet : on navigue plus qu’on ne roule à cinq mille mètres, on trépigne de froid dans le premier campement, on voit la lagune verte et ses résistants flamants qui virent comme elle de couleur. La lagune devient tahitienne, elle est bordée de volcans enneigés, elle est irrésistible, reflétant toute la beauté de cet altiplano, qui joint la hauteur de l’esprit à l’équanimité de l’âme. Je dirai que la musique de Loreena Mc Kennitt que j’avais découverte à Santiago me fut profitable au-delà de mes espérances. Ecoutez The Old Ways.

 

Je pris avec mes compagnons un bain dans les sources thermales, nous gagnâmes les geysers, cette boca éructante de la terre mère ingrate, qui crachant des bulles colériques à la face du ciel.

Ce fut l’ivresse du réel. La nuit fut éprouvante. Le lendemain nous gagnâmes des déserts, des parois ivres, et une vallée de momies et son village magique Atolxa, avec son petit jardin entretenu par les chrétiens les plus pauvres de la terre. Ils font visiter leurs momies profanes, ils cultivent la quinea, céréale riche et méconnue. Les cactus se dressent comme des doigts pointés vers le ciel azur et glace, l’accusant de tant de misère. Mais il y a une vierge, la vierge miraculeuse du salar. Je vais prier. Je croyais avoir tout ressenti dans les canaux étroits du Chili, dans les glaciers Moreno et Upsala, dans les détroits d’Ushuaïa.

 

Comme Tintin je découvrais que l’Amérique du Sud est la terre des mythes : Valparaiso, Iguaçu, Machu Picchu, Rio, l’Amazonie, toutes les folies du voyageur gavé de lugares de locura, de lieux de folie. Et je ressens le puissant de cette parole : reconquista, la reconquête du soi, cette route du soi que jamais je ne trouvai en Asie. Et cette volonté de devenir un conquérant du monde, un penseur grec ivre du temps et de l’espace, des pierres et des nuances (matices) ocre et roses. J’ai conquis l’or de la mémoire. Le soir nous couchons dans un hôtel invraisemblable, l’hôtel du salar, une résidence pour dieu perdu. Nous goûtons la douceur paradoxale de ce lieu chasseur de bruit et des insectes.

Nous sommes à 3 500 mètres et je dors mieux, en dépit de trois bouteilles partagées avec un frère d’échappe, le Japonais Take, avec qui je trinque (kampeï !) en l’honneur de du cinéma païen d’Inagaki et de la fin de l’histoire et de la géographie. « Le Japon meurt de la défaite de 1945 » conclue Take. Ses vainqueurs avec lui.

 

Je pense à ces femmes remarquables, rencontrées au cours de mon périple, qui n’auront pas d’enfant et je médite la fin du cycle. Le long hôtel de sel semble un monastère. Il en coûte sept dollars la nuit dans une chambre bien orientée où j’assiste au lever du dieu-soleil. Et nous partons traverser le salar. On croit avoir tout vu. Car j’avais vu le lac salé des mormons sous une brume blanche. Mais je n’avais rien vu. Juan Carlos, mon guide chauffeur et mécano, quitte le chemin de terre et plonge dans l’eau du salar. Nous roulons sur l’eau si bleue de ce lagon immense, nous marchons pieds nus sur les eaux, nous goûtons l’ivresse purificatrice de ce sel si cruel. Le ciel est dur comme la justice divine. Une jeune Française qui vend des bibles aux Etats-Unis évoque pieds nus le paradis. Le bleu touche le blanc, le sel touche la terre qu’il convertit en figures hexagonales. Notre Père qui êtes au sel…

Le réel nous rattrape bientôt et le gros Toyota tombe en panne. Nous cuisons au soleil pendant que Juan Carlos s’affaire. J’en mourrai des jours durant. Le soir nous gagnons Uyuni, bled misérable et perdu au monde, où l’on mange pour trois francs. Je décide de monter dans le bus de Sucre, avec changement à Potosi au milieu de la nuit. Des grondements de tonnerre ébranlent la course du bus bien frêle. Je me rappelle à la cruauté et à l’insignifiance de la nature.

Et je suis le seul Occidental à opter pour un transport si ingrat. Moi qui ai dénoncé tant de fois l’invasion touristique, je me retrouve bien seul à Potosi, ville à drôle de mine, vers trois heures du matin et quatre degrés centigrades en plein été. Pourquoi Sucre ?

C’est un vieux rêve, j’ai toujours aimé les anciennes capitales.

Et je sais par la télévision de mon Espagne bien aimée que Sucre la présidente est la résurrection de ma Grenade bien aimée, un barrio de Santa Cruz perdu au milieu des mondes. Je sais aussi qu’après le sel qui m’a brûlé, c’est un mot que je guette, la face sucrée du Seigneur, sa miséricordieuse pâtisserie après sa rigueur salée. La ville apparaît sous les brumes incas au petit matin, c’est la merveille annoncée. Je trouve un hôtel avec patio colonial où a dormi le Che, et je gagne ma première église pour entendre la messe au petit matin avec le chant du coq. Le sucre m’envahit de sa douceur, et l’Espagne triomphante de Compostelle où Carmona revient chanter à mes oreilles (orilla, rivage, en castillan). J’ai trouvé le château du monde, je vais goûter à la débauche sonore du carnaval de ces frères tranquilles de l’ailleurs absolu.

 

 

Nota :

 

Texte écrit en février 2004. Il me permit de rencontrer Jean Raspail via Serge de Beketch.