Découvrir Frontin, stratège romain, Sun Tsé occidental

Découvrir Frontin, stratège romain, Sun Tsé occidental

 

Comme toujours nous allons chercher au bout du monde ce qui existait chez nous, et que notre enseignement a rejeté. En relisant Vitruve, je me rends compte combien le Feng Shui existait déjà aussi chez nos pères !

Mais parlons science  militaire. Les stratagèmes de Sextus Julius Frontinus, ingénieur qui œuvre sous Domitien (40-103 après JC), comprennent quatre parties. Je cite la préface (Wikisource) :

 

PRÉFACE. Après avoir contribué, pour ma part, à fixer les principes de la science militaire, à l’exemple de ceux qui la professent, et m’être, à ce qu’il me semble, acquitté de cette tâche avec tout le soin dont je suis capable, je crois devoir ajouter à ce travail un complément nécessaire, en recueillant, dans de rapides commentaires, les ruses de guerre que les Grecs ont désignées sous le seul nom de Stratagèmes. Les généraux auront ainsi sous la main des exemples d’adresse et de prudence qui leur serviront à imaginer et à faire, dans l’occasion, de pareilles choses. Un autre avantage, c’est que l’auteur d’un stratagème n’en redoutera pas l’issue, s’il le compare à l’expérience qui en aura été faite avec succès. Je n’ignore pas (et je suis loin de le regretter) que les écrivains les plus soigneux ont fait aussi entrer ces détails dans leurs ouvrages, et que certains auteurs nous ont transmis des exemples de ce qu’il y a de plus remarquable en quelque genre que ce soit. Mais on doit, je pense, ménager, à force de brièveté, le temps de ceux qui ont des affaires. II serait, en effet, trop long de rechercher chacun des exemples épars dans l’immense corps des histoires; et ceux qui en ont extrait les plus notables ont comme accablé le lecteur sous l’amas de leurs matériaux. Le but auquel tendent nos efforts, c’est que chaque fait réponde, pour ainsi dire, à la demande et au besoin du lecteur. Ainsi, après avoir examiné à combien de chefs se peuvent rapporter les stratagèmes, j’en ai choisi des exemples qui viennent à propos donner conseil; et, afin de disposer tant d’exemples divers dans un ordre plus commode, j’ai divisé ce recueil en trois livres. J’ai rangé dans le premier les exemples de ce qui peut se faire avant la bataille; dans le second, ceux qui regardent la bataille et l’entière soumission de l’ennemi. Le troisième contiendra les opérations stratégiques relatives à l’attaque et à la défense des places. J’ai, en outre, assigné à ces différents chefs des chapitres distincts. J’ai quelque droit de réclamer l’indulgence pour ce travail, et d’espérer qu’on ne m’accusera pas de négligence si l’on trouve que j’ai omis quelque exemple. Qui pourrait, en effet, compulser tous les monuments qui nous ont été transmis dans l’une et l’autre langue? Si donc je me suis permis de passer beaucoup de choses, on en verra la raison en lisant les livres de ceux qui ont traité le même sujet. Il sera d’ailleurs facile de les restituer aux chapitres qui les concernent. Ayant entrepris cet ouvrage, ainsi que les précédents, plutôt pour l’utilité des autres que dans l’intérêt de ma renommée, je ne craindrai pas le reproche d’être aidé de ceux qui pourront y ajouter quelque chose. S’il en est que ces volumes intéressent, ils devront distinguer, malgré l’analogie naturelle de ces deux choses, les stratagèmes d’avec la stratégie.

Car tout ce que la prévoyance, l’habileté, la grandeur d’âme, la constance, peuvent inspirer à un général, forme la matière de la stratégie en général ; et tout fait particulier qui pourra être rangé sous un des chefs sera un stratagème. C’est proprement dans l’art et dans l’adresse que réside et éclate le mérite des stratagèmes, soit qu’il faille éviter l’ennemi ou l’accabler. Les paroles même ayant pour cet effet des résultats aussi remarquables que les actions, nous avons cité aussi des exemples de paroles. Suivent les chapitres des choses que le général doit faire avant la bataille.

 

Je cite le livre I (traduction de Bailly) :

 

 LIVRE I.

SOMMAIRE DES CHAPITRES. Chap. I. Comment on cache ses desseins à l’ennemi. II. Comment on découvre les desseins de l’ennemi. III. Comment on s’assure les chances de la guerre. IV. Comment on fait passer une armée par des lieux infestés d’ennemis. V. Comment on se retire d’un lieu difficile. VI. Des embûches dressées sur le passage. VII. Comment on peut se passer des choses dont on manque, ou y suppléer. VIII. De la manière de semer la division parmi les ennemis. IX. Comment on apaise une sédition. X. Comment on résiste à une demande intempestive de combat. XI. Comment on excite une armée au combat. XII. Comment on dissipe les craintes que de mauvais présages ont inspirées aux soldats.

CHAPITRE PREMIER. Comment on cache ses desseins à l’ennemi.

EXEMPLE 1. Marcus Porcius Caton était persuadé que les villes dont il s’était rendu maître en Espagne n’attendaient qu’une occasion pour se révolter, confiantes dans leurs murailles. Il écrivit donc à chaque ville séparément d’avoir à détruire ses remparts, les menaçant de la guerre si elles n’obéissaient pas sur-le-champ; et il eut soin de faire remettre ces lettres à toutes ces villes à la fois le même jour. Chacune d’elles crut ainsi qu’il ne l’avait commandé qu’à elle seule. Elles auraient pu se liguer pour s’y opposer, si elles avaient su que cet ordre les concernait toutes.

  1. Himilcon, général des Carthaginois, voulant aborder à l’improviste en Sicile, ne dit à personne où l’on allait; mais il remit à tous les capitaines de sa flotte des tablettes cachetées qui indiquaient où il voulait qu’on abordât, et qu’ils ne devaient ouvrir que si une tempête les séparait du vaisseau amiral.

III. C. Lélius étant allé, comme député, trouver Syphax, mena avec lui, comme espions, quelques tribuns et centurions, qu’il fit passer pour des esclaves et officiers de sa maison; et voyant que l’un d’eux, L. Statorius, qui était entré souvent dans le camp de Syphax, allait être reconnu de quelques ennemis, il lui donna des coups de bâton comme à un esclave, pour déguiser sa condition.

  1. Tarquin le Superbe, ayant résolu la mort des principaux citoyens de Gabies, mais ne voulant confier cette décision à personne, ne répondit rien au messager que son fils lui avait envoyé. Il se contenta, comme il se promenait alors dans son jardin, d’abattre la tête des plus hauts pavots. Le messager, s’en étant retourné sans réponse, rapporta au jeune Tarquin ce qu’il avait vu faire à son père : et le fils comprit qu’il fallait en agir de même avec les plus hauts personnages de Gabies.
  2. C. César, à qui la fidélité des Égyptiens était suspecte, feignit, pour n’en rien laisser voir, et sans négliger l’inspection de la ville et de ses défenses, de s’adonner aux excès de la table. Il voulut paraître amolli par les délices du pays, au point d’adopter les mœurs et la façon de vivre des habitants d’Alexandrie ; et cette feinte lui ayant donné le temps de réunir ses forces, il occupa l’Égypte.
  3. Ventidius pendant la guerre contre Pacore, roi des Parthes, sachant qu’un certain Pharnée, Cyrrestin de nation, du nombre de ceux qui se disaient alliés, révélait aux ennemis tout ce qui se faisait dans l’armée, sut tourner à son avantage la perfidie du barbare. Il feignit donc de redouter ce qu’il désirait le plus, et de désirer ce qu’il redoutait. Ainsi, craignant que les Parthes ne passassent l’Euphrate avant l’arrivée des légions qu’il avait dans la Cappadoce au delà du Taurus, il eut soin d’engager ce traître à leur conseiller, avec sa perfidie accoutumée, de passer par Zeugma, qui était leur plus court chemin, et où l’Euphrate a un cours tranquille. Car si les Perses venaient de ce côté, il aurait, disait-il, pour lui l’avantage des montagnes, qui rendraient leur cavalerie inutile ; tandis qu’il craignait tout s’ils se jetaient dans les plaines. Trompés par ce rapport, les barbares gagnèrent par un long circuit les plaines situées plus bas; et leurs derniers préparatifs de guerre, ainsi que la construction des ponts, que l’écartement des rives à cet endroit-là rendait plus difficile, les occupèrent pendant plus de quarante jours. Ventidius mit ce temps à profit pour réunir ses forces; et les ayant eu toutes sous son commandement trois jours avant l’arrivée de Pacore, il lui livra bataille, le vainquit, et le tua.

VII. Mithridate, assiégé dans son camp par Pompée, et méditant de fuir dès le lendemain, eut soin, pour cacher cette résolution, d’envoyer ses fourrageurs le plus loin possible, et jusque dans les vallées voisines des ennemis, et même de convenir avec plusieurs d’entre eux d’une entrevue pour un des jours suivants, afin d’éloigner encore mieux tout soupçon. Il fit aussi allumer, pendant la nuit, quantité de feux dans tout son camp; puis, vers la seconde veille, il se retira avec son armée devant le camp même des ennemis.

VIII. L’empereur César Domitien Auguste Germanicus, voulant accabler d’un seul coup les Germains, qui étaient en armes, et ne doutant pas qu’ils feraient des préparatifs de guerre d’autant plus grands s’ils étaient instruits d’avance de l’arrivée d’un tel générai, cacha son départ, sous le prétexte de tenir les états des Gaules. Ayant pu leur faire ainsi la guerre inopinément, il comprima la férocité de ces peuples sauvages, et veilla en même temps aux intérêts des provinces de l’empire.