Céline : « L’ignominie, la bassesse alimentaire, la goujaterie de tout ce monde, maîtres et valets mélangés ne dégoûte plus personne, ni déserteurs, ni désertés, ni spectateurs, le chien suit la pâtée, voilà tout. »

Comment l’immonde Céline se mit à détester l’Amérique (sous Roosevelt)

Comment Céline se mit à détester l’Amérique (sous Roosevelt)

 

J’ai raconté dans mon livre la grande dépression américaine de Céline ; ceci dit il aimait le pays : la puissance, l’aura, la technique, les filles… Seulement sans argent…

Dans les années trente, avec Roosevelt aux manettes (lisez Imperium, Francis Parker Yockey), comme tous les extrémistes, il déteste. Lettre :

 

7 Février [1935]

Darling Karen

Il ne faut pas vous soucier à ce point. Je vous aime bien Karen et vous aimerai toujours. Seulement à votre arrivée à New York vous êtes devenue folle comme cela vous arrive de temps en temps. Votre jolie nature féminine et au surplus artistique vous rend alors soudain tout à fait méchante pour les vieux affectueux dans mon genre et vous me faites alors beaucoup de chagrin. Naturellement je me venge comme je peux – on n’aime pas à être chassé de ses affections parce qu’un petit Roméo plus beau, plus riche, plus jeune arrive tout pimpant de Californie, du Canada, ou d’Argentine. Ceci est je le sais tout à fait américain qui est aussi le pays non seulement des parfaits peppys mais aussi des tout à fait crétins et ivrognes 100 pr 100. Vous parlez de gaîté, je ne connais rien de plus déchirant de plus sinistre que l’Amérique ce pays absolument dépourvu de vie profonde dès qu’on cesse de s’y exciter et qu’on commence à y réfléchir – d’où l’absolue inexistence de tout ce grotesque « Art circle » – des gens qui ne soupçonnent même pas le point sensible, organique de la naissance des choses. Une impuissance spirituelle inouïe. Un lyrisme de Galeries Lafayette – des enthousiasmes d’ascenseur. L’âme pour eux c’est un trombone à coulisse et qui brille. Plus on a de projecteurs dessus et plus on est amoureux – une totale inversion, perversion, dépravation de toutes les mystiques. Une nation de garagistes ivres, hurleurs et bientôt complètement Juifs.

« Et les Français sont bien contents, parfaitement d’accord, enthousiastes. Une telle connerie dépasse l’homme. Une hébétude si fantastique démasque un instinct de mort, une pesanteur au charnier, une perversion mutilante que rien ne saurait expliquer sinon que les temps sont venus, que le Diable nous appréhende, que le Destin s’accomplit. »

Céline…

 

Nicolas Bonnal, les pamphlets de Céline ne seront pas publiés par Gallimard ! – Très bon. Odi profanum vulgus et arceo.

https://nicolasbonnal.wordpress.com/2017/12/29/humourapocalypse-louis-ferdinand-celine-adolf-et-le-derriere-de-la-pharmacienne-1944/

La grosse déprime de Céline en Amérique…

La grosse déprime de Céline en Amérique

 

 

Tous les ploucs rêvent d’aller à New York. Et voici comment le génie du siècle passé décrit son expérience newyorkaise.

La peur de la ville debout :

« Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. »

 

Voici le froid qui va avec :

 

« Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on n’en pouvait rigoler nous, du spectacle qu’à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, les rues de la ville, où les nuages s’engouffraient aussi à la charge du vent. Notre galère tenait son mince sillon juste au ras des jetées, là où venait finir une eau caca, toute barbotante d’une kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards. »

 

La trouille de l’immigré français :

Pour un miteux, il n’est jamais bien commode de débarquer nulle part mais pour un galérien c’est encore bien pire, surtout que les gens d’Amérique n’aiment pas du tout les galériens qui viennent d’Europe. « C’est tous des anarchistes » qu’ils disent. Ils ne veulent recevoir chez eux en somme que les curieux qui leur apportent du pognon, parce que tous les argents d’Europe, c’est des fils à Dollar.

J’aurais peut-être pu essayer comme d’autres l’avaient déjà réussi, de traverser le port à la nage et puis une fois au quai de me mettre à crier : « Vive Dollar ! Vive Dollar ! »

C’est un truc.

 

Broadway :

Nous on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.

C’était comme une plaie triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.

Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.

 

 

Manhattan et Mammon, le manque de pognon, la cité tentaculaire qui nous réduit à l’état de toutes petites fourmis :

 

C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan. On n’y entre qu’à pied, comme à l’église. C’est le beau cœur en Banque du monde d’aujourd’hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.

C’est un quartier qu’en est rempli d’or, un vrai miracle, et même qu’on peut l’entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu’on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.

Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu’ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice.

Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi.

 

 

La pauvreté dans la métropole babélienne :

 

Contre l’abomination d’être pauvre, il faut, avouons-le, c’est un devoir, tout essayer, se soûler avec n’importe quoi, du vin, du pas cher, de la masturbation, du cinéma.

 

Premier gros accès de déprime :

 

Ce qui est pire c’est qu’on se demande comment le lendemain on trouvera assez de force pour continuer à faire ce qu’on a fait la veille et depuis déjà tellement trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces mille projets qui n’aboutissent à rien, ces tentatives pour sortir de l’accablante nécessité, tentatives qui toujours avortent, et toutes pour aller se convaincre une fois de plus que le destin est insurmontable, qu’il faut retomber au bas de la muraille, chaque soir, sous l’angoisse de ce lendemain, toujours plus précaire, plus sordide.

 

 

Après ces lignes sublimes sur l’âge qui vient :

 

C’est l’âge aussi qui vient peut-être, le traître, et nous menace du pire. On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité. Et où aller dehors, je vous le demande, dès qu’on a plus en soi la somme suffisante de délire ? La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi.

 

Après la résignation du peuple bien bestial et soumis :

 

Au lit ils enlevaient leurs lunettes d’abord et leurs râteliers ensuite dans un verre et plaçaient le tout en évidence. Ils n’avaient pas l’air de se parler entre eux, entre sexes, tout à fait comme dans la rue. On aurait dit des grosses bêtes bien dociles, bien habituées à s’ennuyer.

 

 

Deuxième attaque de spleen américain :

 

En Afrique, j’avais certes connu un genre de solitude assez brutale, mais l’isolement dans cette fourmilière américaine prenait une tournure plus accablante encore.

Toujours j’avais redouté d’être à peu près vide, de n’avoir en somme aucune sérieuse raison pour exister. À présent j’étais devant les faits bien assuré de mon néant individuel. Dans ce milieu trop différent de celui où j’avais de mesquines habitudes, je m’étais à l’instant comme dissous. Je me sentais bien près de ne plus exister, tout simplement. Ainsi, je le découvrais, dès qu’on avait cessé de me parler des choses familières, plus rien ne m’empêchait de sombrer dans une sorte d’irrésistible ennui, dans une manière de doucereuse, d’effroyable catastrophe d’âme. Une dégoûtation.

 

 

Ce commerce qui fatigue et qui vous prend la tête car il est non-stop (il aurait pu être scénariste de Koyaanisqatsi Céline !) :

 

En sortant des ténèbres délirantes de mon hôtel je tentais encore quelques excursions parmi les hautes rues d’alentour, carnaval insipide de maisons en vertige. Ma lassitude s’aggravait devant ces étendues de façades, cette monotonie gonflée de pavés, de briques et de travées à l’infini et de commerce et de commerce encore, ce chancre du monde, éclatant en réclames prometteuses et pustulentes. Cent mille mensonges radoteux.

 

 

Et les rites du transport :

 

Un tramway longeait le bord de l’Hudson allant vers le centre de la ville, un vieux véhicule qui tremblait de toutes ses roues et de sa carcasse craintive. Il mettait une bonne heure pour accomplir son trajet. Ses voyageurs se soumettaient sans impatience à un rite compliqué de paiement par une sorte de moulin à café à monnaie placé tout à l’entrée du wagon. Le contrôleur les regardait s’exécuter, vêtu comme l’un des nôtres, en uniforme de milicien balkanique prisonnier.

 

 

Troisième crise de déprime, très liée au manque de pognon :

 

Alors tout devient simple à l’instant, divinement, sans doute, tout ce qui était si compliqué un moment auparavant… Tout se transforme et le monde formidablement hostile s’en vient à l’instant rouler à vos pieds en boule sournoise, docile et veloutée. On la perd alors peut-être du même coup, l’habitude épuisante de rêvasser aux êtres réussis, aux fortunes heureuses puisqu’on peut toucher avec ses doigts à tout cela. La vie des gens sans moyens n’est qu’un long refus dans un long délire et on ne connaît vraiment bien, on ne se délivre aussi que de ce qu’on possède. J’en avais pour mon compte, à force d’en prendre et d’en laisser des rêves, la conscience en courants d’air, toute fissurée de mille lézardes et détraquée de façon répugnante.

 

 

Plus tard il écrit dans sa correspondance ces lignes qui reflètent son basculement politique. La révolution oligarchique et mondialiste de Roosevelt ne lui plaît pas, pas plus qu’aux écrivains de droite américaine (Stoddard, Grant, Fitzgerald, etc.) :

 

« Ceci est je le sais tout à fait américain qui est aussi le pays non seulement des parfaits peppys mais aussi des tout à fait crétins et ivrognes 100 pr 100. Vous parlez de gaîté, je ne connais rien de plus déchirant de plus sinistre que l’Amérique ce pays absolument dépourvu de vie profonde dès qu’on cesse de s’y exciter et qu’on commence à y réfléchir. (Lettre à Darling Karen, p. 218).

 

Il sombre dans l’antiaméricanisme primaire comme on dit, mais il s’exprime comme une René Guénon ou presque :

 

 

« Une impuissance spirituelle inouïe. Un lyrisme de Galeries Lafayette – des enthousiasmes d’ascenseur. L’âme pour eux c’est un trombone à coulisse et qui brille. Plus on a de projecteurs dessus et plus on est amoureux – une totale inversion, perversion, dépravation de toutes les mystiques. »

 

 

Sources

 

Bonnal – Céline, le pacifiste enragé (Kindle-Amazon)

Céline – Le Voyage

 

Guerre et démocratie : un écrivain et diplomate British contemporain confortait Céline ! On y reviendra !

https://archive.org/details/FrancisNeilsonTheMakersOfWar1950

Céline et Jérôme Bosch (de la Fin des Temps à travers les âges)

Céline et Jérôme Bosch

 

Les jeunes gens au jour d’aujourd’hui ont le goût du meurtre !

 

Le mode moderne est une atrocité d’ailleurs le monde est une atrocité. D’ailleurs « la vérité de ce monde c’est la mort. » Car il y en a d’autres ceux de la toile de Jouy et du rigodon.

Goût du désastre et de l’apocalypse, du pittoresque et de la drôlerie aussi : tout relie Céline à Jérôme Bosch. D’ailleurs les deux sont populaires malgré tout. Car Jérôme Bosch était le peintre de chevet du monstre espagnol Philippe II.

Céline écrit ces mots dans une lettre datée du 20 novembre 1937 :

 

« Chère Amie

Je vais venir à Anvers vous voir dans une quinzaine… Vous serez gentille de me donner quand je viendrai quelques renseignements sur la vie de Jérôme Bosch, juste quelques idées… »

 

 

En février 1939 il compare la situation à Jérôme Bosch :

 

« Chère Amie

Je me doutais bien que la mécanique n’irait pas si vite à reprendre son rythme et son ardeur. Il faut engraisser à présent. La mer vous fera du bien. Mais c’est encore une question de mois.

Hélas je ne vois pas beaucoup le joint d’aller en Belgique. Tout est horriblement coûteux en francs français !

La situation ? Sinistre… du Jérôme Bosch en réalité, et le pire se prépare, l’Apocalypse. Puisque les goyes sont si sots, ils vont expier toute leur veulerie, leur vanité brève, leur crédulité criminelle. Tant pis pour eux ! Toujours obsédés de mesquineries, de leur petit trou de cul, de leurs amours myopes. Ils ne voient jamais le grand côté des choses où leur enfer s’élabore. Tant pis !… Mais vous survivrez, belle amie, et les vôtres aussi, et le monde repartira… optimistement. »

 

Dans la note de l’édition Gallimard des lettres à ses amies, on lit :

 

« A vous Lucienne Delforge témoigne également qu’« en plus de sa passion pour la danse et la musique, [Céline] nourrissait un grand enthousiasme pour la peinture. Il aimait particulièrement les Flamands, Breughel l’Ancien et Breughel de Velours, J. Bosch, dont il ne se lassait pas d’admirer les œuvres, mais surtout la justesse des attitudes, la subtilité du geste ou de l’expression qui permettaient de pénétrer la psychologie des personnages peints par l’artiste, en dehors de la splendeur des couleurs, le réjouissaient. C’est d’ailleurs à lui que je dois mon initiation à la peinture et les joies que j’y ai trouvées désormais ». (Lettre privée de novembre 1977.)

 

Et puisqu’on parle de sa femme Lucette, lisons-la :

 

« Pendant cet exode, on a rencontré aussi beaucoup d’enfants anormaux. J’en revois surtout un, que j’appelais « petit poisson », qui n’avait pas de jambes et qui s’accrochait à moi.

Nous avons en un mois tout vu, tout vécu.

A Issoudun, des soldats français jetaient leurs armes dans les fossés et voulaient se constituer prisonniers. Le découragement était terrible.

Je regrette que Louis n’ait pas retranscrit ce moment de notre vie, c’était comme une fresque de Bruegel, de Jérôme Bosch, c’était inoubliable. »

 

Elle est encore plus sensible que lui, Lucette, à l’imagerie apocalyptique des maîtres flamands :

 

« Nous avons vécu là une vie hallucinatoire, dans une sorte de cauchemar éveillé, au milieu d’un monde qui s’était trompé et qui allait être englouti. »

 

Car il y a d’autres mondes que le nôtre c’est un fait. Lisons le Céline secret de son épouse Lucette rendue géniale comme lui.

Lucette encore à propos de ce stupide tropisme danois qui lui vaudra tant d’ennuis (alors que l’Espagne avec son soleil et son franquisme…) :

 

« Pour Louis, le Danemark, c’était un souvenir ancien.

Il y avait la mer du Nord et l’impression de vivre là-bas dans les bateaux.

C’était un songe, un mirage.

Le voyage pour y parvenir a été une hallucination, un cauchemar dans la guerre et le feu. »

 

On n’est pas au bout de nos peines.

Ici dans la description de sa femme donc on se rapproche bien de Jérôme Bosch :

 

« Nous embarquions sur des bouts de train qui semblaient vouloir nous conduire ailleurs et qui, soudain, stoppaient pour repartir on ne savait où et peut-être nulle part.

Les locomotives marchaient au charbon de bois et dans la nuit nous avancions, tels des trains  fantômes, en lançant des étincelles.

Souvent un bombardement nous forçait à l’arrêt brutal et nous nous retrouvions en rase campagne, contraints de ramper vers des ponts où nous nous affalions pour dormir un peu avant de nous embarquer dans un nouveau wagon qui venait à passer. »

 

Après on décrit l’Allemagne c’est-à-dire rien puisqu’il ne reste rien.

 

« Ainsi, hagards et par petits bouts, nous avons traversé une Allemagne en ruine.

Plus une seule maison n’était encore debout. Parfois on en avait l’impression, mais c’était juste la façade qui subsistait : derrière, il n’y avait rien.

Dans les trains, les Allemands avec nous chantaient comme dans un opéra funèbre.

On était entouré de flammes et de cendres. »

 

Même le chat est éberlué, comme transformé.

 

« Bébert a vécu avec nous ce morceau d’histoire, totalement immobile dans sa gibecière, ne réclamant ni à manger ni à boire, comme absent à lui-même et en prise directe avec l’atrocité du monde. »

 

Le chat devient un mage cosmique, un être hors norme, un René Guénon abouti. Après un bref hommage de Lucette à Dante :

« Bébert nous a sauvé la vie. C’était comme si nous vivions la descente aux Enfers de Dante.

Dans ma chambre, dans la soupente, toute seule je me serais laissée mourir. Je n’aurais pas, réalimentant sans cesse mon poêle à bois, mis tout en route pour faire de la chaleur si je n’avais pas voulu que mon chat vive. Il nous faisait un petit foyer, un cœur qui bat.

Je sais que, pour certains, c’est étonnant que Céline mette Bébert sur le même plan que moi.

Ça ne pouvait pas être autrement, il était un personnage à part entière. »

 

On a rarement aussi bien parlé d’un animal. Même Poe, Baudelaire et Lovecraft …

Sur l’horreur de cet aplatissement allemand Céline a lui cette ligne drôle dans Nord :

 

« Rostock, je me souvenais, la ville… mais maintenant dans quel état ?… c’était peut-être plus qu’un cratère ?… »

 

Sur la vie de Céline comme cauchemar éveillé surtout sur la fin de la Guerre Lucette a encore ces lignes éveillées :

 

« Quand on a fait de la prison, on est à jamais séparé des autres, c’est comme si on était devenu un fantôme.

En deux ans ce n’était plus le même homme, il était devenu vieux. Il marchait avec une canne, avait tous les jours des malaises en plus de ses crises habituelles de paludisme.

La première guerre en avait fait la moitié d’un homme, plus qu’une oreille, un seul bras et une tête en ébullition. La prison l’a achevé. Elle a fait de lui un mort vivant. A Meudon, pendant les dix ans qui ont précédé sa mort, il n’était déjà plus là. »

 

Après Lucette s’exprime comme Céline, l’élève dépasse le maître (toujours les femmes d’ailleurs) :

 

« A partir d’un certain seuil de souffrance, le flan des mots tombe, il n’y a plus rien à dire.

De la même façon, les vrais pauvres ne se plaignent jamais, ne demandent rien, ils se cachent. »

 

Etre ou ne pas être dira-t-on plus tard au siècle de Jérôme Bosch. Ne pas être.

 

« Aujourd’hui, je suis comme une voiture qui n’a plus de moteur. Il ne reste que la carcasse ; je ne pensais pas que c’était si long de mourir ».

 

Elle dit cela après avoir passé le permis de conduire à cinquante-deux ans.

 

 

Sur la danse de saint-Guy et l’absence de réaction qu’elle inspire Céline a ces phrases géniales dignes des bulles de Jérôme Bosch :

 

« Et les Français sont bien contents, parfaitement d’accord, enthousiastes.

Une telle connerie dépasse l’homme. Une hébétude si fantastique démasque un instinct de mort, une pesanteur au charnier, une perversion mutilante que rien ne saurait expliquer sinon que les temps sont venus, que le Diable nous appréhende, que le Destin s’accomplit. »

 

L’horreur mécanique du monde est digne de Bosch et de ses bougies au même nom. Cela donne chez Céline quitte à Le répéter :

 

« Faudrait un Hercule convaincu et drôlement soufflé, pour les arracher ces lascars à leur roboterie, citoyens motorisés, puis citoyens-bicyclettes, puis citoyens tout nus, pieds nus, la gueule de travers, mauvais coolies, que faire pour eux ?’

 

La bêtise et la médiocrité se répandent. Exemple de la triste Amérique de Roosevelt :

 

« Où serons-nous dans quelques mois ! Sans doute n’aurai-je plus l’occasion de revenir [aux] U.S.A. ou si vieux que tout sera affreux ! Je ne connais déjà plus personne là-bas sauf les journalistes hélas ! Comme tout le contenu de la vie devient sec et formel en avançant en âge !

Le jus s’échappe il ne reste plus que les grimaces. »

 

Il remarque la déchéance américaine très tôt :

 

« J’ai trouvé New York d’autre part bien changé. Plus du tout aussi insolent qu’autrefois. Il n’y a plus d’américanisme. Ils suivent la même pente dégoûtante que l’Europe. Ils sont à la remorque de l’Europe et des Juifs entièrement, de grèves en grèves et de démagogie en révolution qui je crois ne tardera guère au train où ils vont. La grande époque américaine est certainement passée. Avant dix ans ils seront aussi pouilleux qu’ici. »

 

Nota : sur les Juifs et le New Deal surnommé un temps le Jew Deal il y pléthore de livres juifs (voyez Ginsberg, The Fatal Embrace). L’intérêt ici est la remarque ; « il n’y a plus d’américanisme », cet américanisme délicieux que nous avions vécu avec Molly et cet « amour que les américains font comme les oiseaux. »

 

La finale apocalypse avec les maîtres à l’œuvre, les producteurs :

 

 

« Ils seront vainqueurs partout – avant-garde des asiatiques, leur victoire sera brève ! Les blancs disparaîtront ! vaincus par l’avarice, l’égoïsme et l’alcool et ce sera bien fait ! Quelle salade ! Je ne parle pas des USA – là tout est déjà en parfaite décomposition – et à quelle allure ! Prodigieux ! »

 

On finit sur Bosch et le maître par ces lignes grandioses et littéraires, extraites du Voyage :

 

« Et tous les soirs ensuite vers cette époque-là, bien des villages se sont mis à flamber à l’horizon, ça se répétait, on en était entourés, comme par un très grand cercle d’une drôle de fête de tous ces pays-là qui brûlaient, devant soi et des deux côtés, avec des flammes qui montaient et léchaient les nuages. »

 

C’est la drôle de fête aux couleurs de Bosch qui nous captive là. L’écrivain juif  autrichien Hermann Broch, auteur de l’incomparable Mort de Virgile, parlera d’apocalypse joyeuse pour désigner notre époque de monstruosité ahurie. Splendide gradation dans les lignes suivantes :

 

« On voyait tout y passer dans les flammes, les élises, les granges, les unes après les autres, les meules qui donnaient des flammes plus animées, plus hautes que le reste, et puis les poutres qui se redressaient tout droit dans la nuit avec des barbes de flammèches avant de chuter dans la lumière. »

 

Et quelle chute. Quel style tout de même.

Le poète souligne incidemment et vicieusement le côté néronien et spectaculaire de tout cela :

 

« Ça se remarque bien comment que ça brûle un village, même à vingt kilomètres. C’était gai. Un petit hameau de rien du tout qu’on apercevait même pas pendant la journée, au fond d’une moche petite campagne, eh bien, on a pas idée la nuit, quand il brûle, de l’effet qu’il peut faire ! On dirait Notre-Dame ! Ça dure bien toute une nuit à brûler un village, même un petit, à la fin on dirait une fleur énorme, puis, rien qu’un bouton, puis plus rien. »

 

C’est le Rosebud d’Orson Welles à la fin de Citizen Kane. Une fleur, un bouton puis plus rien. Tout finit au bûcher de Shiva.

Céline a l’air résigné et amusé comme souvent dans le Voyage (on allait écrire le Village). Les combattants détruisent les villages pour avoir de la compagnie la nuit – de la lumière. Après ils brulent les forêts mais elles durent moins.

 

« Malheureux qu’ils n’ont pas duré les villages… Au bout d’un mois, dans ce canton-là, il n’y en avait déjà plus. Les forêts, on a tiré dessus aussi, au canon. Elles n’ont pas existé huit jours les forêts. Ça fait encore des beaux feux les forêts, mais ça dure à peine. »

 

Le bruit aussi du canon tient compagnie.

 

« Le canon pour eux c’était rien que du bruit. C’est à cause de ça que les guerres peuvent durer. Même ceux qui la font, en train de la faire, ne l’imaginent pas. »

 

Mais rien ne les arrêtera.

Ne laissez pas ébruiter cela : le bruit c’est ce qui abrutit. La suite chez Jérôme Bosch.

Reprise : Céline et la catastrophe immobilière

Céline et la mondialisation du cataclysme immobilier

 

J’écris ce texte pour un mien lecteur en exil, qui ne cesse de souligner combien la Nouvelle-Zélande est devenue, depuis le millénaire et le tournage du Seigneur des Anneaux, un enfer de cherté, de saleté, de pollution, de surpopulation et d’immobilier. C’est que la population se concentre dans deux ou trois villes (en Australie elles sont cinq), donc vous faites le calcul. Le reste de l’espace, comme partout, c’est pour l’armée (lutter contre la Russie), les investisseurs type Soros ou Benetton, les hôtels de luxe. Sans oublier les parcs nationaux payants. Au Chili j’ai dû payer pour marcher dans un village où il n’y avait rien à voir. C’était un impôt tribal. Rien ne les arrêtera, pas les mêmes les tribus qui furent exterminées par les conquistadores ou les colons au dix-neuvième siècle. C’est pourquoi je n’ai pas voulu de réalisme dans mon roman sur la Patagonie. Il n’y a plus de réel.

Le Satan règne sur terre maintenant. La moitié des jeunes ne peuvent plus se loger, vivent à demeure chez les parents, et se fondant dans la mélasse adolescente jadis décriée par mon ami Philippe Muray.

L’abrutissement général sert à consommer des âmes que l’on recycle via les technologies (ce n’est pas de la SF c’est de la réalité).

N’oubliez pas que dans mes maîtres carrés, les prix deviennent tellement chers que les mousquetaires de retour plient et déplient des mètres ! 100 000 euros à Kensington ou Monaco, soixante mille à Manhattan, quarante mille à Paris vue sur Seine, vingt mille à Auckland, cinquante mille à Hong-Kong, etc. Il reste Alexandrie (vite, Astérix !) et tous ces pays arabes qu’on a tellement démolis qu’on peut s’y loger dans les ruines en relisant Juvénal. Les deux tiers des ménages parisiens vivent dans moins de soixante mètres carrés.

Puis on descend (dans mon livre) en enfer où les prix sont moins chers et l’on accomplit la prophétie de Dostoïevski dans les frères Karamazov : nous avons chassé Dieu de terre, nous le retrouverons en enfer !

Cette descente permet une rencontre avec Horbiger, le grand génie de la terre creuse. Avec lui on remonte et cela devient enfin drôle !

Lisez donc ce roman sans pareil.

Mais revenons à Céline !

 

Le maître explique les grandes transformations :

 

« Les gens sont inquiets, les enfants n’ont déjà plus le même accent que leurs parents. On se trouve comme gêné quand on y pense d’être encore de Seine-et-Oise. Le miracle est en train de s’accomplir. La dernière boule de jardin a disparu avec l’arrivée de Laval aux affaires et les femmes de ménage ont augmenté leurs prix de vingt centimes de l’heure depuis les vacances. Un bookmaker est signalé. La receveuse des Postes achète des romans pédérastiques et elle en imagine de bien plus réalistes encore. Le curé dit merde quand on veut et donne des conseils de Bourse à ceux qui sont bien sages. La Seine a tué ses poissons et s’américanise entre une rangée double de verseurs tracteurs-pousseurs qui lui forment au ras des rives un terrible râtelier de pourritures et de ferrailles. Trois lotisseurs viennent d’entrer en prison. On s’organise. »

 

Il y a ceux qui regrettent de n’avoir pas investi à temps :

 

« Cette transformation foncière locale n’échappe pas à Baryton. Il regrette amèrement de ne pas avoir su acheter d’autres terrains encore dans la vallée d’à côté vingt ans plus tôt, alors qu’on vous priait encore de les enlever à quatre sous du mètre, comme de la tarte pas fraîche. »

 

Après on devient comme des investisseurs, et cela crée une espèce humaine nouvelle, le banlieusard, penché devant la télé ou son poste de radio :

 

« En entrant, ça sentait chez les Henrouille, en plus de la fumée, les cabinets et le ragoût. Leur pavillon venait de finir d’être payé. Ça leur représentait cinquante bonnes années d’économies. Dès qu’on entrait chez eux et qu’on les voyait on se demandait ce qu’ils avaient tous les deux. Eh bien, ce qu’ils avaient les Henrouille de pas naturel, c’est de ne jamais avoir dépensé pendant cinquante ans un seul sou à eux deux sans l’avoir regretté. C’est avec leur chair et leur esprit qu’ils avaient acquis leur maison, tel l’escargot. Mais lui l’escargot fait ça sans s’en douter.»

 

J’aime bien aussi son envolée au maître dans ces lignes :

 

« La lumière du ciel à Rancy, c’est la même qu’à Détroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol. Les cheminées, des petites et des hautes, ça fait pareil de loin qu’au bord de la mer les gros piquets dans la vase. Là-dedans, c’est nous. »

 

Là-dedans c’est nous, mais cela prend une vie à rembourser ! Si le temps de l’argent je ne vous dis pas l’espace !

 

Et comme j’évoquais mon seul dieu :

 

Comment vivrai-je sous terre sans Dieu ? Il ment, Rakitine ; si l’on chasse Dieu de la terre, nous le rencontrerons sous terre !

 

 

Bibliographie

 

Céline – Voyage au bout…

Dostoïevski – Les frères Karamazov

Nicolas Bonnal – Les maîtres carrés ; la bataille des champs patagoniques ; Céline (Amazon.fr)

Les tontons, c’est certainement un goût aussi pour les explosifs et la volatilité verbale !!! Le moteur à explosion verbal !

Encore un peu de Céline

Ah, la bagnole : lisons Bonnal, toujours !

Céline est mort au début du désastre terminal mené par la politique gaulliste en France et bien décrit par Godard dans Deux ou trois choses ou dans Week-end par exemple. Il n’aura donc pas vu voir le stade ultime de la liquidation de sociétés mais il aura bien dénoncé le phénomène du transport en commun… Curieusement en Amérique il ne crie pas trop contre la voiture. Le phénomène ne l’a pas trop marqué là-bas, même s’il a décrit comme personne les usines Ford et le travail abrutissant qui s’y passe.

 

Il note pendant l’Occupation le grand silence : «  on n’a pas vu d’automobile depuis des mois… même des « gazogènes »…

Ailleurs, il évoque le monde actuel : « le monde nouveau, communo-bourgeois, sermonneux, tartufe infini, automobiliste, alcoolique, bâfreur, cancéreux, connaît que deux angoisses : « son cul ? son compte ? » le reste, s’il s’en fout ! Prolos Plutos réunis ! parfaitement d’accord !… nous là, cloches traqués, nous n’avions pas à dormir !… »

 

Après toujours dans les pamphlets il évoque le pétomane gazeux contemporain (on associe bagnole, restau, pets, digestion, bon dimanche et télévision). Cela donne cette belle envolée lyrico-mécano-comique :

 

« Qui plantureusement soupe et dîne, deux fois par jour, trouve à digérer tel malaise, tel aria de ventre que tout son esprit disloque, astreinte de pancréas, bile de feu, chyle et boyasse distendus, muqueuses dévorées de chloride ! Pauvre sagouin tout saccagé d’expulsions de gaz, tympanique partout, tambour brimé de convenances, surpasse un moteur en péteries, d’où l’innommable promenade, de sites en bosquets du dimanche, des affolés du transit, à toutes allures d’échappements, de Lieux-dits en Châteaux d’Histoire. Ça va mal ! »