Lecteurs, conte mégalithique du soir, à la mode de Maupassant

Le nostalgique

 

J’étais résolu à défier le baron. Ses sempiternelles litanies contre le temps présent, son arrogance colérique, sa mauvaise éduction et son fanatisme politique m’avaient profondément irrité. Certes j’avais comme d’autres profité de sa générosité paradoxale, de ses invitations répétées dans le domaine de D… et ses chasses de L… Mais c´était finalement au prix de mon honneur intellectuel, car comme les autres convives je devais renoncer à mon indépendance d’esprit et abjurer mes convictions idéologiques. Je m’étais donc résolu à le contredire pour une fois et à tourner en ridicule ses idées rétrogrades et réactionnaires.

L’occasion m’en fut bientôt donnée. Le baron avait réuni un aréopage serré d’amis ; nous avions chassé le cerf tout le jour et, après la curée, notre hôte avait voulu célébrer royalement, comme il disait avec insistance, son haut fait. Et pendant que la tête dégoulinante du cerf muait en nature morte ce qui avait été la table de la grande cuisine XIXème du château de D…, nous festoyions avec force boissons. Nous n’étions qu’une douzaine, tous d’ailleurs assez fourbus, plus par l’atmosphère de la nuit que par l’effort du jour. La nuit était tombée tôt et avait enveloppé un ciel déjà bien sombre. Nous étions dans le salon de chasse de la vieille demeure (qui ne me paraissait pas si vieille d’ailleurs), entourés de tapisseries et de trophées de chasse, sur de confortables fauteuils de cuir anglais. Au milieu de ce décor disparate et de la clarté pâle des chandelles, le baron reprit sa ritournelle contre la démocratie et la modernité.

 

  • Aujourd’hui, nous n’avons plus d’ordres… Je ne parle même pas de rétablir une société d’ordre… mais voyez le chaos qui s’installe partout à nos portes… cette barbarie… Vous avez vu ls événements…

 

C’était l’occasion que je guettais depuis des mois.

 

  • Mais enfin, baron, de quoi parlez-vous ?
  • Mais du désordre ! des émeutes !!
  • Vous parlez des petites manifestations dont les médias affolés nous rebattent les oreilles !

 

L’air pincé, le baron se vers une verre de cognac sans en proposer à ses hôtes.

 

  • Ah, parce que pour lui ce sont de bricoles… une garden-party !

 

Je poursuivis mon attaque.

 

  • Enfin, voyez la force des mouvements sociaux en 1968… et eux n’étaient guère violents non plus. Pensez aux combats de rue en Allemagne dans les années 30, au 6 février 34 et à ses dizaines de morts. Nous vivons dans une société moins violente, ennuyée, mais qui se fait des peurs soudaines, voilà tout.

 

Le baron se tut, l’air bien sombre. La conversation reprit, moins allègre. Mais il ne put se retenir bien longtemps, et lança une invective contre le déclin de la France.

 

  • Mais de quel déclin parlez-vous ? En 1936, la France était promise à un effondrement démographique sans précédent. On n’aurait compté que 36 millions de Français dans les années 50 ! En 1870, nous avions déjà été balayés par la Prusse et voyez les écrits des contemporains, le désespoir des écrivains, des penseurs de l’époque…
  • Toute époque peut se flatter de décliner, interrompit prudemment notre ami commun le vicomte de W…, qui tentait de soulager le débat.
  • Je suis paradoxalement bien d’accord, rugit le baron. Mais vous me parlez à chaque fois de la République, de l’époque républicaine et démocratique !!

 

Il avait rejeté sa crinière rousse. Sa haute taille et ses vêtements de chasseur lui conféraient un air que je qualifiai pas de léonin mais de canin. Il me faisait penser à une hyène. Je résolus de l’ajuster mieux encore : après tout, n’étions-nous pas à la saison des chasses ? Pendant qu’il jetait du bois dans sa cheminée (il avait congédié ses domestiques), je poursuivis mon offensive. Certains de nos proches nous faisaient signe d’arrêter, inquiets ou lassés par notre duel verbal.

 

  • C’est bien l’Empire bonapartiste qui nous menés au désastre, non ? Et jamais nous n’avons connu tant de succès que sous le jacobinisme. Et voyez les défaites de nos rois…

 

Il se retourna furieux un tison à la main. Une braise jaillit et retomba sur le vieux M… Elle clama les esprits un instant. On nous commanda plus de calme.

  • Non, non, non, dit le baron… Il faut aller jusqu’au bout, laissez-le, il faut aller jusqu’au bout…
  • Fontenoy, en 1745…
  • Merci !!
  • Est notre seule victoire en rase campagne contre les Anglais… Et vous voulez que je vous parle du déclin de la France au moment de Louis XIV, de ses famines, de ses trois millions de morts, de ses innombrables défaites, de ce roi enterré en cachette et de nuit, qui se voulait un nouveau… Pharaon ?

 

Je dodelinais de la tête en lui adressant ce dernier trait. Mais je poursuivais.

 

  • Et vous voulez que je vous parle des rois fous, de la lâcheté de Charles VII, de la guerre de cent ans, des défaites humiliantes dd Crécy, de Poitiers, d’Azincourt. Quelques Anglais tués pour des milliers de chevaliers Français !!
  • Tout de même… somnola un vieux larron de chasse. Nos cathédrales, nos châteaux…
  • Il y en a partout en Europe, grommelais-je. Visitez l’Europe, vous verrez bien !
  • Tout de même, le temps des rois… réagit un vieux compagnon du baron
  • Les rois vivent encore dans les pays protestants que vous n’aimez guère. Et de quel roi, de quelle favorite parlez-vous ?
  • Tout de même, vous exagérez…

 

Plusieurs convives se levèrent. Ils prétextèrent l’excès de chartreuse ou de cognac,

  • Tout le monde ici, je le vois, critique la République. Or nous avons tous fait nos humanités, que je sache. La république grecque, la république romaine, n’ont-elles pas été nos modèles ?
  • Ils truquaient les élections, ils corrompaient les électeurs, ils déclenchaient des guerres civiles !! hurla le baron.
  • Et bien de quoi vous plaignez-vous ?
  • Comment cela, de quoi je me plains ?

 

Je savourai par avance mon triomphe, obtenu de haute lutte devant ce parterre d’imbéciles qui se prenaient pour des gentilshommes.

 

  • Vous ne cessez de vous plaindre des temps présents, laudator temporis acti, laudateur des temps passés, comme on disait jadis dans l’ancienne Rome. Or vous voyez bien que nos démocraties ont moins de défauts… Et puis finalement, qu’auriez-vous préféré, dis-je en soulevant pompeusement mon verre ? Vivre à l’époque de Napoléon et envoyer vos fils mourir sur des champs de bataille ? Vivre à l’époque du bon président Poincaré et les envoyer mourir au champ d’honneur sous l’horrible motif de défendre la patrie ?
  • Là, vous exagérez… le patriotisme…
  • Un million et de mi de morts, trois millions de blessés, pour récupérer une Alsace qui est retombée depuis dans la sphère d’influence de l’Allemagne. Vous dites qu’il n’y a rien de plus beau que la patriotisme : mais ne préférez-vous pas envoyer vos fils étudier en Angleterre ou aux États-Unis ?

 

Le coup avait porté. Ces hommes fortunés avaient en effet pour la plupart envoyé leurs héritiers étudier dans de fameux MIT et autres universités très coûteuses outre-Atlantique. Le baron remuait lentement son verre : il ne me regardait même plus. Je l’avais vaincu : plus jamais il n’aurait l’audace de me défier sur le terrain des idées.

 

  • Non, c’est vrai… vous avez raison, murmura en baillant un des convives que ma morgue intellectuelle n’avait pas encore chassé du salon. On a tendance à idéaliser le passé…
  • Comme on a tendance à idéaliser son enfance, c’est très humain, ajoutais-je avec condescendance. En réalité, baron, ajoutais-je en soulevant une fois de plus mon verre, vous croyez au mythe de l’Age d’or.
  • Ah bon ?
  • Oui… les grecs, les romains idéalisaient le passé. Il rêvaient comme Hésiode en de temps meilleurs et bien passés. Et nous avons gardé de cette lecture païenne du monde (plusieurs sursautèrent, en dépit de l’heure avancée) toute une nostalgie politique qui souvent nous coûte très cher. Elle a fait le lit de tous les totalitarismes qui promettent des héros, des monts et des merveilles. Il n’y a rien de plus dangereux que de vouloir vivre avec des héros blonds de contes de fées.

 

Je me taisais enfin pour me resservir. En levant la tête je fus surpris de l’expression très concentrée et je dois dire maintenant un peu ricanante du baron. Il ne buvait plus, il baissait la tête en joignant nerveusement ses doigts. Les deux derniers convives se retirèrent, m’adressant une molle poignée de main, et un regard un peu attristé. Un lourd silence pesa, interrompu par la pendule.

 

  • Nous avons trop parlé, je pense. Je vais me retirer, si vous le permettez…
  • Non, non, cher ami… J’aime votre franchise, votre culture, vos paradoxes. Vous avez bien animé notre longue soirée. J’ai un cognac à vous faire goûter.

 

Le baron se leva et me servit, me demanda d’abandonner mon verre. Je me retirai quelques instants puis je rentrai dans la pièce. Il avait retrouvé toute sa sérénité. Et il me questionna.

 

  • Pourquoi d’après-vous nous avons tous gardé cette nostalgie de l’âge d’or ? Elle n’est pas liée à notre enfance, je pense ?
  • Certes non. Elle est liée à l’âge de la pierre polie. Avant la paysannerie, avant les guerres, quand nous n’étions que chasseurs, pêcheurs, cueilleurs, que nous ne connaissions ni patrie ni monarchie, simplement de petits groupes de survivants. Il y avait moins de maladies, et très peu de conflits. Ceux-ci sont apparus avec la propriété privée… avec les domaines… avec le progrès.
  • Ainsi donc, fit le baron avec une mine émerveillée, vous êtes comme Rousseau… un défenseur de la préhistoire.
  • A cette époque, il y a eu équilibre entre les populations et les ressources, sans avoir recours à des activités agricoles. C’est ce qu’on appelle l’âge d’or.
  • Vous êtes encore plus nostalgique que moi !!!

 

Il éclata de rire. Son rire me mit à l’aise, je voulus me lever. Mais je ne pus le faire. Je sentis que ma tête flanchait : j’avais dû trop boire, et je perdis conscience.

 

Il faisait froid. Je claquais des dents. J’ouvris les yeux sous un ciel noir et pluvieux.. je me levai douloureusement et constatai avec effroi que je portai un pagne. Je vis un paysage en pente. Je crus faire un rêve. Mais après les vérifications d’usage, il m´apparut que je vivais un cauchemar. J’entendis des pas, et de derrière un buisson apparut le baron, avec son garde-chasse. Ils étaient armés tous les deux. Il me regardait d’un air ricanant.

  • La bonne blague, hein ? On aime toujours autant le passé ?
  • Vous êtes un fou… je vous dénoncerai, j’ai des témoins…
  • Oh, vous avec énervé tout le monde, mon cher. Ecoutez, vous êtes à quelques lieues d’un village que vous connaissez. Retrouvez-le, et apprenez à ne plus vous moquer, et à avoir des idées vous aussi cohérentes. Vous vouliez de l’âge d’or ? Et bien, chassez maintenant !

 

Et sur ce mot cruel il se retira. Que pouvais-je bien dire maintenant ? Et surtout, que pourrais-je bien faire ?