La pythie parle enfin : la mère maquerelle dit tout du monde moderne

Tiens, un peu de Céline ! Le Céline à Bonnal !

 

Ah, la bagnole : lisons Bonnal, toujours !

Céline est mort au début du désastre terminal mené par la politique gaulliste en France et bien décrit par Godard dans Deux ou trois choses ou dans Week-end par exemple. Il n’aura donc pas vu voir le stade ultime de la liquidation de sociétés mais il aura bien dénoncé le phénomène du transport en commun… Curieusement en Amérique il ne crie pas trop contre la voiture. Le phénomène ne l’a pas trop marqué là-bas, même s’il a décrit comme personne les usines Ford et le travail abrutissant qui s’y passe.

 

Il note pendant l’Occupation le grand silence : «  on n’a pas vu d’automobile depuis des mois… même des « gazogènes »…

Ailleurs, il évoque le monde actuel : « le monde nouveau, communo-bourgeois, sermonneux, tartufe infini, automobiliste, alcoolique, bâfreur, cancéreux, connaît que deux angoisses : « son cul ? son compte ? » le reste, s’il s’en fout ! Prolos Plutos réunis ! parfaitement d’accord !… nous là, cloches traqués, nous n’avions pas à dormir !… »

 

Après toujours dans les pamphlets il évoque le pétomane gazeux contemporain (on associe bagnole, restau, pets, digestion, bon dimanche et télévision). Cela donne cette belle envolée lyrico-mécano-comique :

 

« Qui plantureusement soupe et dîne, deux fois par jour, trouve à digérer tel malaise, tel aria de ventre que tout son esprit disloque, astreinte de pancréas, bile de feu, chyle et boyasse distendus, muqueuses dévorées de chloride ! Pauvre sagouin tout saccagé d’expulsions de gaz, tympanique partout, tambour brimé de convenances, surpasse un moteur en péteries, d’où l’innommable promenade, de sites en bosquets du dimanche, des affolés du transit, à toutes allures d’échappements, de Lieux-dits en Châteaux d’Histoire. Ça va mal ! »

 

Louis-Ferdinand Céline et le cataclysme immobilier

J’écris ce texte pour un mien lecteur en exil, qui ne cesse de souligner combien la Nouvelle-Zélande est devenue, depuis le millénaire et le tournage du Seigneur des Anneaux, un enfer de cherté, de saleté, de pollution, de surpopulation et d’immobilier. C’est que la population se concentre dans deux ou trois villes (en Australie elles sont cinq), donc vous faites le calcul. Le reste de l’espace, comme partout, c’est pour l’armée (lutter contre la Russie), les investisseurs type Soros ou Benetton, les hôtels de luxe. Sans oublier les parcs nationaux payants. Au Chili j’ai dû payer pour marcher dans un village où il n’y avait rien à voir. C’était un impôt tribal. Rien ne les arrêtera, pas les mêmes les tribus qui furent exterminées par les conquistadores ou les colons au dix-neuvième siècle. C’est pourquoi je n’ai pas voulu de réalisme dans mon roman sur la Patagonie. Il n’y a plus de réel.

Le Satan règne sur terre maintenant. La moitié des jeunes ne peuvent plus se loger, vivent à demeure chez les parents, et se fondant dans la mélasse adolescente jadis décriée par mon ami Philippe Muray.

L’abrutissement général sert à consommer des âmes que l’on recycle via les technologies (ce n’est pas de la SF c’est de la réalité).

N’oubliez pas que dans mes maîtres carrés, les prix deviennent tellement chers que les mousquetaires de retour plient et déplient des mètres ! 100 000 euros à Kensington ou Monaco, soixante mille à Manhattan, quarante mille à Paris vue sur Seine, vingt mille à Auckland, cinquante mille à Hong-Kong, etc. Il reste Alexandrie (vite, Astérix !) et tous ces pays arabes qu’on a tellement démolis qu’on peut s’y loger dans les ruines en relisant Juvénal. Les deux tiers des ménages parisiens vivent dans moins de soixante mètres carrés.

Puis on descend (dans mon livre) en enfer où les prix sont moins chers et l’on accomplit la prophétie de Dostoïevski dans les frères Karamazov : nous avons chassé Dieu de terre, nous le retrouverons en enfer !

Cette descente permet une rencontre avec Horbiger, le grand génie de la terre creuse. Avec lui on remonte et cela devient enfin drôle !

Lisez donc ce roman sans pareil.

Mais revenons à Céline !

 

Le maître explique les grandes transformations :

 

« Les gens sont inquiets, les enfants n’ont déjà plus le même accent que leurs parents. On se trouve comme gêné quand on y pense d’être encore de Seine-et-Oise. Le miracle est en train de s’accomplir. La dernière boule de jardin a disparu avec l’arrivée de Laval aux affaires et les femmes de ménage ont augmenté leurs prix de vingt centimes de l’heure depuis les vacances. Un bookmaker est signalé. La receveuse des Postes achète des romans pédérastiques et elle en imagine de bien plus réalistes encore. Le curé dit merde quand on veut et donne des conseils de Bourse à ceux qui sont bien sages. La Seine a tué ses poissons et s’américanise entre une rangée double de verseurs tracteurs-pousseurs qui lui forment au ras des rives un terrible râtelier de pourritures et de ferrailles. Trois lotisseurs viennent d’entrer en prison. On s’organise. »

 

Il y a ceux qui regrettent de n’avoir pas investi à temps :

 

« Cette transformation foncière locale n’échappe pas à Baryton. Il regrette amèrement de ne pas avoir su acheter d’autres terrains encore dans la vallée d’à côté vingt ans plus tôt, alors qu’on vous priait encore de les enlever à quatre sous du mètre, comme de la tarte pas fraîche. »

 

Après on devient comme des investisseurs, et cela crée une espèce humaine nouvelle, le banlieusard, penché devant la télé ou son poste de radio :

 

« En entrant, ça sentait chez les Henrouille, en plus de la fumée, les cabinets et le ragoût. Leur pavillon venait de finir d’être payé. Ça leur représentait cinquante bonnes années d’économies. Dès qu’on entrait chez eux et qu’on les voyait on se demandait ce qu’ils avaient tous les deux. Eh bien, ce qu’ils avaient les Henrouille de pas naturel, c’est de ne jamais avoir dépensé pendant cinquante ans un seul sou à eux deux sans l’avoir regretté. C’est avec leur chair et leur esprit qu’ils avaient acquis leur maison, tel l’escargot. Mais lui l’escargot fait ça sans s’en douter.»

 

J’aime bien aussi son envolée au maître dans ces lignes :

 

« La lumière du ciel à Rancy, c’est la même qu’à Détroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol. Les cheminées, des petites et des hautes, ça fait pareil de loin qu’au bord de la mer les gros piquets dans la vase. Là-dedans, c’est nous. »

 

Là-dedans c’est nous, mais cela prend une vie à rembourser ! Si le temps de l’argent je ne vous dis pas l’espace !

 

Et comme j’évoquais mon seul dieu :

 

Comment vivrai-je sous terre sans Dieu ? Il ment, Rakitine ; si l’on chasse Dieu de la terre, nous le rencontrerons sous terre !

 

 

Bibliographie

 

Céline – Voyage au bout…

Dostoïevski – Les frères Karamazov

Nicolas Bonnal – Les maîtres carrés ; la bataille des champs patagoniques ; Céline (Amazon.fr)

Extrayons du voyage avec Céline !

Extrayons du voyage, car son voyage est nourriture : le voyage cela se mange et cela se mâche comme un feuille de coca, au quotidien en somme. Un qui l’a bien compris est mon ami Oliver Stone : découvrez Last year in Vietnam.

 

La grande défaite, en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière.

 

Ce qui est pire c’est qu’on se demande comment le lendemain on trouvera assez de force pour continuer à faire ce qu’on a fait la veille et depuis déjà tellement trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces mille projets qui n’aboutissent à rien, ces tentatives pour sortir de l’accablante nécessité, tentatives qui toujours avortent, et toutes pour aller se convaincre une fois de plus que le destin est insurmontable, qu’il faut retomber au bas de la muraille, chaque soir, sous l’angoisse de ce lendemain, toujours plus précaire, plus sordide.

 

C’est l’âge aussi qui vient peut-être, le traître, et nous menace du pire. On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité. Et où aller dehors, je vous le demande, dès qu’on a plus en soi la somme suffisante de délire ? La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi.

Bulletin célinien sur Nicolas Bonnal (bis repetita…) :

 

C’est un original à la fois très cultivé et un peu déviant. Pas un spécialiste de Céline mais qui l’a lu de près. L’ouvrage est conçu comme un recueil d’une trentaine de textes assez courts sur des thèmes aussi variés que « Céline et l’hégémonie culturelle », « Céline et Jérôme Bosch », « Céline et la rage pacifiste », « Céline et la métapolitique familiale », « Céline et le retour du paganisme », etc.  L’originalité du livre est de laisser en priorité la parole à l’écrivain grâce à de nombreuses citations commentées de l’œuvre. Voici comment l’auteur présente lui-même son livre : « On ne prétend pas refaire la morale, ni au bombardier Céline ni au lecteur. On insiste sur la force du rire, la rage chaude de l’expression et on cherche à expliquer ce siècle incompris né de la Grande Guerre et de ses tranchées. »Si ce livre ravira des céliniens, gageons qu’il en hérissera d’autres. Lesquels seront inévitablement heurtés par certaines vues audacieuses : « Céline défend dans Les Beaux draps une vision sensible et enchantée du monde. Curieusement on trouve la même chez Alexis Carrel sans savoir si le grand savant, aujourd’hui déshonoré mais alors prix Nobel et ami des Roosevelt, l’a inspiré. »

Le livre s’ouvre par la relation d’une rencontre bouleversante avec Simone Gallimard alors frappée par le cancer. Directrice du Mercure de France, elle édita la première grande biographie de Céline : « Elle l’adorait. Ce fut un aveu rapide et brutal. Il me marqua beaucoup. Mais Gaston [son beau-père, ndlr] ne le lui présenta jamais. Un regret pour elle. » À Nicolas Bonnal elle exprima le souhait qu’il écrivît un  livre sur Céline. Mais celui-ci n’accrocha pas tout de suite. Déçu par Casse-pipe, le reste de l’œuvre le laissa interdit : « Tous ces points de ponctuation et ce style hoquetant ». La révélation eut lieu en Afrique du Sud où il lit Voyage au bout de la nuit alors qu’il subit une dépression carabinée : « L’Afrique américanisée sur fond de système croulant avec des blancs aussi inertes et abrutis (tout en étant fascisés partout) que ceux décrits par Céline, tout cela m’acheva. Mais j’avais enfin lu le Voyage et compris que la vérité de ce monde c’est la mort. C’est dur à vingt-six ans. Le rire venait des pamphlets, la tragédie des romans, donc de la réalité. ».

Écrit à la hussarde, le livre ne s’embarrasse pas de références (ni d’italiques pour les titres des œuvres). On cite Céline à l’envi sans jamais indiquer la source. Pas la peine, doit se dire l’auteur : les passionnés identifieront sans problème. Limite du livre : n’étant pas un spécialiste de Céline, l’auteur a tendance à avaliser certaines allégations erronées, dont celles de  Lucette qui, pour dédouaner son mari, affirma jadis que Les Beaux draps furent écrits en 1939 et publiés l’année suivante. C’est néanmoins un livre pour céliniens fervents, ceux qui adhèrent à la plupart des préoccupations de l’écrivain. Mais c’est aussi un livre destiné aux béotiens qui souhaitent en savoir plus sur un écrivain qui fait l’objet d’attaques redoublées plus d’un demi-siècle après sa disparition. Bonnal passe toutes les thématiques céliniennes en revue et les commente par des phrases courtes et définitives qui s’apparentent à des crochets du droit. On ne souscrit pas nécessairement à l’intégralité de l’exégèse mais on ne peut qu’applaudir l’auguste qui excelle, nonobstant quelques approximations, à mettre en valeur le chef du grand Guignol’s band.

  • Nicolas BONNAL, Louis-Ferdinand Céline. La colère et les mots, Avatar Éditions, coll. « Fahrenheit 451 », 2017, 323 pages, nombreuses photographies de Céline.

 

Les céliniens jugent Bonnal (et bien…)

http://bulletincelinien.com/nicolas-bonnal/

 

C’est un original à la fois très cultivé et un peu déviant. Pas un spécialiste de Céline mais qui l’a lu de près. L’ouvrage est conçu comme un recueil d’une trentaine de textes assez courts sur des thèmes aussi variés que « Céline et l’hégémonie culturelle », « Céline et Jérôme Bosch », « Céline et la rage pacifiste », « Céline et la métapolitique familiale », « Céline et le retour du paganisme », etc.  L’originalité du livre est de laisser en priorité la parole à l’écrivain grâce à de nombreuses citations commentées de l’œuvre. Voici comment l’auteur présente lui-même son livre : « On ne prétend pas refaire la morale, ni au bombardier Céline ni au lecteur. On insiste sur la force du rire, la rage chaude de l’expression et on cherche à expliquer ce siècle incompris né de la Grande Guerre et de ses tranchées. »Si ce livre ravira des céliniens, gageons qu’il en hérissera d’autres. Lesquels seront inévitablement heurtés par certaines vues audacieuses : « Céline défend dans Les Beaux draps une vision sensible et enchantée du monde. Curieusement on trouve la même chez Alexis Carrel sans savoir si le grand savant, aujourd’hui déshonoré mais alors prix Nobel et ami des Roosevelt, l’a inspiré. »

Le livre s’ouvre par la relation d’une rencontre bouleversante avec Simone Gallimard alors frappée par le cancer. Directrice du Mercure de France, elle édita la première grande biographie de Céline : « Elle l’adorait. Ce fut un aveu rapide et brutal. Il me marqua beaucoup. Mais Gaston [son beau-père, ndlr] ne le lui présenta jamais. Un regret pour elle. » À Nicolas Bonnal elle exprima le souhait qu’il écrivît un  livre sur Céline. Mais celui-ci n’accrocha pas tout de suite. Déçu par Casse-pipe, le reste de l’œuvre le laissa interdit : « Tous ces points de ponctuation et ce style hoquetant ». La révélation eut lieu en Afrique du Sud où il lit Voyage au bout de la nuit alors qu’il subit une dépression carabinée : « L’Afrique américanisée sur fond de système croulant avec des blancs aussi inertes et abrutis (tout en étant fascisés partout) que ceux décrits par Céline, tout cela m’acheva. Mais j’avais enfin lu le Voyage et compris que la vérité de ce monde c’est la mort. C’est dur à vingt-six ans. Le rire venait des pamphlets, la tragédie des romans, donc de la réalité. ».

Écrit à la hussarde, le livre ne s’embarrasse pas de références (ni d’italiques pour les titres des œuvres). On cite Céline à l’envi sans jamais indiquer la source. Pas la peine, doit se dire l’auteur : les passionnés identifieront sans problème. Limite du livre : n’étant pas un spécialiste de Céline, l’auteur a tendance à avaliser certaines allégations erronées, dont celles de  Lucette qui, pour dédouaner son mari, affirma jadis que Les Beaux draps furent écrits en 1939 et publiés l’année suivante. C’est néanmoins un livre pour céliniens fervents, ceux qui adhèrent à la plupart des préoccupations de l’écrivain. Mais c’est aussi un livre destiné aux béotiens qui souhaitent en savoir plus sur un écrivain qui fait l’objet d’attaques redoublées plus d’un demi-siècle après sa disparition. Bonnal passe toutes les thématiques céliniennes en revue et les commente par des phrases courtes et définitives qui s’apparentent à des crochets du droit. On ne souscrit pas nécessairement à l’intégralité de l’exégèse mais on ne peut qu’applaudir l’auguste qui excelle, nonobstant quelques approximations, à mettre en valeur le chef du grand Guignol’s band.

  • Nicolas BONNAL, Louis-Ferdinand Céline. La colère et les mots, Avatar Éditions, coll. « Fahrenheit 451 », 2017, 323 pages, nombreuses photographies de Céline.

 

La dépression de Céline en Amérique

 

Tous les ploucs rêvent d’aller à New York. Et voici comment le génie du siècle passé décrit son expérience newyorkaise.

La peur de la ville debout :

« Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. »

 

Voici le froid qui va avec :

 

« Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on n’en pouvait rigoler nous, du spectacle qu’à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, les rues de la ville, où les nuages s’engouffraient aussi à la charge du vent. Notre galère tenait son mince sillon juste au ras des jetées, là où venait finir une eau caca, toute barbotante d’une kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards. »

 

La trouille de l’immigré français :

Pour un miteux, il n’est jamais bien commode de débarquer nulle part mais pour un galérien c’est encore bien pire, surtout que les gens d’Amérique n’aiment pas du tout les galériens qui viennent d’Europe. « C’est tous des anarchistes » qu’ils disent. Ils ne veulent recevoir chez eux en somme que les curieux qui leur apportent du pognon, parce que tous les argents d’Europe, c’est des fils à Dollar.

J’aurais peut-être pu essayer comme d’autres l’avaient déjà réussi, de traverser le port à la nage et puis une fois au quai de me mettre à crier : « Vive Dollar ! Vive Dollar ! »

C’est un truc.

 

Broadway :

Nous on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.

C’était comme une plaie triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.

Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.

 

 

Manhattan et Mammon, le manque de pognon, la cité tentaculaire qui nous réduit à l’état de toutes petites fourmis :

 

C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan. On n’y entre qu’à pied, comme à l’église. C’est le beau cœur en Banque du monde d’aujourd’hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.

C’est un quartier qu’en est rempli d’or, un vrai miracle, et même qu’on peut l’entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu’on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.

Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu’ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice.

Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi.

 

 

La pauvreté dans la métropole babélienne :

 

Contre l’abomination d’être pauvre, il faut, avouons-le, c’est un devoir, tout essayer, se soûler avec n’importe quoi, du vin, du pas cher, de la masturbation, du cinéma.

 

Premier gros accès de déprime :

 

Ce qui est pire c’est qu’on se demande comment le lendemain on trouvera assez de force pour continuer à faire ce qu’on a fait la veille et depuis déjà tellement trop longtemps, où on trouvera la force pour ces démarches imbéciles, ces mille projets qui n’aboutissent à rien, ces tentatives pour sortir de l’accablante nécessité, tentatives qui toujours avortent, et toutes pour aller se convaincre une fois de plus que le destin est insurmontable, qu’il faut retomber au bas de la muraille, chaque soir, sous l’angoisse de ce lendemain, toujours plus précaire, plus sordide.

 

 

Après ces lignes sublimes sur l’âge qui vient :

 

C’est l’âge aussi qui vient peut-être, le traître, et nous menace du pire. On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité. Et où aller dehors, je vous le demande, dès qu’on a plus en soi la somme suffisante de délire ? La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi.

 

Après la résignation du peuple bien bestial et soumis :

 

Au lit ils enlevaient leurs lunettes d’abord et leurs râteliers ensuite dans un verre et plaçaient le tout en évidence. Ils n’avaient pas l’air de se parler entre eux, entre sexes, tout à fait comme dans la rue. On aurait dit des grosses bêtes bien dociles, bien habituées à s’ennuyer.

 

 

Deuxième attaque de spleen américain :

 

En Afrique, j’avais certes connu un genre de solitude assez brutale, mais l’isolement dans cette fourmilière américaine prenait une tournure plus accablante encore.

Toujours j’avais redouté d’être à peu près vide, de n’avoir en somme aucune sérieuse raison pour exister. À présent j’étais devant les faits bien assuré de mon néant individuel. Dans ce milieu trop différent de celui où j’avais de mesquines habitudes, je m’étais à l’instant comme dissous. Je me sentais bien près de ne plus exister, tout simplement. Ainsi, je le découvrais, dès qu’on avait cessé de me parler des choses familières, plus rien ne m’empêchait de sombrer dans une sorte d’irrésistible ennui, dans une manière de doucereuse, d’effroyable catastrophe d’âme. Une dégoûtation.

 

 

Ce commerce qui fatigue et qui vous prend la tête car il est non-stop (il aurait pu être scénariste de Koyaanisqatsi Céline !) :

 

En sortant des ténèbres délirantes de mon hôtel je tentais encore quelques excursions parmi les hautes rues d’alentour, carnaval insipide de maisons en vertige. Ma lassitude s’aggravait devant ces étendues de façades, cette monotonie gonflée de pavés, de briques et de travées à l’infini et de commerce et de commerce encore, ce chancre du monde, éclatant en réclames prometteuses et pustulentes. Cent mille mensonges radoteux.

 

 

Et les rites du transport :

 

Un tramway longeait le bord de l’Hudson allant vers le centre de la ville, un vieux véhicule qui tremblait de toutes ses roues et de sa carcasse craintive. Il mettait une bonne heure pour accomplir son trajet. Ses voyageurs se soumettaient sans impatience à un rite compliqué de paiement par une sorte de moulin à café à monnaie placé tout à l’entrée du wagon. Le contrôleur les regardait s’exécuter, vêtu comme l’un des nôtres, en uniforme de milicien balkanique prisonnier.

 

 

Troisième crise de déprime, très liée au manque de pognon :

 

Alors tout devient simple à l’instant, divinement, sans doute, tout ce qui était si compliqué un moment auparavant… Tout se transforme et le monde formidablement hostile s’en vient à l’instant rouler à vos pieds en boule sournoise, docile et veloutée. On la perd alors peut-être du même coup, l’habitude épuisante de rêvasser aux êtres réussis, aux fortunes heureuses puisqu’on peut toucher avec ses doigts à tout cela. La vie des gens sans moyens n’est qu’un long refus dans un long délire et on ne connaît vraiment bien, on ne se délivre aussi que de ce qu’on possède. J’en avais pour mon compte, à force d’en prendre et d’en laisser des rêves, la conscience en courants d’air, toute fissurée de mille lézardes et détraquée de façon répugnante.

 

 

Plus tard il écrit dans sa correspondance ces lignes qui reflètent son basculement politique. La révolution oligarchique et mondialiste de Roosevelt ne lui plaît pas, pas plus qu’aux écrivains de droite américaine (Stoddard, Grant, Fitzgerald, etc.) :

 

« Ceci est je le sais tout à fait américain qui est aussi le pays non seulement des parfaits peppys mais aussi des tout à fait crétins et ivrognes 100 pr 100. Vous parlez de gaîté, je ne connais rien de plus déchirant de plus sinistre que l’Amérique ce pays absolument dépourvu de vie profonde dès qu’on cesse de s’y exciter et qu’on commence à y réfléchir. (Lettre à Darling Karen, p. 218).

 

Il sombre dans l’antiaméricanisme primaire comme on dit, mais il s’exprime comme une René Guénon ou presque :

 

 

« Une impuissance spirituelle inouïe. Un lyrisme de Galeries Lafayette – des enthousiasmes d’ascenseur. L’âme pour eux c’est un trombone à coulisse et qui brille. Plus on a de projecteurs dessus et plus on est amoureux – une totale inversion, perversion, dépravation de toutes les mystiques. »

 

 

Sources

 

Bonnal – Céline, le pacifiste enragé (Kindle-Amazon)

Céline – Le Voyage