Christianisme et végétarisme

Isidore de Séville et le végétarisme chrétien

 

On tue neuf milliards d’animaux par an dans les abattoirs américains. Et on finit malade…

La question est belle et complexe. On n’a pas besoin de chercher du bouddhisme ici non plus. Sénèque aussi méprise sa chair : « numquam me ista caro compellet ad metum », que cette chair ne me mène jamais à la peur

La chair est liée au péché et à la violence dans notre Tradition. On lit dans la Bible et on répète dans le latin de la Vulgate ces lignes transcendantes liées à l’épisode universel du Déluge :

 

« 11 Et la terre était corrompue devant Dieu, et la terre était pleine de violence,

12 Et Dieu regarda la terre, et voici, elle était corrompue, car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre (omnis quippe caro corruperat viam suam super terram).

13 Et Dieu dit à Noé : La fin de toute chair est venue devant moi (Finis universæ carnis venit coram me), car la terre est pleine de violence à cause d’eux ; et voici, je vais les détruire avec la terre. »

 

Stéphane Boulc’h, universitaire belge, publie une exceptionnelle étude sur le régime monastique en 1997. Il écrit :

 

« Les viandes sont synonymes d’excès et de luxure, deux attitudes qui conduisent irrémédiablement à la corruption, à la souillure du corps et de l’âme. »

 

Dans notre tradition, mais pas seulement, la chair est liée à la corruption, à la viande et à la violence. J’ai évoqué ce problème dans mon livre sur le Graal, préfacé par Nicolas Richer, professeur à la Sorbonne. Le végétal est supérieur, lié au monastique, la viande sera liée à l’aristocrate et à la violence – à la chasse. Cela reflète la suprématie (en termes guénoniens) de l’ordre sacerdotal sur l’ordre militaire, du brahmane sur le ksatriya. Le risque de la dérive de Nemrod est omniprésent. Pensez au bois, à la pierre.

Le Julien de Flaubert cesse toute activité cynégétique et il devient un passeur végétarien qui se contente de bénir les violents.

Je profite de la belle étude de Stéphane Boulc’h :

 

« Epargnés par les pénitentiels, les végétaux bénéficient par ailleurs d’une très haute considération. Déjà, lorsqu’on s’en réfère à la tradition testamentaire, cela paraît être le cas. Ainsi, le paradis terrestre est-il strictement végétarien, et « toute bête de la terre, tout oiseau du ciel, tout ce qui remue sur la terre et qui a souffle de vie » reçoit-il pour nourriture « toute herbe mûrissante », « toute herbe qui porte sa semence sur toute la surface de la terre et tout arbre dont le fruit porte sa semence ». La position privilégiée d’une telle alimentation transpire d’ailleurs tout au long du Pentateuque. »

 

L’universitaire cite ensuite Isidore :

 

« Le haut Moyen Âge chrétien se fera l’écho de la conception biblique. Evoquant la Genèse, Isidore de Séville rappelle lui aussi que l’utilisation de la viande n’était pas permise initialement). Les Ecritures foisonnent d’exemples montrant combien durent se repentir ceux qui ne s’y conformaient pas. »

 

On le cite en latin, Isidore évoquent le déluge, toujours pour mon bon Simon qui se met au latin (faites de même si ce n’est fait) !

 

« Carnes autem et vinum post dilluvium hominibus in usum concessa siint : nam ab initio permissum non fuerat, nisi tantum illud, ut scriptum est.

 

Le végétarisme incarne alors un idéal spirituel :

 

« Pareille référence ne se discute pas; on comprend que dans l’esprit d’un docte, elle constitue l’idéal à atteindre. C’est, semble-t-il, le principal argument employé par St Ambroise en faveur de ce qu’il appelle une alimentation simple. Les « herbes », les potages ou les fruits sont ce que la nature apporte, ce que la bonté de Dieu a donné en premier, qu’aucun homme ne fait naître par le travail, ce qu’il reçoit gratuitement et ce qui agréablement vient répondre à ses besoins, à l’instar des oiseaux qui ne sèment pas, ne récoltent pas, ni n’entassent dans les greniers et que le Père céleste nourrit. »

 

On pense au locus amoenus de la tradition latine, au jardin premier, le Pardes de la tradition mondiale. »

 

Les raisons sont aussi plus pratiques (les moines sont toujours pratiques, retenez-bien cela) :

 

« Ces nourritures, ajoute-t-il, sont sobres et la frugalité et la parcimonie sont deux vertus exemplaires. De surcroît, elles sont saines et utiles, elles écartent les maladies et préservent des indigestions : elles sont en tout point radicalement opposées à celles qui proviennent des êtres vivants qui sont, pour leur part, sources de volupté et de luxure. »

 

Voici ce qu’on mange au Mont-Cassin :

 

« Au VIIIe siècle en effet, l’abbé Théodomar prétend que l’essentiel des menus pratiqués au monastère du Mont-Cassin se constitue de bouillies, de purées cuites et de légumes secs crus et macérés dans l’eau. Le mercredi et le vendredi, deux de ces plats sont préparés, trois les autres jours et l’on peut se nourrir également de pain et d’« herbes du jardin ».

 

Le repas carné, même s’il n’est pas interdit, peut menacer la santé et l’équilibre :

 

« Les aliments carnés ne semblent pas mauvais pour la santé physique de l’homme, puisqu’ils peuvent servir à la réconforter. En fait, s’ils sont défendus, écrit St Isidore, c’est parce qu’ils ont sur l’organisme des effets échauffants et nourrissent ainsi tous les vices ; comme le prétendait Ambroise de Milan, ils engendrent la luxure. Ils mettent en danger l’équilibre spirituel de la personne et, s’ils n’altèrent en rien ses capacités physiques, ils réveillent des envies corporelles qui écartent l’individu de ses aspirations vertueuses. L’ascétisme s’accommoderait mal de ces instincts charnels, aussi comprend-on, comme l’affirme la règle de St Fructueux, que l’abstinence de viande est utile et appropriée aux moines. »

 

La viande n’est pas « diabolique », mais il vaut mieux l’éviter :

 

« Ces derniers exemples viennent confirmer que l’aliment carné ne porte pas en lui-même ce qui le désavoue. Son abstinence n’a qu’un but mystique, et c’est le seul que l’on puisse légitimer. Entre autres activités mystiques, le jeûne apparaît chez certains auteurs comme un moyen de préparer son corps à un dessein spirituel. »

 

La viande est liée à la gloutonnerie (on ne sera jamais glouton en dévorant carottes et salades !) :

 

« Le carême est partout une des périodes lors de laquelle on montre le plus grand scrupule à accepter de la viande. En 653 à Tolède, il est arrêté qu’à moins d’être très malade ou très vieux et d’avoir obtenu une permission spéciale de son évêque, manger de la viande pendant ces jours sacrés est un acte de gloutonnerie contraire à la Sainte Communion. Afin d’expier sa faute, le coupable doit s’abstenir de goûter la viande une année entière. »

 

Le poisson est chaudement recommandé (pensez à l’anagramme IXTHUS, Jésus-Christ fils de Dieu en grec) :

 

« Apparemment rejetée du fait d’intérêts religieux, la viande se voit substituée par un autre aliment qui, à son tour, assume une valeur fortement mystique : le poisson. Ce n’est pas là une extrapolation de ma part, car St Isidore lui-même affirme qu’il peut être mangé parce que le Seigneur l’a admis après la résurrection et que ni le Sauveur, ni les apôtres ne l’interdisent. »

 

Piscem sane, quia eum post resurrectionem accepit Dominus, possumus manducare, écrit St Isidore dans ses De ecclesiasticis officiis !

 

Le Boulc’h écrit bellement :

 

« La tradition évangélique confère à cet aliment une légitimité qui le place à égalité avec les végétaux dans la haute considération que leur voue la culture occidentale du haut Moyen Âge. Très présent dans les habitudes iconographiques chrétiennes jusqu’au Ve siècle, le poisson a très vite été considéré par les premiers fidèles comme un des emblèmes du Christ, comme un symbole évoquant l’eucharistie. »

 

La viande est alors rapprochée pour ses risques du vin :

 

« A travers le vin, c’est naturellement ce que l’on redoute par-dessus tout.

On y lit qu’en suscitant l’ivresse, l’alcool (le vin en particulier) invite à la luxure, à l’irritation, à la colère. Il compromet l’équilibre de l’esprit, lui ôte toute conscience du mal et, de surcroît, ruine la santé. »

 

En réalité notre régime – ou notre diète, ou notre ascèse – nous prépare au paradis :

 

« S’y complaire rend les gens bons et vertueux. La vie terrestre s’en trouve améliorée et promue à être prolongée dans les cieux. C’est une imitation des vertus bibliques pour celui qui aspire au paradis ; une façon aussi d’appliquer un comportement et des valeurs qui sont celles de l’Au-delà: là-bas, il n’y a nul besoin de manger car la faim du corps disparaît. »

 

 

Bibliographie

 

Nicolas Bonnal – Perceval et la reine (Amazon.fr)

Saint Isidore – De ecclesiasticis officiis, lib. I, ch. XLV

Boulc’h Stéphane. Le repas quotidien des moines occidentaux du haut Moyen Âge. In: Revue belge de philologie et d’histoire, tome 75, fasc. 2, 1997.

Genèse, 6, 12-14

Flaubert – La légende de Saint-Julien l’Hospitalier