Spinoza et la schadenfreude : « La joie qui naît de ce que nous imaginons qu’une chose que nous haïssons est détruite ou affectée d’un autre mal, ne naît pas sans quelque tristesse de l’âme. »

Soirée Sénèque : la vie est longue si elle est remplie (suite)

Voici mon voeu, Lucilius : tâchons qu’à l’instar des métaux précieux notre vie

gagne non en volume, mais en valeur. Mesurons-la par ses oeuvres, non par sa durée.

Veux-tu savoir ce qui distingue ce jeune héros, contempteur de la Fortune, et à tout

égard déjà vétéran de l’existence dont il a conquis le plus riche trésor, ce qui le

distingue de cet homme qui a laissé derrière lui nombre d’années ? L’un vit encore

après qu’il n’est plus, l’autre avant de mourir avait cessé d’être. Louons donc et plaçons

parmi les heureux celui qui, du peu de temps qui lui fut octroyé, sut faire un bon

emploi. Il a joui de la vraie lumière : ce n’a pas été un homme de la foule

lettre 93

 

la vie est aussi une guerre :

Atqui vivere, Lucili, militare est.

 

Ainsi ceux qui, toujours alertes, vont gravissant des rocs escarpés ou plongent dans d’affreux ravins, et qui tentent les expéditions les plus hasardeuses, sont les braves et l’élite du camp ; mais ceux qu’une ignoble inertie, lorsque autour d’eux tout travaille, enchaîne à leur bien-être, sont les lâches qu’on laisse vivre par mépris.

Aphorismes et paradoxes

Extraits du livre : aphorismes et paradoxes

 

 

Aphorismes sur la Fin de l’Histoire

 

 

 

 

I

 

J’ignore dans l’histoire ce que j’aime en elle : son origine, sa préhistoire. Avant que l’histoire fût, j’étais.

 

L’histoire en tant que séquelle d’événements était déjà mal en point ; elle est aussi morte en tant que récit.

 

Les événements ont été niés, puis les récits.

 

Pour certains l’histoire n’a pas commencé. Ils vivent dans l’espace, jamais dans le temps. Et ce sont les cultures qui s’étendent : l’islamique, l’hispanique.

 

Il faut un survivant à chaque désastre. Etre un témoin, ne pas le passer.

 

L’histoire est passée de vie à trépas. Il ne faut pas en faire une histoire.

 

Paradoxe pour un inactuel : vivre en un temps où tout est virtuel.

 

Tout ne fait que passer pour être recyclé sous forme d’images.

 

L’information en boucle crée l’inertie moderne.

 

Persécutés pendant la Révolution, pourchassés lors des guerres de religion, expulsés lors de la loi sur les congrégations, ou écrasés par la nature, les chartreux renaissaient ; épargnés par le pouvoir, sauvegardés par les monuments historiques, entretenus comme des filles, ils succombent.

 

La posthistoire c’est quand l’herbe repousse sous forme de gazon.

425 monastères sont devenus en France un avatar de l’hôtellerie postmoderne.

Un week-end, une retraite.

 

Les premiers saxons arrivés en Grande-Bretagne virent les ruines romaines et crurent aux géants bâtisseurs.

 

La nostalgie revient chatouiller chaque culture lorsqu’elle fait la sieste.

 

La posthistoire est dans Sénèque : le cirque, la langue corrompue, le souci du climat, l’angoisse de vivre, la fête perpétuelle. Juvénal, Pétrone ou Salluste nous aident aussi à traverser cette rude épreuve qui a commencé avec le monde.

 

Saint Augustin comparant le cours de l’histoire à celui des chars dans l’amphithéâtre : l’histoire chrétienne ne fut pas la flèche que l’on dit.

 

Depuis deux siècles, lisant Gautier, Balzac, Chateaubriand, Nerval, Poe, des dizaines d’autres, nous voyons que nous sommes dans un espace-temps immobile.

 

La posthistoire est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

 

Chateaubriand parle aussi de l’homme médiocre enfermé dans un cercle, un perpétuel présent.

 

Maistre évoque cette asthénie historique des Français qui viennent de vivre de terribles événements comme si de rien n’était.

 

Le moulin de don Quichotte se nomme aussi la machine, en castillan. Le temps mécanicien est en route et en roue.

 

Voltaire se félicite déjà de la mondialisation et Maistre aussi.

 

Une catastrophe a eu lieu pour Sénèque, Montaigne ou bien Balzac : y eut-il un moyen âge ou seulement des innocents peu au fait que l’histoire est une illusion pure ?

 

Swift se demandant au début du siècle des Lumières par quoi on va bien pouvoir remplacer le christianisme.

 

Les Allemands ont inventé la philosophie de l’Histoire, et ils ont été les premiers à filer aux Canaries.

 

Et d’évoquer ceux qui se plaignent, réclament, récriminent. « Quien no llora no come ». Toute la théurgie moderne en un dicton nourrisson.

 

La Mule sans Frein : la mission du chevalier est de mettre fin à des cycles tarés. Don Quichotte s’y est brisé les ailes de son moulin à paroles.

 

Hegel en saint patron des journalistes se casse les dents sur l’histoire postnapoléonienne.

 

On aimerait parfois que le mal triomphe, et pas seulement la médiocrité.

 

Les grands hommes du passé : un frère aîné est une responsabilité terrible pour un cadet. Pire qu’un père.

 

Nous sommes emplis de bonne volonté, comme nos poubelles.

 

Un réel royal, un temps de brumes et de mythes.

 

La fin de l’histoire apparaît avec l’histoire. Avant, après, au-dessus, il y a le mythe. Tolkien contre la presse.

 

Il n’y a tellement plus d’histoire à raconter que l’on révise au quotidien celle que l’on croyait connaître.

 

L’histoire du monde est devenue une salle d’attente. La lune, l’androïde, le réchauffement ?

 

La fin du monde : occupation de nanti, souci de pauvre.

 

La Fin du Monde a bien eu lieu. S’en rendre compte sera l’Apocalypse. Elle ne sera qu’individuelle, et inutile.

 

Le dernier homme a pris un coup de vieux mais il battra peut-être le record de Dieu dans le coma.

 

J’ai fait un rêve : me perdre dans une salle oubliée du palais de l’histoire.

 

Hohenstaufen, Plantagenêt, les grands Moghols, les Almohades : l’histoire était un rêve au moyen âge, et paradoxalement c’est aux temps modernes que l’on découvre qu’elle nous ennuie – et qu’elle s’arrête.

 

Hannibal Lecter : cette obsession de présenter l’érudit, l’humaniste comme un monstre.

 

La critique radicale et triviale du passé fragilise le pouvoir actuel. Son vide sablonneux repose sur le mensonge.

 

L’humaniste pleure moins le monde que le regard qui fut porté sur lui.

Il se pleure lui-même.

 

La servitude volontaire rendue possible à l’échelle industrielle.

 

Une grande voix s’est tue… pas celles qui en parlent.

 

Le vingtième siècle fut un siècle d’invention de grands hommes un peu creux.

 

La Gaule détruite par Rome, l’Amérique par l’Espagne, l’islam par l’empire des steppes, l’Europe par Hitler, le monde par l’Amérique : les empires dans l’Histoire c’est pour l’Histoire une manière d’empirer.

 

La modernité ou comment passer de l’anthropologie à l’entropologie.

 

Un empire est une couverture jetée sur le corps de l’histoire.

 

La globalisation : pour faire un ogre, il faut beaucoup de petits enfants.

 

De mon temps… comme si le possessif parait de qualités n’importe quel misérable moment de l’ère post-historique.

 

Nous savons qu’à Sumer les impôts montaient trop, qu’à Rome les affranchis faisaient la loi (Satires !), qu’en 1800 Paris était blasé, qu’à Manchester on se croisait froidement, et qu’à Séville la religion était déjà morte.

 

L’obsession météo présente chez Sénèque : le temps qu’il fait pour oublier celui qui passe. Mais c’est la météo qui amena les barbares à Rome.

 

La notion de métèque devrait s’appliquer à l’Histoire. Nous sommes les métèques des dynasties nasrides, des moines de Cluny, des samouraïs du Japon. Nous sommes hors les murs.

 

Ce n’est pas parce que je peux m’isoler dans ma cave que l’Histoire n’est pas finie.

 

Le 14 juillet est un bal et la Bastille n’était pas une prison.

 

Les grands hommes sont devenus les intermittents du spectacle historique.

 

Génie de la géographie : les Mores reconquerront la péninsule ibérique, les Hispaniques l’Amérique du Nord.

 

De la civilisation romaine ne demeurèrent que des circuits touristiques et des versions latines. Va, insensé ! Juvénal se moque d’Hannibal.

 

L’échec spectaculaire de la navette correspondit à la fin de la conquête spatiale. Il ne restait qu’à dévorer l’espace terrestre et célébrer la fin de la géographie.

 

Chacun sa malédiction : la nation pour l’Allemand, la famille pour le Français, le travail pour l’espagnol.

 

Le fascisme comme le communisme disparurent comme un mauvais rêve, personne ne se décidant à demander de comptes.

 

Un système idéal est celui où plus rien ne sera demandé ou exigé. Tout sera donné, et tout sera abondant.

 

Debitores : ceux qui nous ont offensés. En nous endettant, nous offensons. La Dette terrestre de 30 000 milliards : la dette immonde…

 

La Genèse si pleine de récits et de vérités, l’Apocalypse d’images et de férocité.

 

Génie libertaire, zététique, païen des années 70 : dans les tons orangés du crépuscule de l’intelligence, du tango et de la mécanique des fluides.

 

Année après année se suivent les catastrophes. Mais notre observation inquiète et perpétuelle, qu’elle concerne la bourse, la météo, la criminalité modifie notre objet. L’observation est la vraie catastrophe.

 

L’histoire se répète certes sous une forme comique : mais beaucoup d’événements connaissent aussi une préfiguration comique.

 

Le tragique vient toujours à son heure, le comique à sa minute.

 

On vieillit quand on admire moins. Aux blasons médiévaux succède, avec Don Juan, le blasé industriel.

 

On est vieux depuis qu’on cesse de défier les anciens.

 

La standardisation : le mot vient d’étendard. De Jeanne d’Arc, de Rouget de l’Isle aux usines Ford. Qu’avons-nous donc fait ou que n’avons-nous donc fait pour mériter une punition aussi cruelle dans son insignifiance ?

 

C’est au moment où nous apprenons que les empires n’ont plus d’histoire que nous assistons à l’émergence d’un empire sans géographie.

 

Il revenait aux Américains de mettre fin à l’Histoire après avoir mis fin à la géographie dans leur vaste terre.

 

Après le déluge, la sécheresse. L’actualité assèche l’histoire, quand elle ne l’inonde pas.

 

Un pouvoir moins réactif développe une opinion moins sensible.

 

La monarchie est judaïque ou japonaise, la démocratie grecque ou britannique, la république romaine ou américaine. Le désordre est français ou latino-américain.

 

Hafiz assiste aux catastrophes frappant sa civilisation, mais on assiste aujourd’hui à la catastrophe faite civilisation.

 

Il y a plus d’abbayes retapées que de moines convers, de conservatoires que de pianistes, de théâtres que d’acteurs, de salles de judo que de samouraïs, de festivals que de bouffons, d’auteurs de livres que de lecteurs.

 

L’inertie d’un monde mort finirait par nous tromper : le poil continue de pousser sur la gorge d’un cadavre.

 

Les civilisations durent plus à l’état de cadavres spirituels.

L’Antiquité, la Chrétienté, le Progrès ne nous épargnent pas encore leur relent de charogne.

 

Le feu ne purifie rien : il laisse cendres et destructions, puanteur et saleté.

 

La lucidité des masses les rend cyniques, l’idéalisme les rend criminelles.

 

Il y a fin du monde quand on n’en voit plus la fin.

 

La posthistoire est la fin de toute stratégie.

 

Désespoir, triste lucidité de Flaubert ou Tocqueville dont on ne changerait pas une ligne aujourd’hui.

 

Tout devient spectacle intermittent à l’exception de cette circulation automobile, virtuelle ou sonore.

 

La peur de la machine a créé l’antisémitisme, la fierté de la machine le racisme.

 

Le communisme suscite la même commisération nostalgique que le catholicisme : il mériterait son Chesterton.

 

Un attentat jamais n’abolira la fin de l’Histoire…

 

Sénèque critiquant les Saturnales : c’est décembre toute l’année, dit-il à Lucilius, comme s’il avait prévu Halloween.

 

Les fêtes caractérisaient les sociétés défaites par la peste : moins on était de fous, plus on s’amusait.

 

Le culte de la personnalité est né avec la littérature romantique : c’est transformer un acteur de l’histoire en divin démiurge.

 

Si les guerres de religion furent les filles de l’imprimerie, les guerres européennes furent les filles de l’instruction obligatoire.

 

La société moderne est un tout (un rien en fait) inférieur à la somme de ses parties.

 

Ce ne sont pas les conspirations, c’est le manque d’inspiration qui vient à bout des civilisations.

La volonté de détruire parvient vite à son terme.

 

Nous ne pouvons plus dater notre modernité.

 

Ceux qui pensent que les choses bougent très vite n’ont jamais lu Tacite, et ne le liront jamais.

 

Jamais le sort de tant d’hommes n’aura dépendu d’autant de machines.

 

Le dossier des retraites et la fonte des glaces : que sont nos retraites de Russie devenues ?

 

Le réchauffement climatique sera-t-il condamné pour incitation à la haine glaciale ?

 

Sommes-nous seulement prêts à affronter les Berezina caniculaires qui nous guettent ?

 

La sagesse créa la simplicité, l’intelligence la complexité.

 

Le monde créé par Dieu était supérieur au nôtre parce qu’il n’avait pas de public pour l’applaudir.

 

J’ai aimé les lieux saints des empires.