Chesterton et les conspirations ploutocratiques en 1908

 

 

Les riches nous soumettent ?

On lit et on relit Chesterton, et son génial Nommé jeudi, publié en 1908, lisible sur Wikisource, qui décrit la situation que nous vivons, que nos anti-conspirateurs dénoncent :

 

« Vous partagez cette illusion idiote que le triomphe de l’anarchie, s’il s’accomplit, sera l’œuvre des pauvres. Pourquoi ? Les pauvres ont été, parfois, des rebelles ; des anarchistes, jamais. Ils sont plus intéressés que personne à l’existence d’un gouvernement régulier quelconque. Le sort du pauvre se confond avec le sort du pays. Le sort du riche n’y est pas lié. Le riche n’a qu’à monter sur son yacht et à se faire conduire dans la Nouvelle-Guinée. Les pauvres ont protesté parfois, quand on les gouvernait mal. Les riches ont toujours protesté contre le gouvernement, quel qu’il fût. Les aristocrates furent toujours des anarchistes ; les guerres féodales en témoignent. »

 

C’est qu’en effet les oligarques n’aiment guère obéir.

Dans son roman à clé sur la montée du communisme et de la mondialisation (tous aux mains d’une clique de banquiers), Chesterton, qui avait été révolté par la guerre des boers liée au diamant (Barnato, Rothschild, Cecil Rhodes et sa périlleuse Table Ronde), ajoute :

 

« Nous ne sommes pas des bouffons ; nous sommes des hommes qui luttons dans des conditions désespérées contre une vaste conspiration. Une société secrète d’anarchistes nous poursuit comme des lapins. Il ne s’agit pas de ces pauvres fous qui, poussés par la philosophie allemande ou par la faim, jettent de temps en temps une bombe ; il s’agit d’une riche, fanatique et puissante Église : l’Église du Pessimisme occidental, qui s’est proposé comme une tâche sacrée la destruction de l’humanité comme d’une vermine. »

 

Chesterton ajoute avec humour et fantaisie cette allusion à Cecil Rhodes et à la Table ronde – dont reparlera Carroll Quigley dans ses classiques :

 

« Voici son application à ces circonstances : la plupart des lieutenants de Dimanche sont des millionnaires qui ont fait leur fortune en Afrique du Sud ou en Amérique. C’est ce qui lui a permis de mettre la main sur tous les moyens de communication, et c’est pourquoi les quatre derniers champions de la police anti-anarchiste fuient dans les bois, comme des lièvres. »

 

Et comme aujourd’hui on accuse le mondialisme et le transhumanisme des maîtres du réseau (Google, Amazon, Facebook, Apple, GAFA, etc.), Chesterton dénonce les maîtres du rail :

 

« Mais permettez-moi de vous faire observer que la force de cette racaille est proportionnée à la nôtre et que nous ne sommes pas grand-chose, mon ami, dans l’univers soumis à Dimanche. Il s’est personnellement assuré de toutes les lignes télégraphiques, de tous les câbles. Quant à l’exécution des membres du Conseil suprême, ce n’est rien pour lui, ce n’est qu’une carte postale à mettre à la poste, et le secrétaire suffit à cette bagatelle. »

 

Bibliographie

Gilbert Keith Chesterton – Un nommé jeudi (wikisource)

Nicolas Bonnal –  Littérature et conspiration (Amazon.fr, Dualpha.com)

 

Le bossu de Paul Féval et la dérive financière de la Régence

 

 

On est en 1717, au temps des lettres persanes. Le roi n’est plus ; et quand le shah n’est pas là, l’or et surtout le papier dansent.

 

« Ce fut une étrange époque…

En aucun autre temps, l’homme, fait d’un peu de boue, ne se souvint mieux de son origine. L’orgie régna, l’or fut Dieu. En lisant les folles débauches de la spéculation acharnée aux petits papiers de Law, on croit en vérité assister aux goguettes financières de notre âge. Seulement, le Mississipi était l’appât unique. Nous avons maintenant bien d’autres amorces ! La civilisation n’avait pas dit son dernier mot. Ce fut l’art enfant, mais un enfant sublime. Nous sommes au mois de septembre de l’année 1717. Dix-neuf ans se sont écoulés depuis les événements que nous venons de raconter aux premières pages de ce récit. Cet inventeur qui institua la banque de la Louisiane, le fils de l’orfèvre Jean Law de Lauriston, était alors dans tout l’éclat de son succès et de sa puissance. La création de ses billets d’État, sa banque générale, enfin sa Compagnie d’Occident, bientôt transformée en Compagnie des Indes, faisaient de lui le véritable ministre des finances du royaume, bien que M. d’Argenson eût le portefeuille.

Le Régent, dont la belle intelligence était profondément gâtée par l’éducation d’abord, ensuite par les excès de tout genre, le Régent se laissa prendre, dit-on, de bonne foi, aux splendides mirages de ce poème financier. Law prétendait se passer d’or et changer tout en or.

Par le fait, un moment arriva où chaque spéculateur, petit Midas, put manquer de pain avec des millions en papier dans ses coffres.

Mais notre histoire ne va pas jusqu’à la culbute de l’audacieux Écossais, qui, du reste, n’est point un de nos personnages. Nous ne verrons que les débuts éblouissants de sa mécanique.

Au mois de septembre 1717, les actions nouvelles de la Compagnie des Indes, qu’on appelait des filles, par opposition aux mères qui étaient les anciennes, se vendaient à cinq cents pour cent de prime. »

 

Féval ajoute sur cet or, ces palais, la fête perpétuelle :

 

« Bien plus, les invitations étaient faites au nom du Régent, et, pour ce seul fait, le triomphe du dieu-panier devenait une fête nationale. Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjouissances.

Tout ce que la prodigalité la plus large peut produire en fait de merveilles devait éblouir les yeux des invités. On parlait surtout du feu d’artifice et du ballet. Le feu d’artifice, commandé au cavalier Gioia, devait représenter le palais gigantesque bâti, en projet, par Law sur les bords du Mississipi. Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu’une merveille : c’était ce palais de marbre, orné de tout l’or inutile que le crédit vainqueur jetait hors de la circulation. Un palais grand comme une ville, où seraient prodiguées toutes les richesses métalliques du globe ! »

 

Le Law est bien sûr humanitaire. Le pognon va guérir tout le monde :

 

L’argent et l’or n’étaient plus bons qu’à cela. Le ballet, œuvre allégorique dans le goût du temps, devait encore représenter le crédit, personnifiant le bon ange de la France et la plaçant à la tête des nations. Plus de famines, plus de misère, plus de guerres ! Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au globe entier les délices reconquis du paradis terrestre. »

 

On est en pleine religion, et le crédit remplace le credo (dixit Karl Marx) :

 

« Après la fête de cette nuit, le crédit déifié n’avait plus besoin que d’un temple. Les pontifes existaient d’avance. Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d’abondance.

A ces époques où règne la contagion de l’agio, l’agio se fourre partout, rien n’échappe à son envahissante influence. De même que vous voyez dans les bas quartiers du négoce les petits enfants, marchant à peine, trafiquer déjà de leurs jouets et faire l’article en bégayant sur un pain d’épice entamé, sur un cerf-volant en lambeaux, sur une demi-douzaine de billes ; de même, quand la fièvre de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre tout ce qu’on recherche, tout ce qui a vogue : les cartes du restaurant à la mode, les stalles du théâtre heureux, les chaises de l’église encombrée. Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne ne s’en formalise. »

 

On est content d’apprendre que les chaises des églises étaient à vendre comme les places au théâtre.

 

Après on se lance dans l’immobilier et donc on détruit tout – c’est les travaux non forcés mais à perpétuité, c’est le progrès :

 

« Ce qu’il fallait d’abord, c’était faire de la place pour tout le monde, puisque tout le monde devait payer et même très cher. Le lendemain du jour où la concession fut octroyée, l’armée des démolisseurs arriva, On s’en prit d’abord au jardin. Les statues prenaient de la place et ne payaient point, on enleva les statues ; les arbres ne payaient point et prenaient de la place, on abattit les arbres. Ce matin où nous entrons pour la première fois à l’hôtel, l’œuvre de dévastation était à peu près achevée. Un triple étage de cages en planches s’élevait tout autour de la cour d’honneur. Les vestibules étaient transformés en bureaux, et les maçons terminaient les baraques du jardin. La cour était littéralement encombrée de loueurs et d’acheteurs. »

 

Et la belle conclusion sur le mouvement :

 

– Dussent les salons du Régent, fit observer Chaverny, s’emplir cette nuit de courtiers et de trafiquants !

C’est la noblesse de demain, répliqua Gonzague ; le mouvement est là ! Chaverny frappa sur l’épaule d’Oriol. »

 

Les oligarchies en 1914, par Roberto Michels

 

On parle d’oligarchies en France, en Amérique et en France. Voyons de quoi il retourne, car cette notion aristotélicienne est vieille comme la lune.

 

Dans son livre sur les partis politiques (sixième partie, chapitre deux), le légendaire Robert Michels reprend (et n’établit pas), à partir des théoriciens Mosca et de Taine, sa thèse sur la loi d’airain des oligarchies. Et cela donne, dans l’édition de 1914 :

 

« Gaetano Mosca proclame qu’un ordre social n’est pas possible sans une « classe politique », c’est-à-dire sans une classe politiquement dominante, une classe de minorité. »

 

Michels indique aussi, sur la démocratie et son aristocratie parlementaire ou intellectuelle :

 

« La démocratie se complaît à donner aux questions importantes une solution autoritaire. Elle est assoiffée à la fois de splendeur et de pouvoir. Lorsque les citoyens eurent conquis la liberté, ils mirent toute leur ambition à posséder une aristocratie ».

 

Et il sent la menace bolchévique et stalinienne trente ans avant qu’elle n’apparaisse. Il suffit pour lui de lire Marx (un autre qui le voit bien à cette époque est notre Gustave Le Bon) :

« Marx prétend qu’entre la destruction de la société capitaliste et l’établissement de la société communiste, il y aura une période de transition révolutionnaire, période économique, à laquelle correspondra une période de transition politique et « pendant laquelle l’Etat ne pourra être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat » ; ou, pour employer une expression moins euphémique, nous assisterons alors à la dictature des chefs qui auront eu l’astuce et la force d’arracher aux mains de la société bourgeoise mourante, au nom du socialisme, le sceptre de la domination. »

 

On aurait donc une oligarchie vieille maison (Blum) et une autre de déraison, celle des communistes. Mais la démocratie parlementaire occidentale a tendance aussi à servir la minorité des possédants. Seul Bakounine le reconnaissait – et Michels le rappelle :

 

« Bakounine était l’adversaire de toute participation de la classe ouvrière aux élections. II était en effet convaincu que dans une société où le peuple est dominé, sous le rapport économique, par une majorité possédante, le plus libre des systèmes électoraux ne peut être qu’une vaine illusion. « Qui dit pouvoir, dit domination, et toute domination présume l’existence d’une masse dominée. »

 

Bakounine énonce dès 1871 : ce peuple (le Français) n’est plus révolutionnaire du tout. Il se méfiait aussi à raison des marxistes.

Michels fait au moins une bonne prédiction sur le socialisme autoritaire façon soviétique :

 

« Le socialisme fera naufrage pour n’avoir pas aperçu l’importance que présente pour notre espèce le problème de la liberté… »

 

Loin de promouvoir le fascisme comme le prétendent les gazetiers, Michels analyse le dix-neuvième siècle. Sur l’Italie il écrit :

 

« Buonarotti dit que « La république idéale de Mazzini ne différait de la monarchie qu’en ce qu’elle comportait une dignité en moins et une charge élective en plus. »

 

Michels subodore aussi un présent perpétuel puisqu’il cite le fameux Théophraste, contemporain d’Aristote et auteur des caractères qui inspirèrent ceux de La Bruyère. Sur les partis socialistes, les plus traîtres qui soient, et où que ce soient, il note cette évidence éternelle :

 

« Mais il existe un autre danger encore : la direction du parti socialiste peut tomber entre les mains d’hommes dont les tendances pratiques sont en opposition avec le programme ouvrier. Il en résultera que le mouvement ouvrier sera mis au service d’intérêts diamétralement opposés à ceux du prolétariat ».

 

Plus philosophique, ce point de vue qui montre que, comme Bruxelles ou le Deep State, toute bureaucratie échappe à son mandat et devient entropique et dangereuse :

 

« Le parti, en tant que formation extérieure, mécanisme, machine, ne s’identifie pas nécessairement avec l’ensemble des membres inscrits, et encore moins avec la classe. Devenant une fin en soi, se donnant des buts et des intérêts propres, il se sépare peu à peu de la classe qu’il représente.

Dans un parti, les intérêts des masses organisées qui le composent sont loin de coïncider avec ceux de la bureaucratie qui le personnifie. »

 

Sur cette notion de machine, étudier et réétudier Cochin et Ostrogorski. On comprend après que l’Etat finisse par servir la minorité qui le tient et en joue :

 

« Conformément à cette conception, le gouvernement ou, si l’on préfère, l’Etat ne saurait être autre chose que l’organisation d’une minorité. Et cette minorité impose au reste de la société 1′ « ordre juridique », lequel apparaît comme une justification, une légalisation de l’exploitation à laquelle elle soumet la masse des ilotes, au lieu d’être l’émanation de la représentation de la majorité. »

 

C’est que l’ilote se contente de peu : manger, boire, regarder la télé, deux semaines de vacances… l’ilote antisystème fait de même, remarquez, mais il est de mauvaise humeur (mauvaise humeur qui sert un incertain complexe de supériorité au passage).

 

Après cette loi d’airain, les conséquences et les inégalités qui vont avec :

 

« … il surgit toujours et nécessairement, au sein des masses, une nouvelle minorité organisée qui s’élève au rang d’une classe dirigeante. Eternellement mineure, la majorité des hommes se verrait ainsi obligée, voire prédestinée par la triste fatalité de l’histoire, à subir la domination d’une petite minorité issue de ses flancs et à servir de piédestal à la grandeur d’une oligarchie ».

 

Plus grave, et plus amusante aussi, cette observation :

 

« Il n’existe aucune contradiction essentielle entre la doctrine d’après laquelle l’histoire ne serait qu’une continuelle lutte de classes, et cette autre d’après laquelle les luttes de classes aboutiraient toujours à la création de nouvelles oligarchies se fusionnant avec les anciennes. »

 

Et de conclure en souriant, sur le ton du vieil Aristophane :

 

« On est tenté de qualifier ce processus de tragicomédie, attendu que les masses, après avoir accompli des efforts titaniques, se contentent de substituer un patron à un autre. »

 

Une parenthèse personnelle : le brave député, le chef d’entreprise aisé, le bon ministre insulté du coin n’est pas un oligarque. Un oligarque est une tête pesante et pensante qui conspire pour contrôler et étendre ses réseaux sur le monde. Et personne n’a mieux défini les oligarques de la présente mondialisation que Frédéric Bernays, qui écrivait en 1928, longtemps avant les Brzezinski, Soros et autres Bilderbergs :

 

« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. »

 

Bernays ajoutait froidement :

 

« C’est là une conséquence logique de l’organisation de notre société démocratique. Cette forme de coopération du plus grand nombre est une nécessité pour que nous puissions vivre ensemble au sein d’une société au fonctionnement bien huilé… nos chefs invisibles nous connaissent et nous gouvernent en vertu de leur autorité naturelle, de leur capacité à formuler les idées dont nous avons besoin, de la position qu’ils occupent dans la structure sociale. Peu importe comment nous réagissons individuellement à cette situation puisque dans la vie quotidienne, que l’on pense à la politique ou aux affaires, à notre comportement social ou à nos valeurs morales, de fait nous sommes dominés par ce nombre relativement restreint de gens – une infime fraction des cent vingt millions d’habitants du pays – en mesure de comprendre les processus mentaux et les modèles sociaux des masses. Ce sont eux qui tirent les ficelles : ils contrôlent l’opinion publique, exploitent les vieilles forces sociales existantes, inventent d’autres façons de relier le monde et de le guider. »

 

Bernays ajoute que le président US devient divin :

 

« On reproche également à la propagande d’avoir fait du président des États-Unis un personnage à ce point considérable qu’il apparaît comme une vivante incarnation du héros, pour ne pas dire de la divinité, à qui l’on rend un culte ».

 

Pas besoin de fascistes avec des démocrates comme ça. On rappelle avec le néo-révolté Michel Onfray que Bernays inspirait Goebbels et que son oncle Sigmund Freud envoyait ses livres dédicacés à Benito Mussolini. Qui va lui lancer la prochaine pierre ?

 

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (II)

 

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (**)

 

Des années avaient passé sans espoir, dans l’attente d’événements inquiétants qui finirent par se produire.

 

Ils ont commencé à arriver par grappes de dix ou douze, comme des mauvaises nouvelles. D’abord les réfugiés, ensuite les soldats déserteurs, ensuite des groupes arrogants qui prétendaient mettre de l’ordre dans cette hacienda. Je n’avais aucun titre de propriété, raillaient-ils tous. C’est tout juste si l’on n’aurait pas dû nous juger. Vous nous voyez résister, tirer sur ces pauvres gens ? Et puis combien de fois ? Cela me rappelait ce conte italien et cette maison toujours plus emplie de souris. Personne n’y pouvait rien. Un remède amenait deux mots. Nous avions choisi le confort, cette hacienda pas très éloignée de la mer. Nous en payions maintenant le prix.

 

Frédéric pourtant jeune, soumis à d’étranges malaises, perdit sa santé, puis sa lucidité, d’abord par épisodes, ensuite totalement. Ô livres de médecine ! On trouva bien deux médecins, mais ce qu’ils faisaient… Ma compagne Lucia, dont je me lassai déjà, aussi tomba, mais dans les bras d’un autre. Toujours plus méprisante, elle s’éloigna de moi. Quant à sa trahison, elle ne me déplut pas finalement mais elle établit ma faiblesse dans tout le voisinage. Une tension montait dont nous devrions tôt ou tard faire les frais. Mais je n’avais pas envie de diriger cet amas. Organiser une déchéance de groupe, c’était bon pour un ancien politique. Or ils nous avaient tous déjà mené à la perdition. L’adolescent Miguel était parti et avait cherché à se venger.

 

Le climat aussi se déréglait, et il pleuvait et ventait toujours plus, au milieu de ce désordre qui semblait trôner maintenant dans cette hacienda qui n’était plus la mienne – et qui reflétait le désastre où devait sombrer le monde après sa catastrophe. Nous partions toujours plus loin pour chasser, comme si les bêtes un temps rassérénées par l’absence de l’activité humaine, avaient de nouveau compris les dangers de la nouvelle donne. Une catastrophe se produit et puis passe, et peu à peu tout se redresse. Le même train du monde revient, sauf qu’il vous écœure encore plus.

 

Un soir j’en discutai avec Jean-Michel. Par jeu ou par discrétion, nous partirions par des sentiers divers à la BAD numéro trois, la plus éloignée. Nous nous laissions trois jours. Lui-même ne voyait plus de futur, « ils nous ont privé de notre fin du monde », marmonna-t-il lugubre avec son fort accent. Ils nous privaient surtout de nos ressources et de notre espace vital. Mais nous y étions mal pris, et il était trop tard pour nous défendre. Je ferai plus tard la chasse à nos réactions humanitaires et à notre quête du confort féodal.

 

 

La chasse est un crime mais elle n’est pas un vice. J’avais établi pour nos chasses des bases autonomes durables. Elles servaient à se ravitailler, à s’équiper, à se soigner au cas où. Nous nous donnâmes rendez-vous. Personne d’autre ne devait venir.

Je partis un matin à l’aube. Je ne risquai pas d’être espionné, et je me demandais combien de temps l’hacienda tiendrait encore sans esprit et sans discipline, avec toute cette presse humaine à maintenir.

 

Le destin vous attend ou vous précède. Parti, je me sentis soudain comme réveillé par l’air pur et frais, par le vent doux, par la sensation de l’appel qui vient de la Création quand elle redevient plus qu’un environnement humain. Cette belle saison fut merveilleuse et précipita nos victoires. Je m’enfonçais dans le barranco Santiago de la steppe et je vis alors que la BAD numéro un avait été découverte, soulevée et pillée. Il y avait le même amoncèlement de voyous et de désordres autour de l’ancienne cachette, et je reconnus un des jules de l’autre. Elle avait dû parler. Je me réserverai le droit de les punir. Tout de même cette atmosphère d’implosion humaine et de pollution m’écœurait. Ils n’avaient donc rien appris.

 

Je me pressai avec ma mule vers les sierras où, à l’entrée de ce qui jadis avait constitué un beau parc national, j’avais établi la BAD trois (j’avais en effet décidé d’oublier la deuxième). Je sentis comme une présence d’animaux, rassurante, autour de moi, comme s’ils m’avaient aidé à garder pur et fécond cet endroit consacré par mes rêves. Eh, c’est le confort qui m’aura ramolli et rendu lâche. Je parvins vite à ma base, l’évaluai, me rassurai (même si quelque chose dans les livres de ma petite bibliothèque me semblait avoir bougé) et commençai à recenser ce dont je pourrai avoir besoin lors de ma fuite – de notre fuite.

 

Le ciel était rouge, enflammé, irisé. Les nuages hurlaient silencieux dans les lointains. Je repris goût à la pureté de l’air, moins désireux que jamais de collaborer avec le monde, et je l’attendis. C’est là qu’Il apparut dans la lune du soir estival, ange noir couronné de pourpre lumineuse. Un air inquiétant avec son teint basané, sa barbe aigue, ses yeux clairs, sa taille athlétique, mais en ces temps troublés il en devenait rassurant… Il évoqua ses origines. Sa famille était de Bohême, chassée cruellement après la guerre, établie au Chili.

Le Chili… Pouvait-on encore parler de pays ? Nous n’évoquâmes pas la catastrophe de mégapoles de là-bas. Il me parla de ses déplacements, de sa découverte ici de mon hacienda, de la décision qu’il avait prise de m’attendre – d’attendre quelqu’un. C’était à cause des livres qu’il avait vus, des livres de survie, de chasse, de méthodologie, mais aussi des livres anciens, une Enéide, une Anabase, des livres en latin ou de sagesse chinoise. J’avais rassemblé cela au cours de mes escapades antérieures. Et curieusement j’avais laissé les vestiges de cette sagesse ici-même, prête pour les hauteurs et pour le haut pays.

 

Il me connaissait de réputation, et venait quand je perdais tout. Je lui dis que j’étais heureux d’avoir trouvé quelqu’un qui ne fût ni sot ni voleur (je crois que j’aurais tué le voleur ce soir-là) ; et qui était prêt à nous accompagner ; mais que nous devrions attendre mon vieil ami pour le lendemain. Je lui dis que j’avais eu la chance du débutant lors de la première fuite de Calafate ; que cette chance risquait de ne pas se reproduire ; que je m’étais affaibli et que j’avais sans doute vieilli. Le temps nous dévore tous, me dit-il en me jetant un volume d’Ovide qu’il lança de son sac. Je relus les débuts des Métamorphoses, tout le chant du chaos et du déluge ensuite ; et cette fin de l’âge d’or prélude aux héroïsmes.

 

Dans cet univers agité par notre rencontre et par des chants d’oiseaux inaccoutumés (je reconnus la cotorra choroy – (Enicognathus leptorhynchus), nous nous relayâmes pour la veillée. Je passais une nuit plongé dans une transe sombre et glacée plus que dans un sommeil profond, m’estimant heureux d’être vivant et libre, et prêt d’affronter de nouvelles épreuves. Ce fut sur ces entrefaites que j’entendis le souffle haletant du cheval de Jean-Michel, qui avait plus de retard que de coutume.

 

Epuisé et plus lourd que jamais, il nous expliqua en buvant une pleine bouteille de Vasco Viejo ce qui s’était passé. Nous étions partis le jour décisif (la nuit précédente n’avais-je pas vu dans un songe un condor ?). L’hacienda était définitivement perdue. L’heure d’après avait débarqué un peloton bien armé avec même quelques pièces d’artillerie. C’était selon lui un peloton occidental, des blonds anglo-saxons en uniforme, des gringos du nord (ou de l’est, s’ils venaient des Malouines), qui avait obéi à des ordres en s’établissant ici. Et nous qui avions espéré échapper à la matrice du nord ! Ils avaient confisqué et rationné tout ce qu’ils pouvaient, avec cette éternelle froide dextérité militaire, mais n’avaient rien pu faire bien entendu contre nos réfugiés, qui venait d’aussi loin qu’eux, certains des tropiques et des banlieues des capitales (mais je crois que deux ou trois trains furent remplis de ces réfugiés pour faire place nette plus au sud). Car pour Frantz il s’avéra que ces Anglais à qui nous avions bien fait d’échapper, venaient des Malouines dont ils avaient aussi été chassés – à moins qu’on ne les eût déplacés pour une cause encore plus menaçante. Des pirates ? Après tout ce temps, ces destructions de satellites, cette désorganisation sociale et morale, quelle technologie peut encore fonctionner dans un monde désossé ? Et qui y prend le pouvoir ? Mais j’étais peut-être optimiste : l’ordre, l’autorité mondiales allaient revenir, plus enflammés et arrogants que jamais.

 

Nous fîmes les comptes : ce que nous pouvions prendre ; ce que nous devions laisser ; ce que nous devrions éliminer aussi. J’imaginai avec délice et sadisme quelque toxine de botuline descendant le rio qui arrosait l’hacienda ; mais je me tempérai après m’être repu de ma cruauté bactérienne, vengeresse et imaginative. Enfin nous essayâmes de faire le point sur nos connaissances, tout que je n’osais plus faire au temps heureux (et ennuyeux) de l’hacienda. La guerre avait déséquilibré le système universel. Présumée sans satellites et sans argent l’humanité naviguait à l’aveugle – ce qui était mieux pour les rares aventuriers comme nous. Un expert de jadis avait évalué à 90% le nombre de pertes qui surviendraient à l’extinction de l’électricité. Les immenses conurbations se dépeupleraient ou se dévoreraient ; nous récoltions des survivants déséquilibrés inaptes à toute discipline et à tout recadrage. Une seconde vague de châtiment s’annonçait, dont ce bataillon puritain, armé par on ne sait quel oligarque ou bureaucrate ambitieuse (tous les ministres de la Défense finissent par être des femmes, et sans enfants encore, disait Frédéric), était l’émanation. Nous devions nous mobiliser, et toujours être mobiles en fait. Malheur à ceux qui resteraient. Qui ne se meut devient songeur.

Nous allâmes vers l’ouest. Nous risquerions plus de pluies, plus de fatigues ; plus de beauté et de ressources aussi, plus de refuge. J’avais de vieux souvenirs d’Esquel et de ses mélèzes légendaires, mais Frantz voulait nous mener du côté de Futaleufu. Il avait des souvenirs de cavernes et de sources thermales, et j’avais mes visions. Si le condor revenait…

Nous protégeâmes comme nous pûmes la BAD trois que je baptisai par dérision Lolita. Nous laissâmes quelques victuailles et pharmacies dans un coin et interdîmes formellement son utilisation ou exploitation et je parsemai de quelques grains dangereux et mérités l’intérieur de cet abri. Un dernier regard à ce talus salvateur, et c’en fut fait des steppes.

 

Nous nous mîmes en route avec une mule et un cheval, sûrs de repérer ainsi quelque imprudent qui se risquerait à nous suivre en jeep. Par bonheur le ciel ne décelait rien d’inquiétant. Le désordre du monde en interdisait le contrôle aérien et mécanique. Mais nous étions privés d’ordinateurs et de tout un tas de distractions qui vont avec. J’invoquai alors mon condor, que je crus revoir. Mais Frantz me dit qu’il était venu à dos de puma, ayant suivi le félin invisible et buveur de sang par les crêtes et les barrancos. Jean-Michel ventru et reptilien se risqua alors à évoquer la lagarto, le lézard du Machu Picchu qui lui refilait disait-il sa force tellurique. Nous étions maîtres des trois ordres, le ciel, le sol et sous-sol. Il valait mieux se prêter à ces petits rites. J’avais bien lu jadis que l’homme qui croit se réincarner en porc est supérieur à celui qui croit qu’il ne se réincarnera pas.

 

L’idée était de développer nos réflexes, de retrouver nos instincts, de multiplier les sensations et les occasions. Elles ne manquaient pas. Les soirs nous développions nos réflexes et notre résistance aux coups ; au matin nous répétions les arts martiaux et nous décochions des flèches, ne nous risquant pas aux détonations devenues inutiles dans ces lieux protégés. Nous remontions les cours d’eaux nombreux dans cet espace et ne manquions de rien. Je remarquai que Frantz ne mangeait presque rien, que Jean-Michel se flattait de maigrir enfin, quand je me découvrais la force de ne me nourrir que d’eau et de graines. Mais pour combien de temps, car tout est question de temps. Les agressions, les maladies, les risques de blessures… mais tout aurait son temps. La grâce était de s’oublier en oubliant le temps, de découvrir aussi une forme bénie de temps perpétuel que j’avais tant incriminé au temps jadis. Le terme m’obséda.

 

Nous croisâmes ainsi dans les barrancos quelques groupes de perdus, que nous orientâmes savamment vers mon ancienne hacienda. On saurait bien qu’en faire là-bas, et c’était un bon prêté pour un rendu. Plus ils seraient de fous, moins ils s’amuseraient. Nous les aidâmes à se fournir en graines et en fruits, à leur apprendre la route des sources. En nous remerciant l’un de ces pauvres bougres nous parla d’un groupe de filles gringos perdues dans des pâturages inconnus ; nous repartîmes.

 

Frantz était mon guide dans ces parages hauturiers. Mon habile homme avait depuis longtemps dessiné la route que j’avais crue mienne. Mais nous poursuivions ; j’étais comme aspiré par ces hauteurs, par les alerces (mélèzes), par la région d’Esquel, par ce Chili miraculeux que j’avais découvert jeune. Je me demandais sombrement ce qui avait pu devenir de ces contrées magiques déjà gâtées par le tourisme. Mais je tâchai de ne pas corrompre mon enthousiasme qui était la denrée la plus rare pour ceux qui survivent et surtout pour ceux qui croient vivre. Je tâchai sobrement de le partager avec mes compagnons.

 

Nous n’étions plus seuls sur ces hauteurs, comme je l’ai rappelé. Les villes se vidant dans le nord du continent, le désordre s’étendant dans ce qui pouvait rester de monde, les montagnes commençaient à pulluler d’aventuriers, de réfugiés, de saugrenus de toute origine. Nous le savions, c’est pourquoi aussi nous avions abjuré tout luxe. Mais cela ne pouvait suffire à chaque fois. Certains avaient des radios et nous écoutions les sornettes et les vétilles qui sortaient de ces petits postes et polluaient l’air nocturne. Chaque émission me mettait mal à mon aise, qu’elle annonçât une nouvelle catastrophe là-haut ou un désastre ici-bas. Nous savions qu’une deuxième guerre se déroulait en Europe et qu’elle avait pris un caractère culturel dans l’incertain chaos des restes de ce vieux continent. Mais ne l’avaient-ils pas voulu ? Certains devaient tenter de manœuvrer la rare opinion publique qui restait. D’autres devaient donner les vraies nouvelles que personne ne croirait.

 

Mais tout cela relevait parfois du fantasme. Le nombre de patagons demeurait apparemment étique. C’était ce qui nous sauvait, ou il ne resterait plus que le vol de voilier et la piraterie. Nous échangions des marchandises, des pharmacies, le troc étant enfin redevenu monnaie d’usage. Qui voudrait d’un bout de papier fripé ? Le salaire vient du mot sel, les espèces viennent du mot épices, qui servent aussi à soigner, à guérir même – sauf mon malheureux ami abandonné là-bas. Un jour donc nous croisâmes un groupe mal fagoté, agressif, insolent, mais distrait, bien dans l’humeur de banlieue latino. Ils commençaient à discuter arrogamment pour échanger, parlant de leur continent à eux. Puis ils haussèrent le ton et exigèrent plus en échange d’on ne sait quoi. Nous étions entraînés, nous répétions même ces scènes et ces gestes comme les prises dont nous allions user. Frantz – qui en était de ce continent, mais ils lui discutaient aussi ce titre – s’impatienta calmement frappa le premier, en assomma deux, Jean-Michel fit détonner sa pétoire, mon cheval rua à mon commandement ; les autres se dispersèrent. Ils n’avaient pas manifesté de méchanceté, mais nous avions fait comme nos animaux, modèles plus éveillés. Fallait-il être redoutés ou méprisés ? Nous avions choisi. Armés, équipés, avec une apparence de chasseurs hauturiers, nous progressions vers les lacs glaciaires, sublimes et vert-de-gris de la Patagonie immortelle. Et rien ne nous arrêterait sinon une mort glorieuse, digne du champ de bataille que nous nous étions choisis. Le temps toujours était gris et frais. En cette fin de printemps…

 

  • Il faut que nous créions un domaine, murmura Frantz, quand nous approchions de la Piedra del Aguila.
  • Oui, que nous défendrons à coup de pierres et de flèches ! Nous renaîtrons comme des enfants après nous être battus comme des lions.
  • Ce sera notre région condor, alors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Wikipédia et le génie de la théorie de la conspiration

 

Oublions les menaçantes et coutumières polémiques, et essayons d’apporter des nuances et des délicatesses dans les lignes qui vont suivre.  Voici ce qu’on trouve entre autres dans les trente glorieuses pages de Wikipédia sur la théorie de la conspiration.

« Karl Popper, dans son livre sur la société ouverte, indique :

 

« … les conséquences de nos actes ne sont pas toutes prévisibles ; par conséquent la vision conspirationniste de la société ne peut pas être vraie car elle revient à supposer que tous les résultats, même ceux qui pourraient sembler spontanés à première vue, sont le résultat voulu des actions d’une personne intéressée à ces résultats ».

Très d’accord. La note Wikipédia ajoute :

«Karl Popper voyait dans les théories du complot une « sécularisation des superstitions religieuses » où « les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes ».

Très comiquement on ajoute ici :

« Popper remarque par ailleurs que les personnes les plus désireuses d’amener le paradis sur terre sont les plus enclines, une fois au pouvoir, à adopter des théories du complot pour y expliquer leur échec. »

Mais alors, justement, la mondialisation et la construction de l’Europe, clairement voulues pourtant par certaines élites (Wikipédia cite même le vieux Rockefeller et ses provocations) n’ont pas amené le bonheur sur la terre. Et ce sont elles justement qui voient des théoriciens conspirateurs partout, et des réseaux dangereux menacer leurs agissements vertueux !

Philippe Corcuff avait remarqué, sur Médiapart, à propos de chasseurs de « théoriciens de la conspiration » ou de praticiens de la « théorie du complot » :

« Sa critique, souvent juste, du conspirationnisme de Meyssan conserve malheureusement des traces des schémas complotistes. Sans entrer dans des délires du type de Meyssan, elle contribue elle-même, par petites touches, au climat conspirationniste contemporain qu’elle dénonce. »

Puis Wikipédia se rapproche de la vérité ( !) :

« C’est ainsi que sans souscrire eux-mêmes au conspirationnisme, les philosophes Antonio Negri et Michael Hardt soulignent, dans leur livre Empire sur la mondialisation, que les théories du complot ne doivent pas être rejetées par principe :

« […], nous n’entendons pas suggérer qu’il existe un petit opérateur derrière le rideau, un magicien d’Oz qui contrôlerait tout ce qui se voit, se pense ou se fait. Il n’y a pas un point de contrôle unique qui dicte le spectacle. Celui-ci, toutefois, fonctionne généralement « comme » s’il y avait effectivement un tel point de contrôle central […], le spectacle est à la fois dispersé et intégré. […], les théories de conspiration gouvernementale et extragouvernementale pour un contrôle mondial – qui ont proliféré ces dernières décennies – doivent être reconnues comme justes et fausses tout ensemble […] : les théories de conspiration constituent un mécanisme grossier mais efficace pour approcher le fonctionnement de la totalité. Le spectacle de la politique fonctionne « comme si » les médias, l’armée, le gouvernement, les sociétés transnationales, les institutions financières mondiales, etc. étaient tous consciemment et explicitement dirigés par une puissance unique, même si, en réalité, ils ne le sont pas. »

 

Wikipédia donne ensuite une meilleure explication, presque libertarienne, et liée au développement effarant de notre Etat (ou super-Etat) moderne et de son despotisme tocquevillien :

 

« Pour un premier courant, c’est l’« excès d’institution » qui provoque le développement des théories du complot. Timothy Melley (Université de Miami), spécialiste de la culture populaire, parle d’une « agency panic »: il voit dans le conspirationnisme l’expression d’une crise de l’individu et de son autonomie, ainsi que son angoisse face au pouvoir croissanttechnocratique et bureaucratique, des administrations. Il considère en outre la théorie du complot comme un élément essentiel de la culture populaire américaine de l’après-1945 »

Chez Lord Byron (Manfred), on appelle les démons les agences.

Dans mon livre sur internet (publié en 2000, republié depuis), je rappelle ce fait :

 

« Un style paranoïaque ne fait pas référence à une maladie mentale. L’historien des idées Richard Hofstadter remarque qu’un paranoïaque voit une conspiration dirigée directement contre lui-même là où un paranoïaque politique voit une conspiration visant des millions d’autres individus, une nation tout entière voire l’humanité tout entière. Le même phénomène a actuellement lieu en France où l’ensemble du processus européen ou de la mondialisation est tragiquement vécu par des esprits de gauche et de droite. »

 

Ceci dit, nier les agences du système US et leur rôle effectif un peu partout dans le monde, c’est être végétal ou imbécile ; ou en faire partie. La mafia aussi, rappelle Guy Debord, aime expliquer qu’elle n’existe pas.

On est bien d’accord ici et j’ai rappelé dans mon livre sur littérature et conspiration la vision de Rothbard. La théorie de la conspiration c’est, selon ce grand libertarien, l’interprétation de l’histoire qui ne convient pas aux élites et au système média. Je le cite en anglais pour qu’on ne m’accuse de rien :

 

« It is also important for the State to inculcate in its subjects an aversion to any outcropping of what is now called “a conspiracy theory of history.” For a search for “conspiracies,” as misguided as the results often are, means a search for motives, and an attribution of individual responsibility for the historical misdeeds of ruling elites.”

 

J’ai montré aussi que Tocqueville ne croit pas en la théorie de la conspiration dans sa lettre essentielle et ignorée au marquis de Circourt (lettre du 14 juin 1852, œuvres complètes, tome VI). Mais Tocqueville remarque aussi que l’histoire moderne ne donne plus de rôle aux hommes : tout est soumis à la fatalité ou aux choses, ou au hasard, ou à rien du tout.

 

Tocqueville :

 

« Les historiens qui vivent dans les temps démocratiques ne refusent donc pas seulement à quelques citoyens la puissance d’agir sur la destinée du peuple, ils ôtent encore aux peuples eux-mêmes la faculté de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit à une providence inflexible, soit à une sorte de fatalité aveugle.»

 

Les historiens conspirent… Dans notre société on se fait traiter de tout quand on cherche une explication. La recherche d’une explication devient la théorie de la conspiration. Et si en effet on est accusé de théorie de la conspiration parce qu’on conteste la version nulle officielle, c’est qu’on déjà en plein fascisme. Lisez et relisez le Raico sur la nécessité de guerre pour les présidents américains. Pour un président américain (voyez Donald), être, c’est faire la guerre. Ne pas être, c’est ne pas la faire.

 

Wikipédia ajoute que finalement, oui, peut-être, après tout, pourquoi pas, la théorie de la conspiration peut avoir du bon. Et sans citer Max Weber qui inspire les lignes suivantes, on ajoute bravement :

 

« Pour Pierre-André Taguieff, les théories du complot, très médiatisées sur Internet, dans certains jeux (comme Deus ExHalf-LifeIlluminatiMetal Gear) ou films (comme X-FilesPrison BreakEnnemi d’État), répondaient à un besoin de « réenchantement du monde », selon l’expression de Peter Berger : elles participeraient d’une reconfiguration des croyances et d’une sublimation du religieux sous une forme sécularisée. Insistant sur la déstructuration culturelle plutôt que politique ou religieuse, le sociologue voit le terreau de développement des théories du complot dans la postmodernité : relativisme cognitif (Raymond Boudon), fragmentation en néotribus et en sous-cultures (Michel Maffesoli), dévalorisation des « canaux officiels de communication » (politiciens, médias), confusion accrue entre l’image et le réel ».

 

C’est ce qui explique le succès de Dan Braun ou d’Umberto Eco, auteurs assez nuls s’il en fut. Mais j’ai montré dans mon livre sur la conspiration que les romans de conspiration de Chesterton, de John Buchan ou de Jack London illustrent et expliquent aussi très bien notre siècle et ses énormes transformations, révolutions, etc. Ces livres reflétaient aussi les préoccupations de leurs auteurs, toutes trois différentes. Chesterton plutôt chrétien passéiste, Buchan impérial et bien british, London gauchiste et révolutionnaire.

 

Et je rajoute ces trois lignes de Wikipédia que je trouve excellentes :

 

« La théorie du complot serait donc un palliatif face à l’annihilation de l’individu par des institutions trop présentes, ou à l’inverse face au vide provoqué par la vacance des institutions. Dans les deux cas, elle est une réaction à la perte du sens ordinairement assuré par un ordre social bien régulé. »

 

Sauf que l’ordre social, qu’il a toujours créé ou justifié de la peur n’a jamais été bien régulé et que c’est Lovecraft qui raison une fois pour toutes : c’est la peur qui domine l’homme. Il y a ceux qui ont peur du système, et ceux qui ont peur des mêmes.

 

The oldest and strongest emotion of mankind is fear…

 

 

 

Sources

 

Bonnal – Internet ; les grands auteurs et la théorie du complot (Kindle_Amazon)

Karl Popper – la société ouverte et ses ennemis

Raico – A libertarian rebuttal

Rothbard – A libertarian manifesto

Tocqueville – Correspondance (archive.org) ; Démocratie, II, première partie, chapitre XX

Wikipédia – article théorie du complot