Pourquoi la monarchie a disparu en France (reprise du temps passé, pas écoulé)

Pourquoi la monarchie a disparu en France

 

« Les bonnes mœurs, repartit l’autre roi, d’un ton fâché et amer : à qui donc voulons-nous échapper, si ce n’est aux « bonnes mœurs », à notre « bonne société » ?

 

(Ainsi parlait Zarathoustra, quatrième partie, entretien avec les rois)

 

Je fais bien sûr partie de ceux qui regrettent la monarchie en France. Les 250 dernières années ont fait de la France  « la terre du fiasco récurrent » (Douglas Reed) ; et tout ce qu’on peut aimer en France, et tout ce qu’y aiment nos sympathiques touristes chinois d’ailleurs (ô vieilles civilisations !) nous vient de nos rois.

 

Malheureusement je n’ai jamais été maurrassien (très loin s’en faut même, car « quelle odeur d’épicerie », comme dirait de Maistre, sans compter cette germanophobie funeste et si républicaine en fait) et je pense qu’il ne faut pas la regretter, au vu notamment de ce qui s’est passé chez nos voisins. Il faudrait faire un grand bond dans le temps pour se retrouver chez saint Louis, parce que sinon…

Dans Zarathoustra on peut lire :

 

« Le dégoût qui m’étouffe, parce que nous autres rois nous sommes devenus faux nous-mêmes, drapés et déguisés par le faste vieilli de nos ancêtres, médailles d’apparat pour les plus bêtes et les plus rusés et pour tous ceux qui font aujourd’hui de l’usure avec la puissance ! »

 

Mais cinquante ans avant Toussenel, écœuré par la monarchie de juillet, observe :

 

 

« La loi électorale est la véritable charte de la liberté chez tous les peuples; la Restauration fit une loi électorale qui fixa le cens d’éligibilité à mille francs, et qui accorda à tous les électeurs payant ce cens le droit de voter deux fois. Jamais le droit de l’argent n’avait été reconnu par la loi d’une manière aussi insolente.

Il s’agissait après cela de concentrer entre les mains des amis du pouvoir les moyens d’arriver à la richesse représentée par cette contribution de mille francs. »

 

Il poursuit :

« Un Allemand écrivait naguère : « Il y a quinze ans que le roi Louis-Philippe sert de paratonnerre révolutionnaire à ces marchands d’écus qui règnent et gouvernent en France… Eh bien! qu’on fasse entendre à tous ces bourgeois gorgés d’or, qu’ils gagneraient seulement demi pour cent à échanger leur roi

constitutionnel contre un président de république, l’échange aurait lieu dès demain… Cet Allemand-là connaissait bien la France. »

 

En effet le pognon faisant foi, on déclara avec Thiers que la république était le gouvernement légal de la France ; ce fut la fin des haricots et le début des radicaux.

 

La monarchie alors, et Nietzsche l’a bien compris, devait devenir alors un beau rêve réservé aux hommes supérieurs, aux anarchistes de droite :

 

« Avec le glaive de cette parole tu tranches la plus profonde obscurité de nos cœurs. Tu as découvert notre détresse. Car voici ! Nous sommes en route pour trouver l’homme supérieur – l’homme qui nous est supérieur : bien que nous soyons des rois. »

 

Nietzsche ajoute qu’il faudra savoir attendre (Warten-können).

Chateaubriand et la princesse Louise de France

Chateaubriand et la princesse Louise de France

 

On a parlé ici de la relation brève et sacrée entre le plus grand écrivain français et la princesse Louise, petite-fille de notre Charles X. Cela se passe lorsque notre royaliste impénitent va voir notre roi en exil à Prague. Voici comment notre styliste incomparable la décrivait :

« Mademoiselle rappelle un peu son père ; ses cheveux sont blonds, ses yeux bleus ont une expression fine : petite pour son âge, elle n’est pas aussi formée que le représentent ses portraits. Toute sa personne est un mélange de l’enfant, de la jeune fille, de la princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec une coquetterie naïve mêlée d’art ; on ne sait pas si on doit lui dire des contes de fées, lui faire une déclaration ou lui parler avec respect comme à une reine »

D’une certaine manière c’est comme cela qu’il faudrait parler à toutes les femmes en général, mais comme nos temps sont plus mous… Comme disait Edmund Burke, The age of chivalry is gone

 

 

Mais voici aussi une lettre sublime de la mère de notre princesse au grand maître :

 » Je vous demande, ô monsieur de Chateaubriand, de porter à mes chers enfants l’expression de toute ma tendresse pour eux. Dites bien à Henri que je compte plus que jamais sur tous ses efforts pour devenir de jour en jour plus digne de l’admiration et de l’amour des Français. Dites à Louise combien je serais heureuse de l’embrasser et que ses lettres ont été pour moi ma seule consolation. Mettez mes hommages aux pieds du Roi et offrez mes tendres amitiés à mon frère et à ma bonne sœur. Je les prie de vous communiquer leurs intentions pour l’avenir. Je vous demande de me rapporter partout où je serai les vœux de mes enfants et de ma famille. Renfermée dans les murs de Blaye, je trouve une consolation à avoir un interprète tel que monsieur le vicomte de Chateaubriand ; il peut à tout jamais compter sur mon attachement.

 » Marie−Caroline.  »

Evoquons donc ce lien intellectuel et spirituel qui se noue en quelques secondes à Prague entre l’auteur d’Atala et la jeune et savante princesse :

« Madame de Gontaut a pris la parole :  » M. de Chateaubriand est allé en Egypte et à Jérusalem.  »

Mademoiselle a frappé des mains et s’est encore rapprochée de moi.  » M. de Chateaubriand, m’a−t−elle dit, contez donc à mon frère les pyramides et le tombeau de Notre Seigneur. « 

J’ai fait du mieux que j’ai pu un récit des pyramides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre−Sainte. L’attention des enfants était merveilleuse : Mademoiselle prenait dans ses deux mains son joli visage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et Henri perché sur un haut fauteuil remuait ses jambes ballantes.

Après cette belle conversation de serpents, de cataracte, de pyramides, de saint tombeau, Mademoiselle m’a dit :  » Voulez−vous me faire une question sur l’histoire ? − Comment, sur l’histoire ? − Oui, questionnez−moi sur une année, l’année la plus obscure de toutes… »

 

Mais quid de cette princesse ? Eh bien sachez qu’elle aurait pu être votre reine.

Les experts nous enseignent :

 

« Petite-fille de Charles X, frère et successeur du roi de France Louis XVIII, Louise d’Artois est le premier enfant survivant de Charles-Ferdinand d’Artois(17781820), duc de Berry et de sa jeune épouse Marie-Caroline de Naples et de Sicile. Le 13 février 1820, son père Charles-Ferdinand est assassiné en sortant de l’ancien opéra de Paris par Louvel, un opposant au régime qui souhaite l’ « extinction de la maison de Bourbon ». Louis XVIII songea à abolir la loi salique, à son profit et à un mariage avec Ferdinand-Philippe d’Orléans ».

Mais ce ne fut pas possible grâce à l’enfant du miracle, le petit Henri dont parle Chateaubriand dans les Mémoires (lui-même finit maladroitement ou providentiellement) ;

« Cependant, quelque temps plus tard, la duchesse de Berry fait part d’une nouvelle grossesse et en septembre 1820, naît « l’enfant du miracle » un garçon qui reçoit le titre de duc de Bordeaux. Le projet est abandonné ; la petite Louise ne sera pas reine de France. »

 

La destinée de la douce Louise est alors tracée ; elle sera triste et tragédienne, et la princesse mourra peu après quarante ans, non sans avoir été épouillée de ses miettes de principauté :

« Le mari de Louise accède donc au trône en 1849, mais est assassiné cinq ans plus tard. Louise devient régente pour son fils Robert Ier de Parme. En 1859, la famille ducale est chassée par les armées du roi Victor-Emmanuel II de Sardaigne. Après un référendum, les duchés de Parme et de Plaisance sont rattachés au nouveau royaume d’Italie. Dans une note officielle, Louise protesta et affirma que le référendum était truqué. Elle meurt en exil cinq ans plus tard. »

Le père et le mari furent donc assassinés. Louise fut chassée, elle finit malade et obèse quelques années plus loin…

Cette princesse Louise, elle est une autre fée aux miettes, à qui Chateaubriand rendit ses lettres d’éternité. Rencontre d’une reine impossible, et de son écrivain. Mais il fallait que tout fût accompli.

Chateaubriand et la princesse Louise (et le génie du royalisme)

Chateaubriand, la princesse Louise et le génie du royalisme

Vers la fin de ses Mémoires Chateaubriand se surpasse. Il y a cette conclusion qui ouvre mon livre sur les écrivains et la conspiration, et puis il y a cet hommage à notre dernier roi (selon moi) Charles X exilé et entouré de ses petits-enfants.

C’est la fin des vielles races au sens de Mallarmé (Igitur) ou du plaisir de Dieu.

On est au tome 3, L.37 Chapitre 5

Sur le malheur qui fait disparaître l’ancienne France :

« Peut−être, en s’épargnant la peine de prendre un parti, on s’endormira dans des habitudes chères à la faiblesse, douces à la vie de famille, commodes à la lassitude suite de longues souffrances. Le malheur qui se perpétue produit sur l’âme l’effet de la vieillesse sur le corps ; on ne peut plus remuer ; on se couche. »

Dans le feuilleton de TF1 (1978), le duc parlera de l’histoire comme traîtresse. C’est vrai, mais il ne faut pas oublier non plus que l’histoire s’est couchée à cette époque.

« Le malheur ressemble encore à l’exécuteur des hautes justices du ciel : il dépouille les condamnés, arrache au roi son sceptre, au militaire son épée, il ôte le décorum au noble, le cœur au soldat, et les renvoie dégradés dans la foule.

Chateaubriand est nietzschéen ici : au roi, au noble, au soldat succède la foule.

Sublime réflexion, bonne pour Perceval, sur les ratés de la jeunesse (on croit qu’on a le temps) :

« D’un autre côté, on tire de l’extrême jeunesse des raisons d’atermoiements : quand on a beaucoup de temps à dépenser, on se persuade qu’on peut attendre, on a des années à jouer devant les événements :  » Ils viendront à nous, s’écrie−t−on, sans que nous nous en mettions en peine ; tout mûrira, le jour du trône arrivera de lui−même ; dans vingt ans les préjugés se seront effacés.  » Ce calcul pourrait avoir quelque justesse si les générations ne s’écoulaient pas ou ne devenaient pas indifférentes ; mais telle chose peut paraître une nécessité à une époque et n’être pas même sentie à une autre.

Hélas ! avec quelle rapidité les choses s’évanouissent ! »

J’ai retrouvé ce passage grâce toujours à l’hygiène de Baudelaire (merci donc à Pierre Petit).

Voilà les petits-enfants, avec cette princesse Louise admirable, la parfaite élève :

« Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand−père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l’embrasure d’une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J’ai renouvelé mes compliments sur la leçon d’équitation. »

La petite princesse Louise (qui aura une vie triste) est bonne lectrice du maître :

… mais j’ai vu beaucoup de serpents en Amérique. − Oh ! oui, dit la princesse Louise, le serpent à sonnette, dans le Génie du Christianisme.  »

Je m’inclinai pour remercier Mademoiselle.  » Mais vous avez vu bien d’autres serpents ? a repris Henri. Sont−ils bien méchants ? − Quelques−uns, monseigneur sont fort dangereux, d’autres n’ont point de venin et on les fait danser.  »

On adore les animaux, car est des enfants :

« Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés sur les miens. »

Les deux petits princes sont incollables sur la vieille histoire de leur race (cela nous change des héritiers du trône qui traînent dans les universités US) :

« Après cette belle conversation de serpents, de cataracte, de pyramides, de saint tombeau, Mademoiselle m’a dit :  » Voulez−vous me faire une question sur l’histoire ? − Comment, sur l’histoire ? − Oui, questionnez−moi sur une année, l’année la plus obscure de toute l’histoire de France, excepté le dix−septième et le dix−huitième siècle que nous n’avons pas encore commencés ».

Il y a quelque chose de dérisoire dans cette érudition gratuite. Mais c’est ce qui la rend sublime. On est passé de la basilique des rois au centre commercial.

Vous ne vous en rendez pas compte ?

« Je commençai par obéir à la princesse et je dis :  » Eh bien ! Mademoiselle veut−elle me dire ce qui se passait et qui régnait en France en 1001 ?  » Voilà le frère et la soeur à chercher, Henri se prenant le toupet, Mademoiselle ombrant son visage avec ses deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle jouait à cache−cache, puis elle découvre subitement sa mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards limpides. »

Une vraie délicate la princesse :

« Elle dit la première :  » C’était Robert qui régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur d’Orient… – Et Othon III empereur d’Occident « , cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière sa soeur, et il ajouta :  » Veremond II en Espagne.  » Mademoiselle lui coupant la parole dit :  » Ethelrède en Angleterre. − Non pas, dit son frère, c’était Edmond, Côte−de−Fer.  » Mademoiselle avait raison, Henri se trompait de quelques années en faveur de Côte−de−Fer qui l’avait charmé ; mais cela n’en était pas moins prodigieux ».

Chateaubriand se lance dans une vieille vocation nostalgique dont il a le secret :

« Aimables enfants ! le vieux croisé vous a conté les aventures de la Palestine, mais non au foyer du château de la reine Blanche ! Pour vous trouver, il est venu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales poudreuses au seuil glacé de l’étranger. Blondel a chanté en vain au pied de la tour des ducs d’Autriche ; sa voix n’a pu vous rouvrir les chemins de la patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres lointaines vous a caché une partie de son histoire, il ne vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans les forêts de la Floride et sur les montagnes de la Judée autant de désespérances, de tristesses et de passions, que vous avez d’espoir, de joie et d’innocence ; qu’il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu’il avait livrées au dieu de malédiction. »

On termine par un triste jeu de cartes ; les couloirs déserts du palais résonnent et frissonnent :

« Le jeu fini, le Roi me souhaita le bon soir. Je passai les salles désertes et sombres que j’avais traversées la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline, je regagnai mon auberge en m’égarant dans les rues et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la tristesse de son abandon et de ses années. »

Ce roi a toujours eu ma sympathie, c’est le vrai dernier roi, un roi de sacre. Comme dit Stendhal, on ne fut jamais aussi heureux que sous son règne. Alors, après le génie du christianisme, merci à Chateaubriand pour ce génie du royalisme.

 

Chateaubriand et la princesse Louise (suite)

On a parlé ici de la relation brève et sacrée entre le plus grand écrivain français et la princesse Louise, petite-fille de notre Charles X. Cela se passe lorsque notre royaliste impénitent va voir notre roi en exil à Prague. Voici comment notre styliste incomparable la décrivait :

« Mademoiselle rappelle un peu son père ; ses cheveux sont blonds, ses yeux bleus ont une expression fine : petite pour son âge, elle n’est pas aussi formée que le représentent ses portraits. Toute sa personne est un mélange de l’enfant, de la jeune fille, de la princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec une coquetterie naïve mêlée d’art ; on ne sait pas si on doit lui dire des contes de fées, lui faire une déclaration ou lui parler avec respect comme à une reine »

D’une certaine manière c’est comme cela qu’il faudrait parler à toutes les femmes en général, mais comme nos temps sont plus mous… Comme disait Edmund Burke, The age of chivalry is gone

 

 

Mais voici aussi une lettre sublime de la mère de notre princesse au grand maître :

 » Je vous demande, ô monsieur de Chateaubriand, de porter à mes chers enfants l’expression de toute ma tendresse pour eux. Dites bien à Henri que je compte plus que jamais sur tous ses efforts pour devenir de jour en jour plus digne de l’admiration et de l’amour des Français. Dites à Louise combien je serais heureuse de l’embrasser et que ses lettres ont été pour moi ma seule consolation. Mettez mes hommages aux pieds du Roi et offrez mes tendres amitiés à mon frère et à ma bonne sœur. Je les prie de vous communiquer leurs intentions pour l’avenir. Je vous demande de me rapporter partout où je serai les vœux de mes enfants et de ma famille. Renfermée dans les murs de Blaye, je trouve une consolation à avoir un interprète tel que monsieur le vicomte de Chateaubriand ; il peut à tout jamais compter sur mon attachement.

 » Marie−Caroline.  »

Evoquons donc ce lien intellectuel et spirituel qui se noue en quelques secondes à Prague entre l’auteur d’Atala et la jeune et savante princesse :

« Madame de Gontaut a pris la parole :  » M. de Chateaubriand est allé en Egypte et à Jérusalem.  »

Mademoiselle a frappé des mains et s’est encore rapprochée de moi.  » M. de Chateaubriand, m’a−t−elle dit, contez donc à mon frère les pyramides et le tombeau de Notre Seigneur. « 

J’ai fait du mieux que j’ai pu un récit des pyramides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre−Sainte. L’attention des enfants était merveilleuse : Mademoiselle prenait dans ses deux mains son joli visage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et Henri perché sur un haut fauteuil remuait ses jambes ballantes.

Après cette belle conversation de serpents, de cataracte, de pyramides, de saint tombeau, Mademoiselle m’a dit :  » Voulez−vous me faire une question sur l’histoire ? − Comment, sur l’histoire ? − Oui, questionnez−moi sur une année, l’année la plus obscure de toutes… »

 

Mais quid de cette princesse ? Eh bien sachez qu’elle aurait pu être votre reine.

Les experts nous enseignent :

 

« Petite-fille de Charles X, frère et successeur du roi de France Louis XVIII, Louise d’Artois est le premier enfant survivant de Charles-Ferdinand d’Artois(17781820), duc de Berry et de sa jeune épouse Marie-Caroline de Naples et de Sicile. Le 13 février 1820, son père Charles-Ferdinand est assassiné en sortant de l’ancien opéra de Paris par Louvel, un opposant au régime qui souhaite l’ « extinction de la maison de Bourbon ». Louis XVIII songea à abolir la loi salique, à son profit et à un mariage avec Ferdinand-Philippe d’Orléans ».

Mais ce ne fut pas possible grâce à l’enfant du miracle, le petit Henri dont parle Chateaubriand dans les Mémoires (lui-même finit maladroitement ou providentiellement) ;

« Cependant, quelque temps plus tard, la duchesse de Berry fait part d’une nouvelle grossesse et en septembre 1820, naît « l’enfant du miracle » un garçon qui reçoit le titre de duc de Bordeaux. Le projet est abandonné ; la petite Louise ne sera pas reine de France. »

 

La destinée de la douce Louise est alors tracée ; elle sera triste et tragédienne, et la princesse mourra peu après quarante ans, non sans avoir été épouillée de ses miettes de principauté :

« Le mari de Louise accède donc au trône en 1849, mais est assassiné cinq ans plus tard. Louise devient régente pour son fils Robert Ier de Parme. En 1859, la famille ducale est chassée par les armées du roi Victor-Emmanuel II de Sardaigne. Après un référendum, les duchés de Parme et de Plaisance sont rattachés au nouveau royaume d’Italie. Dans une note officielle, Louise protesta et affirma que le référendum était truqué. Elle meurt en exil cinq ans plus tard. »

Le père et le mari furent donc assassinés. Louise fut chassée, elle finit malade et obèse quelques années plus loin…

Cette princesse Louise, elle est une autre fée aux miettes, à qui Chateaubriand rendit ses lettres d’éternité. Rencontre d’une reine impossible, et de son écrivain. Mais il fallait que tout fût accompli.

Chateaubriand et le charme discret de la royauté

Vers la fin de ses Mémoires Chateaubriand se surpasse. Il y a cette conclusion qui ouvre mon livre sur les écrivains et la conspiration, et puis il y a ce passage situé aussi à Prague, cet hommage plutôt à un Charles X exilé et entouré de ses petits-enfants.

C’est la fin des vielles races au sens de Mallarmé (Igitur) ou du plaisir de Dieu.

On est au tome 3, L37 Chapitre 5

Sur le malheur qui fait disparaître l’ancienne France :

 

« Peut−être, en s’épargnant la peine de prendre un parti, on s’endormira dans des habitudes chères à la faiblesse, douces à la vie de famille, commodes à la lassitude suite de longues souffrances. Le malheur qui se perpétue produit sur l’âme l’effet de la vieillesse sur le corps ; on ne peut plus remuer ; on se couche. »

 

Dans le feuilleton de TF1 (1978), le duc parlera de l’histoire comme traîtresse. C’est vrai, mais il ne faut pas oublier non plus que l’histoire s’est couchée à cette époque.

 

« Le malheur ressemble encore à l’exécuteur des hautes justices du ciel : il dépouille les condamnés, arrache au roi son sceptre, au militaire son épée, il ôte le décorum au noble, le cœur au soldat, et les renvoie dégradés dans la foule.

 

Chateaubriand est nietzschéen ici : au roi, au noble, au soldat succède la foule.

Sublime réflexion, bonne pour Perceval, sur les ratés de la jeunesse (on croit qu’on a le temps) :

 

« D’un autre côté, on tire de l’extrême jeunesse des raisons d’atermoiements : quand on a beaucoup de temps à dépenser, on se persuade qu’on peut attendre, on a des années à jouer devant les événements :  » Ils viendront à nous, s’écrie−t−on, sans que nous nous en mettions en peine ; tout mûrira, le jour du trône arrivera de lui−même ; dans vingt ans les préjugés se seront effacés.  » Ce calcul pourrait avoir quelque justesse si les générations ne s’écoulaient pas ou ne devenaient pas indifférentes ; mais telle chose peut paraître une nécessité à une époque et n’être pas même sentie à une autre.

Hélas ! avec quelle rapidité les choses s’évanouissent ! »

J’ai retrouvé ce passage grâce toujours aux fusées de Baudelaire (merci donc à Pierre P.).

Voilà les petits-enfants, avec cette princesse Louise admirable, la parfaite élève :

 

« Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand−père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l’embrasure d’une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J’ai renouvelé mes compliments sur la leçon d’équitation. »

 

La petite princesse Louise (qui aura une vie triste) est bonne lectrice du maître :

 

… mais j’ai vu beaucoup de serpents en Amérique. − Oh ! oui, dit la princesse Louise, le serpent à sonnette, dans le Génie du Christianisme.  »

Je m’inclinai pour remercier Mademoiselle.  » Mais vous avez vu bien d’autres serpents ? a repris Henri. Sont−ils bien méchants ? − Quelques−uns, monseigneur sont fort dangereux, d’autres n’ont point de venin et on les fait danser.  »

On adore les animaux, car est des enfants :

 

« Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés sur les miens. »

 

Les deux petits princes sont incollables sur la vieille histoire de leur race (cela nous change des héritiers du trône qui traînent dans les universités US) :

 

 

« Après cette belle conversation de serpents, de cataracte, de pyramides, de saint tombeau, Mademoiselle m’a dit :  » Voulez−vous me faire une question sur l’histoire ? − Comment, sur l’histoire ? − Oui, questionnez−moi sur une année, l’année la plus obscure de toute l’histoire de France, excepté le dix−septième et le dix−huitième siècle que nous n’avons pas encore commencés ».

 

Il y a quelque chose de dérisoire dans cette érudition gratuite. Mais c’est ce qui la rend sublime. On est passé de la basilique des rois au centre commercial.

Vous ne vous en rendez pas compte ?

 

 

« Je commençai par obéir à la princesse et je dis :  » Eh bien ! Mademoiselle veut−elle me dire ce qui se passait et qui régnait en France en 1001 ?  » Voilà le frère et la sœur à chercher, Henri se prenant le toupet, Mademoiselle ombrant son visage avec ses deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle jouait à cache−cache, puis elle découvre subitement sa mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards limpides. »

 

Une vraie délicate la princesse :

 

« Elle dit la première :  » C’était Robert qui régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur d’Orient… – Et Othon III empereur d’Occident « , cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière sa soeur, et il ajouta :  » Veremond II en Espagne.  » Mademoiselle lui coupant la parole dit :  » Ethelrède en Angleterre. − Non pas, dit son frère, c’était Edmond, Côte−de−Fer.  » Mademoiselle avait raison, Henri se trompait de quelques années en faveur de Côte−de−Fer qui l’avait charmé ; mais cela n’en était pas moins prodigieux ».

 

Chateaubriand se lance dans une vieille vocation nostalgique dont il a le secret :

 

« Aimables enfants ! le vieux croisé vous a conté les aventures de la Palestine, mais non au foyer du château de la reine Blanche ! Pour vous trouver, il est venu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales poudreuses au seuil glacé de l’étranger. Blondel a chanté en vain au pied de la tour des ducs d’Autriche ; sa voix n’a pu vous rouvrir les chemins de la patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres lointaines vous a caché une partie de son histoire, il ne vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans les forêts de la Floride et sur les montagnes de la Judée autant de désespérances, de tristesses et de passions, que vous avez d’espoir, de joie et d’innocence ; qu’il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu’il avait livrées au dieu de malédiction. »

 

On termine par un triste jeu de cartes ; les couloirs déserts du palais résonnent et frissonnent :

 

« Le jeu fini, le Roi me souhaita le bon soir. Je passai les salles désertes et sombres que j’avais traversées la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline, je regagnai mon auberge en m’égarant dans les rues et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la tristesse de son abandon et de ses années. »

 

Ce roi a toujours eu ma sympathie, c’est le vrai dernier roi, un roi de sacre. Comme dit Stendhal, on ne fut jamais aussi heureux que sous son règne. Alors, après le génie du christianisme, merci à Chateaubriand pour ce génie du royalisme.