James Bond et la conspiration spatiale

Un peu de métaphysique de James Bond.

L’homme au pistolet d’or est un inside job si j’ose dire. On y parle des espions, terroristes appointés par des gouvernements (et leurs sévices secrets) et de leurs joujoux : filles et armes.

 

Scaramanga (nom de cirque hispano-baroque) partage avec James la même esclave sexuelle qu’il dresse pour la soumettre. Dans son livre sur les Illuminati (facile à télécharger en anglais) Fritz Springmeier parle de sex handler pour certains acteurs et chanteurs hollywoodiens. Pour les hommes d’affaires et leurs politiciens de poche ce n’est pas rare non plus. Le pouvoir n’est-il pas un aphrodisiaque selon l’archiprêtre Kissinger ?

Dans le film on échange les filles entre les espions. La belle Maud Adams est tuée (punie en fait, pour avoir préféré un nouveau sex handler). Puis la suédoise de service (voyez Mel Brooks) sert les deux maîtres. C’est Britt Ekland, qui joue la marionnette sexuelle dans le redouté Get Carter (le meilleur Michael Caine) ou Wicker man.

Bond (il est traité comme un chien pendant tout l’épisode par son maître ivrogne M) reçoit une balle-spermato en signe de défi. La compétition mimétique est ici totale, c’est un agent contre un autre agent (un démon donc, lisez le début du Manfred de Byron). Comme des nouveaux riches, on compare les jouets, bateaux, jonques de pirate tortionnaire, aile volante, etc.  On compare les prestations de sévices. Scaramanga est mercenaire pour la Chine communiste pendant que James bosse pour la reine d’Alice et la Couronne (la Keter de l’arbre des sephirot). Vient la phrase qui fait mal au commandeur (James vient de l’intelligence navale comme les espions et les écrivains de SF US) :

« You work fot peanuts, apart from that, we are the same. »

Mais surtout, Scaramanga vit sur une île artificielle et aménagée, transformée en base de lancement spatial. Ici on n’est pas dans le délire, on est dans Alphonse Daudet. Et je me cite, ayant traité d’abondance cette question dans mon livre sur la littérature et la conspiration.

« Mais venons-en à la Suisse, à Tartarin en Suisse et au magnum industriel du destin touristique. Destinée, quel beau mot…

Tartarin dans les Alpes donc, chapitre V :

« La Suisse, à l’heure qu’il est, vé ! monsieur Tartarin, n’est plus qu’un vaste Kursaal, ouvert de juin en septembre, un casino panoramique, où l’on vient se distraire des quatre parties du monde et qu’exploite une compagnie richissime à centaines de millions de milliasses, qui a son siège à Genève et à Londres. Il en fallait de l’argent, figurez-vous bien, pour affermer, peigner et pomponner tout ce territoire, lacs, forêts, montagnes et cascades, entretenir un peuple d’employés, de comparses, et sur les plus hautes cimes installer des hôtels mirobolants, avec gaz, télégraphes, téléphones !…

– C’est pourtant vrai, songe tout haut Tartarin qui se rappelle le Rigi.

– Si c’est vrai !… Mais vous n’avez rien vu… Avancez un peu dans le pays, vous ne trouverez pas un coin qui ne soit truqué, machin comme les dessous de l’Opéra ; des cascades éclairées à giorno, des tourniquets à l’entrée des glaciers, et, pour les ascensions, des tas de chemins de fer hydrauliques ou funiculaires. »

 

Nota : on tourna un beau James Bond en Suisse.

L’eau, les fluides, les machines et l’hydraulique, les éclairages savants, le théâtre à effet, l’opéra si orphique… Mais la confession révolutionnaire ne bouleverse pas Tartarin, qui avait déjà une mauvaise impression. C’est qu’on est à une époque où la technique transforme vraiment le monde. La rapide transformation du monde par le chemin de fer, le métal, les vacances des riches, par tout le bataclan d’une société toujours moderne et contemporaine, va retirer toute la poésie du monde… Quelle conspiration tout de même : le monde vrai remplacé par un faux monde animé par des machines… »

Je termine :

« Daudet encore, qui comprend avant les producteurs hollywoodiens qu’il faut créer de l’événementiel, du risque, de l’attentat même pour motiver le chaland et faire venir le client :

« Toutefois, la Compagnie, songeant à sa clientèle d’Anglais et d’Américains grimpeurs, garde à quelques Alpes fameuses, la Jungfrau, le Moine, le Finsteraarhorn, leur apparence dangereuse et farouche, bien qu’en réalité, il n’y ait pas plus de risques là qu’ailleurs.

– Mais, l’année dernière encore, l’accident du Wetterhorn, ces deux guides ensevelis avec leurs voyageurs !…

– Il faut bien, té, pardi !… pour amorcer les alpinistes… Une montagne où l’on ne s’est pas un peu cassé la tête, les Anglais n’y viennent plus… Le Wetterhorn périclitait depuis quelque temps ; avec ce petit fait-divers, les recettes ont remonté tout de suite. 

Créer des incidents, des attentats terroristes (Notre Drame de Paris ?), des petites guerres… C’est un sujet de Chesterton (« l’agence de l’aventure et de l’inattendu » dans le Club des métiers bizarres, qui inspirera le bon scénario du film The Game. Cette agence est payée pour vous distraire et pour vous affoler. De vrais sévices secrets. Un petit attentat pour vous réveiller, vous faire mieux voter ?

L’histoire n’est pas terminée ! Les terroristes attaquent ! C’est le meilleur moyen de créer de la valeur.

 

Pour finir on citera Dumas :

 

« … le temps n’est pas éloigné, madame, où l’Alhambra ne sera plus que poussière. Le miracle de la création humaine, ce songe solidifié par la baguette d’un enchanteur et qu’on appelle la cour des Lions, craque, se fend, menace de choir, et serait déjà tombé même sans les étais dont on l’a soutenu. Priez pour la cour des Lions, madame, priez pour que le Seigneur la maintienne debout, ou priez tout au moins pour que si elle tombe, on ne la relève pas. J’aime mieux un cadavre qu’une momie ».

 

Car le monde étant mort, on le mua en momie.

Un autre maître dit :

 

« Hormis un héritage encore important, mais destiné à se réduire toujours, de livres et de bâtiments anciens, qui du reste sont de plus en plus souvent sélectionnés et mis en perspective selon les convenances du spectacle, il n’existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui

n’ait été transformé, et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne. »

 

C’est ainsi que le parvis de Notre-Dame retapée et relookée devient la nouvelle scène des feints mystères du terrorisme.

 

 

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Les grands auteurs et la conspiration (Amazon_Kindle)

Daudet (Alphonse) – Tartarin dans les Alpes

Debord – Commentaires

Dumas (Alexandre) – de Paris à Cadix

Feuerbach (Ludwig) – L’essence du christianisme

Gautier (Théophile) – Voyage en Espagne

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Pourquoi Hitler perdit la guerre

 

 

 

A l’heure ou Notre Dame est occupée par le peur du terrorisme, j’espère que mes lecteurs savent pourquoi ils ont perdu la guerre (les Allemands). S’ils ne le savent pas, seuls les anglophones le sauront ! Car je cite pour commencer le texte de notre bon Liddell Hart en anglais. Le chapitre est intitulé comment Hitler battit la France et sauva l’Angleterre ! Comme on sait, le führer décida d’épargner les troupes anglaises à Dunkerque :

 

“At that moment,” Rundstedt told me, “a sudden telephone   call came from Colonel von Grieffenberg at O.K.H., saying that Kleist’s forces were to halt on the line of the canal. It was the Fuhrer’s direct order— and contrary to General Haider’s view. I questioned it in a message of protest, but received a curt telegram in reply, saying: ‘The armoured divisions are to remain at medium artillery range from Dunkirk’ (a distance of eight or nine miles). ‘Permission is only granted for reconnaissance and protective movements.’ ”  Kleist said that when he got the order it seemed to make no sense to him.Qu’aurait fait le gros Churchill avec les 200 000 prisonniers dans les bras allemands ? La guerre, certainement, avec les bombardements de civils qui démarrèrent le 10 mai 40, jusqu’à ruiner son pays, en faire un dominion US et confier la moitié de notre Europe aux soviets ! Car quand on aime, on ne compte pas !Liddell Hart en tout cas ne se dégonfle pas dans ce maître-ouvrage méconnu, bizarrement (!!!) non réédité. On le trouve comme presque tout sur archive.org et je vous convie à télécharger tout ce que vous pourrez sur archive.org. Je vais même pouvoir écrire mon livre sur Virgile mon plus vieux rêve en fait) grâce à archive.org.Et deux pages plus loin, notre führer, pardon l’affreux Hitler donne ses raisons :

 

“He then astonished us by speaking with admiration of the British Empire, of the necessity for its existence, and of the civilization that Britain had brought into the world. He remarked, with a shrug of the shoulders, that the creation of its Empire had been achieved by means that were ten harsh, but ‘where there is planning, there are shavings flying.’ He compared the British Empire with the Catholic Church — saying they were both essential elements of stability in the world.

He said that all he wanted from Britain was that she should acknowledge Germany’s position on the Continent. The return of Germany’s lost colonies would be desirable but not essential, and he would even offer to support Britain with troops if she should be involved in any difficulties anywhere. He remarked that the colonies were primarily a matter of prestige, since they could not be held in war, and few Germans could settle in the tropics.

 

“He concluded by saying that his aim was to make peace with Britain on a basis that she would regard as compatible  with her honour to accept.

 

“Field-Marshal von Rundstedt, who was always for agreement with France and Britain, expressed his satisfaction, and later, after Hitler’s departure, remarked with a sigh of relief— ‘Well if he wants nothing else, then we shall have peace at last.’”

 

Quel sentimental tout de même ! Les sentiments impériaux le perdront !

Je continue, mais en français (Liddell Hart aussi, d’ailleurs !) cette fois, avec ce passage qui vient d’un essai d’une dizaine de pages que j’ai consacré à ce très grand historien (qui demeura étrangement sous gradé toute sa vie) passablement oublié de nos jours ; Le bilan de la seconde guerre mondiale est vénéré aujourd’hui sous peine de prison. Je le vénère donc. Quelle belle victoire sur le totalitarisme ! Or voici ce bilan selon le sourcilleux capitaine Liddell Hart :

« Non seulement les alliés occidentaux ne purent empêcher l’écrasement de la Pologne et son partage entre l’Allemagne et l’URSS, mais, après six ans de guerre apparemment couronnés par la victoire, ils furent contraints d’accepter la domination soviétique en Pologne, en dépit des engagements qu’ils avaient pris envers les Polonais qui avaient combattu à leurs côtés ».

Sir Basil ajoutait cette audacieuse observation :

« Tous les efforts consacrés à la destruction de l’Allemagne hitlérienne dévastèrent et affaiblirent l’Europe à un tel point que son pouvoir de résistance s’en trouva très réduit face à la montée d’un nouveau et plus grand péril. Et l’Angleterre, tout comme ses voisins européens, se retrouva appauvrie et à la remorque des Etats-Unis ».

 

En réalité Hitler idolâtrait l’Angleterre. Il voulait la paix avec son modèle aryen-impérial. Et Liddell Hart de le reconnaître. A propos justement du britannique « miracle de Dunkerque », Liddell rappelle qu’Hitler arrête ses armées deux jours durant :

 

« Son initiative sauva les forces britanniques alors que plus rien d’autre n’aurait pu les sauver. Ce faisant, il fut à l’origine de sa chute et de celle de l’Allemagne ».

Liddell Hart enfonce le clou :

« Si Hitler fut vaincu, une Europe libre ne fut jamais restaurée… »

 

Je cite enfin mon livre sur Tolkien, qui en dit de belles au moment de la prise de Berlin en 45.

Je cite en anglais Tolkien pour mon plaisir :

 

‘The destruction of Germany, be it 100 times merited, is one of the most-appalling world catastrophes.’

 

Tolkien ajoute dans sa lettre à son fils préféré Christopher :

 

« in the Germans we have enemies whose virtues (and they are virtues) of obedience and patriotism are greater than ours in the mass.”

 

Les vertus allemandes maintenues, malgré une dénatalité entretenue par un pouvoir irresponsable, et la supériorité industrielle de la gent teutonique n’ont d’ailleurs pas fini de répandre une certaine inégalité et un certain déséquilibre en Europe…

 

Mais arrêtons d’en dire trop.

 

 

Bibliographie

 

Nicolas Bonnal – Le salut par Tolkien (Avatar) – Hitler et Versailles (Amazon_Kindle)

Liddell Hart – The German Generals talk (archive.org) – La seconde Guerre Mondiale (Marabout), préface du général Beaufre, qui dénonce « les voies conformistes de la hiérarchie », qui « empêchent de trouver la vérité qui compte, celle du futur ».

Guido Preparata – Conjuring Hitler (Pluto press)

 

 

 

 

 

 

Kurosawa et le génie shakespearien

Kurosawa restera toujours le plus occidental des maîtres nippons

Les Sept Samouraïs, film le plus connu de leur auteur, multiplient les clins d’œil complices au spectateur moderne. Il ne sera dépaysé que par les costumes et la dentition des paysans :

 

Les paysans sont sots, sales et arriérés (sous-entendu : nous sommes mieux au temps de la salle de bains américaine !). On a plutôt l’impression d’une dure sottise tellurique qui est à l’œuvre – que d’un lien sacré avec la terre.

Les samouraïs sont de cruels sordides qui brisent le cœur et les récoltes des paysans mais ils peuvent avoir bon cœur et se montrer… charitables !

Les personnages caricaturaux ou pour mieux dire très emblématiques : le leader, le parfait, le bouffon (Mifune, qui n’arrête pas de montrer son fessier), le jeune et seyant disciple, d’autres plus insignifiants qui meurent les premiers.

Les brigands sont peut-être des brigands mais ils sont équipés comme de vrais soldats. Armures coûteuses, chevaux, organisation militaire, etc. Pourquoi cette confusion ?

La gentille histoire d’amour. Le jeune samouraï s’éprend de la jeune paysanne que le paysan lui avait pourtant caché…

 

La fin est émouvante, non parce que l’on célèbre la victoire des paysans sur les samouraïs, mais parce que quatre samouraï sont morts et que, si l’on sait compter, ils sont tous été tués à l’arquebuse. Est-ce le Japon des bombardements ? C’est la fin du duel médiéval. 

L’artillerie toujours, chez Kurosawa : armée détruite par la mitraille dans Kagemusha, fils de Lear abattu de loin dans Ran. Coup de fusil aussi pour Dersou Ouzala, à qui on vole son arme. Une allusion timide aux défaites du Japon ? Car comme on sait depuis Charles de Gaulle, seule importe la force mécanique…

 

On le savait aussi du temps de l’Arioste qui dénonce ainsi le fusil et l’artillerie moderne en plein seizième siècle, soit à l’époque même de nos samouraïs. C’est dans Roland furieux (I, XI) :

 

Comment as-tu trouvé place dans le cœur de l’homme, ô scélérate et odieuse invention ? Par toi, la gloire militaire a été détruite ; par toi, le métier des armes est sans honneur ; par toi, la valeur et le courage ne sont plus rien, car le plus souvent le lâche l’emporte sur le brave. Grâce à toi, la vaillance et l’audace ne peuvent plus se prouver sur le champ de bataille.

 

Les héros en deviendront des soldats inconnus. Imagine, lecteur, qu’on ait dit à Achille qu’il finirait soldat inconnu !

Passons à la Forteresse cachée, où Kurosawa mélange les genres. La princesse a un sale caractère, les paysans escrocs servent de bouffons et même le général – inévitable Toshiro Mifune – ne se montre pas très efficace. C’est un film fourre-tout et passe-partout.

 

Mais… il y a un mais.

La danse des charbonniers.

La princesse aux jambes nues, son général et les deux paysans joignent un groupe de porteurs de bois et de charbon, que la grande initiée George Sand a célébré :

 

« C’est par aventure que je me suis trouvé en rencontrer dans la forêt de Saint-Chartier, où ils faisaient halte, pour gagner Saint-Août, et du nombre était celui-ci, qui s’appelle Huriel, et qui est demandé, à présent, aux forges d’Ardentes, pour porter du charbon et du minerai ».

 

Ici aussi les parcours initiatiques, ici aussi la forêt symbolique, ici aussi les cachettes, ici aussi les fêtes profondes. Notre bonne et oubliée George Sand.

La fête de Kurosawa commence par des feux, des chants, des rondes, des chœurs lents ; puis on s’énerve, on se déchaîne comme les bacchantes et on invoque les esprits. Le dernier rayon de cette danse, illuminé par le son tellurique du Tai ko est complètement sensationnel. On n’a jamais aussi bien filmé la fête païenne et c’est un drame vraiment que cela ne constitue qu’un bref moment de ce film étrange. Il s’agit de la plus extraordinaire scène de paganisme au cinéma avec le tai ko de Rickshaw man que nous avons évoqué quelques pages plus haut. Ici aussi le symbolisme solaire, ici aussi la roue et la ronde, et la métamorphose en or. Ici aussi le tomoe.

 

Cette fête a bien sûr une dimension alchimique – il ne lui manque vraiment rien ! Car les fuyards ont caché leur or dans le bois que brûlent les charbonniers. Et cet or est ainsi préservé et comme métamorphosé. Kurosawa est peut-être passé à côté de son sujet, ayant dû faire des charbonniers et de leur élite initiatique les héros de son film.

 

La force et la diversité du génie de Kurosawa contrebalancent certes ses clins d’œil excessifs à la sensibilité moderne et occidentale. Lui-même d’ailleurs a été attaqué à ce propos au Japon, aussi n’en rajouterons-nous pas.

C’est sa vision de Shakespeare qui nous intéresse ici ; voyons en quoi :

 

Les royautés de Shakespeare sont vite imaginaires, surréelles. En cela elles sont proches du Japon traditionnel et de ses incessantes luttes claniques (certes jamais drôles à vivre pour les paysans).

Ces conflits féodaux trop rapides suscitent des vocations de putschistes : c’est le général shakespearien et félon du Trône de sang.

Les conflits familiaux deviennent presque grecs, évoquant les Atrides puis le monde si souvent autodestructeur de Shakespeare : la fin de l’histoire se rapproche d’avec la fin des grandes familles divisées.

La cruauté calculatrice de la veuve de Taro dans Ran est bien sûr inspirée par Lady Macbeth, dont elle reproduit et même dépasse les crimes et les ambitions (une vengeance sophistiquée et tortueuse, comme celle de Kriemhild dans les Nibelungen).

Le monde est là, sa nature, sa sauvage grandeur,  mais il s’agit moins d’un cosmos intégré païen que – comme chez Shakespeare – d’un univers infini et  effrayant, que recouvrira le rideau du baroque.

L’histoire de cette époque est horrible. Mais comme dit Hegel, les périodes douces sont des pages blanches de l’Histoire. Le seizième siècle est d’une cruauté formidable aux quatre coins de cette foutue planète. Ivan, Barthélémy, Atahualpa, Cortez, Borgia, Henry, ottomans, vous vous serrez les coudes en égorgeant le monde.

Atacama : esprit du voyageur

J‘avais laissé la Patagonie. Je devais me rendre au nord, remontant le fil de cuivre chilien. La route longiligne s’ornait de merveilleux observatoires, de brumes côtières, de déserts mystérieux jonchés des songes du voyageur. Je me sentais plus fort. Il y a comme cela des voyages qui vous révèlent ce que vous cherchez. Nous voulions le Tibet, et ce furent les Andes. Andes chrétiennes et hispaniques ou je dansai comme l’Inca la danse en l’honneur du ciel et de la vierge. J’arrivai à San Pedro d’Atacama, Mecque andine du tourisme local. Village en adobe, argile cuite sous le soleil, entouré de salars de la peur, de déserts et de geysers.

 

Une vieille église en bois de cactus, une longue messe guerrière où le bon prêtre dénonce la main noire qui contrôle son pays et qui, voilà trois ans, brûla sept statues pieuses.

De jeunes voyageuses plus intrépides que les garçons, venues de Grèce, de France ou d’Amérique, avec qui l’on partage le cabernet chilien dans les restaurants troglodytiques.

Et ce valle de la luna, ce lieu inaltérable, le lieu où le ciel touche la terre, le cosmos les sables et la pierre. Un lieu de méditation présocratique, une révélation inouïe, du glacier au désert. L’Amérique latine serait l’Eldorado du voyage, Atacama, l’esprit hurlant du voyageur mué en condor éternel. Tout ce qui est humain me serait étranger. D’Atacama,

Je ne pouvais gagner Salta. Je choisis donc le Nord et ses salars. Le salar d’Uyuni, le plus grand du monde, dans la pauvre Bolivie qui jouit de commentaires si divers.

Bolivie, le Tibet de d’Amérique latine, ce toit du monde endimanché en ce 20 février par les flonflons du carnaval de nos frères indiens. Cette route d’Uyuni bradée au touriste de passage fait son effet : on navigue plus qu’on ne roule à cinq mille mètres, on trépigne de froid dans le premier campement, on voit la lagune verte et ses résistants flamants qui virent comme elle de couleur. La lagune devient tahitienne, elle est bordée de volcans enneigés, elle est irrésistible, reflétant toute la beauté de cet altiplano, qui joint la hauteur de l’esprit à l’équanimité de l’âme. Je dirai que la musique de Loreena Mc Kennitt que j’avais découverte à Santiago me fut profitable au-delà de mes espérances. Ecoutez The Old Ways.

 

Je pris avec mes compagnons un bain dans les sources thermales, nous gagnâmes les geysers, cette boca éructante de la terre mère ingrate, qui crachant des bulles colériques à la face du ciel.

Ce fut l’ivresse du réel. La nuit fut éprouvante. Le lendemain nous gagnâmes des déserts, des parois ivres, et une vallée de momies et son village magique Atolxa, avec son petit jardin entretenu par les chrétiens les plus pauvres de la terre. Ils font visiter leurs momies profanes, ils cultivent la quinea, céréale riche et méconnue. Les cactus se dressent comme des doigts pointés vers le ciel azur et glace, l’accusant de tant de misère. Mais il y a une vierge, la vierge miraculeuse du salar. Je vais prier. Je croyais avoir tout ressenti dans les canaux étroits du Chili, dans les glaciers Moreno et Upsala, dans les détroits d’Ushuaïa.

 

Comme Tintin je découvrais que l’Amérique du Sud est la terre des mythes : Valparaiso, Iguaçu, Machu Picchu, Rio, l’Amazonie, toutes les folies du voyageur gavé de lugares de locura, de lieux de folie. Et je ressens le puissant de cette parole : reconquista, la reconquête du soi, cette route du soi que jamais je ne trouvai en Asie. Et cette volonté de devenir un conquérant du monde, un penseur grec ivre du temps et de l’espace, des pierres et des nuances (matices) ocre et roses. J’ai conquis l’or de la mémoire. Le soir nous couchons dans un hôtel invraisemblable, l’hôtel du salar, une résidence pour dieu perdu. Nous goûtons la douceur paradoxale de ce lieu chasseur de bruit et des insectes.

Nous sommes à 3 500 mètres et je dors mieux, en dépit de trois bouteilles partagées avec un frère d’échappe, le Japonais Take, avec qui je trinque (kampeï !) en l’honneur de du cinéma païen d’Inagaki et de la fin de l’histoire et de la géographie. « Le Japon meurt de la défaite de 1945 » conclue Take. Ses vainqueurs avec lui.

 

Je pense à ces femmes remarquables, rencontrées au cours de mon périple, qui n’auront pas d’enfant et je médite la fin du cycle. Le long hôtel de sel semble un monastère. Il en coûte sept dollars la nuit dans une chambre bien orientée où j’assiste au lever du dieu-soleil. Et nous partons traverser le salar. On croit avoir tout vu. Car j’avais vu le lac salé des mormons sous une brume blanche. Mais je n’avais rien vu. Juan Carlos, mon guide chauffeur et mécano, quitte le chemin de terre et plonge dans l’eau du salar. Nous roulons sur l’eau si bleue de ce lagon immense, nous marchons pieds nus sur les eaux, nous goûtons l’ivresse purificatrice de ce sel si cruel. Le ciel est dur comme la justice divine. Une jeune Française qui vend des bibles aux Etats-Unis évoque pieds nus le paradis. Le bleu touche le blanc, le sel touche la terre qu’il convertit en figures hexagonales. Notre Père qui êtes au sel…

Le réel nous rattrape bientôt et le gros Toyota tombe en panne. Nous cuisons au soleil pendant que Juan Carlos s’affaire. J’en mourrai des jours durant. Le soir nous gagnons Uyuni, bled misérable et perdu au monde, où l’on mange pour trois francs. Je décide de monter dans le bus de Sucre, avec changement à Potosi au milieu de la nuit. Des grondements de tonnerre ébranlent la course du bus bien frêle. Je me rappelle à la cruauté et à l’insignifiance de la nature.

Et je suis le seul Occidental à opter pour un transport si ingrat. Moi qui ai dénoncé tant de fois l’invasion touristique, je me retrouve bien seul à Potosi, ville à drôle de mine, vers trois heures du matin et quatre degrés centigrades en plein été. Pourquoi Sucre ?

C’est un vieux rêve, j’ai toujours aimé les anciennes capitales.

Et je sais par la télévision de mon Espagne bien aimée que Sucre la présidente est la résurrection de ma Grenade bien aimée, un barrio de Santa Cruz perdu au milieu des mondes. Je sais aussi qu’après le sel qui m’a brûlé, c’est un mot que je guette, la face sucrée du Seigneur, sa miséricordieuse pâtisserie après sa rigueur salée. La ville apparaît sous les brumes incas au petit matin, c’est la merveille annoncée. Je trouve un hôtel avec patio colonial où a dormi le Che, et je gagne ma première église pour entendre la messe au petit matin avec le chant du coq. Le sucre m’envahit de sa douceur, et l’Espagne triomphante de Compostelle où Carmona revient chanter à mes oreilles (orilla, rivage, en castillan). J’ai trouvé le château du monde, je vais goûter à la débauche sonore du carnaval de ces frères tranquilles de l’ailleurs absolu.

 

 

Nota :

 

Texte écrit en février 2004. Il me permit de rencontrer Jean Raspail via Serge de Beketch.

 

La fille de Kubrick et les Illuminati

J’ai été ému récemment par la découverte sur Prisonplanet.com d’une vidéo montrant le chasseur l’Illuminati Alex Jones interviewer la fille de Kubrick Vivien, la petite fille de 2001, musicienne de Full Metal Jacket, qui avait réalisé en 1980 le petit film passionnant sur le tournage de Shining (oh, cette présence opportune de James Mason sur le plateau !). Eh bien elle le dit, à la caméra, à notre légendaire chasseur d’Illuminati, «mon père n’a parlé que du contrôle mental ! »

Sauf qu’il n’aura pas attendu la CIA celui-là…

 

Tout le monde connaît Folamour et a vu Eyes Wide Shut. En écrivant mon livre sur Kubrick, j’ai relevé une constante dans cette œuvre généralement incomprise : une critique radicale, sarcastique et permanente des élites. Son premier film très connu se nomme les Sentiers de la gloire qui tape sur nos généraux républicains (ils sont encore pires que les aristos), on a ensuite Spartacus, les gens de la télé dans Lolita, la Nasa (filet en espagnol) dans 2001, les ministres tory dans Orange, etc., sans oublier Barry Lyndon.

Résumons :

 

  • Dans le Baiser du tueur, on est face à un tenancier de zoo humain qui a des pulsions sexuelles incontrôlées et des tendances homicides.
  • Dans Spartacus, on est face à une élite romaine dépravée (c’est une habitude). Acteurs britanniques contre acteurs américains, comme le relevait avec humour Michel Ciment. L’écrivain communiste Howard Fast avait reconnu avoir ciblé les élites US de son temps maccarthyste.
  • Dans Lolita, on est face à un certain as de la télé nommé Quilt (quilt, le matelas, qui veut aussi désigner le guilt, la culpabilité. Le jeu de mots n’est pas de moi, mais de Nabokov) qui viole mère et fille avant de ses voir concurrencer par l’universitaire européen bobo qui épouse la mère et viole la fille.
  • Dans Folamour, on a un florilège de la culture US, basée sur le meurtre de masse et l’obsession sexuelle. Le génial et obsédé hongrois Von Neumann (lisez sa fiche Wikipédia) inspira Dr Folamour, Curtis Le May le général Turgidson (turgescent) sur qui mon ami libertarien Ralph Raico nous a tout dit. Le tueur de masse est incarné par un certain Jack Ripper, même si ce qu’il dit sur la fluorisation est vrai. Le film de Kubrick compare libération sexuelle et adoration nucléaire. Les Barbie qui passent en boucle ces jours-ci sur les chaînes US jouissent en annonçant les explosions.
  • 2001 est – quand on se frotte enfin les yeux – aussi et surtout une histoire de conspiration. Laissons de côté le symbolisme (voyez mon libre) du monolithe une minute ! Les responsables de la NASA (le filet again, en espagnol) masquent une info à leurs rivaux russes et cachent leur découverte du monolithe en nous faisant le coup d’une épidémie (une attaque bactériologique ? Space Qaeda ?). A la fin on découvre que l’ordinateur avait en réalité tout loisir pour exterminer l’équipage : il en savait plus que lui. Ridley Scott s’en souvient dans Alien : expendable crew, l’équipage est consommable et éliminable, comme les peuples d’aujourd’hui sous la houlette de Wall Street et de Bruxelles. Il est vrai qu’ils hibernent…

J’en arrive à Eyes Wide Shut qui filme les tendances des années Clinton et actuelles : obsession sexuelle (pour Clinton comme pour Trump et ses modèles), spéculation financière, messagerie Illuminati (découvrez Texe Marrs), culte des sociétés secrètes, et rites enfin du sacrifice humain. Le film était inspiré par le grand auteur viennois Arthur Schnitzler et sa Traumnovelle (rien qu’un rêve), nouvelle cryptée comme un code bancaire. L’Autriche-Hongrie, empire à l’agonie, déclencha la troisième guerre mondiale avec sa cible serbe –  et nous laissa l’apprenti-peintre Adolf Hitler en paquet-cadeau ! C’est le meilleur film des méphitiques années Clinton, avec l’avocat du diable, qui a été tourné dans l’appartement de Donald Trump. Gérard Brach, que je voyais souvent à Paris à cette époque, qu’Eyes Wide Shut serait un conte ; oui, mais un conte contre-initiatique.

Chez Kubrick les élites anglaises (Barry Lyndon, Orange mécanique où on s‘aide du contrôle mental et des voyous pour tenir les populations) ou française (les sentiers de la gloire) ne valent guère mieux.  Il y a, pour reprendre le bon mot de Clint Eastwood, ceux qui creusent et ceux qui tiennent le pistolet. Il y a maintenant ceux qui tiennent la planche à billets et ceux qui remboursent la dette. Ceux qui remboursent vont crever pour permettre à l’élite écolo américaine, qui trouve cette terre trop peuplée, de respirer (voyez mon texte sur la Nouvelle-Zélande, ou la fin de Blade runner).

On a dit que Kubrick avait tourné les fausses images de l’alunissage (il aurait certainement fait mieux), qu’il avait dû fuir l’Amérique, et que même il fut peut-être assassiné, 666 jours avant le premier janvier 2001. Dans mon livre je ne conclue pas sur ce sujet, mais je persiste dans cette affirmation : depuis au moins Lincoln et sa guerre de folie à un de million de morts (l’esclavage fut aboli partout, et sans massacre), les élites US sont folles (certains les admirent pour cela). Elles aiment le détonateur, elles ont la gâchette facile. Après, disait le colonel Kurz, elles adorent passer des pansements humanitaires.

 

 

Conclusion, personne n’a mieux parlé d’Eyes Wide Shut et de notre aveuglement qu’Isaïe.

Soyez étonnés et soyez stupéfaits ! Aveuglez-vous et soyez

aveugles ! Ils sont enivrés, mais non de vin ; ils

chancellent, mais non par la boisson forte.

Car l’Éternel a répandu sur vous un esprit de profond

sommeil ; il a bandé vos yeux ; les prophètes et vos

chefs, les voyants, il les a couverts.

 

Isaïe, 29, 9-10

Et comme je parlais de la fille de Kubrick, je rends hommage à une autre jeune femme, Jocelyn Pook, l’extraordinaire compositeur de la bande sonore d’Eyes Wide Shut. Oh, cette arrivée de Tom Cruise dans l’Alhambra de la messe noire…

 

 

Bibliographie

 

Nicolas Bonnal – Stanley Kubrick et le génie du cinéma (Kindle_Amazon) ; Trump et la rébellion américaine

 

Pearson et le vrai fardeau des hommes blancs

Notre disparition se rapproche rapidement et surtout tranquillement.

On vient d’apprendre que les dirigeants des quatre plus grandes puissances européennes (France, Allemagne, Italie, GB) n’ont pas d’enfant : belle démonstration de cet anéantissement qui est la marque de notre civilisation du rien, du vide, du confort et de la nullification de la qualité.  Ce sont les mêmes imbéciles pédantesques, ces êtres sans descendance donc, qui prétendent nous conduire à travers les allées de la liberté (nous allons vous contrôler pour que vous soyez plus et mieux libres), le camp européen de déconcentration, le futur transhumain, la situation économique qui va toujours mieux.

Je ne dénonce évidemment pas l’absence d’enfant chez tel ou tel couple. Certains ne peuvent pas, d’autres ne veulent pas en avoir ; mais dans le cas de nos sinistres cadres politiques, on voit qu’ils ne doivent pas en avoir. Cela fait visiblement partie du « contrat » de ceux qui vendent leur âme aux oligarchies dirigeantes.

 

Voyons-en les causes grâce à un auteur australien de 1890.

 

Charles Henry Pearson est un universitaire britannique établi en Australie à la fin du siècle colonial. Il analyse avant Kojève et Fukuyama la Fin de l’histoire, et comme Nietzsche et avant lui Tocqueville, il voit le triomphe des idées modernes, socialisme, démocratie, accompagner le triomphe de la technique et du confort moderne.

L’intérêt de ses remarques réside dans leur modération cruelle et leur clarté prophétique. Pour ceux qui ne digèrent pas cette époque, rien ne vaut ce bain de lucide et paisible dureté d’un gentleman anglo-saxon, pragmatique comme on dit : les dés étaient déjà jetés au XIXème siècle, comme le voyait Tocqueville ou Léon Bloy, et nous étions prêts pour affronter une fin des temps molle et lente. Le robinet d’eau tiède mettrait un point à la source d’inspiration.

Je résume quelques traits de son imposant ouvrage, National life and character.

S’il partage certains des préjugés raciaux et surtout coloniaux de son temps (le blanc se croyait indispensable), Pearson n’en est pas moins un vrai penseur : il ne souligne pas la couleur de peau mais la médiocrité du caractère qui altère toutes les qualités de la race. Contrairement à Gustave Le Bon il a vu que l’Anglais de 1890 faisait route vers l’étatisme, pas vers la liberté. Il a compris que tout le monde sera capable de remplir un formulaire, de prendre le métro, de bosser dans un restau, ou bien de retirer de l’argent à son distributeur automatique. Parce que c’est cela la vie moderne : une liquidation de la grandeur au service de nos automatismes matériels.

Pearson rend ainsi inutile toute théorie de la conspiration. La constatation suffit : il comprend pourquoi nous nous soumettons à la dette, à l’Etat profond ou providence. Nous sommes faibles et sans fibre, nous sommes trop gourmands aussi. Ainsi, il annonce les libertariens : à force de demander tout à l’Etat, nous finissons appauvris et endettés. Mais l’Etat s’impose tout seul hélas.

 

 

« The world is becoming too fibreless, too weak, and too good to contemplate or to carry out great changes which imply lamentable suffering”.

 

A la même époque Zarathoustra nous demande de devenir durs. Je laisse cette phrase à propos des britanniques tentés par le travaillisme et l’étatisme :

 

His tendency in Australia is to adopt a very extensive system of State Socialism. Railways, school, insurance, irrigation…

 

L’Australie est déjà socialiste au XIXème siècle.

 

Pearson observe aussi le déclin du racisme ; il ajoute que les autres races encore vues de haut seront égales lorsqu’elles auront égalé la… science de l’Europe. Et bien c’est fait, car ce n’était pas si difficile ! Pearson donne même le nom et l’adresse des grands pays futurs : la Chine et l’Inde… Il précise que la religion de la famille sera remplacée par la religion de l’Etat qui la détruira, la famille. Toute l’actualité sur le mariage pour tous est dans Pearson. L’homme des villes devient « une petite partie d’une grande machine » ; son horizon matériel et spirituel est rétréci. Il n’est plus qu’un homme des foules (lisez le texte extraordinaire d’Edgar Poe à ce sujet), le descendant du singe darwinien bousculé dans les grandes métropoles, traumatisé par les actualités et manipulé par la publicité !

Il en résulte la dépression, la solitude et la fin de la confiance en soi de la race blanche ! C’est la fin des mondes à conquérir, et Pearson écrit à l’époque de Kipling sans doute payé pour répandre de l’optimisme un peu partout : l’optimisme est toujours mieux rétribué car –je l’ai compris trop tard – il fait consommer. La peur aussi, voyez la lutte contre le racisme ou l’effet de serre. Dans un beau chapitre (the decay of character), Pearson explique de même pourquoi en 1890 Shakespeare et sa violence font démodé, pourquoi le public veut consommer du  culturel light, aussi bien à Londres qu’à Paris. Othello c’est trop. La poésie aussi, la grande poésie épique ou romantique a disparu, remplacée par le roman de masse naturaliste et par la presse. Le philosophe cède le pas au journaliste et à la pensée rapide. Les grands hommes façon Bonaparte ou Chatham disparaissent (mêmes raison que celles exposées un siècle après par notre sympathique Fukuyama).

 

“What is a society that has no purpose beyond supplying the day’s needs, and amusing the day’s vacuity, to do with the terrible burden of personality?”

 

Car le fardeau de la personnalité, c’est autre chose à porter que le fardeau de l’homme blanc ! Freud remplace Kipling.

 

Tout cela est dû à la montée d’un Etat (le monstre froid de Nietzsche) qui nous comble de ses bienfaits : en Angleterre, toujours d’avant-garde, on est passé du catholicisme au protestantisme puis à la liberté de pensée mâchée. La monarchie puis l’aristocratie ont été diminuées, les classes travailleuses associées au gouvernement, on cherche sa petite place au soleil.

 

Pearson remarque aussi que la colonisation en Afrique a fait dégénérer les blancs qui n’ont plus voulu travailler à la dure, laissant le noir ou le fellah le faire à leur place ; de la même manière le refus des bas travaux dans nos pays a précipité la vague migratoire dans les années 60 et 70. On ne veut en plus en Afrique du Sud que de nobles fonctions ! Et cela nous condamne dit Pearson, qui ajoute que les noirs demanderont leur part du pouvoir aussi en Afrique du sud !

 

La science n’enchante pas plus nos contemporains, cinquante après l’alunissage, qu’elle n’enchantait Pearson. Il écrit que ses résultats seront de plus en plus médiocres à la science et qu’elle parle finalement de mort comme la religion.

L’objectif de l’individu sera de vivre plus longtemps sans trop être détérioré (il use ce même mot). Il sera accompagné par une appréhension de l’art réduit à l’état de bric-à-brac. Voyez les expos, les musées, etc. Debord parle d’art congelé et décongelé suivant les besoins. L’obsession des gens sera donc la santé publique, c’est-à-dire surtout personnelle. « Nous ne demanderons au jour rien que de vivre, au futur rien que de ne pas nous détériorer ». Les Global Trends des services américains ne promettent pas autre chose : on pourra même changer de rétine pour voir la nuit, nous promettent-ils ! On vivra 130 ans a dit le Figaro néocon, sans préciser qui paiera sa retraite à son immortel vacancier bronzé.

 

Les antipodes banalisés, ce ne seront pas les voyages qui nous consoleront ; le monde sera européanisé, écrit Pearson, avant un siècle, et tout aura disparu avec, coutumes, dialectes et surtout vêtements traditionnels. Cela est déjà parfaitement compris dans l’un des chefs d’œuvre de Gautier, son voyage en Espagne, publié dès 1845. Pearson dit d’ailleurs que pour voyager il faut lire des guides de voyage anciens. Je suis entièrement d’accord.

Mais je lui laisse le dernier mot que je trouve excellent : le prophète et le leader sont en train de devenir des femmes de ménage.

 

The prophet and leader is rapidly becoming a handmaid.

 

 

Bibliographie

 

Bonnal – Littérature et conspiration (Amazaon_Kindle)

Pearson – National life and character (archive.org)

 

 

 

Baudelaire et le présent perpétuel

Je suis tout le temps traversé par une perception qui est le bois de ma croix : depuis un siècle et demi ou deux, nous sommes (serions !) paralysés et nous n’avançons pas. Nous tournons en rond comme les danseurs possédés, oublieux, du Lancelot en prose. Les mêmes problèmes politiques et la même médiocrité morale, sociale pèsent éternellement partout. C’est du Joly ! On fait semblant de « progresser » (le mythe du progrès, bouger en rond – le vrai embouteillage), de ne pas s’en rendre compte. L’homme vit dans un présent perpétuel, sa prison-planète si j’ose dire. Il peut se divertir.

Un lecteur fidèle et facétieux me transmet alors ces lignes de Baudelaire que j’avais  oubliées. Elles viennent des fusées. On est sous le Second Empire, dans ce présent perpétuel et dans cette similaire situation, que vous retrouvez chez Marx, Tocqueville, Flaubert (voyez mon texte ici sur Flaubert).

Baudelaire ajoute que nous avons du culot.

On l’écoute :

 

« L’homme, c’est-à-dire chacun, est si naturellement dépravé qu’il souffre moins de l’abaissement universel que de l’établissement d’une hiérarchie raisonnable.

 

Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ?

– Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? sera réduit aux expédients et au désordre, bouffon des républiques du Sud-Amérique, – que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.

Non ; – car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. »

 

C’est le sujet de mon roman d’aventures. Mais on ne va ni dans ce sens ni dans l’autre. Vers la minorité-machine ? Le reste n’est même plus retourné à la barbarie mais patauge comme nous, ou gamberge dans la bouffonnerie sociétale latino.

Cerise sur le gâteau, l’américanisation déjà présente chez Stendhal (voyez Lucien Leuwen) et l’atrophie.

 

« Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges, ou antinaturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. »

 

Guerre, communisme, quarante millions de morts pour quoi faire ? Comme Feuerbach, Baudelaire voit l’illusion religieuse fonctionner à plein, qui stimule au lieu d’être. Joseph de Maistre l’optimiste est dépassé. Baudelaire en déduit même le communisme :

 

« Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême. »

 

La nullité sera universelle, avec troupeau imbécile décrit par Poe (lisez les lignes du traducteur Baudelaire sur Poe) ou Tocqueville :

 

« L’imagination humaine peut concevoir sans trop de peine, des républiques ou autres états communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes, sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. »

 

Un seul but, le fric. Mais depuis, le citoyen postmoderne demande quelque chose, mais pas beaucoup (Payne).  Mille euros mensuels, il laisse le système tranquille…

Baudelaire devient sarcastique :

 

« … les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ?

Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, – fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. »

 

C’est du Léon Bloy.

Baudelaire parle des foules, comme une correspondante, et souligne un oxymore : dans ce monde le prophète en devient ridicule.

 

« Quant à moi qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement, ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux autant que possible – du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare : Que m’importe où vont ces consciences ? »

 

Elles recherchent des nouvelles en se réveillant (Thoreau), le narcotique de l’information (Fichte). Elles inventent le bonheur (Nietzsche), elles clignent de l’œil (Nietzsche). Elles vont à la messe (Bloy, Bernanos).

 

On est vers 1855-1862. Dostoïevski écrit les possédés, Flaubert son éducation. Les dieux sont morts, les dés sont lancés.

 

 

Sources

 

Baudelaire – Fusées

Bonnal – Chroniques sur la Fin de l’Histoire ; Perceval et la reine (Amazon.fr)