Le chat de Le Vigan il aime mon Céline !

 mon chat aime le Céline de Nicolas Bonnal
moi aussi
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Tiens un peu de Baudelaire, pour les lecteurs du Québec !
C’est l’esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?

Louis-Ferdinand Céline et la bagnole

 

 

La bagnole incarne le monde moderne avec la télé que n’a pas connue le poète. Car c’est le bruit, la laideur, le supermarché, la banlieue longue à en crever, le centre commercial, les embouteillages, les guerres du pétrole, les accidents de la route, la pollution des plages, les invasions des sites, la profanation du monde. La bagnole est le mal absolu, le satanisme intégral, absolu, saurien et reptilien motorisé. Et dès qu’on en vend moins, on défiscalise et on crédite.

Une fois qu’on a dit cela on part sur Céline. Il n’y va pas par quatre chemins avec dans Rigodon :

 

« … les autres s’épuisent à quantité de choses, et que c’est affreux ce qu’ils sont esclaves, automobilistes, casuistiques, alcooliques, plurisexuels, boulimiques, boulimiques, baffreurs d’excréments, désordonnés à rendements fous… »

 

Tout va ensemble comme on voit.

La critique de la voiture et de sa civilisation n’est plus faite. Et c’est drôle.  La nullité aberrante de cette triste époque est drôle. Mumford l’a faite, Debord l’a faite. On le cite un petit peu Debord. Il est étrange aussi de voir que Célie n’est proche du marxiste (ou pseudo-marxiste Henri Lefèvre qui dénonce la vie quotidienne dans une série d’études. Lefèvre en regrettait sa vieille église et ses campagnes. Mais c’est trop tard.

 

Céline est mort au début du désastre terminal mené par la politique gaulliste en France et bine décrit par Godard dans deux ou trois choses ou dans Week-end par exemple. Il n’aura donc pas vu voir le stade ultime de la liquidation de sociétés mais il aura bien dénoncé le phénomène du transport en commun… Curieusement en Amérique il ne crie pas trop contre la voiture. Le phénomène ne l’a pas trop marqué là-bas, même s’il a décrit comme personne les usines Ford et le travail qui s’y passe.

 

Il note pendant l’Occupation le grand silence : «  on n’a pas vu d’automobile depuis des mois… même des « gazogènes »…

Ailleurs, il évoque le monde actuel : « le monde nouveau, communo-bourgeois, sermonneux, tartufe infini, automobiliste, alcoolique, bâfreur, cancéreux, connaît que deux angoisses : « son cul ? son compte ? » le reste, s’il s’en fout ! Prolos Plutos réunis ! parfaitement d’accord !… nous là, cloches traqués, nous n’avions pas à dormir !… »

 

Après toujours dans les pamphlets il évoque le pétomane gazeux contemporain (on associe bagnole, restau, pets, digestion, bon dimanche et télévision). Cela donne cette belle envolée lyrico-mécanique :

 

« Qui plantureusement soupe et dîne, deux fois par jour, trouve à digérer tel malaise, tel aria de ventre que tout son esprit disloque, astreinte de pancréas, bile de feu, chyle et boyasse distendus, muqueuses dévorées de chloride ! Pauvre sagouin tout saccagé d’expulsions de gaz, tympanique partout, tambour brimé de convenances, surpasse un moteur en péteries, d’où l’innommable promenade, de sites en bosquets du dimanche, des affolés du transit, à toutes allures d’échappements, de Lieux dits en Châteaux d’Histoire. Ça va mal ! »

 

La transformation du monde en bosquets du dimanche, et châteaux, le tout revu et corrigé par le guide vert de Michelin. Et il n’avait pas tout vu.

Théophile Gautier nous disait déjà du temps des chemins de fer :

 

« Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. À quoi bon aller voir loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables ?

Mais on n’arrêtera pas le progrès surtout quand il fait le plein. »

C’était dans son voyage en Espagne. Théophile s’était sacrément ennuyé.

Céline repart plein de haine contre son automobiliste.

 

« parlez-moi de celui-là comme salope ! qui se carre à présent en bagnole, qu’a sa villa à la mer, qu’a une bonne pour ses deux enfants, voilà un qu’est intolérable ! la vraie charogne à abolir ! Moi j’y vois pas d’inconvénient. Vous en voulez du communisme ? Youp ! Laridon ! Servez chaud ! Vous serez fatigués avant moi ! Je vais pas défendre Arsène bourgeois, crougnotteux, dégueulasse, néo-youtre, tartufe, bas “peutt-peutt”. Jamais ! Effacez-moi cette infection ! Son exemple empoisonne tout. Ça devrait être fait depuis longtemps. Ni Caliban, ni Ariel, c’est un fumier où rien ne pousse. Aryen pourri vaut pas mieux que juif, peut-être un peu moins. »

 

C’est cela le secret des pamphlets : Ferdinand déteste plus les aryens en bagnole que les juifs. Si on pouvait le lire !

Après c’est la critique du monde super avant l’émergence du supermarché. L’homme rabroué et liquidé par les machines.

 

« A la vénération du super-confort, des superproductions; des super-branlées platitudes youtres, aux supersmokings, super-cocktails, super-bagnoles, enfin toute la super-connerie mécanisante et robotisante des salles obscures, de ces cavernes cent mille fois plus abrutissantes que les pires idolâtriques catacombes des premiers siècles. Tous ces miséreux, ces serfs délirants, complètement vermoulus par la propagande « idéolochique » de la radio du film et du « cancan » délirent à présent de désirs matériels et de muflerie militante. Les chômeurs louent des smokings! »

 

Cinquante après Mirbeau et sa promenade en bagnole Céline remarque le génie de la transformation de l’homme en viande à bagages. Il écrit dans Nord :

 

« Tout n’a pas toujours été touristique, hélicoptère et salles de bains, hôtesses « pin-up » comme de nos jours… que non ! tous ceux qui ont connu le Vardar, et même dirais-je tous les Balkans, bien avant Tito, sous les Karageorgevitch, même sous Stampar ont eu affaire à de ces moustiques !… et de ces typhus ! et pestes tous genres !… et aux « felchers »… je veux dire provinces, vallées, et souks, pas en touristes, viandes à bagages, motorisées, jamais satisfaites, jamais assez gavées, gonflées d’alcools folkloriques assez forts, de ratatouilles assez pimentées, jamais trouvant assez de vagins, moules assez juteuses et petits garçons assez dodus… les autobus pas assez énormes, pas assez de gros pétards bavards dedans, dessus, et autour… »

 

Dans D’un château l’autre, il trouve encore des ressources pour protester :

 

« Naturalisé mongol… ou fellagha comme Mauriac, je roulerais auto tout me serait permis, en tout et pour tout… j’aurais la vieillesse assurée… mignotée, chouchoutée, je vous jure !… quel train de maison ! je pontifierais d’haut de ma colline… je donnerais d’énormes leçons de Vertu, de jusqu’au-boutisme tonnerre de Dieu ! la mystique !… je me ferais tout le temps téléviser, on verrait mon icône partout !… l’adulation de toutes les Sorbonnes !… la vieillesse ivresse ! »

 

Rouler en auto ici c’est être bourgeois. Céline ne reconnaît pas le droit de posséder une bagnole ou de rouler dedans.

Dans les pamphlets il écrit plus poliment et plus philosophiquement :

 

« Je veux bien qu’il y ait de la force majeure, des mals nécessaires, des mécaniques dans certains cas, des trolleybus, des Cyclo-pompes, des calculatrices à moteur, je comprends les sciences exactes, les notions arides pour le bien de l’Humanité, le Progrès en marche… Mais je vois l’homme d’autant plus inquiet qu’il a perdu le goût des fables, du fabuleux, des Légendes, inquiet à hurler, qu’il adule, vénère le précis, le prosaïque, le chronomètre, le pondérable. Ça va pas avec sa nature. Il devient, il reste aussi con. Il se fabrique même une âme chimique avec de l’alcool à toutes doses, pour réagir contre l’angoisse, se réchauffer les aciers, se duper au monotone, il se délabre, cafouille, s’étiole, rote, on l’emporte, on l’incarcère, on le radoube, on rambine vitesse, il revient, tout est à recommencer… il tient plus huit jours à la vie super-intense des cent mille grelots à la fois tressaillis dans du vitriol. Et de plus en plus convaincu “d’alésages au polycompteur”, de précipices à la corde… »

 

C’est dans les beaux Draps, un des plus beaux textes du monde.

La démesure de Céline c’est pour sortir du compteur et du chronomètre et de nos instruments de mesure. On dirait du Mumford en fait celui si proche de lui de l’homme et la technique.

 

O termine avec cette envolée anti-mécanique écrite dans une bien belle écriture automatique :

 

« On l’éberlue de mécanique autant que les moines de mômeries nos pères les crasseux, il fonce le moderne, il charge, du moment qu’on lui cause atomes, réfractions cosmiques ou “quanta”, il croit que c’est arrivé dur comme fer. Il est en or pour tous panneaux. Il donne dans le prestige des savants comme autrefois aux astrologues, il s’est pas encore rendu compte que d’additionner des pommes ou de mettre en colonnes des atomes, c’est exactement semblable, c’est pas plus sorcier, c’est pas plus transcendant l’un que l’autre, ça demande pas plus d’intelligence. »

Avec même l’allusion aux quanta et à la science hypermoderne.

Car la bagnole fait de Céline une belle machine à écrire.