Comment l’Europe va être repeuplée (par le journal Le Monde)

Le tableau global est connu. De 7,5 milliards d’individus, la population de la planète passera à 9,8 milliards en 2050 pour atteindre, probablement, 11,2 milliards à la fin du XXIe siècle. Les deux géants resteront la Chine et l’Inde, qui comptent aujourd’hui respectivement 1,4 milliard et 1,3 milliard d’habitants, soit, à eux deux, plus du tiers de la population mondiale. Dès 2024, le classement s’inversera, l’Inde dépassant alors la Chine.

Mais c’est en Afrique que la population va croître le plus. Le Nigeria, par exemple, sera passé de quelque 191 millions d’habitants à plus de 410 millions en 2030, délogeant les Etats-Unis de la troisième place mondiale.

Dans son rapport « Perspectives de la population mondiale, la révision de 2017 », publié le 21 juin, le département des affaires économiques et sociales (DESA) de l’ONU prévoit que « de 2017 à 2050, la moitié de la croissance de la population mondiale sera concentrée dans seulement neuf pays : l’Inde, le Nigeria, la République démocratique du Congo, le Pakistan, l’Ethiopie, la Tanzanie, les Etats-Unis, l’Ouganda et l’Indonésie ».
Amélioration des conditions de vie

L’Afrique, qui compte aujourd’hui 1,3 milliard d’habitants représentant 17 % de la population mondiale, en totalisera près de 4,5 milliards à l’horizon 2100, soit 40 % de l’humanité. Elle aura alors quasiment rejoint l’Asie, qui aura régressé de 60 % à 43 % de la population planétaire (4,8 milliards d’habitants contre 4,5 milliards actuellement). En cause, le ralentissement de la démographie chinoise, puis son lent déclin dans la deuxième moitié du XXIe siècle.

Pourquoi donc l’Afrique connaît-elle une telle explosion ? « La transition démographique y a commencé plus…

Comment Andersen annonça notre société

 

Extrait du déclin de la France postmoderne (2010)

 

Le plus fabuleux dans le conte d’Andersen est que le seul à se rendre du compte du chaos et de l’escroquerie, le seul aussi à avoir l’innocence de le dire et de le crier même est un enfant. La vérité sort de la bouche des enfants, et nous n’en voulons plus, ou nous les adoptons comme au marché aux puces, ou nous les profanons, moins sexuellement d’ailleurs qu’intellectuellement. On comprend que notre société de vieux qui contrôle si bien une jeunesse qu’elle recycle, abrutit, exploite et puis aliène, ne veuille pas entendre de vérités psychologiques élémentaires, pour reprendre une expression sympa d’un penseur de la IIIème république. Elle traitera d’excessif, extrémiste, outrancier tout propos qui contredira sa folie. L’entropie est ici ancienne : la presse, au nom si mérité, a toujours eu pour fonction d’ahurir. E

Tolstoï remarque au début d’Anna Karénine qu’il faut lire les journaux « de cette moyenne où se tient la majorité ». Ainsi le troupeau dort mieux et se laisse-t-il au final mieux mener à la boucherie héroïque ou démocratique, si souvent synonymes

depuis deux siècles.

Mais j’en reste à Andersen : la vérité sort de la plume des conteurs, si elle accompagne la bouche des enfants. Les conseillers du grand-duc, les courtisans du grand-duc, les sujets du grand-duc, les adultes du grand-duc, les grands couillons du grand-duc, tous croient voir quelques choses : ils croient voir un vêtement, ils croient voir de la merveille, ils croient voir de la valeur ajoutée, du travail, du PNB, de la croissance, de la création de richesse. J’ai connu un as veule de la bourse qui de retour d’Amérique il y a cinq ou six ans s’exclamait sur son email : – Je reviens d’Amérique. Quelle création de richesse ! L’immobilier a doublé ! Tu n’es pas assis sur une mine d’or, tu es la mine d’or ! Hosannah !

Et c’est ainsi qu’au fur et à mesure qu’on dépeçait nos industries, nos créations, notre éducation même – car le post-capitalisme a bien besoin de nous abrutir pour nous faire tolérer tout cela, cela ne passe pas comme ça – on nous faisait croire que nous nous enrichissions. Et par quel miracle : un égale deux, un égale dix, un égale cent.

Le roi de France, dit déjà Montesquieu, est le plus grand magicien du monde, puisque lui aussi truque sa monnaie pour faire ses guerres, et qu’il fait croire qu’un égale deux. Et l’image me rappelle une chose : un magicien est là pour subtiliser quelque chose, car comme l’homme prestidigital, il nous distrait et nous retirer un lapin, un bijou, une montre. Et après il est censé nous le rendre non sans lui avoir fait subir quelques avanies. Entre-temps, il a fallu acquitter le prix du billet, et il a fallu payer pour être trompés. Quand on parle d’économie casino, on ne se trompe pas. Tout est déjà dans la fascination des auteurs baroques pour l’illusion, les miroirs, leur spéculation, les bordels –synonyme un temps de casino -, les paris boursiers. On est déjà dans le théâtre du monde, dénoncé par quelques grincheux espagnols qui voient leur pays et sa civilisation disparaître trois siècles avant les autres.

Et je repense encore à mon Andersen : bon Dieu, cette peur de faire bête ! C’est pour cela aussi, et par lâcheté, que les idiots du village médiatique du grand-duché s’esclaffent et s’émerveillent. On se croirait devant un tableau d’art moderne, une de ces innombrables merdes auxquelles finalement on nous a tous habitués ; car comme le remarque Dostoïevski, toujours lui, que l’on cite à tort et à travers, sans en connaître une seule ligne, l’homme est le seul animal qui s’habitue à tout.

D’ailleurs il est le seul à payer pour entrer dans un zoo, ou pour vivre dans des cages de verre hors de prix, non ?

L’art moderne, passé son âge d’innocence, s’il en eut jamais un, s’est avéré une escroquerie digne des tisserands d’Andersen. Mais là aussi, il faut l’apprécier, c’est obligatoire. L’impératif publicitaire est comminatoire : « -Aime cela. Va le voir.

Prosterne-toi devant l’œuvre de génie, l’œuvre d’escroquerie à cent millions d’euros.

Et perds-en le goût. Par ailleurs, sache que tu es un imbécile. De la même manière que tu ne sais pourquoi nous sommes en Irak, tu ne peux comprendre pourquoi

Rothko est si génial. C’est Pinault qui l’a dit, en entassant ses cochonneries dans un des plus beaux palais vénitiens. Il faut l’éduquer, le public ! »

Et là aussi, que d’argent perdu, que de trésors du grand-duché… Il ne s’en remettra pas, de cette transformation de l’art en pur actif mobilier… cela lui apprendra.

J’en termine avec ce Hans Christian Andersen : si j’en informe quelqu’un, du contenu du conte et du reste, il va prendre un air triste ou faire la moue. C’est bien des temps qui coulent : la vérité n’illumine plus les visages, elle les fatigue. On est bien dans des temps d’acédie intellectuelle. Ou bien on me dira que c’est vrai, c’est beau, c’est bien, c’est platonicien, et qu’il faut passer à autre chose. Passer à autre chose ? Mais c’est bien le problème, ma vieille race blanche, vieux troupeaux d’avachis fatigués ! Vous voulez toujours passer à autre chose, comme des gosses mal élevés! Car le petit vieux et le nouveau-né sont les deux pires âges de l’humanité, n’est-il pas ?

Vous voulez passer à autre chose, et il vous faut 200 distractions par jour, et vous n’apprenez plus rien, et vous n’enregistrez plus rien, et vous ne restituez plus rien, surtout !

Passer constamment d’un programme à un autre, d’une distraction à un autre, c’est le meilleur moyen justement d’en rester au même point ! M’en aura-t-on parlé de la pollution finale depuis que je suis né ou du machin des retraites… pour aussitôt passer au tiercé au people et au reste. Et puis pour ne rien faire.

Lorsque vos ancêtres ne passaient pas sans cesse d’une inactivité à une autre, ils restaient mariés. Ils restaient jardiniers. Ils restaient humanistes, médecins, et ce de père en fils. Ils restaient aussi militants ou chrétiens, pas des évangélistes d’un quart d’heure. Ils étaient baptisés à vie et pour leur descendance. Ils restaient aussi communistes, socialistes, nationalistes, ils restaient père aussi et leurs enfants leur devaient le respect, c’est même écrit dans les dix commandements que l’on cite comme Dostoïevski, sans y rien reconnaître.

Voilà pourquoi j’en termine à nouveau avec Andersen. C’est une illustration, c’est une métaphore, mais je voudrais qu’on la médite, et qu’elle garde son poids, qu’elle s’enracine dans votre terreau de pensée, et que vous y pensiez bien. On vous a floués, et vous avez tous collaborés, sauf des gamins que l’on aura envoyés dans des centres de correction (vous aurez bien un oubli de la fonction symbolique, un petit trauma enfantin ?) ou des écoles américaines pour réciter les litanies salopes de la finance délocalisée (que mot tout de même !) et du politiquement correct.

 

 

Sources

 

 

Nicolas Bonnal – Le déclin de la France postmoderne (Amazon.fr)

Andersen – Contes, I et II (ebooksgratuits.com)

 

Céline et le roi Krogold (from Games of Thrones)

 

 

Le champion nous saoule avec son roi dans Mort à crédit. Il ennuie ses auditeurs surtout les plus jeunes. Pourtant quel beau souffle et si rare, le moyen âge enfin barbare avec ses bagarres et pas sa courtoisie. C’est le feuilleton-fleuve et navet Games of Thrones avec un ton enfin décalé. Il est en avance sur tout.

Qui est ce roi Krogold ? Un reste de Beowulf, de saga scandinave, un roi Arthur, un roi chrétien sado-maso du Moyen Age, un Gille de Rais sans Jeanne d’Arc, un chevalier sans Graal, un barbare bien païen. Car la féérie comme toujours chez lui c’est pour une autre fois.

 

En tout cas le récit célinien est brutal et fatal, plein de fer et de sang comme son siècle et sa profession.

Les noms celtiques. Le tumulte des combats. L’audace de raconter. Anatole Le Braz

« L’armée de Gwendor vient de subir une abominable défaite… Le Roi Krogold lui-même au cours de la mêlée a repéré Gwendor… Il l’a pourfendu… Il n’est pas fainéant Krogold… Il fait sa justice lui-même… Gwendor a trahi… La mort arrive sur Gwendor et va terminer son boulot… Écoute un peu ! »

 

Evocation un peu lourde toutefois pour un maître comme ça. Des grands mots, des formules toutes faites… Un peu d’humour : ils rendent leur âme comme ils peuvent ! Un peu de parodie, non ?

 

« Le tumulte du combat s’affaiblit avec les dernières lueurs du jour… Au loin disparaissent les derniers Gardes du Roi Krogold… Dans l’ombre montent les râles de l’immense agonie d’une armée… Victorieux et vaincus rendent leurs âmes comme ils peuvent… Le silence étouffe tour à tour cris et râles, de plus en plus faibles, de plus en plus rares… »

 

Après, le style froid et grandiloquent des sagas. On dirait du Leconte de Lisle, le parnassien cruel et prétentieux.

 

Parodie perdue de la figure de style.

 

« Écrasé sous un monceau de partisans, Gwendor le Magnifique perd encore du sang… À l’aube la mort est devant lui.

« “ As-tu compris Gwendor ?

« — J’ai compris ô Mort ! J’ai compris dès le début de cette journée… J’ai senti dans mon cœur, dans mon bras aussi, dans les yeux de mes amis, dans le pas même de mon cheval, un charme triste et lent qui tenait du sommeil… Mon étoile s’éteignait entre tes mains glacées…Tout se mit à fuir ! Ô Mort ! »

 

Céline adore versifier : mon étoile s’éteignait entre tes mains glacées… c’est un alexandrin ! Douze pieds ! Et quelle métaphore ! Les mains glacées de la mort, l’étoile de la vie qui s’éteint !

On repart avec le train stylistique du maître :

 

« — Il n’est point de douceur en ce monde Gwendor ! rien que de légende ! Tous les royaumes finissent dans un rêve !…

« — Ô Mort ! Rends-moi un peu de temps… un jour ou deux ! Je veux savoir qui m’a trahi…

« — Tout trahit Gwendor… Les passions n’appartiennent à personne, l’amour, surtout, n’est que fleur de vie dans le jardin de la jeunesse. ”

 

On note le style fleuri et la métaphore filée… Céline aime ça le chant du Krogold et ses partisans païens, comme il aime la danse et la musique et l’éducation par les beaux-arts !

 

« Et la mort tout doucement saisit le prince… Il ne se défend plus… Son poids s’est échappé… Et puis un beau rêve reprend son âme… Le rêve qu’il faisait souvent quand il était petit, dans son berceau de fourrure, dans la chambre des Héritiers, près de sa nourrice la morave, dans le château du Roi René… »

 

Et le crac des chevaliers du style d’expliquer qu’il n’est pas Flaubert et qu’il n’aime pas la documentation, non mais.

« Pour bien enchaîner ma Légende j’aurais pu me documenter auprès de personnes délicates… accoutumées aux sentiments… aux mille variantes des tons d’amour…

J’aime mieux me débrouiller tout seul. »

Plus tard il repart avec de bonnes descriptions de monstre hugolien :

« Je vais toujours vous décrire le château du Roi Krogold :

«… Un formidable monstre au cœur de la forêt, masse tapie, écrasante, taillée dans la roche… pétrie de sentines, crédences bourrelées de frises et de redans… d’autres donjons… Du lointain, de la mer là-bas… les cimes de la forêt ondulent et viennent battre jusqu’aux premières murailles… »

 

Et toujours par évocations, par petites touches, par pointillisme, impressionnisme. Et des petits mots à faire pâlir Harry Potter et Sean Bean.

 

« Le guetteur auquel la peur d’être pendu fait écarquiller les yeux… Plus haut… Tout en haut… Au sommet de Morehande, la Tour du Trésor, l’Étendard claque dans la bourrasque… Il porte les armes royales. Un serpent tranché, saignant au ras du cou ! Malheur aux traîtres ! Gwendor expie !… »

 

Après évidemment on pense au modèle et chez Céline ce sera toujours le moyen âge. Il déteste la Renaissance (Spengler aussi à son époque), sa culture gréco-latine et sa sous-littérature de pion. Un peu de chanson de Roland :

 

« CHARLEMAGNE pleure, il ne peut s’en défendre. Cent mille Français s’attendrissent sur lui et tremblent pour Roland, remplis d’une étrange peur. Ganelon le félon l’a trahi : il a reçu du roi païen de grands dons, or et argent, ciclatons et draps de soie, mulets et chevaux, et chameaux et lions. »

 

Les califes arrivent à la rescousse, les Sarrazins et tout. Chez Céline aussi :

 

« Le Roi Krogold, ses preux, ses pages, son frère l’Archevêque, le clergé du camp, toute la cour, allèrent après la bataille s’affaler sous la tente au milieu du bivouac. Le lourd croissant d’or, le don du Khalife, ne fut point retrouvé au  moment du repos… Il couronnait le dais royal… »

 

Le roi ensuite qui veut s’endormir fait penser à Tristan. Mais on s’en fout. C’est de Céline.

« Le capitaine du convoi, responsable, fut battu comme plâtre. Le roi s’allonge, veut s’endormir… Il souffre encore de ses blessures. Il ne dort pas. Le sommeil se refuse… Il insulte les ronfleurs. Il se lève. Il enjambe, il écrase des mains, il sort… Dehors, il fait si froid qu’il est saisi. Il boite, il marche quand même. La longue file des chariots cerne le camp. Les hommes de garde se sont endormis ».

Délire en solo du roi Krogold (ça fait penser à Kobold me susurre mon dico) :

« Krogold longe les grands fossés de la défense… Il se parle à lui-même, il trébuche, reprend juste à temps son aplomb. Au fond du fossé quelque chose a brillé, une lame énorme qui tremblote… Un homme est là qui tient l’objet luisant dans ses bras. Krogold se jette sur le tout, renverse l’homme, le ligote, c’est un soldat, il l’égorge de sa propre courte lame comme un porc… “ Hoc ! Hoc ! ” glousse le voleur par son trou. Il lâche tout. C’est fini. Le roi se baisse, ramasse le croissant au Khalife. Il remonte au bord du fossé. Il s’endort là dans la brume… Le voleur est bien châtié. »

 

Oui, cela fait penser à la fin de notre valeureux Roland à Roncevaux. Pourquoi Céline n’a-t-il pas terminé sa Chanson de Roland, sa chanson de Ferdinand ? Ferdinand furieux, disait le vieux copain Monnier.

Féérie pour une autre fois, encore et encore…

 

« De l’épée de France il frappe l’émir. Il lui brise son heaume où flambent les gemmes, lui ouvre le crâne, et la cervelle s’épand, lui fend toute la tête jusqu’à la barbe blanche, et sans nul recours l’abat mort. Il crie : « Montjoie ! » pour qu’on se rallie à lui. »

 

Un peu de crâne et de cervelle, un bon gros coup au Sarrazin. C’est sublime, c’est divin, c’est la France. Hypotypose et hyperbole, comme on dit chez le vieux maître Joseph Fontanier.

Céline encore avec un ton plus renard :

 

« Je vois Thibaud le Trouvère… Il a toujours besoin d’argent… Il va tuer le père à Joad… ça fera toujours un père de moins… Je vois des splendides tournois qui se déroulent au plafond… Je vois des lanciers qui s’emmanchent… Je vois le Roi Krogold lui-même… Il arrive du Nord… Il est invité à Bredonnes avec toute sa Cour… Je vois sa fille Wanda la blonde, l’éblouissante… Je me branlerais bien mais je suis trop moite… Joad est amoureux tendu… C’est la vie !… Il faut que j’y retourne… Je dégueule soudain toute une bile… Je rugis dans les efforts. »

Krogold est antichrétien, il veut les tuer les chrétiens, il faut bien le dire et le comprendre :

« Tu vois », que j’enchaîne… Je profite de la circonstance. « Toute la ville de Christianie s’est réfugiée dans l’église… Dans la cathédrale, sous les voûtes, grandes comme quatre fois Notre-Dame… Ils se mettent tous à genoux… là-dedans… Tu entends ?… Ils ont peur du Roi Krogold… Ils demandent pardon au Ciel d’avoir trempé dans la guerre !… D’avoir défendu Gwendor !… Le Prince félon !… Ils savent plus où se déposer… Ils tiennent à cent mille sous la voûte !… Personne oserait plus sortir !… Ils savent même plus leurs prières tellement qu’ils en sont épouvantés !… »

 

Après on refait du Céline et du gallicisme sournois et de la bonne accumulation rigolarde :

« Ils bafouillent à bloc ! les vieux, les marchands, les jeunes, les mères, les curés, les foireux, les petits enfants, les belles gonzesses, les archevêques, les sergents de ville, ils en font tous dans leurs frocs… Ils se prosternent les uns dans les autres… C’est un amalgame terrible… Ça grogne, ça gémit… Ils osent même plus respirer tellement l’heure est grave… Ils supplient… Ils implorent… Qu’il brûle pas tout le Roi Krogold… Mais seulement un peu les faubourgs… Qu’il brûle pas tout pour les punir !… Les Halles, ils y tiennent ! les greniers, la balance, le presbytère, la Justice et la Cathédrale !… »

Et encore un petit coup contre la chrétienté (la religion de Pierre et Paul, la métissante).

« La Sainte Christianie… La plus magnifique de toutes ! Ils savaient plus personne où se mettre ! Tellement qu’ils sont ratatinés… Ils savent plus comment disparaître… »

Ils savent plus comment disparaître. Très bonne formule du maître à retenir et réciter encore et encore. Après les animaux attaquent et il y même des orgues.

« Le Roi Krogold s’est arrêté aux premières marches du parvis… Autour de lui, les 23 dogues jappent, bondissent, escaladent… Sa meute est célèbre dans les combats d’ours et d’aurochs… Ils ont dépecé, ces molosses, des forêts entières… de l’Elbe aux Carpates… Krogold, malgré le vacarme, entend la rumeur des cantiques… de cette foule tassée, cachée, traquée sous la voûte… Cette noire prière… Les énormes battants pivotent… Il voit Krogold alors, que ça grouille tout devant lui… Au fond de cette ombre… Tout un peuple réfugié ?… Il craint la traîtrise… Il ne veut pas s’engager… Les orgues grondent… Leur tonnerre déferle tout à travers les trois porches… La défiance !… Cette ville est félonne !… »

Oui, félonne parce que chrétienne (étonnez-vous que sa saga n’ait pas eu de succès avec ça !), alors on lâche les chiens comme chez Flaubert ou bien Tolkien :

« Les dogues à tort à travers déchirent… égorgent… arrachent… C’est une panique atroce. Les beuglements redoublent… Toute la houle en transe déferle, vers les porches… C’est l’écrabouillage… le torrent, l’avalanche jusqu’au pont-levis… Contre les murailles, ça va s’écraser… Entre les piques et les chariots… À présent devant le Roi la perspective est dégagée… Toute la cathédrale est à lui… Il pousse son cheval… Il entre… Il ordonne un grand silence… À la meute… aux gens… à l’orgue… à l’armée… Il avance encore deux longueurs… Il a passé les trois portiques… Il dégaine lentement… Son immense épée… Il fait avec un grand signe de croix… Et puis il l’envoie au loin… tout à fait loin à la volée… Jusqu’au beau milieu de l’autel !… La guerre est finie !… Son frère, l’évêque, se rapproche… Il se met à genoux… Il va chanter son “ credo ”. »

Voilà, on a beau dire, beau prétendre, ça fait quand même son effet. »

 

Les sources

 

Mort à crédit

Nicolas Bonnal, Céline, le pacifiste enragé (Amazon.fr)
Tomohiro HIKOERoman et récits légendaire et populaire chez LF Céline, 2004. (Thèse)