Sénèque et sa lettre sur la dégénérescence morale (et impériale)

Sénèque et les progrès du sadisme et de la pédophilie (lettre XCV)

 

Dans cette lettre formidable, Sénèque est révolté par la dégénérescence eschatologique de la civilisation romaine. Dans sa lettre sur l’intempérance, il évoque la goinfrerie, l’obsession sexuelle des femmes, et bien sûr la pédophilie, remise au goût ou plutôt au dégout du jour par nos élites diligentes et pratiquantes… Enfin le sadisme :

Notre frénésie n’est pas seulement individuelle, elle est nationale : nous réprimons les assassinats, le meurtre d’homme à homme ; mais les guerres, mais l’égorgement des nations, forfait couronné de gloire ! La cupidité, la cruauté, ne connaissent plus de frein : ces fléaux toutefois, tant qu’ils s’exercent dans l’ombre et par quelques hommes, sont moins nuisibles, moins monstrueux ; mais c’est par décrets du sénat, c’est au nom du peuple que se consomment les mêmes horreurs, et l’on commande aux citoyens en masse ce qu’on défend aux particuliers. L’acte qu’on payerait de sa tête s’il était clandestin, nous le préconisons commis en costume militaire. Loin d’en rougir, l’homme, le plus doux des êtres, met sa joie à verser le sang de son semblable et le sien, à faire des guerres, à les transmettre en héritage à ses fils, tandis qu’entre eux les plus stupides et les plus féroces animaux vivent en paix. Contre une fureur si dominante et si universelle la tâche de la philosophie est devenue plus difficile ; elle s’est munie de forces proportionnées aux obstacles croissants qu’elle voulait vaincre. Elle avait bientôt fait de gourmander un peu trop d’amour pour le vin ou la recherche de mets trop délicats ; elle n’avait pas grand-peine à remettre dans la sobriété des gens qui ne s’en écartaient pas bien loin. Aujourd’hui on court au plaisir par toutes voies ; tout vice a franchi sa limite. Le luxe pousse à la cupidité ; l’oubli de l’honnête a prévalu ; la honte n’est jamais où nous invite le gain.

L’homme, chose sacrée pour l’homme, vois-le égorgé par jeu et par passe-temps ; l’instruire à faire et à recevoir des blessures était déjà impie, et voilà qu’on l’expose aux coups nu et sans armes ; tout le spectacle qu’on attend de l’homme, c’est sa mort.

Au sein de cette perversité profonde, on voudrait quelque chose de plus énergique que les remèdes connus pour nous purger de ces souillures invétérées ; il faut l’autorité des dogmes pour extirper jusqu’aux racines dernières du mensonge en crédit. Avec cela préceptes, consolations, exhortations peuvent servir : tout seuls ils sont inefficaces. Si nous voulons nous rattacher les hommes et les tirer du vice où ils sont engagés, apprenons-leur la nature du bien et du mal ; qu’ils sachent que tout, hors la vertu, est sujet à changer de nom, à devenir tantôt bien, tantôt mal. De même que le premier lien de la discipline militaire est la foi jurée, l’amour du drapeau et l’horreur de la désertion, et que les autres devoirs s’exigent et s’obtiennent sans peine de ces consciences qu’enchaîne leur serment, ainsi dans l’homme que vous voulez conduire à la vie heureuse, jetez les premières bases et insinuez les principes de la vertu. Qu’il l’embrasse avec une sorte de superstition, qu’il la chérisse, qu’il veuille vivre avec elle, que sans elle il refuse de vivre.

 

Dans la même lettre infinie, Sénèque évoque aussi la pédophilie :

Je ne cite point ces troupeaux de malheureux enfants qui, après le service du festin, sont encore réservés aux outrages de la chambre à coucher. Je ne cite point ces bandes de mignons classés par races et par couleurs, si bien que tous ceux d’une même file ont la peau du même poli, le premier duvet de même longueur, la même nuance de cheveux, et que les chevelures lisses ne se mêlent point aux frisées.

Roger Moore et le crépuscule des riches

 

 

 

J’ai écrit que Roger Moore aura été un Bond sous-estimé, mais que sans doute le meilleur Bond fut George Lazenby. Ce top model australien était le préféré des secrétaires des producteurs ! Athlète, élégant, naturel, Lazenby a été splendide au service secret de sa majesté avec notre Emma Peel préférée Diana Rigg. Ce film traitait aussi du contrôle mental dans les Alpes suisses à trois mille mètres d’altitude. Mais on y reviendra, car Bond était amoureux, marié et même veuf. Et son prodigieux beau-père (il le paie en or) qui lui demande de bien tenir et corriger sa fille…

On revient à Roger Moore qui lui avait plutôt à dealer avec la révolution sexuelle et la décennie Play boy. L’épisode de la Nouvelle Orléans m’avait dégouté, car on apprécie bien plus le jazz et Louis Armstrong dans le service secret de sa majesté. Contrairement à ce qu’on dit, les gadgets ne tuent pas notre agent secret. On avait misé sur l’humour, le bon mot (et ses rapports avec l’inconscient), l’élégance vestimentaire, le très méchant oligarque, la séduction facile et surtout sur un luxe du voyage planétaire. La belle Sardaigne dans l’espion qui m’aimait…

 

Chaque voyage était un must. Je me souviens encore – avec Frédéric – de ce rocher du James Bond Island à Phuket où notre exceptionnel homme au pistolet d’or, divinement incarné (car l’homme incarnait, il ne jouait pas) par Christopher Lee, était censé vivre. Ou des belles pyramides au pied desquels une foule bien sapée (c’était à l’époque où je vis le son et lumière écrit par Gaston Bonheur) assiste à un gentil spectacle. Venise aussi était très bien filmée, que l’on voit crouler depuis sous le poids du tourisme mondialisé et des réparations lépreuses. Roger Moore incarnait comme dans Amicalement vôtre une époque où il faisait bon voyager, avoir de l’argent sur les Riviera. Cet heureux temps n’est plus.

C’était également le goût des belles automobiles quand elles ne ressemblaient pas à un Cayenne ou à un tank. Connery avait profité de la sainte Aston Martin DB5, Lord Sinclair possédait une DBS dans Amicalement vôtre, et on se souvenait encore de la Volvo élégante du Saint. En réalité Moore incarnait une époque où on ne prenait pas le riche pour un plouc.

J’ai connu la Riviera française depuis toujours et j’ai assisté à son délitement terminal. Le milliardaire est paupérisé, les villes sont des parkings, un appartement mal foutu coûte une fortune, on n’a plus de domesticité, de classe, d’éducation, de maître d’hôtel, tout a fichu le camp. La prolétarisation du milliardaire (pour risquer un GN oxymore)  frappe tout le monde, alors qu’on voit aussi la prolétarisation des classes moyennes avec nos trains et bus de transports bourrés. On n’en a plus pour son argent, et ce n’est pas terminé !

 

Roger Moore a incarné la classe britannique, le gentleman dans un monde qui grouille de grossiums pris pour des cons. C’est sans doute pour cela que sa mort a ému les plus sensibles d’entre nous.