Pourquoi les USA n’auraient pas dû exister

 

 

Un article d’Adam Gopnik dans The New Yorker a mis en rage les énergumènes de Prisonplanet.com (vive Trump, mais vive la guerre avec les russes). Il ne fait pourtant que reprendre à sa manière gauchiste les arguments des libertariens et de quelques traditionalistes dont je suis sur une question importante : l’existence-même des USA.

Nous aurions pu être le Canada. We could have been Canada.

On n’avait donc pas besoin de faire une guerre d’indépendance cruelle et dangereuse contre l’Angleterre. L’Amérique aurait été moins peuplée, serait restée un dominion tranquille comme le Canada et l’Australie, et l’Angleterre aurait continué de trôner pragmatiquement sur le monde. L’Allemagne n’aurait bien sûr pas osé la défier, et nous n’aurions pas connu les horreurs mondiales de nos guerres germano-britanniques.

Gopnik ajoute qu’on aurait aboli l’esclavage sans passer par cette folle et sanglante guerre de Sécession. C’est une évidence : l’Angleterre a aboli dans la belle foulée de sa révolution industrielle l’esclavage dans toutes ses colonies. Je pense aussi qu’il y aurait eu une immigration  anglo-irlandaise dans ce grand pays, et cela aurait été mieux. Je suis arrivé à cette conclusion en lisant Poe, Melville, Kipling, Grant, Stoddard, Ross et quelques dizaines d’autres.

 

Thomas di Lorenzo dans son livre sur Lincoln a révélé le personnage que c’était. Un radical, un whig, comme ceux qui voulaient la révolution de 1776 aux relents Illuminati. J’ai souligné dans un texte précédent que Lincoln dénonce d’un côté la barbarie de la populace américaine (crimes racistes, lynchages, pendaisons ; comparez au Canada) et cette adoration de la loi qui confine aujourd’hui au totalitarisme, avec 42% de la population carcérale mondiale.

 

La nation indispensable d’Obama (qui vient de palper 3 .2 millions pour pérorer en jet sur l’effet de serre) n’aurait pas détruit (ou défiguré) la moitié du monde et l’Asie, et n’aurait pas hypocritement géré la question noire après l’esclavage (un million de jeunes noirs tués en trente ans là-bas), n’aurait pas détruit la culture européenne et même mondiale par sa sous-culture déracinée. Elle ne serait pas en train de nous préparer à une guerre d’extermination contre la Russie pour satisfaire son ego.

Oui, je pense aussi que l’on pouvait se passer de l’Amérique et que la France aurait pu garder la Louisiane, l’Espagne la Californie, et la Russie l’Alaska. La destruction de la planète par l’Américanisme depuis deux-cent-quarante ans maintenant est certainement la plus grande catastrophe eschatologique de l’histoire du monde. Ajoutez que si nous n’avions pas aidé cette anti-nation à chasser les gentlemen Anglais, nous n’aurions pas connu la révolution et son cortège de catastrophes. Il est vrai qu’il y en a que cela motive.

 

 

Sources

 

We could have been Canada – The New Yorker – 05/15/2017

Samuel Johnson – The patriot (1774)

Nicolas Bonnal – La culture comme arme de destruction massive (Amazon_Kindle)

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (II)

 

 

 

 

La bataille des champs patagoniques (**)

 

Des années avaient passé sans espoir, dans l’attente d’événements inquiétants qui finirent par se produire.

 

Ils ont commencé à arriver par grappes de dix ou douze, comme des mauvaises nouvelles. D’abord les réfugiés, ensuite les soldats déserteurs, ensuite des groupes arrogants qui prétendaient mettre de l’ordre dans cette hacienda. Je n’avais aucun titre de propriété, raillaient-ils tous. C’est tout juste si l’on n’aurait pas dû nous juger. Vous nous voyez résister, tirer sur ces pauvres gens ? Et puis combien de fois ? Cela me rappelait ce conte italien et cette maison toujours plus emplie de souris. Personne n’y pouvait rien. Un remède amenait deux mots. Nous avions choisi le confort, cette hacienda pas très éloignée de la mer. Nous en payions maintenant le prix.

 

Frédéric pourtant jeune, soumis à d’étranges malaises, perdit sa santé, puis sa lucidité, d’abord par épisodes, ensuite totalement. Ô livres de médecine ! On trouva bien deux médecins, mais ce qu’ils faisaient… Ma compagne Lucia, dont je me lassai déjà, aussi tomba, mais dans les bras d’un autre. Toujours plus méprisante, elle s’éloigna de moi. Quant à sa trahison, elle ne me déplut pas finalement mais elle établit ma faiblesse dans tout le voisinage. Une tension montait dont nous devrions tôt ou tard faire les frais. Mais je n’avais pas envie de diriger cet amas. Organiser une déchéance de groupe, c’était bon pour un ancien politique. Or ils nous avaient tous déjà mené à la perdition. L’adolescent Miguel était parti et avait cherché à se venger.

 

Le climat aussi se déréglait, et il pleuvait et ventait toujours plus, au milieu de ce désordre qui semblait trôner maintenant dans cette hacienda qui n’était plus la mienne – et qui reflétait le désastre où devait sombrer le monde après sa catastrophe. Nous partions toujours plus loin pour chasser, comme si les bêtes un temps rassérénées par l’absence de l’activité humaine, avaient de nouveau compris les dangers de la nouvelle donne. Une catastrophe se produit et puis passe, et peu à peu tout se redresse. Le même train du monde revient, sauf qu’il vous écœure encore plus.

 

Un soir j’en discutai avec Jean-Michel. Par jeu ou par discrétion, nous partirions par des sentiers divers à la BAD numéro trois, la plus éloignée. Nous nous laissions trois jours. Lui-même ne voyait plus de futur, « ils nous ont privé de notre fin du monde », marmonna-t-il lugubre avec son fort accent. Ils nous privaient surtout de nos ressources et de notre espace vital. Mais nous y étions mal pris, et il était trop tard pour nous défendre. Je ferai plus tard la chasse à nos réactions humanitaires et à notre quête du confort féodal.

 

 

La chasse est un crime mais elle n’est pas un vice. J’avais établi pour nos chasses des bases autonomes durables. Elles servaient à se ravitailler, à s’équiper, à se soigner au cas où. Nous nous donnâmes rendez-vous. Personne d’autre ne devait venir.

Je partis un matin à l’aube. Je ne risquai pas d’être espionné, et je me demandais combien de temps l’hacienda tiendrait encore sans esprit et sans discipline, avec toute cette presse humaine à maintenir.

 

Le destin vous attend ou vous précède. Parti, je me sentis soudain comme réveillé par l’air pur et frais, par le vent doux, par la sensation de l’appel qui vient de la Création quand elle redevient plus qu’un environnement humain. Cette belle saison fut merveilleuse et précipita nos victoires. Je m’enfonçais dans le barranco Santiago de la steppe et je vis alors que la BAD numéro un avait été découverte, soulevée et pillée. Il y avait le même amoncèlement de voyous et de désordres autour de l’ancienne cachette, et je reconnus un des jules de l’autre. Elle avait dû parler. Je me réserverai le droit de les punir. Tout de même cette atmosphère d’implosion humaine et de pollution m’écœurait. Ils n’avaient donc rien appris.

 

Je me pressai avec ma mule vers les sierras où, à l’entrée de ce qui jadis avait constitué un beau parc national, j’avais établi la BAD trois (j’avais en effet décidé d’oublier la deuxième). Je sentis comme une présence d’animaux, rassurante, autour de moi, comme s’ils m’avaient aidé à garder pur et fécond cet endroit consacré par mes rêves. Eh, c’est le confort qui m’aura ramolli et rendu lâche. Je parvins vite à ma base, l’évaluai, me rassurai (même si quelque chose dans les livres de ma petite bibliothèque me semblait avoir bougé) et commençai à recenser ce dont je pourrai avoir besoin lors de ma fuite – de notre fuite.

 

Le ciel était rouge, enflammé, irisé. Les nuages hurlaient silencieux dans les lointains. Je repris goût à la pureté de l’air, moins désireux que jamais de collaborer avec le monde, et je l’attendis. C’est là qu’Il apparut dans la lune du soir estival, ange noir couronné de pourpre lumineuse. Un air inquiétant avec son teint basané, sa barbe aigue, ses yeux clairs, sa taille athlétique, mais en ces temps troublés il en devenait rassurant… Il évoqua ses origines. Sa famille était de Bohême, chassée cruellement après la guerre, établie au Chili.

Le Chili… Pouvait-on encore parler de pays ? Nous n’évoquâmes pas la catastrophe de mégapoles de là-bas. Il me parla de ses déplacements, de sa découverte ici de mon hacienda, de la décision qu’il avait prise de m’attendre – d’attendre quelqu’un. C’était à cause des livres qu’il avait vus, des livres de survie, de chasse, de méthodologie, mais aussi des livres anciens, une Enéide, une Anabase, des livres en latin ou de sagesse chinoise. J’avais rassemblé cela au cours de mes escapades antérieures. Et curieusement j’avais laissé les vestiges de cette sagesse ici-même, prête pour les hauteurs et pour le haut pays.

 

Il me connaissait de réputation, et venait quand je perdais tout. Je lui dis que j’étais heureux d’avoir trouvé quelqu’un qui ne fût ni sot ni voleur (je crois que j’aurais tué le voleur ce soir-là) ; et qui était prêt à nous accompagner ; mais que nous devrions attendre mon vieil ami pour le lendemain. Je lui dis que j’avais eu la chance du débutant lors de la première fuite de Calafate ; que cette chance risquait de ne pas se reproduire ; que je m’étais affaibli et que j’avais sans doute vieilli. Le temps nous dévore tous, me dit-il en me jetant un volume d’Ovide qu’il lança de son sac. Je relus les débuts des Métamorphoses, tout le chant du chaos et du déluge ensuite ; et cette fin de l’âge d’or prélude aux héroïsmes.

 

Dans cet univers agité par notre rencontre et par des chants d’oiseaux inaccoutumés (je reconnus la cotorra choroy – (Enicognathus leptorhynchus), nous nous relayâmes pour la veillée. Je passais une nuit plongé dans une transe sombre et glacée plus que dans un sommeil profond, m’estimant heureux d’être vivant et libre, et prêt d’affronter de nouvelles épreuves. Ce fut sur ces entrefaites que j’entendis le souffle haletant du cheval de Jean-Michel, qui avait plus de retard que de coutume.

 

Epuisé et plus lourd que jamais, il nous expliqua en buvant une pleine bouteille de Vasco Viejo ce qui s’était passé. Nous étions partis le jour décisif (la nuit précédente n’avais-je pas vu dans un songe un condor ?). L’hacienda était définitivement perdue. L’heure d’après avait débarqué un peloton bien armé avec même quelques pièces d’artillerie. C’était selon lui un peloton occidental, des blonds anglo-saxons en uniforme, des gringos du nord (ou de l’est, s’ils venaient des Malouines), qui avait obéi à des ordres en s’établissant ici. Et nous qui avions espéré échapper à la matrice du nord ! Ils avaient confisqué et rationné tout ce qu’ils pouvaient, avec cette éternelle froide dextérité militaire, mais n’avaient rien pu faire bien entendu contre nos réfugiés, qui venait d’aussi loin qu’eux, certains des tropiques et des banlieues des capitales (mais je crois que deux ou trois trains furent remplis de ces réfugiés pour faire place nette plus au sud). Car pour Frantz il s’avéra que ces Anglais à qui nous avions bien fait d’échapper, venaient des Malouines dont ils avaient aussi été chassés – à moins qu’on ne les eût déplacés pour une cause encore plus menaçante. Des pirates ? Après tout ce temps, ces destructions de satellites, cette désorganisation sociale et morale, quelle technologie peut encore fonctionner dans un monde désossé ? Et qui y prend le pouvoir ? Mais j’étais peut-être optimiste : l’ordre, l’autorité mondiales allaient revenir, plus enflammés et arrogants que jamais.

 

Nous fîmes les comptes : ce que nous pouvions prendre ; ce que nous devions laisser ; ce que nous devrions éliminer aussi. J’imaginai avec délice et sadisme quelque toxine de botuline descendant le rio qui arrosait l’hacienda ; mais je me tempérai après m’être repu de ma cruauté bactérienne, vengeresse et imaginative. Enfin nous essayâmes de faire le point sur nos connaissances, tout que je n’osais plus faire au temps heureux (et ennuyeux) de l’hacienda. La guerre avait déséquilibré le système universel. Présumée sans satellites et sans argent l’humanité naviguait à l’aveugle – ce qui était mieux pour les rares aventuriers comme nous. Un expert de jadis avait évalué à 90% le nombre de pertes qui surviendraient à l’extinction de l’électricité. Les immenses conurbations se dépeupleraient ou se dévoreraient ; nous récoltions des survivants déséquilibrés inaptes à toute discipline et à tout recadrage. Une seconde vague de châtiment s’annonçait, dont ce bataillon puritain, armé par on ne sait quel oligarque ou bureaucrate ambitieuse (tous les ministres de la Défense finissent par être des femmes, et sans enfants encore, disait Frédéric), était l’émanation. Nous devions nous mobiliser, et toujours être mobiles en fait. Malheur à ceux qui resteraient. Qui ne se meut devient songeur.

Nous allâmes vers l’ouest. Nous risquerions plus de pluies, plus de fatigues ; plus de beauté et de ressources aussi, plus de refuge. J’avais de vieux souvenirs d’Esquel et de ses mélèzes légendaires, mais Frantz voulait nous mener du côté de Futaleufu. Il avait des souvenirs de cavernes et de sources thermales, et j’avais mes visions. Si le condor revenait…

Nous protégeâmes comme nous pûmes la BAD trois que je baptisai par dérision Lolita. Nous laissâmes quelques victuailles et pharmacies dans un coin et interdîmes formellement son utilisation ou exploitation et je parsemai de quelques grains dangereux et mérités l’intérieur de cet abri. Un dernier regard à ce talus salvateur, et c’en fut fait des steppes.

 

Nous nous mîmes en route avec une mule et un cheval, sûrs de repérer ainsi quelque imprudent qui se risquerait à nous suivre en jeep. Par bonheur le ciel ne décelait rien d’inquiétant. Le désordre du monde en interdisait le contrôle aérien et mécanique. Mais nous étions privés d’ordinateurs et de tout un tas de distractions qui vont avec. J’invoquai alors mon condor, que je crus revoir. Mais Frantz me dit qu’il était venu à dos de puma, ayant suivi le félin invisible et buveur de sang par les crêtes et les barrancos. Jean-Michel ventru et reptilien se risqua alors à évoquer la lagarto, le lézard du Machu Picchu qui lui refilait disait-il sa force tellurique. Nous étions maîtres des trois ordres, le ciel, le sol et sous-sol. Il valait mieux se prêter à ces petits rites. J’avais bien lu jadis que l’homme qui croit se réincarner en porc est supérieur à celui qui croit qu’il ne se réincarnera pas.

 

L’idée était de développer nos réflexes, de retrouver nos instincts, de multiplier les sensations et les occasions. Elles ne manquaient pas. Les soirs nous développions nos réflexes et notre résistance aux coups ; au matin nous répétions les arts martiaux et nous décochions des flèches, ne nous risquant pas aux détonations devenues inutiles dans ces lieux protégés. Nous remontions les cours d’eaux nombreux dans cet espace et ne manquions de rien. Je remarquai que Frantz ne mangeait presque rien, que Jean-Michel se flattait de maigrir enfin, quand je me découvrais la force de ne me nourrir que d’eau et de graines. Mais pour combien de temps, car tout est question de temps. Les agressions, les maladies, les risques de blessures… mais tout aurait son temps. La grâce était de s’oublier en oubliant le temps, de découvrir aussi une forme bénie de temps perpétuel que j’avais tant incriminé au temps jadis. Le terme m’obséda.

 

Nous croisâmes ainsi dans les barrancos quelques groupes de perdus, que nous orientâmes savamment vers mon ancienne hacienda. On saurait bien qu’en faire là-bas, et c’était un bon prêté pour un rendu. Plus ils seraient de fous, moins ils s’amuseraient. Nous les aidâmes à se fournir en graines et en fruits, à leur apprendre la route des sources. En nous remerciant l’un de ces pauvres bougres nous parla d’un groupe de filles gringos perdues dans des pâturages inconnus ; nous repartîmes.

 

Frantz était mon guide dans ces parages hauturiers. Mon habile homme avait depuis longtemps dessiné la route que j’avais crue mienne. Mais nous poursuivions ; j’étais comme aspiré par ces hauteurs, par les alerces (mélèzes), par la région d’Esquel, par ce Chili miraculeux que j’avais découvert jeune. Je me demandais sombrement ce qui avait pu devenir de ces contrées magiques déjà gâtées par le tourisme. Mais je tâchai de ne pas corrompre mon enthousiasme qui était la denrée la plus rare pour ceux qui survivent et surtout pour ceux qui croient vivre. Je tâchai sobrement de le partager avec mes compagnons.

 

Nous n’étions plus seuls sur ces hauteurs, comme je l’ai rappelé. Les villes se vidant dans le nord du continent, le désordre s’étendant dans ce qui pouvait rester de monde, les montagnes commençaient à pulluler d’aventuriers, de réfugiés, de saugrenus de toute origine. Nous le savions, c’est pourquoi aussi nous avions abjuré tout luxe. Mais cela ne pouvait suffire à chaque fois. Certains avaient des radios et nous écoutions les sornettes et les vétilles qui sortaient de ces petits postes et polluaient l’air nocturne. Chaque émission me mettait mal à mon aise, qu’elle annonçât une nouvelle catastrophe là-haut ou un désastre ici-bas. Nous savions qu’une deuxième guerre se déroulait en Europe et qu’elle avait pris un caractère culturel dans l’incertain chaos des restes de ce vieux continent. Mais ne l’avaient-ils pas voulu ? Certains devaient tenter de manœuvrer la rare opinion publique qui restait. D’autres devaient donner les vraies nouvelles que personne ne croirait.

 

Mais tout cela relevait parfois du fantasme. Le nombre de patagons demeurait apparemment étique. C’était ce qui nous sauvait, ou il ne resterait plus que le vol de voilier et la piraterie. Nous échangions des marchandises, des pharmacies, le troc étant enfin redevenu monnaie d’usage. Qui voudrait d’un bout de papier fripé ? Le salaire vient du mot sel, les espèces viennent du mot épices, qui servent aussi à soigner, à guérir même – sauf mon malheureux ami abandonné là-bas. Un jour donc nous croisâmes un groupe mal fagoté, agressif, insolent, mais distrait, bien dans l’humeur de banlieue latino. Ils commençaient à discuter arrogamment pour échanger, parlant de leur continent à eux. Puis ils haussèrent le ton et exigèrent plus en échange d’on ne sait quoi. Nous étions entraînés, nous répétions même ces scènes et ces gestes comme les prises dont nous allions user. Frantz – qui en était de ce continent, mais ils lui discutaient aussi ce titre – s’impatienta calmement frappa le premier, en assomma deux, Jean-Michel fit détonner sa pétoire, mon cheval rua à mon commandement ; les autres se dispersèrent. Ils n’avaient pas manifesté de méchanceté, mais nous avions fait comme nos animaux, modèles plus éveillés. Fallait-il être redoutés ou méprisés ? Nous avions choisi. Armés, équipés, avec une apparence de chasseurs hauturiers, nous progressions vers les lacs glaciaires, sublimes et vert-de-gris de la Patagonie immortelle. Et rien ne nous arrêterait sinon une mort glorieuse, digne du champ de bataille que nous nous étions choisis. Le temps toujours était gris et frais. En cette fin de printemps…

 

  • Il faut que nous créions un domaine, murmura Frantz, quand nous approchions de la Piedra del Aguila.
  • Oui, que nous défendrons à coup de pierres et de flèches ! Nous renaîtrons comme des enfants après nous être battus comme des lions.
  • Ce sera notre région condor, alors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De Trump à Lincoln : pourquoi le président US fait la guerre

Un qui avait bien pesé la misère du puissant de ce monde est Juvénal. S’adressant à Hannibal, il écrit dans sa dixième satire :

« Va insensé, cours à travers les Alpes escarpées, pour finalement amuser des écoliers et devenir un sujet de déclamation. »

Or là est le problème : pourquoi ne célèbre-t-on que ceux qui font la guerre, les Hitler, Napoléon et Gengis Khan ?

Evoquons le cas de l’hyperpuissance dont Oliver Stone nous a rappelé qu’elle a livré comme deux-cents guerres au vingtième siècle ; et évoquons aussi le film Les hommes d’influence qui montre comment l’on doit créer des guerres de diversion pour amuser la galerie ou remonter dans les sondages.

Je l’ai déjà maintes fois cité et j’y reviens encore : le grand historien américain Ralph Raico a rappelé dans un petit livre le lien entre « les grandes guerres et les grands leaders ». Il ressort de ce livre que depuis Lincoln les présidents américains ne s’imposent ou ne deviennent des stars que grâce aux guerres. On eut ainsi la Guerre de Sécession (qui fut aussi une guerre d’invasion et d’extermination), McKinley et sa guerre d’Espagne, Wilson et sa première guerre mondiale qui brise les empires, crée le communisme et le fascisme en Europe. Après on a le dieu Roosevelt, sans oublier Truman et sa guerre froide qu’il crée pour se faire réélire en 1948. Il fallait inventer un danger d’attaque soviétique, expliqua Lucius Clay ; on créa l’OTAN. La suite en découle, la guerre perpétuelle pour une paix perpétuelle. Le stress est permanent et l’homme le plus puissant, qui est surtout l’homme le plus imbécile et le plus dangereux du monde, a besoin de sa guerre pour être réélu, pour augmenter le poids des dépenses publiques qui va avec (le beurre et les canons, financés par les impôts puis la dette) et pour fasciser le pays. L’exemple de Bush et de sa guerre contre le terrorisme qui aboutit à une guerre contre des pays arabes et nos libertés en est une bonne preuve.

La guerre qui se prépare pour détruire l’Europe et la Russie relève de la même liturgie.

 

Il prit conscience de son sens des valeurs au combat, est-il dit du barbare Conan tourné dans la bonne ville d’Almeria et dans la cité enchantée de Cuenca. Le président US aussi prend conscience de son sens des valeurs à la guerre. La presse aide : Alexis Brézet, journaliste au Figaro, le « croyait fou (Trump) » avant qu’il ne bombarde sans aucun respect du droit international et sans aucune preuve aussi la Syrie.  Comme Wilson en 1916 et Roosevelt en 1940, Trump s’est fait élire en promettant la paix à ses électeurs et aux pacifistes. Comme Wilson et comme Roosevelt Trump a menti.

 

Il ne faut pas trop culpabiliser car nous aurions eu la guerre avec l’une comme avec l’autre. Hillary aussi n’était pas née de la dernière pluie de bombes et de météorites. Quant à savoir si nous aurions eu avec l’une – et pas avec l’autre – la guerre nucléaire qui nous pend au nez avec le messianisme dégénéré des américains, c’est une autre question.

Je laisse conclure Céline via le livre que je lui ai consacré :

« Je n’ai voulu qu’empêcher la guerre. Je ne recommencerai pas. Ils pourront la prochaine fois comme ils sont en train de s’y préparer, s’assassiner jusqu’au dernier homme. Je les assure d’avance de mon parfait silence. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Livres (Mises.org)

 

The costs of war – America’s pyrrhic victories, edited by John V. Denson

Great wars and great leaders, a libertarian rebuttal – Ralph Raico

Perpetual war of perpetual peace – edited by Harry Elmer Barnes

Wall Street, banks and American foreign policy – By Murray Rothbard

 

Films

The untold story of United States (Oliver Stone)

Wag the dog (written by David Mamet)

 

Divers

Citation de Juvénal en latin : i, demens, et saeuas curre per Alpes ut pueris placeas et declamatio fias. (X, 166-167)

Nicolas Bonnal – Céline, le pacifiste enragé (Kindle, Amazon.fr)

Céline – Lettres de prison, 21 juin 1946.

 

 

 

Marcel Proust et le bourrage de crâne

On nous parle tout le temps maintenant de contrôle mental et de propagande. Cette propagande est née on le sait pendant la Grande Guerre et a pour auteur entre autres Frédéric Bernays dont on peut télécharger ici et là le classique sur la propagande justement (je l’ai évoqué dans mon livre sur la conspiration). Il est vrai que Bernays écrivit ces phrases pleines de forfanterie :

« Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays.

Nous sommes pour une large part gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées. »

 

Mais le thème est devenu obsessionnel chez les antisystèmes qui s’imaginent être comme le les nouveaux prophètes d’Israël (voyez Isaïe, qui a inspiré le dernier Kubrick) les seuls à ne pas avoir les yeux bandés au beau milieu d’un peuple imbécile et bâché.

Or je n’y crois pas. Prenons l’horreur de la première guerre mondiale, et affirmons ceci : les Français n’étaient pas victimes du bourrage de crâne, ils y collaboraient allègrement. Ce n’est pas moi qui le dit, mais Proust :

 

« Dans ces querelles d’individus, pour être convaincu du bon droit de n’importe laquelle des parties, le plus sûr est d’être cette partie-là, un spectateur ne l’approuvera jamais aussi complètement. Or, dans les nations, l’individu, s’il fait vraiment partie de la nation, n’est qu’une cellule de l’individu : nation. Le bourrage de crâne est un mot vide de sens. Eût-on dit aux Français qu’ils allaient être battus qu’aucun Français ne se fût moins désespéré que si on lui avait dit qu’il allait être tué par les berthas. Le véritable bourrage de crâne on se le fait à soi-même par l’espérance qui est un genre de l’instinct de conservation d’une nation si l’on est vraiment membre vivant de cette nation. »

 

Un ne se sent pas très français, Charlus :

« M. de Charlus, qui avait de rares qualités morales, qui était accessible à la pitié, généreux, capable d’affection, de dévouement, en revanche, pour des raisons diverses – parmi lesquelles celle d’avoir eu une mère duchesse de Bavière pouvait jouer un rôle – n’avait pas de patriotisme. Il était, par conséquent, du corps France comme du corps Allemagne. Si j’avais été moi-même dénué de patriotisme, au lieu de me sentir une des cellules du corps France, il me semble que ma façon de juger la querelle n’eût pas été la même qu’elle eût pu être autrefois. Dans mon adolescence, où je croyais exactement ce qu’on me disait, j’aurais sans doute, en entendant le gouvernement allemand protester de sa bonne foi, été tenté de ne pas la mettre en doute, mais depuis longtemps je savais que nos pensées ne s’accordent pas toujours avec nos paroles. »

Proust se moque ensuite de celui qui fait alors mine de parle de paix :

« La guerre se prolongeait indéfiniment et ceux qui avaient annoncé de source sûre, il y avait déjà plusieurs années, que les pourparlers de paix étaient commencés, spécifiant les clauses du traité, ne prenaient pas la peine, quand ils causaient avec vous, de s’excuser de leurs fausses nouvelles. »

 

Et ce qu’il dit sur cette bonne volonté des Français de tuer de l’Allemand hier comme du russe demain (pour faire plaisir au néocon ou à l’américain, mais ce n’est même pas le problème) me rappelle Céline – qui sait de quoi il parle :

— Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans… Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi… Je ne pleurniche pas dessus moi… Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.

 

Il ajoutera ailleurs :

 

« Et les Français sont bien contents, parfaitement d’accord, enthousiastes.

Une telle connerie dépasse l’homme. »