La bataille des champs patagoniques (3)

Résumé : la guerre nucléaire limitée a éclaté en Europe et coupé les communications. Un petit groupe d’ex-touristes aventureux tente de survivre en Patagonie, au nez et à la barbe des oligarques.

 

Nous étions trois, armés, bien équipés, dotés du meilleur moyen de transport possible – celui qui mange de l’herbe. Nous adorions nos marches, et notre dos léger. Si je devais me trouver privé de ces bêtes, je ne me chargerais guère plus, pensais-je. Les nuits étaient douces pour ces parages, mais de toute manière, protégés par les bois nous ne sentions guère le froid. Nous sentions une protection, telle que je ne l’avais jamais connue au temps de mes parcours hauturiers semi-professionnels (je récupérais des touristes argentés et je leur faisais voir du pays, à la manière vive et sophistiquée qui plaît parfois aux bourgeois, noms latins des espèces y compris). Ce bien-être entravait un peu ma capacité oratoire. Mais la protection était avec moi là dans le Nemeton, me caressait et me portait. Je lisais à mes amis.

 

« Ils ont des images et des étendards qu’ils tirent de leurs bois sacrés et portent dans les combats… Ils consacrent des bois touffus, de sombres forêts ; et, sous les noms de divinités, leur respect adore dans ces mystérieuses solitudes ce que leurs yeux ne voient pas.»

 

Nous longions le rio Chubut. Après le paso de las plumas j’avais décidé de longer ce fleuve généraux vers le Nord et d’éviter l’ancienne route principale. Nous nous approchions de ces bois sacrés dont parle Tacite et que nul, ici, n’a jamais su aimer et apprécier à leur valeur suprême. Nous longions les cours d’eau les plus purs du monde, évitant les raidillons, et nous contentant de ces senderos que j’avais tant aimés plus jeune. Le cours de la vie coulait lentement, comme celui de ces eaux vertes et glaciaires. Je proposai de tempérer notre marche, car nous n’avions, en cette Fin du Monde, nulle part où aller, surtout pendant cet été qui s’annonçait bien sec. J’avais hâte de retrouver Esquel, les lacs et les alerces, et je n’avais pas hâte.

 

Mon manque d’empressement – ou ma sérénité andine – tourmentait mes amis. Ils me reprochaient ma « gestion du temps », trouvaient à s’ennuyer, et comme tous ceux qui s’ennuient, voyaient se multiplier les risques, selon leurs propres marottes. Jean-Michel se voyait mourir de faim, Frantz craignait un asalto ; le premier se voyait mort de froid (habitué à notre confort motorisé de l’hacienda « que nous n’aurions dû quitter ») au premier coup de poniente, le deuxième me voyait poursuivi par l’OTAN et les Anglo-saxons, se préparant à repousser désespéré les assauts. Il voyait aussi des caméras dans la forêt, des oligarques vénéneux tourmentant les rares survivants des pics rocheux et des cuevas solitaires. Peut- être voulaient-ils seulement communiquer ?

 

Un soir la dispute éclata. Ce fut plutôt une explication. Nous étions près d’une tranquille clairière, près du bois patagon typique peuplé de Nothophagus, de coihues et nires. Nous approchions les zones plus humides. Mais ce calme ne disait rien qui vaille ; des agresseurs allaient surgir ; un coup de vent tout emporter ; une violence nous terrasser. C’est peut-être ce qui nous manquait justement, cette bizarre sensation de risque qui ne nous avait pas quittés depuis que nous avions fui (finalement pas forcés, et en outrant la situation) l’hacienda. Frantz tourmenté m’agressait. Et tandis que je regardai la cime de ces faux hêtres se dessiner dans le ciel enflammé de la nuit qui tombait, je lui demandai, moins par curiosité que par distraction, par volonté de le distraire, qui il était, ce qu’il me voulait, et ce qui finalement le motivait.

Ma riposte eut son effet ; il s’excusa, se confessa. Il venait de loin pour nous voir. Il avait tenté de survivre seul à sa manière, n’y était pas arrivé. Je lui répétai que ce qui le tourmentait aujourd’hui était ce qui le tourmentait hier encore : son refus du présent. S’il voulait que quelque chose se passe, il lui faudrait retourner dans une ville, une ville quelconque. Là il aurait des nouvelles et peut-être des combats à régler. J’aurais aussi pu rester pour garder le contrôler de cette hacienda. Mais ce combat n’était plus le mien, à supposer qu’il l’eût jamais été. Je m’y étais réfugié par peur, et j’y étais resté par chance. Plus récemment j’avais compris que j’avais un besoin de caverne, et que j’étais prêt à fuir la compagnie. Cette incapacité à vivre en communauté initiatique (si ce mot pouvait enfin un jour revêtir un sens) était ce qui m’avait repoussé de là-bas. Et cette nécessité intérieure était aussi sans doute ce qui l’avait mené à moi, à part cette rumeur sur mon compte qui avait sévi (mais c’était plus qu’une rumeur : n’avait-il pas vu un songe en condor, et moi le tigre ?).

Il acquiesça. J’appréciai son silence.

Je lui proposai s’il s’ennuyait encore de multiplier les exercices ; de chasser ou de pécher ; de cueillir plus de calafates et de fruits patagons ; de progresser pour son conte (ce qu’il avait à attendre de lui-même d’un point de vue justement initiatique), attendu que la voie de la perfection, que l’homme moderne à fui, renié et repoussée, est celle qui lui pouvait le mieux convenir. Après quand il aurait renoué avec son temps intérieur il pourrait mieux que moi agréer le présent perpétuel auquel cette Fin des Temps semblait nous avoir condamnés.

 

La nuit venait. Jean-Michel qui s’était éloigné pendant notre dispute (disputatio en fait) nous alerta. Il avait vu un feu, quelque hutte, une cabane abandonnée de tourisme.  Nous nous approchâmes. On entendait chanter. Le monsieur semblait saoul, portait un chapeau, effectuait quelques pas de danse. Il nous invita à nous asseoir et c’est ainsi que nous Le rencontrâmes.

Etait-ce un hasard ou le fruit d’une complexe machination dont la discussion avec Frantz faisait partie ? Poser la question revient à y répondre. Nicholas (puisqu’il s’appelait Nicholas, sudiste originaire de Charlotte) était ce mauvais caractère que nous attendions, plus propre à semer de la tension dans un groupe qu’une grappe d’ennuis. Peut-être était-ce dont nous avions à court terme.

Lui aussi avait survécu à la guerre, lui aussi avait trouvé une voie avant de la perdre. Il nous invita  partager son rare vin (une bouteille de Norton) pour nous raconter son besoin de néant, son besoin de néant, et son besoin de fin de tout. Nous saurions nous en souvenir en cas de besoin, lui dis-je en souriant, ce qui sembla l’agréer, car il sourit et trinqua, trouvant même peu de temps après une nouvelle bouteille dans ce qui avait été le refuge d’un guardaparque amateur éclairé. Nous étions déjà dans le territoire d’un parc national.

Avec les pessimistes on a toujours raison de discuter, même s’il ne faut pas s’attarder. Nous profitâmes de notre apocalyptique rencontre pour refaire le point de la situation continentale (car les pessimistes aiment voir les choses en grand, et surtout politiquement : ils donnent à tout de l’importance).

Nicholas me confirma ce que je savais. Ce professeur d’université à tête de cowboy fatigué incarnait tout le charme américain à l’ancienne. A la première guerre en avait succédé une seconde, ni les russes ni les américains (ou ce qu’il en restait) n’ayant accepté leur demi-échec. Puis les réflexes claniques s’étaient mis de la partie, générant une longue suite de guerres ou d’escarmouches civiles. L’Europe était cuite, de toute manière nous n’y pensions même plus. Il y avait ceux qui avaient voulu la fuir et ceux qui avaient voulu y moisir. En Amérique du sud la débâcle du système avait eu des effets affreux au Brésil, dans les folles mégapoles du subcontinent traditionnellement le plus mal (mais non le plus « sous ») développe du monde, et les états et leurs systèmes sociaux s’étaient effondrés. Comment avait pu survivre toute une population rompue au parasitisme bureaucratique moderne était une autre question. Ce n’était pas à nous d’y répondre. Je n’arrivais de toute manière pas à m’imaginer cinq cents millions de gens sur les routes fuyant quelques chose et cherchant quelque chose. L’abondance de la terre avait suffi à certains, surtout en Argentine.

Mais la Patagonie ? Elle était loin et vide, dit Nicholas c’était pour cela que je l’avais choisie avec mes amis (j’expliquai ce qu’il était devenu du pauvre Frédéric – il me répondit froidement qu’on avait dû l’empoisonner). Elle était dure et pauvre aussi, avec peu de ressources. Enfin elle était organisée en haciendas, et ces bastions qui tenaient la richesse, les troupeaux, les eaux, parfois le pétrole, avaient su se défendre – ou pour mieux dire être défendus.

Frantz tendit l’oreille, comme s’il trouvait là confirmation de sa paranoïa territoriale (mais tout territoire, pays, village, maison, appartement, n’est-il pas paranoïaque ?). La Patagonie avait été réservée avant la guerre, me confirma Nicholas. Et nous en savions tous quelque chose. Les routes avaient été coupées, et bien malin qui eût pu s’aventurer à pied sur des milliers de kilomètres, puisque c’est du nord que seraient venus comme toujours les envahisseurs.

Mais il y avait des réfugiés, il y en avait partout, et même avant la Guerre (le terme était curieux ; il y avait eu guerre, mais pas ici ! De quoi souffrait-on alors ?). Certes, mais le problème était ainsi posé : on les envoyait quand on le désirait où on le désirait. Comme vers mon hacienda, que des forces avaient convoité. Cette hacienda redevenait mienne tout d’un coup. Mais les réfugiés se raréfiaient, ajouta-t-il songeur.

Que deviendrions-nous ? Quelles forces pouvaient nous menacer vers ces lacs et ces montagnes jadis convoitées par des oligarques pour leur air pur et leurs eaux glacées, sans oublier le campo de hielo qui représentait la plus belle réserve d’eau potable de la planète ? Pour Nicholas la réponse était simple. Il était fatigué, vieilli – plus de cinquante ans à en juger et pas en très bon état – et les choses allaient bientôt s’arrêter. Il n’y avait pas d’intérêt à jouer la montre dans un monde pareil. Il avait déjà duré trois ans dans des conditions difficiles, toujours plus seul (car tout s’étiolait, se distendait). Peu à peu sans doute la reconstitution de la civilisation (il se mit à rire) se perfectionnerait et nous projetterait dans un monde épouvantable, ou en tout cas dans un monde pour lequel nous n’étions plus prêts. Nous l’écoutions et personne n’eut envie de le contredire, de lui dire comme pour faire rire que nous vivions dans un monde formidable. Faire le tour des lacs pendant dix-huit ans, non merci !

Je cherchai à orienter sa science et à lui faire dire quelque chose de plus positif. Pouvions-nous nous arrêter dans un lieu isolé et cultiver un peu de terre ? Sa réponse fut tirée d’un livre :

 

Forced to choose between limiting population and trying to increase food production, we chose the latter and ended up with starvation, warfare, and tyranny.

 

Nous fûmes soulagés, car c’était la vie que nous nous étions choisis après tout. La chasse, la pêche et la cueillette (tout était relatif encore), toute la royauté du monde. Mais il fallait veiller au schéma malthusien que de plus savants et entreprenants que nous avaient décidé – schéma que nous ne contestions pas dans une certaine mesure. La nuit passa comme cela enchantée par ce barde pragmatique. Il avait un appareil de musique qui fonctionnait à piles, et nous fit écouter un peu de musique. Nous écoutions dans la nuit envoûtée le Zarathoustra de Strauss certains de n’avoir que le ciel et son épouse terre pour parents et témoins. C’était la nuit transfigurée.

 

Le lendemain était gris et légèrement pluvieux. Les enchantements de la nuit disparus, nous vîmes l’état piteux de notre sombre aventurier. Il semblait du reste peu désireux de se joindre à nous, dans notre route vers l’ouest. Nous aurions froid, nous ferions de mauvaises rencontres ; certes nous étions jeunes, mais… Frantz voulait déjà partir sans lui. Mais je me décidai à le joindre à notre petite troupe. Rien ne s’apparentait pour l’instant à une randonnée sportive, nous n’avions pas encore de milices ou de gardes aux trousses, et sa belle expérience, sa bizarre aura aussi (j’avais aimé jadis un film titré ainsi et tourné ici par un cinéaste ami qui était mort peu après) pourrait toujours sinon servir du moins se manifester. Nous attendîmes qu’il se décidât et j’envoyais Frantz faire semblant de chasser. Nous chargeâmes ce qui dans la cabane pouvait encore être de quelque secours.

 

Le temps gris ne gêne pas en Patagonie. Il suspend un peu plus le temps. Le fait de longer un rio que nous remontions était aussi tout un plaisir, la sensation de paix. Nous décidâmes de pêcher et nous eûmes de la chance. Un renard gris se joignit bientôt au festin, et pas question de manger de cette chair-là. Je l’aurais bien emmené avec nous aussi. Je ne sais pourquoi mais me prenait l’envie de rassembler des âmes, au rebours de ce que j’avais dit à Frantz le soir d’avant. J’allais bientôt être exaucé au-delà de mes aspirations.

 

La discussion avec Nicholas avait réveillé notre convivialité et d’un commun accord nous décidâmes, avant de suivre notre route, de gagner une ville –il y en a peu, mais il y en a dans cette Patagonie – pour voir de quoi il en retournait maintenant. Amusé Frantz se demandait si en fait la civilisation n’était déjà pas revenue et si nous ne tournions pas autour d’elle, comme des hommes sauvages. L’homme sauvage est le dernier raisonnable, dit Nicolas.

 

Mais nous oublions que la civilisation est une conspiration, et que quand l’esprit de la conspiration n’agit plus…

 

Ce soir-là Jean-Michel mourut. Ce fut une mort sans explication. Il semblait apaisé, heureux m’avait-il confessé d’avoir pris une dernière cuite. Il était mon dernier ami venu de France. Conformément à ses vœux nous brûlâmes son corps. Nous étions près du rio Chubut que nous longions sans effort depuis cent milles maintenant. Je me sentais moi-même à la fois mort et vivant, c’est-à-dire très heureux de ne plus ressentir la pesanteur de la vie, comme ces cendres animées de mon ami qui voltigeaient dans les airs et volaient à la rencontre des astres. Nicholas chanta un Dowland qu’il connaissait et je récitai Ovide, son poète préféré.

 

« Après que ce dieu, quel qu’il fût, eut ainsi débrouillé et divisé la matière, il arrondit la terre pour qu’elle fût égale dans toutes ses parties. Il ordonna qu’elle fût entourée par la mer, et la mer fut soumise à l’empire des vents, sans pouvoir franchir ses rivages. »

 

Ovide avait vu cette terre ronde et ces mers et cette Patagonie ou nous avions vu la mort sans combattre l’agonie.

 

« Ce dieu dit, et les plaines s’étendirent, les vallons s’abaissèrent, les montagnes élevèrent leurs sommets, et les forêts se couvrirent de verdure. »

 

Et pensant à mon ami et à ses hautes capacités désormais envolées :

 

« Un être plus noble et plus intelligent, fait pour dominer sur tous les autres, manquait encore à ce grand ouvrage. L’homme naquit : et soit que l’architecte suprême l’eût animé d’un souffle divin, soit que la terre conservât encore, dans son sein, quelques-unes des plus pures parties de l’éther dont elle venait d’être séparée, et que le fils de Japet, détrempant cette semence féconde, en eût formé l’homme à l’image des dieux, arbitres de l’univers ; l’homme, distingué des autres animaux dont la tête est inclinée vers la terre, put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans les cieux. Ainsi la matière, auparavant informe et stérile, prit la figure de l’homme, jusqu’alors inconnue à l’univers. »

 

Le soir-même, en allé, Jean-Michel était avec moi. Nous partîmes en direction de la piedra parada.

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Pasolini et la destruction des italiens

On nous parle de la catastrophe économique italienne ou espagnole. Je dois dire que j’en moque un peu et que vais ici parler de la catastrophe culturelle et morale de ces deux magnifiques pays à qui une grande partie de l’humanité doit tant. J’ai parlé de la culture moderne comme arme de destruction massive. On y est en plein ici.

La catastrophe anthropologique actuelle est déjà décrite par Pier-Paolo Pasolini dans ses écrits corsaires, publiés par la presse italienne vers 1974, juste avant son assassinat. Pasolini observe que le vrai Grand Remplacement, celui des âmes et des cerveaux, a eu lieu avec notre américanisation, l’hédonisme et la télévision. Les attentats false flag qu’il dénonce, et qui se succèdent en Italie à une vitesse démente pour « mettre fin à une opposition politique apparue par surprise » (Guy Debord) jouent un grand rôle vers 1970. Ce drôle de néomarxiste (il aime la société soviétique), de chrétien (il est opposé à la lâcheté du nouveau Vatican) et d’homosexuel (il est opposé à l’avortement) n’y va pas par quatre chemins : « leur silence et leur passivité ont l’apparence d’une atroce névrose euphorique, qui leur fait accepter sans aucune résistance le nouvel hédonisme avec lequel le pouvoir réel remplace les hautes valeurs morales du passé. »

 

Pasolini était effaré par la fin rapide de la civilisation paysanne (il a raison), soulignant ensuite que tout va disparaître, la tradition, l’éducation, la confession religieuse.  Le cinéma italien connaît d’ailleurs sa dernière grande décennie avant de disparaître avec tous ses maîtres Risi, Visconti, Fellini, etc. (Bertolucci n’est ni italien ni cinéaste).

 

Le laïcisme de nos abrutis des médias lui répugne : c’est « un hédonisme néo-laïc, aveuglement oublieux de toute valeur humaniste et complètement étranger à toutes les sciences humaines. »

 

La tradition de résignation et de patience et de sacrifice disparaît : « les italiens en effet ne veulent plus abandonner cette commodité et ce bien-être, même misérable, qu’ils ont atteint.”

 

Vive mon confort, mort aux valeurs !

 

L’Eglise ralliée va en crever, sur fond de fin des paysans : « la fin de l’église est désormais inévitable, à cause de la trahison de millions et de millions de fidèles, surtout ces paysans convertis à la laïcité et à l’hédonisme  consommateur. » Mélange de nihilisme, de conformisme bovin et de nullité morale et spirituelle, la laïcité est en effet très prometteuse. On découvre aujourd’hui sa haine rageuse du christianisme et son adoration pour tout ersatz de substitution religieuse.

 

 

Pasolini souligne la salauderie de la démocratie chrétienne soumise aux USA, ainsi que la salauderie du christianisme bourgeois et mondain  qui se recycle alors dans la construction européenne et la mondialisation libérale (mais la colère, comme dit l’apôtre, finira par les atteindre).

 

Il écrit que l’Eglise de Vatican II, « pas très cultivée » risque de connaître une fin peu glorieuse, et qu’elle devrait tout faire pour éviter cette « fin non glorieuse » (ingloriosa). » Il ajoute que « le plus grave serait d’accepter passivement sa propre liquidation. » C’est ce qu’on fait pourtant.

 

Citons ma phrase préférée de Léon Bloy : «Et ce cortège est contemplé par un peuple immense, mais si prodigieusement imbécile qu’on peut lui casser les dents à coups de maillet et l’émasculer avec des tenailles de forgeur de fer, avant qu’il s’aperçoive seulement qu’il a des maîtres, — les épouvantables maîtres qu’il tolère et qu’il s’est choisis. »

 

 

L’hédonisme se fout de tout (macché sacrificio…) avec son outil la télévision, bien attaquée aussi par d’autres maîtres alors – comme Godard ou Fellini : « et puis quoi le sacrifice, et puis quoi la foi, et puis quoi l’ascétisme, et puis quoi les bons sentiments, et puis quoi ces bonnes manières. »

 

Et le maître de ponctuer : « la télévision a été le principal artisan de la victoire du non au referendum, à travers la laïcisation des citoyens. »

 

 

La laïcisation des citoyens, on la retiendra celle-là. A la même époque le philosophe marxiste Henri Lefebvre pleure son église campagnarde et agraire. Car le marxisme ne survivra pas non plus à la société industrielle qui industrialisa l’homme.

La tolérance est déjà au goût du jour, et la laïcité de nos saligauds : « le système et l’hédonisme ridiculisent l’épargne, la prévoyance, la respectabilité, la pudeur, la retenue, tous les bons sentiments d’antan. »

 

Pasolini conclue que le consumérisme et  l’hédonisme de masse ont abouti à une  « révolution anthropologique. »

 

Le cinéaste fut assassiné quelques mois plus tard. Le film Salo établissait le lien entre libéralisme libertaire et fascisme, reliés par Sade et le dérèglement sexuel (voyez les scandales pédophiles un peu partout, et lisez mon texte sur Sade et la mondialisation).

 

A quarante ans de là, je donne les grands moments d’une interview qui fit scandale en Espagne, celle du grand historien américain du franquisme Stanley Payne. Voici ce que disait Payne à ses journalistes interloqués (trop bêtes sans doute pour être scandalisés) : « l’espagnol moyen s’est converti en un être anesthésié dépourvu d’ambitions transcendantales ». Payne ignore les soi-disant bouleversements technologiques (on n’est pas sur la lune, l’énergie est hors de prix, et les vols aériens sont plus lents qu’en 1970) et il souligne que les moyens de communication ont atomisé les espagnols en anesthésiant la société, comme dans les autres pays développés. Du vrai Tocqueville…

 

Payne reprend le thème de l’abrutissement par la technologie, la communication, l’hédonisme, de la télé-poubelle ou le sport, qui en Espagne vire à l’obsession tératologique.

 

Il ajoute que le citoyen entretenu demande un peu, mais pas beaucoup pour bouffer et regarder sa télé ou son portable…  Il est modeste dans ses appétits, ajoute-t-il cruellement. Enfin il précise ce qu’on appelle d’un point de vue historique le politiquement correct, le buénismo. Ce bonisme prétend dominer la société et éviter les révoltes en promouvant le conformisme.

C’est toute la vague des pseudo-antisystèmes (Podemos, Syriza, etc.) que notre savant américain dénonce bien ici.

 

 

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Chroniques ; la culture comme arme de destruction  massive (Kindle-Amazon)

Pasolini – Ecrits corsaires

Payne – El español medio se ha convertido…

Pourquoi les USA n’auraient pas dû exister

 

 

Un article d’Adam Gopnik dans The New Yorker a mis en rage les énergumènes de Prisonplanet.com (vive Trump, mais vive la guerre avec les russes). Il ne fait pourtant que reprendre à sa manière gauchiste les arguments des libertariens et de quelques traditionalistes dont je suis sur une question importante : l’existence-même des USA.

Nous aurions pu être le Canada. We could have been Canada.

On n’avait donc pas besoin de faire une guerre d’indépendance cruelle et dangereuse contre l’Angleterre. L’Amérique aurait été moins peuplée, serait restée un dominion tranquille comme le Canada et l’Australie, et l’Angleterre aurait continué de trôner pragmatiquement sur le monde. L’Allemagne n’aurait bien sûr pas osé la défier, et nous n’aurions pas connu les horreurs mondiales de nos guerres germano-britanniques.

Gopnik ajoute qu’on aurait aboli l’esclavage sans passer par cette folle et sanglante guerre de Sécession. C’est une évidence : l’Angleterre a aboli dans la belle foulée de sa révolution industrielle l’esclavage dans toutes ses colonies. Je pense aussi qu’il y aurait eu une immigration  anglo-irlandaise dans ce grand pays, et cela aurait été mieux. Je suis arrivé à cette conclusion en lisant Poe, Melville, Kipling, Grant, Stoddard, Ross et quelques dizaines d’autres.

 

Thomas di Lorenzo dans son livre sur Lincoln a révélé le personnage que c’était. Un radical, un whig, comme ceux qui voulaient la révolution de 1776 aux relents Illuminati. J’ai souligné dans un texte précédent que Lincoln dénonce d’un côté la barbarie de la populace américaine (crimes racistes, lynchages, pendaisons ; comparez au Canada) et cette adoration de la loi qui confine aujourd’hui au totalitarisme, avec 42% de la population carcérale mondiale.

 

La nation indispensable d’Obama (qui vient de palper 3 .2 millions pour pérorer en jet sur l’effet de serre) n’aurait pas détruit (ou défiguré) la moitié du monde et l’Asie, et n’aurait pas hypocritement géré la question noire après l’esclavage (un million de jeunes noirs tués en trente ans là-bas), n’aurait pas détruit la culture européenne et même mondiale par sa sous-culture déracinée. Elle ne serait pas en train de nous préparer à une guerre d’extermination contre la Russie pour satisfaire son ego.

Oui, je pense aussi que l’on pouvait se passer de l’Amérique et que la France aurait pu garder la Louisiane, l’Espagne la Californie, et la Russie l’Alaska. La destruction de la planète par l’Américanisme depuis deux-cent-quarante ans maintenant est certainement la plus grande catastrophe eschatologique de l’histoire du monde. Ajoutez que si nous n’avions pas aidé cette anti-nation à chasser les gentlemen Anglais, nous n’aurions pas connu la révolution et son cortège de catastrophes. Il est vrai qu’il y en a que cela motive.

 

 

Sources

 

We could have been Canada – The New Yorker – 05/15/2017

Samuel Johnson – The patriot (1774)

Nicolas Bonnal – La culture comme arme de destruction massive (Amazon_Kindle)

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (II)

 

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (**)

 

Des années avaient passé sans espoir, dans l’attente d’événements inquiétants qui finirent par se produire.

 

Ils ont commencé à arriver par grappes de dix ou douze, comme des mauvaises nouvelles. D’abord les réfugiés, ensuite les soldats déserteurs, ensuite des groupes arrogants qui prétendaient mettre de l’ordre dans cette hacienda. Je n’avais aucun titre de propriété, raillaient-ils tous. C’est tout juste si l’on n’aurait pas dû nous juger. Vous nous voyez résister, tirer sur ces pauvres gens ? Et puis combien de fois ? Cela me rappelait ce conte italien et cette maison toujours plus emplie de souris. Personne n’y pouvait rien. Un remède amenait deux mots. Nous avions choisi le confort, cette hacienda pas très éloignée de la mer. Nous en payions maintenant le prix.

 

Frédéric pourtant jeune, soumis à d’étranges malaises, perdit sa santé, puis sa lucidité, d’abord par épisodes, ensuite totalement. Ô livres de médecine ! On trouva bien deux médecins, mais ce qu’ils faisaient… Ma compagne Lucia, dont je me lassai déjà, aussi tomba, mais dans les bras d’un autre. Toujours plus méprisante, elle s’éloigna de moi. Quant à sa trahison, elle ne me déplut pas finalement mais elle établit ma faiblesse dans tout le voisinage. Une tension montait dont nous devrions tôt ou tard faire les frais. Mais je n’avais pas envie de diriger cet amas. Organiser une déchéance de groupe, c’était bon pour un ancien politique. Or ils nous avaient tous déjà mené à la perdition. L’adolescent Miguel était parti et avait cherché à se venger.

 

Le climat aussi se déréglait, et il pleuvait et ventait toujours plus, au milieu de ce désordre qui semblait trôner maintenant dans cette hacienda qui n’était plus la mienne – et qui reflétait le désastre où devait sombrer le monde après sa catastrophe. Nous partions toujours plus loin pour chasser, comme si les bêtes un temps rassérénées par l’absence de l’activité humaine, avaient de nouveau compris les dangers de la nouvelle donne. Une catastrophe se produit et puis passe, et peu à peu tout se redresse. Le même train du monde revient, sauf qu’il vous écœure encore plus.

 

Un soir j’en discutai avec Jean-Michel. Par jeu ou par discrétion, nous partirions par des sentiers divers à la BAD numéro trois, la plus éloignée. Nous nous laissions trois jours. Lui-même ne voyait plus de futur, « ils nous ont privé de notre fin du monde », marmonna-t-il lugubre avec son fort accent. Ils nous privaient surtout de nos ressources et de notre espace vital. Mais nous y étions mal pris, et il était trop tard pour nous défendre. Je ferai plus tard la chasse à nos réactions humanitaires et à notre quête du confort féodal.

 

 

La chasse est un crime mais elle n’est pas un vice. J’avais établi pour nos chasses des bases autonomes durables. Elles servaient à se ravitailler, à s’équiper, à se soigner au cas où. Nous nous donnâmes rendez-vous. Personne d’autre ne devait venir.

Je partis un matin à l’aube. Je ne risquai pas d’être espionné, et je me demandais combien de temps l’hacienda tiendrait encore sans esprit et sans discipline, avec toute cette presse humaine à maintenir.

 

Le destin vous attend ou vous précède. Parti, je me sentis soudain comme réveillé par l’air pur et frais, par le vent doux, par la sensation de l’appel qui vient de la Création quand elle redevient plus qu’un environnement humain. Cette belle saison fut merveilleuse et précipita nos victoires. Je m’enfonçais dans le barranco Santiago de la steppe et je vis alors que la BAD numéro un avait été découverte, soulevée et pillée. Il y avait le même amoncèlement de voyous et de désordres autour de l’ancienne cachette, et je reconnus un des jules de l’autre. Elle avait dû parler. Je me réserverai le droit de les punir. Tout de même cette atmosphère d’implosion humaine et de pollution m’écœurait. Ils n’avaient donc rien appris.

 

Je me pressai avec ma mule vers les sierras où, à l’entrée de ce qui jadis avait constitué un beau parc national, j’avais établi la BAD trois (j’avais en effet décidé d’oublier la deuxième). Je sentis comme une présence d’animaux, rassurante, autour de moi, comme s’ils m’avaient aidé à garder pur et fécond cet endroit consacré par mes rêves. Eh, c’est le confort qui m’aura ramolli et rendu lâche. Je parvins vite à ma base, l’évaluai, me rassurai (même si quelque chose dans les livres de ma petite bibliothèque me semblait avoir bougé) et commençai à recenser ce dont je pourrai avoir besoin lors de ma fuite – de notre fuite.

 

Le ciel était rouge, enflammé, irisé. Les nuages hurlaient silencieux dans les lointains. Je repris goût à la pureté de l’air, moins désireux que jamais de collaborer avec le monde, et je l’attendis. C’est là qu’Il apparut dans la lune du soir estival, ange noir couronné de pourpre lumineuse. Un air inquiétant avec son teint basané, sa barbe aigue, ses yeux clairs, sa taille athlétique, mais en ces temps troublés il en devenait rassurant… Il évoqua ses origines. Sa famille était de Bohême, chassée cruellement après la guerre, établie au Chili.

Le Chili… Pouvait-on encore parler de pays ? Nous n’évoquâmes pas la catastrophe de mégapoles de là-bas. Il me parla de ses déplacements, de sa découverte ici de mon hacienda, de la décision qu’il avait prise de m’attendre – d’attendre quelqu’un. C’était à cause des livres qu’il avait vus, des livres de survie, de chasse, de méthodologie, mais aussi des livres anciens, une Enéide, une Anabase, des livres en latin ou de sagesse chinoise. J’avais rassemblé cela au cours de mes escapades antérieures. Et curieusement j’avais laissé les vestiges de cette sagesse ici-même, prête pour les hauteurs et pour le haut pays.

 

Il me connaissait de réputation, et venait quand je perdais tout. Je lui dis que j’étais heureux d’avoir trouvé quelqu’un qui ne fût ni sot ni voleur (je crois que j’aurais tué le voleur ce soir-là) ; et qui était prêt à nous accompagner ; mais que nous devrions attendre mon vieil ami pour le lendemain. Je lui dis que j’avais eu la chance du débutant lors de la première fuite de Calafate ; que cette chance risquait de ne pas se reproduire ; que je m’étais affaibli et que j’avais sans doute vieilli. Le temps nous dévore tous, me dit-il en me jetant un volume d’Ovide qu’il lança de son sac. Je relus les débuts des Métamorphoses, tout le chant du chaos et du déluge ensuite ; et cette fin de l’âge d’or prélude aux héroïsmes.

 

Dans cet univers agité par notre rencontre et par des chants d’oiseaux inaccoutumés (je reconnus la cotorra choroy – (Enicognathus leptorhynchus), nous nous relayâmes pour la veillée. Je passais une nuit plongé dans une transe sombre et glacée plus que dans un sommeil profond, m’estimant heureux d’être vivant et libre, et prêt d’affronter de nouvelles épreuves. Ce fut sur ces entrefaites que j’entendis le souffle haletant du cheval de Jean-Michel, qui avait plus de retard que de coutume.

 

Epuisé et plus lourd que jamais, il nous expliqua en buvant une pleine bouteille de Vasco Viejo ce qui s’était passé. Nous étions partis le jour décisif (la nuit précédente n’avais-je pas vu dans un songe un condor ?). L’hacienda était définitivement perdue. L’heure d’après avait débarqué un peloton bien armé avec même quelques pièces d’artillerie. C’était selon lui un peloton occidental, des blonds anglo-saxons en uniforme, des gringos du nord (ou de l’est, s’ils venaient des Malouines), qui avait obéi à des ordres en s’établissant ici. Et nous qui avions espéré échapper à la matrice du nord ! Ils avaient confisqué et rationné tout ce qu’ils pouvaient, avec cette éternelle froide dextérité militaire, mais n’avaient rien pu faire bien entendu contre nos réfugiés, qui venait d’aussi loin qu’eux, certains des tropiques et des banlieues des capitales (mais je crois que deux ou trois trains furent remplis de ces réfugiés pour faire place nette plus au sud). Car pour Frantz il s’avéra que ces Anglais à qui nous avions bien fait d’échapper, venaient des Malouines dont ils avaient aussi été chassés – à moins qu’on ne les eût déplacés pour une cause encore plus menaçante. Des pirates ? Après tout ce temps, ces destructions de satellites, cette désorganisation sociale et morale, quelle technologie peut encore fonctionner dans un monde désossé ? Et qui y prend le pouvoir ? Mais j’étais peut-être optimiste : l’ordre, l’autorité mondiales allaient revenir, plus enflammés et arrogants que jamais.

 

Nous fîmes les comptes : ce que nous pouvions prendre ; ce que nous devions laisser ; ce que nous devrions éliminer aussi. J’imaginai avec délice et sadisme quelque toxine de botuline descendant le rio qui arrosait l’hacienda ; mais je me tempérai après m’être repu de ma cruauté bactérienne, vengeresse et imaginative. Enfin nous essayâmes de faire le point sur nos connaissances, tout que je n’osais plus faire au temps heureux (et ennuyeux) de l’hacienda. La guerre avait déséquilibré le système universel. Présumée sans satellites et sans argent l’humanité naviguait à l’aveugle – ce qui était mieux pour les rares aventuriers comme nous. Un expert de jadis avait évalué à 90% le nombre de pertes qui surviendraient à l’extinction de l’électricité. Les immenses conurbations se dépeupleraient ou se dévoreraient ; nous récoltions des survivants déséquilibrés inaptes à toute discipline et à tout recadrage. Une seconde vague de châtiment s’annonçait, dont ce bataillon puritain, armé par on ne sait quel oligarque ou bureaucrate ambitieuse (tous les ministres de la Défense finissent par être des femmes, et sans enfants encore, disait Frédéric), était l’émanation. Nous devions nous mobiliser, et toujours être mobiles en fait. Malheur à ceux qui resteraient. Qui ne se meut devient songeur.

Nous allâmes vers l’ouest. Nous risquerions plus de pluies, plus de fatigues ; plus de beauté et de ressources aussi, plus de refuge. J’avais de vieux souvenirs d’Esquel et de ses mélèzes légendaires, mais Frantz voulait nous mener du côté de Futaleufu. Il avait des souvenirs de cavernes et de sources thermales, et j’avais mes visions. Si le condor revenait…

Nous protégeâmes comme nous pûmes la BAD trois que je baptisai par dérision Lolita. Nous laissâmes quelques victuailles et pharmacies dans un coin et interdîmes formellement son utilisation ou exploitation et je parsemai de quelques grains dangereux et mérités l’intérieur de cet abri. Un dernier regard à ce talus salvateur, et c’en fut fait des steppes.

 

Nous nous mîmes en route avec une mule et un cheval, sûrs de repérer ainsi quelque imprudent qui se risquerait à nous suivre en jeep. Par bonheur le ciel ne décelait rien d’inquiétant. Le désordre du monde en interdisait le contrôle aérien et mécanique. Mais nous étions privés d’ordinateurs et de tout un tas de distractions qui vont avec. J’invoquai alors mon condor, que je crus revoir. Mais Frantz me dit qu’il était venu à dos de puma, ayant suivi le félin invisible et buveur de sang par les crêtes et les barrancos. Jean-Michel ventru et reptilien se risqua alors à évoquer la lagarto, le lézard du Machu Picchu qui lui refilait disait-il sa force tellurique. Nous étions maîtres des trois ordres, le ciel, le sol et sous-sol. Il valait mieux se prêter à ces petits rites. J’avais bien lu jadis que l’homme qui croit se réincarner en porc est supérieur à celui qui croit qu’il ne se réincarnera pas.

 

L’idée était de développer nos réflexes, de retrouver nos instincts, de multiplier les sensations et les occasions. Elles ne manquaient pas. Les soirs nous développions nos réflexes et notre résistance aux coups ; au matin nous répétions les arts martiaux et nous décochions des flèches, ne nous risquant pas aux détonations devenues inutiles dans ces lieux protégés. Nous remontions les cours d’eaux nombreux dans cet espace et ne manquions de rien. Je remarquai que Frantz ne mangeait presque rien, que Jean-Michel se flattait de maigrir enfin, quand je me découvrais la force de ne me nourrir que d’eau et de graines. Mais pour combien de temps, car tout est question de temps. Les agressions, les maladies, les risques de blessures… mais tout aurait son temps. La grâce était de s’oublier en oubliant le temps, de découvrir aussi une forme bénie de temps perpétuel que j’avais tant incriminé au temps jadis. Le terme m’obséda.

 

Nous croisâmes ainsi dans les barrancos quelques groupes de perdus, que nous orientâmes savamment vers mon ancienne hacienda. On saurait bien qu’en faire là-bas, et c’était un bon prêté pour un rendu. Plus ils seraient de fous, moins ils s’amuseraient. Nous les aidâmes à se fournir en graines et en fruits, à leur apprendre la route des sources. En nous remerciant l’un de ces pauvres bougres nous parla d’un groupe de filles gringos perdues dans des pâturages inconnus ; nous repartîmes.

 

Frantz était mon guide dans ces parages hauturiers. Mon habile homme avait depuis longtemps dessiné la route que j’avais crue mienne. Mais nous poursuivions ; j’étais comme aspiré par ces hauteurs, par les alerces (mélèzes), par la région d’Esquel, par ce Chili miraculeux que j’avais découvert jeune. Je me demandais sombrement ce qui avait pu devenir de ces contrées magiques déjà gâtées par le tourisme. Mais je tâchai de ne pas corrompre mon enthousiasme qui était la denrée la plus rare pour ceux qui survivent et surtout pour ceux qui croient vivre. Je tâchai sobrement de le partager avec mes compagnons.

 

Nous n’étions plus seuls sur ces hauteurs, comme je l’ai rappelé. Les villes se vidant dans le nord du continent, le désordre s’étendant dans ce qui pouvait rester de monde, les montagnes commençaient à pulluler d’aventuriers, de réfugiés, de saugrenus de toute origine. Nous le savions, c’est pourquoi aussi nous avions abjuré tout luxe. Mais cela ne pouvait suffire à chaque fois. Certains avaient des radios et nous écoutions les sornettes et les vétilles qui sortaient de ces petits postes et polluaient l’air nocturne. Chaque émission me mettait mal à mon aise, qu’elle annonçât une nouvelle catastrophe là-haut ou un désastre ici-bas. Nous savions qu’une deuxième guerre se déroulait en Europe et qu’elle avait pris un caractère culturel dans l’incertain chaos des restes de ce vieux continent. Mais ne l’avaient-ils pas voulu ? Certains devaient tenter de manœuvrer la rare opinion publique qui restait. D’autres devaient donner les vraies nouvelles que personne ne croirait.

 

Mais tout cela relevait parfois du fantasme. Le nombre de patagons demeurait apparemment étique. C’était ce qui nous sauvait, ou il ne resterait plus que le vol de voilier et la piraterie. Nous échangions des marchandises, des pharmacies, le troc étant enfin redevenu monnaie d’usage. Qui voudrait d’un bout de papier fripé ? Le salaire vient du mot sel, les espèces viennent du mot épices, qui servent aussi à soigner, à guérir même – sauf mon malheureux ami abandonné là-bas. Un jour donc nous croisâmes un groupe mal fagoté, agressif, insolent, mais distrait, bien dans l’humeur de banlieue latino. Ils commençaient à discuter arrogamment pour échanger, parlant de leur continent à eux. Puis ils haussèrent le ton et exigèrent plus en échange d’on ne sait quoi. Nous étions entraînés, nous répétions même ces scènes et ces gestes comme les prises dont nous allions user. Frantz – qui en était de ce continent, mais ils lui discutaient aussi ce titre – s’impatienta calmement frappa le premier, en assomma deux, Jean-Michel fit détonner sa pétoire, mon cheval rua à mon commandement ; les autres se dispersèrent. Ils n’avaient pas manifesté de méchanceté, mais nous avions fait comme nos animaux, modèles plus éveillés. Fallait-il être redoutés ou méprisés ? Nous avions choisi. Armés, équipés, avec une apparence de chasseurs hauturiers, nous progressions vers les lacs glaciaires, sublimes et vert-de-gris de la Patagonie immortelle. Et rien ne nous arrêterait sinon une mort glorieuse, digne du champ de bataille que nous nous étions choisis. Le temps toujours était gris et frais. En cette fin de printemps…

 

  • Il faut que nous créions un domaine, murmura Frantz, quand nous approchions de la Piedra del Aguila.
  • Oui, que nous défendrons à coup de pierres et de flèches ! Nous renaîtrons comme des enfants après nous être battus comme des lions.
  • Ce sera notre région condor, alors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le film Alien et les élites hostiles

 

 

Nous allons vous faire détester l’avenir

 

La France passée sous la coupe des Bilderbergs et prête à être tronçonnée en conséquence, un petit rappel à l’aide de notre étude sur Ridley Scott. On va parler des Alien, des élites hostiles et des équipages mal barrés (expendable crew).

Les années 70 sont les années de la dystopie et du pessimisme intellectuel ; c’est la décennie collectiviste dénoncée dans son histoire du vingtième siècle par l’historien ultraconservateur Paul Johnson, la décennie qui célèbre finalement la rébellion personnelle en occident, conforte le communisme à l’échelon international et favorise les mouvements identitaires ou révolutionnaires dans les pays du tiers-monde. Le cinéma est de gauche à cette époque, mais au sens révolutionnaire et politique, alors qu’il est aujourd’hui purement de gauche au sens sociétal, en parfait accord avec les conglomérats capitalistes qui promeuvent et financent ces évolutions sociétales.

 

La tonalité des seventies est aussi à la paranoïa (la paranoïa positive, disait le cinéaste Alex Proyas à propos de sa Dark City), et cette paranoïa annonce un peu en avance les sites du web. Les élites de l’époque préparent des coups d’Etat, contrôlent l’esprit, conditionnent les masses, arrêtent et exécutent discrètement les individus gênants. A l’époque en France par exemple on a le cinéma de Costa-Gavras ou le film Le Secret de Robert Enrico qui adapte le Compagnon indésirable de Francis Ryck, l’écrivain « noir » préféré de Guy Debord. Même la superproduction King-Kong de John Guillermin tournée en Indonésie et à New York se rapproche de cet agenda anarchiste et nihiliste : le pétrolier contrôle le monde puis le spectacle – avec le grand singe. Il ne respecte pas l’ordre naturel du monde et prépare la destruction de toute chose. On croirait du Guy Debord :

« Le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l’ordre merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène de la Terre ; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel ; les radiations d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement… les nouvelles concernent toujours la condamnation que ce monde semble avoir prononcée contre son existence, les étapes de son autodestruction programmée. »

Il y a d’ailleurs un lien sérieux à établir entre King-Kong et Alien ; ils sont tous les deux des rescapés d’un univers supérieur et méconnu ; ils éprouvent les deux une attirance pour la femme isolée et surtout manipulée ; ils sont des destructeurs et ils fascinent l’élite capitaliste qui leur sacrifie tout, la population de New York, l’équipage du vaisseau spatial là-haut.

Ridley Scott revient régulièrement dans ses commentaires sur le rôle futur des corporations qui feront et déferont le monde qu’elles privatisent et dépècent pour le reformater. On a ainsi la Weyland, compagnie de transport de matériaux miniers dans Alien, celle qui a de quoi se payer le vaisseau géant Nostromo (titre inspiré par Conrad) pour transporter de planète à planète le minerai précieux ; ou l’on a (Blade runner) la Tyrrell corporation, dirigée par un ingénieur génial, du niveau sans doute des extra-terrestres de Prométhée, et qui domine le monde noir et pluvieux du haut de sa pyramide illuminée.

La vision de Scott vient en partie de celle du voyant et écrivain américain Philip Kindred Dick, complètement inspiré par l’esprit des gnostiques, en particulier Valentin, pour qui il y a un mauvais inventeur de notre monde, un dieu inférieur, celui de la matrice, le démiurge.

Dans Blade runner, Tyrrell domine un monde qui a été détruit par les corporations et le capitalisme dévastateur, un monde d’où ont disparu la nature, mais aussi la lumière et les animaux. On est dans le monde du début de la Genèse, un monde fait d’obscurité et puis d’humidité, sans animaux, sans hommes même : Et la terre était désolation et vide, et il y avait des ténèbres sur la face de l’abîme, dit la Bible.

Ce monde inhabitable ou presque a rendu impossible pour les pauvres la possession d’un animal domestique, de quoi que ce soit de naturel en somme ; Deckard par exemple rêve d’une brebis non électronique à la maison dans la nouvelle de Dick. Cela renforce le thème de la pollution qui est au sens strict la destruction-remplacement du monde dans l’intérêt capitalistique. Notre génial écrivain de science-fiction Villiers de l’Isle-Adam écrivait déjà à la fin du XIXème siècle dans ses contes cruels :

« …attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons, positivement, redevables à la Science, est d’avoir placé les choses simples essentielles et « naturelles » de la vie HORS DE LA PORTEE DES PAUVRES. »

 

Alien procède aussi de ce pessimisme antisystème ou anticapitaliste (c’est ici la même chose). La firme qui finance le vaisseau contrôle froidement la vie de l’équipage qu’elle se décide à sacrifier pour aller retrouver l’Alien perdu dans sa contrée sauvage. L’ordinateur Mother, qui succède au légendaire Hal 9000 de 2001, explique froidement la situation à la pauvre Ripley : expendable crew, l’équipage est à sacrifier, ou à jeter à la poubelle. On ne sait pas d’ailleurs si la firme a programmé une rencontre au sommet, exclusive, entre l’androïde traître et la « Bête immonde » qui vient du dehors. Le même équipage qui se rassemble bravement pour lutter contre le monstre au dernier moment a été jusque-là traité avec un certain mépris par le scénariste Dan O’Bannon et le réalisateur qui nous occupe ! On a affaire à un amoncèlement d’individus médiocres et débraillés, des spectateurs d’un concert de rock, avec deux saboteurs en prime, les deux gueux des moteurs, qui ne cessent de harceler leur commandant hippie pour obtenir une ou deux primes de plus ! On peut justifier cette attitude par une dénonciation implicite du rôle des syndicats dans l’Angleterre socialiste et travailliste des années 60 et 70. Syndicats auxquels la Mother Thatcher se hâterait bientôt de régler leur compte. Le capital va reprendre le pouvoir après une brève interruption travailliste qui n’aura du reste pas marqué les esprits, toujours si facilement reprogrammables (il faut libérer l’initiative privée !)

L’histoire d’Alien ne dit pas non plus si l’atterrissage du monstre sur terre n’entraînerait pas des désastres. Mais la curiosité du capital est bien sûr la plus forte. Comme dit Debord, le destin du Spectacle n’est pas de finir en despotisme éclairé.

Voyons les euphémismes propres au capitalisme et à sa chasse à la graisse. L’homme androïde est invité à bouger, à s’agiter, les entreprises à liquider leur surplus démographique – comme les patries. Seulement cela se dit en euphémismes : on ne dit pas assassiner un répliquant, on dit retirer – comme s’il s’agissait une voiture en dysfonction que l’on rappelle à l’usine – ad patres – , ce qui est de toute manière un peu le cas, le capital étant toujours de bonne foi – ; de même dans Alien l’ordinateur Mother ne dit pas que l’on peut exterminer l’équipage. On dit une belle phrase nominale. Cette notion d’expendable crew, d’équipage sacrificiel – ou consommable, est assez contemporaine finalement de notre chômage de masse ou de nos migrations insensées. La flexibilité recherchée partout par le capital reflète l’émergence de la société liquide rêvée par ce même capital cosmopolite et sans racines. Les réductions d’effectifs sont au programme de toutes les bonnes sociétés, de toutes les bonnes corporations. La médiocrité de la condition postmoderne décrite par exemple par Lyotard dans un rapport célèbre (« chacun est ramené à soi – et chacun sait que ce soi est peu ») ne prédispose pas à la protestation et la mobilisation de masse, bien plutôt à une soumission globale, celle à laquelle nous assistons maintenant aux quatre coins du globe. Face à la toute-puissance des machines, des systèmes, des programmes informatiques, le contemporain en se sent plus de taille à lutter. Découvrez Timothy Melley sur ce thème.

Il y a les heureux élus de l’actionnariat au sommet de la pyramide (Tyrrell commande 66000 actions au moment de l’arrivée de Roy), et la plèbe de Gladiateur, fourmilière à la base. La Mother du vaisseau fait penser aux Merkel, Lagarde ou May qui dépècent les peuples trique à la main. Voyez la nurse du Vol au-dessus d’un nid de coucous. Elle aussi a une face bienveillante, elle aussi couve tout et réduit les malades à l’état du troupeau déjà décrit par Tocqueville. Ces garde-chiourmes sans enfants sont euphoriques à l’idée de remplacer les populations du monde entier. Dans Alien c’est le savant androïde asexué qui fait rentrer le monstre.

 

L’idée ici n’est pas de dire que l’homme est soumis à des forces sociales qui le contrôlent et le manipulent (encore que…) ; mais que, pour rester dans la vision historique actuelle de Ridley Scott, on assiste à une privatisation progressive de ces forces étatiques, bureaucratiques et administratives, et à un contrôle par le capital des forces du vivant : voir ce que fabrique Bill Gates à Svalbard. Comme disait l’auteur de Gouverner par le chaos dans un livre qui serait digne d’intéresser les scénaristes hollywoodiens :

« À cet égard, l’initiative commune d’un Bill Gates et d’un Rockefeller de créer sur l’île norvégienne de Svalbard une sorte de bunker « arche de Noé » contenant toutes les graines et semences du monde est plutôt inquiétante. Pourquoi font-ils cela, que manigancent-ils ? Question rhétorique, le projet est fort clair : il s’agit de commencer à privatiser toute la biosphère, ce qui permettra de la contrôler intégralement après l’avoir intégralement détruite. Rigidifier après avoir fluidifié, nous sommes au cœur du Gestell et de l’ingénierie cybernétique, qui partagent le même horizon : l’automatisation complète du globe terrestre. »

 

Sources

Nicolas Bonnal – Sir Ridley Scott et son cinéma (Kindle_broché_Amazon)

Gouverner par le chaos

La bataille des champs patagoniques (I)

 

Roman à acheter sur Amazon.fr

 

LA BATAILLE DES CHAMPS PATAGONIQUES (*)

 

Nous avons eu le dernier vol : après, il était trop tard. La situation internationale ne permettait plus notre lointaine escapade. La Russie allait une nouvelle fois se prendre une charge occidentale, et nous nous en prendrions une en retour, de charge, mais qu’y pouvions-nous ?

Nous avons eu peur de partir en pleine incertitude, par peur inavouée de ne pouvoir revenir, mais en même temps nous étions bien contents de quitter l’Europe impuissante, vile et condamnée : nous nous étions promis de partir pour trois mois, et c’était bien le moins, eu égard à la situation sociale, écologique et géopolitique. Au moins là-bas pourrions-nous faire le point. De toutes manières, tous les trois, Frédéric, Jean-Michel et moi étions habitués à voyager à la dure. C’est rester mollement au même endroit qui nous mine. Le seul moyen d’en finir avec le mal de vivre, c’est d’en baver physiquement. Il vaut mieux être Ségur que Chateaubriand en exil et défier les hivers au combat.

 

Buenos Aires m’est apparue aussi misérable et surtout encore plus chaotique qu’après la grande crise de 2001. Nous y sommes restés deux jours, le temps de trouver nos vols et de réserver notre voiture dans la province de Santa Cruz. Nous sommes arrivés via la route 40 à Calafate où nous avons pu louer notre 4X4 pour commencer nos excursions. Il n’y avait presque plus d’excursions collectives, les touristes ayant commencé à déserter les lieux. Nous avions déjà tous vu les glaciers et nous ne désirions que nous promener à partir d’El Chalten, la Mecque du trekking en Patagonie. La route nous parut – comme El Calafate – étrangement déserte et nous parvînmes au bourg quelques heures plus tard. Au loin se dégageaient le Fitz Roy et sa silhouette ocre puissante.

El Chalten était vide. Nous fûmes même inquiets quelques instants, puis rassurés – cette sensation de vide, surtout quand le monde s’est vidé vraiment – de ses touristes et de ses crétins – est finalement très jouissive. Nous commençâmes à être saisis par l’ivresse d’une aventure qui rompait avec le tourisme matriciel.

 

Finalement nous trouvâmes une petite épicerie encore ouverte. La patronne laide et bourrue avait en plus l’air soucieux. Nous lui demandâmes ce qui se passait. Elle nous mena dans un froid et sale petit salon où nous pûmes suivre sur un canal mondialiste les Breaking News. Il n’était question de catastrophes un peu partout sur le « front de l’est » et de défense musclée du « monde libre ». Ce n’était pas nouveau, mais il fallait savoir, nous disait la dame, que nous étions bloqués. Avions-nous de l’efectivo, de l’argent liquide, parce que les distributeurs automatiques seraient à la peine, comme toutes les communications satellite et les traveller’s chèques.

 

Cette fois cette guerre, cette théorie de catastrophes avait bien éclaté. On attend toujours la guerre avec une certaine impatience, comme si elle devait rompre la monotonie quotidienne, et donner enfin raison aux fanatiques de l’Apocalypse et aux professionnels de l’eschatologie ; mais souvent, pendant la guerre, il se passe encore moins de choses que pendant la paix. Il doit en être de même pour la mort : elle est certainement encore plus ennuyeuse que la vie. Être en guerre signifie pour la plupart des gens non plus se contenter de vivre mais se contenter de ne pas mourir, et de survivre. Il faut manger, boire, essayer de dormir, gérer un temps excessif et inutile.

 

Lutter pour ne pas mourir est une belle chose. Lutter pour survivre en est une autre.

 

Le temps paraît en creux. Et une fois la guerre terminée, il faut reprendre le cours d’avant.

Je pensais à tout cela pendant que mes deux compagnons – nous avions fait nos comptes – dévalisaient l’épicerie comme une banque et cherchaient des bidons d’essence. Plus question de rentrer en Europe à court terme, plus d’internet ou de téléphone ; les satellites étaient ou allaient être désactivés du moins pour les gens comme nous. Sur le nucléaire nous savions qu’il ne fallait pas s’en soucier exagérément. Le système et son élite saurait l’utiliser à bon escient, pour épargner les zones stratégiques comme la Patagonie. L’épicière – une Chilienne – me demanda d’un ton rogue et agressif comment nous comptions survivre ici sans nourriture. Je lui demandais comment elle allait survivre elle avec de l’argent – le nôtre – qui ne vaudrait bientôt plus rien ; comment aussi elle comptait résister aux pillards qui ne porteraient pas d’or sur eux (à supposer que ceux qui possédassent de l’or pussent aussi résister aux plus décidés, aux plus violents). Et nous partîmes nos emplettes faites.

Nous passâmes la nuit dans un bel hôtel abandonné, qui valait 500 dollars la chambre il a encore un mois. Il n’y avait plus d’eau courante, il fallut aller au torrent pour se rafraîchir et remplir les bidons. Puis nous planchâmes sur les cartes.

Que faire ? Nous avions deux options : la voiture ou la marche. La voiture supposait un problème de ravitaillement : mais nous avions de l’essence pour couvrir intelligemment deux mille kilomètres. Un problème mécanique ? Mais Frédéric s’y connaissait ; et un problème plus sérieux : la santé. Mais Jean-Michel est médecin. La marche signifiait le froid, la faim, les difficultés. Nous pourrions nous rendre dans un refuge perdu dans les Andes, mais pour combien de temps et pour y faire quoi ?

 

— On va finir comme les types qui se sont bouffés dans les Andes. Ou bien fous comme les bergers qui passaient l’hiver dans les Alpes.

— Alors, il faut rester en voiture.

  • Mais en voiture, on peut être attaqué. Et l’essence ? Comment finit Mad Max ?
  • En panne… d’inspiration.
  • Et puis au final, où veut-on aller ?

Il faudrait retourner vers le nord, où il y avait les villes. Mais les grandes villes connaîtraient des problèmes d’approvisionnement et d’insécurité ; or nous n’avions pas d’armes. Il y avait aussi le sud, plus froid, avec Ushuaia et la Terre de Feu. Mais c’était risqué : il n’y aurait plus de bac, et puis cette cité stratégique risquait d’être le théâtre d’opérations militaires.

 

— Si on ne peut pas aller au nord, et qu’on ne peut pas aller au sud…

— Et bien qu’on aille se faire foutre !

— Non, reste sérieux !

— Eh bien n’allons nulle part !

— Ok! N’allons nulle part !

  • C’est-à-dire ?
  • Restons, ou éloignons-nous, mais peu.

— C’est-à-dire qu’il faut faire la route des estancias, longer les cours d’eau, trouver du gibier type choique (les nandous, ici)…

— Tu veux les attraper comment?

— Comme les Indiens ! Avec des boleadoras ?

  • Mais ce n’est pas un stage de survie ! Il faut contacter nos familles.
  • Trouvons un livre sur la survie.
  • J’ai l’Anabase de Xénophon sur mon Archos. Relisons-le avant de ne plus avoir de courant. On n’a pas fait mieux. Coupons tout lien avec les satellites et GPS. C’est le meilleur moyen de ne pas se faire repérer et de prendre un drone sur la gueule.
  • Trouvons aussi des livres sur les graines et la médecine pratique.

Nous refîmes un tour d’El Chalten, dans l’espoir de trouver ces marchandises et d’acheter un ou deux fusils de chasse. Les rares touristes avaient filé bêtement. Un petit bonhomme haineux m’en vendait un à prix d’or. Je le pris, m’en enamourai instantanément, et, sans plus réfléchir, je le frappai et le lui volai. Nous trouvâmes les cartouches. Et d’autres armes. On attacha le bonhomme. L’épicière chilienne, enfin amadouée et apeurée, me dit ensuite que l’armée allait venir. J’ignore encore si cette assertion mensongère était liée à sa peur. Nous étions en effet maintenant armés tous les trois, loin de nos terres, rendus froids et excités par la situation. Bref, nous étions dangereux, mais – heureusement – désireux de nous en aller explorer la meseta patagonne.

Nous partîmes donc vers l’est, en direction de l’Atlantique, victimes de notre mororisation. J’avais les coordonnées de plusieurs estancias où nous pourrions sans doute obtenir de l’aide. Le premier jour fut divertissant : il y avait un beau ciel, nous tirâmes comme prévu quelques choiques qui traversaient imprudemment la route, il fallut les plumer. Mais le deuxième nous réserva déjà son lot de surprises : la viande était immangeable, nous ne pouvions la conserver. Le moteur de la voiture chauffait, et surtout, nous affrontâmes un barrage.

Je m’en souviendrai toujours : ils étaient trois, trois jeunes militaires à la fois autoritaires, insolents et maladroits. Ils voulurent nous fouiller, nous désarmer, nous faire descendre, nous confisquer la voiture qu’ils nous accusèrent d’avoir volé.

— Ils veulent notre mort.

Ce mot de Frédéric déclencha notre ire. Nous nous comprîmes tous du regard et en un instant nous les avions désarmés. Nous dûmes abattre le troisième soldat – un jeune bien gras, effrayé et agité – qui dégainait en reculant et en braillant. Nous les laissâmes les survivants en vie, non sans avoir hésité ni sans leur avoir tout dérobé. Le gros Toyota paraissait maintenant un chariot de pionnier.

Les soldats ne savaient rien : c’était un chaos digne de la guerre des Malouines pour eux. Il nous faudrait sans doute faire disparaître l’automobile, au cas où les deux survivants donneraient l’alerte. Mais quelle alerte ? Et ils sont sans doute morts puisque nous les avons attachés.

Nous reprîmes la route : la monotone meseta patagonne avec ses buissons, son vent permanent, sa sensation thermique glacée. Mais aussi avec sa magie, ses couchers de soleil rose et sa sensation de paisible infini. Je regardais avec tristesse la cordillère s’éloigner.

Nous goûtâmes des heures précieuses, celles précisément que nous étions venues chercher. Nous aurions voulu être un élément heureux du paysage, pas même un animal, condamné à chasser, à tuer, à souffrir, à mourir. Une rafale de vent, un rayon du soleil, ou un nuage rouge. Nous voyions des renards patagons sur le bord de la route, et des armadillos – tatous –, animaux égarés sur cette terre gaste sortie d’un roman de chevalerie sauvage.

Nous étions criminels dans un monde qui (nous l’espérions) ne connaissait plus de règles. Nous étions peut-être déjà fous : peut-être que ce monde connaissait toujours des règles, que les choses s’étaient arrangées, comme on dit, que les hommes étaient redevenus aussi raisonnables que les machines qu’ils actionnaient ; qu’ils s’étaient neutralisés.

Et nous nous comportions comme des sauvages, comme des conquérants, comme des hommes apeurés en fait. Mais tout cela nous excitait diablement. Mais si la situation s’améliorait dans le monde, et que nous ne le sachions pas ?

Tout ce que savais moi c’est que je n’étais plus si jeune. Et puis par une vieille radio, nous apprîmes le reste. La guerre avait bien eu lieu, l’Europe était détruite (ai-je pensé que c’était un bien ?). Mais les russes exaspérés et presque exterminés avaient fini par frapper l’ennemi au chœur, à sa bourse sur sa côte est, à son informatique sur sa côte ouest. Le programme brésilien ajoutait que vingt millions de gens crevaient de faim à Sao Paulo, qui cherchaient à se répandre ailleurs. Nous étions loin de tout, quelle chance. Et quelle sottise que de prétendre toujours faire retour à la civilisation. Il n’y pas de civilisation depuis longtemps. Il n’y a qu’un faux confort et ses infinies contraintes et frustrations.

 

Et puis, quelques jours plus tard, nous arrivâmes à l’estancia de l’autre oligarque. Huit mille hectares. Nous étions presque à bout de nos réserves d’essence, fatigués de dormir dans le froid ou courbés dans la voiture, avec chacun trois heures de guet la nuit. Aussi nous y allâmes pour chercher du ravitaillement.

Mais l’accueil nous surprit tous : il y avait quatre femmes, dont trois indiennes. Une belle Argentine d’origine galloise, avec trois enfants, et dont le mari, capataz parti pour Bahia Blanca depuis trois semaines, n’avait pas reparu. Un vieil homme bizarre nous considéra d’un bon œil, comme si nous allions reprendre l’affaire. Et un très jeune saxon d’une quinzaine d’années, bien faible pour nous résister. Et surtout, il y avait de l’eau, de l’énergie solaire, et, partout, partout, des moutons. De la viande de mouton. Qu’avions-nous besoin d’or, de cet or dont nous rêvions en Europe au moment du déclenchement de la crise ?

S’il y avait un lieu pour résider, ce serait celui-là. Nous renforçâmes la protection de l’estancia. Il y avait des chiens, que nous dressâmes rapidement par la viande et le châtiment. Nous découvrîmes d’autres armes. Nous pouvions survivre longtemps maintenant. Nous n’étions indifférents ni aux Indiennes, de belles métisses en fait, ni même à la galloise.

L’adolescent se tenait tranquille, alors nous l’avons envoyé plus loin pour veiller sur la propriété et pas sur nous. J’ai compris aussi qu’il faudrait changer le nom de la grande propriété : je choisis Amanecer. Car c’est l’aube que nous créons. Et il faudra se préparer aux attaques des voleurs de moutons, à l’agression des militaires réguliers ou irréguliers que l’on pourrait recruter, aux fuyards affamés des villes, aux rôdeurs criminels, à tous ceux qui pour une raison ou une autre voudraient nous entraîner dans la dernière bataille des champs patagoniques.

 

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Parfois je me réveille en songeant dans les bras de Lucìa, la très jeune métisse qu’ici j’ai choisie et qui attend mon enfant : j’ai rêvé que des soldats internationaux sont rentrés, qu’ils m’ont torturé, et que l’on va me condamner pour un crime que je n’ai pas commis, puisque ma seule volonté a été, depuis le début de cette drôle de troisième guerre mondiale, de survivre comme les animaux perdus que j’ai croisés sur ma route. Et cela alors que j’ai laissé pousser ma barbe et que je me prépare un destin bizarre de patriarche. Mais je défendrai cette terre jusqu’au bout.

 

Note : les lignes orgueilleuses de ce journal de débutant ont vite un pris un tour ridicule et décalé, comme nous allons voir.

 

 

Wikipédia et le génie de la théorie de la conspiration

 

Oublions les menaçantes et coutumières polémiques, et essayons d’apporter des nuances et des délicatesses dans les lignes qui vont suivre.  Voici ce qu’on trouve entre autres dans les trente glorieuses pages de Wikipédia sur la théorie de la conspiration.

« Karl Popper, dans son livre sur la société ouverte, indique :

 

« … les conséquences de nos actes ne sont pas toutes prévisibles ; par conséquent la vision conspirationniste de la société ne peut pas être vraie car elle revient à supposer que tous les résultats, même ceux qui pourraient sembler spontanés à première vue, sont le résultat voulu des actions d’une personne intéressée à ces résultats ».

Très d’accord. La note Wikipédia ajoute :

«Karl Popper voyait dans les théories du complot une « sécularisation des superstitions religieuses » où « les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes ».

Très comiquement on ajoute ici :

« Popper remarque par ailleurs que les personnes les plus désireuses d’amener le paradis sur terre sont les plus enclines, une fois au pouvoir, à adopter des théories du complot pour y expliquer leur échec. »

Mais alors, justement, la mondialisation et la construction de l’Europe, clairement voulues pourtant par certaines élites (Wikipédia cite même le vieux Rockefeller et ses provocations) n’ont pas amené le bonheur sur la terre. Et ce sont elles justement qui voient des théoriciens conspirateurs partout, et des réseaux dangereux menacer leurs agissements vertueux !

Philippe Corcuff avait remarqué, sur Médiapart, à propos de chasseurs de « théoriciens de la conspiration » ou de praticiens de la « théorie du complot » :

« Sa critique, souvent juste, du conspirationnisme de Meyssan conserve malheureusement des traces des schémas complotistes. Sans entrer dans des délires du type de Meyssan, elle contribue elle-même, par petites touches, au climat conspirationniste contemporain qu’elle dénonce. »

Puis Wikipédia se rapproche de la vérité ( !) :

« C’est ainsi que sans souscrire eux-mêmes au conspirationnisme, les philosophes Antonio Negri et Michael Hardt soulignent, dans leur livre Empire sur la mondialisation, que les théories du complot ne doivent pas être rejetées par principe :

« […], nous n’entendons pas suggérer qu’il existe un petit opérateur derrière le rideau, un magicien d’Oz qui contrôlerait tout ce qui se voit, se pense ou se fait. Il n’y a pas un point de contrôle unique qui dicte le spectacle. Celui-ci, toutefois, fonctionne généralement « comme » s’il y avait effectivement un tel point de contrôle central […], le spectacle est à la fois dispersé et intégré. […], les théories de conspiration gouvernementale et extragouvernementale pour un contrôle mondial – qui ont proliféré ces dernières décennies – doivent être reconnues comme justes et fausses tout ensemble […] : les théories de conspiration constituent un mécanisme grossier mais efficace pour approcher le fonctionnement de la totalité. Le spectacle de la politique fonctionne « comme si » les médias, l’armée, le gouvernement, les sociétés transnationales, les institutions financières mondiales, etc. étaient tous consciemment et explicitement dirigés par une puissance unique, même si, en réalité, ils ne le sont pas. »

 

Wikipédia donne ensuite une meilleure explication, presque libertarienne, et liée au développement effarant de notre Etat (ou super-Etat) moderne et de son despotisme tocquevillien :

 

« Pour un premier courant, c’est l’« excès d’institution » qui provoque le développement des théories du complot. Timothy Melley (Université de Miami), spécialiste de la culture populaire, parle d’une « agency panic »: il voit dans le conspirationnisme l’expression d’une crise de l’individu et de son autonomie, ainsi que son angoisse face au pouvoir croissanttechnocratique et bureaucratique, des administrations. Il considère en outre la théorie du complot comme un élément essentiel de la culture populaire américaine de l’après-1945 »

Chez Lord Byron (Manfred), on appelle les démons les agences.

Dans mon livre sur internet (publié en 2000, republié depuis), je rappelle ce fait :

 

« Un style paranoïaque ne fait pas référence à une maladie mentale. L’historien des idées Richard Hofstadter remarque qu’un paranoïaque voit une conspiration dirigée directement contre lui-même là où un paranoïaque politique voit une conspiration visant des millions d’autres individus, une nation tout entière voire l’humanité tout entière. Le même phénomène a actuellement lieu en France où l’ensemble du processus européen ou de la mondialisation est tragiquement vécu par des esprits de gauche et de droite. »

 

Ceci dit, nier les agences du système US et leur rôle effectif un peu partout dans le monde, c’est être végétal ou imbécile ; ou en faire partie. La mafia aussi, rappelle Guy Debord, aime expliquer qu’elle n’existe pas.

On est bien d’accord ici et j’ai rappelé dans mon livre sur littérature et conspiration la vision de Rothbard. La théorie de la conspiration c’est, selon ce grand libertarien, l’interprétation de l’histoire qui ne convient pas aux élites et au système média. Je le cite en anglais pour qu’on ne m’accuse de rien :

 

« It is also important for the State to inculcate in its subjects an aversion to any outcropping of what is now called “a conspiracy theory of history.” For a search for “conspiracies,” as misguided as the results often are, means a search for motives, and an attribution of individual responsibility for the historical misdeeds of ruling elites.”

 

J’ai montré aussi que Tocqueville ne croit pas en la théorie de la conspiration dans sa lettre essentielle et ignorée au marquis de Circourt (lettre du 14 juin 1852, œuvres complètes, tome VI). Mais Tocqueville remarque aussi que l’histoire moderne ne donne plus de rôle aux hommes : tout est soumis à la fatalité ou aux choses, ou au hasard, ou à rien du tout.

 

Tocqueville :

 

« Les historiens qui vivent dans les temps démocratiques ne refusent donc pas seulement à quelques citoyens la puissance d’agir sur la destinée du peuple, ils ôtent encore aux peuples eux-mêmes la faculté de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit à une providence inflexible, soit à une sorte de fatalité aveugle.»

 

Les historiens conspirent… Dans notre société on se fait traiter de tout quand on cherche une explication. La recherche d’une explication devient la théorie de la conspiration. Et si en effet on est accusé de théorie de la conspiration parce qu’on conteste la version nulle officielle, c’est qu’on déjà en plein fascisme. Lisez et relisez le Raico sur la nécessité de guerre pour les présidents américains. Pour un président américain (voyez Donald), être, c’est faire la guerre. Ne pas être, c’est ne pas la faire.

 

Wikipédia ajoute que finalement, oui, peut-être, après tout, pourquoi pas, la théorie de la conspiration peut avoir du bon. Et sans citer Max Weber qui inspire les lignes suivantes, on ajoute bravement :

 

« Pour Pierre-André Taguieff, les théories du complot, très médiatisées sur Internet, dans certains jeux (comme Deus ExHalf-LifeIlluminatiMetal Gear) ou films (comme X-FilesPrison BreakEnnemi d’État), répondaient à un besoin de « réenchantement du monde », selon l’expression de Peter Berger : elles participeraient d’une reconfiguration des croyances et d’une sublimation du religieux sous une forme sécularisée. Insistant sur la déstructuration culturelle plutôt que politique ou religieuse, le sociologue voit le terreau de développement des théories du complot dans la postmodernité : relativisme cognitif (Raymond Boudon), fragmentation en néotribus et en sous-cultures (Michel Maffesoli), dévalorisation des « canaux officiels de communication » (politiciens, médias), confusion accrue entre l’image et le réel ».

 

C’est ce qui explique le succès de Dan Braun ou d’Umberto Eco, auteurs assez nuls s’il en fut. Mais j’ai montré dans mon livre sur la conspiration que les romans de conspiration de Chesterton, de John Buchan ou de Jack London illustrent et expliquent aussi très bien notre siècle et ses énormes transformations, révolutions, etc. Ces livres reflétaient aussi les préoccupations de leurs auteurs, toutes trois différentes. Chesterton plutôt chrétien passéiste, Buchan impérial et bien british, London gauchiste et révolutionnaire.

 

Et je rajoute ces trois lignes de Wikipédia que je trouve excellentes :

 

« La théorie du complot serait donc un palliatif face à l’annihilation de l’individu par des institutions trop présentes, ou à l’inverse face au vide provoqué par la vacance des institutions. Dans les deux cas, elle est une réaction à la perte du sens ordinairement assuré par un ordre social bien régulé. »

 

Sauf que l’ordre social, qu’il a toujours créé ou justifié de la peur n’a jamais été bien régulé et que c’est Lovecraft qui raison une fois pour toutes : c’est la peur qui domine l’homme. Il y a ceux qui ont peur du système, et ceux qui ont peur des mêmes.

 

The oldest and strongest emotion of mankind is fear…

 

 

 

Sources

 

Bonnal – Internet ; les grands auteurs et la théorie du complot (Kindle_Amazon)

Karl Popper – la société ouverte et ses ennemis

Raico – A libertarian rebuttal

Rothbard – A libertarian manifesto

Tocqueville – Correspondance (archive.org) ; Démocratie, II, première partie, chapitre XX

Wikipédia – article théorie du complot