Roger Moore et le crépuscule des riches

 

 

 

J’ai écrit que Roger Moore aura été un Bond sous-estimé, mais que sans doute le meilleur Bond fut George Lazenby. Ce top model australien était le préféré des secrétaires des producteurs ! Athlète, élégant, naturel, Lazenby a été splendide au service secret de sa majesté avec notre Emma Peel préférée Diana Rigg. Ce film traitait aussi du contrôle mental dans les Alpes suisses à trois mille mètres d’altitude. Mais on y reviendra, car Bond était amoureux, marié et même veuf. Et son prodigieux beau-père (il le paie en or) qui lui demande de bien tenir et corriger sa fille…

On revient à Roger Moore qui lui avait plutôt à dealer avec la révolution sexuelle et la décennie Play boy. L’épisode de la Nouvelle Orléans m’avait dégouté, car on apprécie bien plus le jazz et Louis Armstrong dans le service secret de sa majesté. Contrairement à ce qu’on dit, les gadgets ne tuent pas notre agent secret. On avait misé sur l’humour, le bon mot (et ses rapports avec l’inconscient), l’élégance vestimentaire, le très méchant oligarque, la séduction facile et surtout sur un luxe du voyage planétaire. La belle Sardaigne dans l’espion qui m’aimait…

 

Chaque voyage était un must. Je me souviens encore – avec Frédéric – de ce rocher du James Bond Island à Phuket où notre exceptionnel homme au pistolet d’or, divinement incarné (car l’homme incarnait, il ne jouait pas) par Christopher Lee, était censé vivre. Ou des belles pyramides au pied desquels une foule bien sapée (c’était à l’époque où je vis le son et lumière écrit par Gaston Bonheur) assiste à un gentil spectacle. Venise aussi était très bien filmée, que l’on voit crouler depuis sous le poids du tourisme mondialisé et des réparations lépreuses. Roger Moore incarnait comme dans Amicalement vôtre une époque où il faisait bon voyager, avoir de l’argent sur les Riviera. Cet heureux temps n’est plus.

C’était également le goût des belles automobiles quand elles ne ressemblaient pas à un Cayenne ou à un tank. Connery avait profité de la sainte Aston Martin DB5, Lord Sinclair possédait une DBS dans Amicalement vôtre, et on se souvenait encore de la Volvo élégante du Saint. En réalité Moore incarnait une époque où on ne prenait pas le riche pour un plouc.

J’ai connu la Riviera française depuis toujours et j’ai assisté à son délitement terminal. Le milliardaire est paupérisé, les villes sont des parkings, un appartement mal foutu coûte une fortune, on n’a plus de domesticité, de classe, d’éducation, de maître d’hôtel, tout a fichu le camp. La prolétarisation du milliardaire (pour risquer un GN oxymore)  frappe tout le monde, alors qu’on voit aussi la prolétarisation des classes moyennes avec nos trains et bus de transports bourrés. On n’en a plus pour son argent, et ce n’est pas terminé !

 

Roger Moore a incarné la classe britannique, le gentleman dans un monde qui grouille de grossiums pris pour des cons. C’est sans doute pour cela que sa mort a ému les plus sensibles d’entre nous.

 

Aphorismes et paradoxes

Extraits du livre : aphorismes et paradoxes

 

 

Aphorismes sur la Fin de l’Histoire

 

 

 

 

I

 

J’ignore dans l’histoire ce que j’aime en elle : son origine, sa préhistoire. Avant que l’histoire fût, j’étais.

 

L’histoire en tant que séquelle d’événements était déjà mal en point ; elle est aussi morte en tant que récit.

 

Les événements ont été niés, puis les récits.

 

Pour certains l’histoire n’a pas commencé. Ils vivent dans l’espace, jamais dans le temps. Et ce sont les cultures qui s’étendent : l’islamique, l’hispanique.

 

Il faut un survivant à chaque désastre. Etre un témoin, ne pas le passer.

 

L’histoire est passée de vie à trépas. Il ne faut pas en faire une histoire.

 

Paradoxe pour un inactuel : vivre en un temps où tout est virtuel.

 

Tout ne fait que passer pour être recyclé sous forme d’images.

 

L’information en boucle crée l’inertie moderne.

 

Persécutés pendant la Révolution, pourchassés lors des guerres de religion, expulsés lors de la loi sur les congrégations, ou écrasés par la nature, les chartreux renaissaient ; épargnés par le pouvoir, sauvegardés par les monuments historiques, entretenus comme des filles, ils succombent.

 

La posthistoire c’est quand l’herbe repousse sous forme de gazon.

425 monastères sont devenus en France un avatar de l’hôtellerie postmoderne.

Un week-end, une retraite.

 

Les premiers saxons arrivés en Grande-Bretagne virent les ruines romaines et crurent aux géants bâtisseurs.

 

La nostalgie revient chatouiller chaque culture lorsqu’elle fait la sieste.

 

La posthistoire est dans Sénèque : le cirque, la langue corrompue, le souci du climat, l’angoisse de vivre, la fête perpétuelle. Juvénal, Pétrone ou Salluste nous aident aussi à traverser cette rude épreuve qui a commencé avec le monde.

 

Saint Augustin comparant le cours de l’histoire à celui des chars dans l’amphithéâtre : l’histoire chrétienne ne fut pas la flèche que l’on dit.

 

Depuis deux siècles, lisant Gautier, Balzac, Chateaubriand, Nerval, Poe, des dizaines d’autres, nous voyons que nous sommes dans un espace-temps immobile.

 

La posthistoire est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

 

Chateaubriand parle aussi de l’homme médiocre enfermé dans un cercle, un perpétuel présent.

 

Maistre évoque cette asthénie historique des Français qui viennent de vivre de terribles événements comme si de rien n’était.

 

Le moulin de don Quichotte se nomme aussi la machine, en castillan. Le temps mécanicien est en route et en roue.

 

Voltaire se félicite déjà de la mondialisation et Maistre aussi.

 

Une catastrophe a eu lieu pour Sénèque, Montaigne ou bien Balzac : y eut-il un moyen âge ou seulement des innocents peu au fait que l’histoire est une illusion pure ?

 

Swift se demandant au début du siècle des Lumières par quoi on va bien pouvoir remplacer le christianisme.

 

Les Allemands ont inventé la philosophie de l’Histoire, et ils ont été les premiers à filer aux Canaries.

 

Et d’évoquer ceux qui se plaignent, réclament, récriminent. « Quien no llora no come ». Toute la théurgie moderne en un dicton nourrisson.

 

La Mule sans Frein : la mission du chevalier est de mettre fin à des cycles tarés. Don Quichotte s’y est brisé les ailes de son moulin à paroles.

 

Hegel en saint patron des journalistes se casse les dents sur l’histoire postnapoléonienne.

 

On aimerait parfois que le mal triomphe, et pas seulement la médiocrité.

 

Les grands hommes du passé : un frère aîné est une responsabilité terrible pour un cadet. Pire qu’un père.

 

Nous sommes emplis de bonne volonté, comme nos poubelles.

 

Un réel royal, un temps de brumes et de mythes.

 

La fin de l’histoire apparaît avec l’histoire. Avant, après, au-dessus, il y a le mythe. Tolkien contre la presse.

 

Il n’y a tellement plus d’histoire à raconter que l’on révise au quotidien celle que l’on croyait connaître.

 

L’histoire du monde est devenue une salle d’attente. La lune, l’androïde, le réchauffement ?

 

La fin du monde : occupation de nanti, souci de pauvre.

 

La Fin du Monde a bien eu lieu. S’en rendre compte sera l’Apocalypse. Elle ne sera qu’individuelle, et inutile.

 

Le dernier homme a pris un coup de vieux mais il battra peut-être le record de Dieu dans le coma.

 

J’ai fait un rêve : me perdre dans une salle oubliée du palais de l’histoire.

 

Hohenstaufen, Plantagenêt, les grands Moghols, les Almohades : l’histoire était un rêve au moyen âge, et paradoxalement c’est aux temps modernes que l’on découvre qu’elle nous ennuie – et qu’elle s’arrête.

 

Hannibal Lecter : cette obsession de présenter l’érudit, l’humaniste comme un monstre.

 

La critique radicale et triviale du passé fragilise le pouvoir actuel. Son vide sablonneux repose sur le mensonge.

 

L’humaniste pleure moins le monde que le regard qui fut porté sur lui.

Il se pleure lui-même.

 

La servitude volontaire rendue possible à l’échelle industrielle.

 

Une grande voix s’est tue… pas celles qui en parlent.

 

Le vingtième siècle fut un siècle d’invention de grands hommes un peu creux.

 

La Gaule détruite par Rome, l’Amérique par l’Espagne, l’islam par l’empire des steppes, l’Europe par Hitler, le monde par l’Amérique : les empires dans l’Histoire c’est pour l’Histoire une manière d’empirer.

 

La modernité ou comment passer de l’anthropologie à l’entropologie.

 

Un empire est une couverture jetée sur le corps de l’histoire.

 

La globalisation : pour faire un ogre, il faut beaucoup de petits enfants.

 

De mon temps… comme si le possessif parait de qualités n’importe quel misérable moment de l’ère post-historique.

 

Nous savons qu’à Sumer les impôts montaient trop, qu’à Rome les affranchis faisaient la loi (Satires !), qu’en 1800 Paris était blasé, qu’à Manchester on se croisait froidement, et qu’à Séville la religion était déjà morte.

 

L’obsession météo présente chez Sénèque : le temps qu’il fait pour oublier celui qui passe. Mais c’est la météo qui amena les barbares à Rome.

 

La notion de métèque devrait s’appliquer à l’Histoire. Nous sommes les métèques des dynasties nasrides, des moines de Cluny, des samouraïs du Japon. Nous sommes hors les murs.

 

Ce n’est pas parce que je peux m’isoler dans ma cave que l’Histoire n’est pas finie.

 

Le 14 juillet est un bal et la Bastille n’était pas une prison.

 

Les grands hommes sont devenus les intermittents du spectacle historique.

 

Génie de la géographie : les Mores reconquerront la péninsule ibérique, les Hispaniques l’Amérique du Nord.

 

De la civilisation romaine ne demeurèrent que des circuits touristiques et des versions latines. Va, insensé ! Juvénal se moque d’Hannibal.

 

L’échec spectaculaire de la navette correspondit à la fin de la conquête spatiale. Il ne restait qu’à dévorer l’espace terrestre et célébrer la fin de la géographie.

 

Chacun sa malédiction : la nation pour l’Allemand, la famille pour le Français, le travail pour l’espagnol.

 

Le fascisme comme le communisme disparurent comme un mauvais rêve, personne ne se décidant à demander de comptes.

 

Un système idéal est celui où plus rien ne sera demandé ou exigé. Tout sera donné, et tout sera abondant.

 

Debitores : ceux qui nous ont offensés. En nous endettant, nous offensons. La Dette terrestre de 30 000 milliards : la dette immonde…

 

La Genèse si pleine de récits et de vérités, l’Apocalypse d’images et de férocité.

 

Génie libertaire, zététique, païen des années 70 : dans les tons orangés du crépuscule de l’intelligence, du tango et de la mécanique des fluides.

 

Année après année se suivent les catastrophes. Mais notre observation inquiète et perpétuelle, qu’elle concerne la bourse, la météo, la criminalité modifie notre objet. L’observation est la vraie catastrophe.

 

L’histoire se répète certes sous une forme comique : mais beaucoup d’événements connaissent aussi une préfiguration comique.

 

Le tragique vient toujours à son heure, le comique à sa minute.

 

On vieillit quand on admire moins. Aux blasons médiévaux succède, avec Don Juan, le blasé industriel.

 

On est vieux depuis qu’on cesse de défier les anciens.

 

La standardisation : le mot vient d’étendard. De Jeanne d’Arc, de Rouget de l’Isle aux usines Ford. Qu’avons-nous donc fait ou que n’avons-nous donc fait pour mériter une punition aussi cruelle dans son insignifiance ?

 

C’est au moment où nous apprenons que les empires n’ont plus d’histoire que nous assistons à l’émergence d’un empire sans géographie.

 

Il revenait aux Américains de mettre fin à l’Histoire après avoir mis fin à la géographie dans leur vaste terre.

 

Après le déluge, la sécheresse. L’actualité assèche l’histoire, quand elle ne l’inonde pas.

 

Un pouvoir moins réactif développe une opinion moins sensible.

 

La monarchie est judaïque ou japonaise, la démocratie grecque ou britannique, la république romaine ou américaine. Le désordre est français ou latino-américain.

 

Hafiz assiste aux catastrophes frappant sa civilisation, mais on assiste aujourd’hui à la catastrophe faite civilisation.

 

Il y a plus d’abbayes retapées que de moines convers, de conservatoires que de pianistes, de théâtres que d’acteurs, de salles de judo que de samouraïs, de festivals que de bouffons, d’auteurs de livres que de lecteurs.

 

L’inertie d’un monde mort finirait par nous tromper : le poil continue de pousser sur la gorge d’un cadavre.

 

Les civilisations durent plus à l’état de cadavres spirituels.

L’Antiquité, la Chrétienté, le Progrès ne nous épargnent pas encore leur relent de charogne.

 

Le feu ne purifie rien : il laisse cendres et destructions, puanteur et saleté.

 

La lucidité des masses les rend cyniques, l’idéalisme les rend criminelles.

 

Il y a fin du monde quand on n’en voit plus la fin.

 

La posthistoire est la fin de toute stratégie.

 

Désespoir, triste lucidité de Flaubert ou Tocqueville dont on ne changerait pas une ligne aujourd’hui.

 

Tout devient spectacle intermittent à l’exception de cette circulation automobile, virtuelle ou sonore.

 

La peur de la machine a créé l’antisémitisme, la fierté de la machine le racisme.

 

Le communisme suscite la même commisération nostalgique que le catholicisme : il mériterait son Chesterton.

 

Un attentat jamais n’abolira la fin de l’Histoire…

 

Sénèque critiquant les Saturnales : c’est décembre toute l’année, dit-il à Lucilius, comme s’il avait prévu Halloween.

 

Les fêtes caractérisaient les sociétés défaites par la peste : moins on était de fous, plus on s’amusait.

 

Le culte de la personnalité est né avec la littérature romantique : c’est transformer un acteur de l’histoire en divin démiurge.

 

Si les guerres de religion furent les filles de l’imprimerie, les guerres européennes furent les filles de l’instruction obligatoire.

 

La société moderne est un tout (un rien en fait) inférieur à la somme de ses parties.

 

Ce ne sont pas les conspirations, c’est le manque d’inspiration qui vient à bout des civilisations.

La volonté de détruire parvient vite à son terme.

 

Nous ne pouvons plus dater notre modernité.

 

Ceux qui pensent que les choses bougent très vite n’ont jamais lu Tacite, et ne le liront jamais.

 

Jamais le sort de tant d’hommes n’aura dépendu d’autant de machines.

 

Le dossier des retraites et la fonte des glaces : que sont nos retraites de Russie devenues ?

 

Le réchauffement climatique sera-t-il condamné pour incitation à la haine glaciale ?

 

Sommes-nous seulement prêts à affronter les Berezina caniculaires qui nous guettent ?

 

La sagesse créa la simplicité, l’intelligence la complexité.

 

Le monde créé par Dieu était supérieur au nôtre parce qu’il n’avait pas de public pour l’applaudir.

 

J’ai aimé les lieux saints des empires.

 

Hyper-impuissance américaine ?

Peut-on encore commenter sans rire la diplomatie US ? Certainement, et il y a trop de gens bien intentionnés pour que je m’en mêle. L’hyper-impuissance américaine, même si elle décide d’écrabouiller la Corée pour faire peur au fournisseur chinois, a encore de gros jours devant elle.

Je vais à peine me moquer du Donald, après tout c’est l’homme le plus impuissant du monde, et il est dans la mouise jusqu’à col. En plus on dit qu’il va perdre sa belle et sympathique épouse slovène, qui en marre d’être à la maison blanche et d’avoir la tête au carré ; tête qu’elle a fait défiler nue devant les émirs pendant que Donald Buck faisait cracher les rois du pétrole au bassinet ! Nos politiciens à nous se contentent de bien moins à l’heure de vendre notre hexagone. Sans oublier cent millions de dollars pour Ivana, la Bimbo du textile, l’épouse Kushner qui lance sa ligne mode et affole les réseaux sociaux saoudiens ! Il ne manque qu’un concert de l’Ariane Grande à La Mecque pour enchanter CNN (qui accuse les skinheads de l’attentat de Manchester) et attenter à l’impudeur.

Dans un article mal rédigé et prétentieux dont il a le secret, le staff du NYT se moque de Donald Trump le 25 mai dernier. Il ne serait pas pris au sérieux par « les flous de Bruxelles » qui demandent sans rire de l’argent et des armes aux américains pour se protéger de la prochaine invasion russe. Non seulement les euro-zéros prennent le président US pour un crétin, mais ils ne veulent pas payer. Il est vrai que  « la scène (de russophobie) se passe en Pologne  c’est-à-dire nulle part » (Ubu).

Quant à la voyageuse de commerce Angela, elle se met à penser au business des Krupp allemandes, et, les talons pris dans le tapis persan, elle court après la route de la soie, qui passe par la Russie comme on sait. Est-ce à dire que l’empire anglo-américain boirait enfin le court-bouillon ?

Obama, un présidé qui ne ratait pas un bon mot, osa dire que la Russie était une puissance régionale. Oui, mais c’est une puissance régionale qui tient l’Arctique (1), une puissance régionale qui ferait peur à toute notre Europe zombie (notre brave colonel Lion vient de parler de communication à propos de nos prestations micro-théâtrales en Estonie), une puissance régionale qui réorganise le Moyen-Orient, une puissance régionale qui reconstruit la route de la soie avec la Chine, l’Inde et le Kazakhstan, une puissance régionale qui regarde l’invisible armada se profiler au large de sa voisine Corée du Nord. Vous parlez d’une puissance régionale !

Quant à l’hyper-impuissance planétaire, on attend sa prochaine sortie ! Peut-être pas géostratégique, mais au moins humoristique ! Il ne manque plus au Donald que d’aller visiter le Mexique pour évaluer le déclin mural et moral de son beau pays !

 

  • lisez l’essai de la commandante Caitlyn Antrim sur le next Geographical Pivot, The Russian Arctic in the twenty-first century que j’avais recensé pour l’édition anglaise de pravdareport.com.

Louis-Ferdinand Céline et la bagnole

 

 

La bagnole incarne le monde moderne avec la télé que n’a pas connue le poète. Car c’est le bruit, la laideur, le supermarché, la banlieue longue à en crever, le centre commercial, les embouteillages, les guerres du pétrole, les accidents de la route, la pollution des plages, les invasions des sites, la profanation du monde. La bagnole est le mal absolu, le satanisme intégral, absolu, saurien et reptilien motorisé. Et dès qu’on en vend moins, on défiscalise et on crédite.

Une fois qu’on a dit cela on part sur Céline. Il n’y va pas par quatre chemins avec dans Rigodon :

 

« … les autres s’épuisent à quantité de choses, et que c’est affreux ce qu’ils sont esclaves, automobilistes, casuistiques, alcooliques, plurisexuels, boulimiques, boulimiques, baffreurs d’excréments, désordonnés à rendements fous… »

 

Tout va ensemble comme on voit.

La critique de la voiture et de sa civilisation n’est plus faite. Et c’est drôle.  La nullité aberrante de cette triste époque est drôle. Mumford l’a faite, Debord l’a faite. On le cite un petit peu Debord. Il est étrange aussi de voir que Célie n’est proche du marxiste (ou pseudo-marxiste Henri Lefèvre qui dénonce la vie quotidienne dans une série d’études. Lefèvre en regrettait sa vieille église et ses campagnes. Mais c’est trop tard.

 

Céline est mort au début du désastre terminal mené par la politique gaulliste en France et bine décrit par Godard dans deux ou trois choses ou dans Week-end par exemple. Il n’aura donc pas vu voir le stade ultime de la liquidation de sociétés mais il aura bien dénoncé le phénomène du transport en commun… Curieusement en Amérique il ne crie pas trop contre la voiture. Le phénomène ne l’a pas trop marqué là-bas, même s’il a décrit comme personne les usines Ford et le travail qui s’y passe.

 

Il note pendant l’Occupation le grand silence : «  on n’a pas vu d’automobile depuis des mois… même des « gazogènes »…

Ailleurs, il évoque le monde actuel : « le monde nouveau, communo-bourgeois, sermonneux, tartufe infini, automobiliste, alcoolique, bâfreur, cancéreux, connaît que deux angoisses : « son cul ? son compte ? » le reste, s’il s’en fout ! Prolos Plutos réunis ! parfaitement d’accord !… nous là, cloches traqués, nous n’avions pas à dormir !… »

 

Après toujours dans les pamphlets il évoque le pétomane gazeux contemporain (on associe bagnole, restau, pets, digestion, bon dimanche et télévision). Cela donne cette belle envolée lyrico-mécanique :

 

« Qui plantureusement soupe et dîne, deux fois par jour, trouve à digérer tel malaise, tel aria de ventre que tout son esprit disloque, astreinte de pancréas, bile de feu, chyle et boyasse distendus, muqueuses dévorées de chloride ! Pauvre sagouin tout saccagé d’expulsions de gaz, tympanique partout, tambour brimé de convenances, surpasse un moteur en péteries, d’où l’innommable promenade, de sites en bosquets du dimanche, des affolés du transit, à toutes allures d’échappements, de Lieux dits en Châteaux d’Histoire. Ça va mal ! »

 

La transformation du monde en bosquets du dimanche, et châteaux, le tout revu et corrigé par le guide vert de Michelin. Et il n’avait pas tout vu.

Théophile Gautier nous disait déjà du temps des chemins de fer :

 

« Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. À quoi bon aller voir loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables ?

Mais on n’arrêtera pas le progrès surtout quand il fait le plein. »

C’était dans son voyage en Espagne. Théophile s’était sacrément ennuyé.

Céline repart plein de haine contre son automobiliste.

 

« parlez-moi de celui-là comme salope ! qui se carre à présent en bagnole, qu’a sa villa à la mer, qu’a une bonne pour ses deux enfants, voilà un qu’est intolérable ! la vraie charogne à abolir ! Moi j’y vois pas d’inconvénient. Vous en voulez du communisme ? Youp ! Laridon ! Servez chaud ! Vous serez fatigués avant moi ! Je vais pas défendre Arsène bourgeois, crougnotteux, dégueulasse, néo-youtre, tartufe, bas “peutt-peutt”. Jamais ! Effacez-moi cette infection ! Son exemple empoisonne tout. Ça devrait être fait depuis longtemps. Ni Caliban, ni Ariel, c’est un fumier où rien ne pousse. Aryen pourri vaut pas mieux que juif, peut-être un peu moins. »

 

C’est cela le secret des pamphlets : Ferdinand déteste plus les aryens en bagnole que les juifs. Si on pouvait le lire !

Après c’est la critique du monde super avant l’émergence du supermarché. L’homme rabroué et liquidé par les machines.

 

« A la vénération du super-confort, des superproductions; des super-branlées platitudes youtres, aux supersmokings, super-cocktails, super-bagnoles, enfin toute la super-connerie mécanisante et robotisante des salles obscures, de ces cavernes cent mille fois plus abrutissantes que les pires idolâtriques catacombes des premiers siècles. Tous ces miséreux, ces serfs délirants, complètement vermoulus par la propagande « idéolochique » de la radio du film et du « cancan » délirent à présent de désirs matériels et de muflerie militante. Les chômeurs louent des smokings! »

 

Cinquante après Mirbeau et sa promenade en bagnole Céline remarque le génie de la transformation de l’homme en viande à bagages. Il écrit dans Nord :

 

« Tout n’a pas toujours été touristique, hélicoptère et salles de bains, hôtesses « pin-up » comme de nos jours… que non ! tous ceux qui ont connu le Vardar, et même dirais-je tous les Balkans, bien avant Tito, sous les Karageorgevitch, même sous Stampar ont eu affaire à de ces moustiques !… et de ces typhus ! et pestes tous genres !… et aux « felchers »… je veux dire provinces, vallées, et souks, pas en touristes, viandes à bagages, motorisées, jamais satisfaites, jamais assez gavées, gonflées d’alcools folkloriques assez forts, de ratatouilles assez pimentées, jamais trouvant assez de vagins, moules assez juteuses et petits garçons assez dodus… les autobus pas assez énormes, pas assez de gros pétards bavards dedans, dessus, et autour… »

 

Dans D’un château l’autre, il trouve encore des ressources pour protester :

 

« Naturalisé mongol… ou fellagha comme Mauriac, je roulerais auto tout me serait permis, en tout et pour tout… j’aurais la vieillesse assurée… mignotée, chouchoutée, je vous jure !… quel train de maison ! je pontifierais d’haut de ma colline… je donnerais d’énormes leçons de Vertu, de jusqu’au-boutisme tonnerre de Dieu ! la mystique !… je me ferais tout le temps téléviser, on verrait mon icône partout !… l’adulation de toutes les Sorbonnes !… la vieillesse ivresse ! »

 

Rouler en auto ici c’est être bourgeois. Céline ne reconnaît pas le droit de posséder une bagnole ou de rouler dedans.

Dans les pamphlets il écrit plus poliment et plus philosophiquement :

 

« Je veux bien qu’il y ait de la force majeure, des mals nécessaires, des mécaniques dans certains cas, des trolleybus, des Cyclo-pompes, des calculatrices à moteur, je comprends les sciences exactes, les notions arides pour le bien de l’Humanité, le Progrès en marche… Mais je vois l’homme d’autant plus inquiet qu’il a perdu le goût des fables, du fabuleux, des Légendes, inquiet à hurler, qu’il adule, vénère le précis, le prosaïque, le chronomètre, le pondérable. Ça va pas avec sa nature. Il devient, il reste aussi con. Il se fabrique même une âme chimique avec de l’alcool à toutes doses, pour réagir contre l’angoisse, se réchauffer les aciers, se duper au monotone, il se délabre, cafouille, s’étiole, rote, on l’emporte, on l’incarcère, on le radoube, on rambine vitesse, il revient, tout est à recommencer… il tient plus huit jours à la vie super-intense des cent mille grelots à la fois tressaillis dans du vitriol. Et de plus en plus convaincu “d’alésages au polycompteur”, de précipices à la corde… »

 

C’est dans les beaux Draps, un des plus beaux textes du monde.

La démesure de Céline c’est pour sortir du compteur et du chronomètre et de nos instruments de mesure. On dirait du Mumford en fait celui si proche de lui de l’homme et la technique.

 

O termine avec cette envolée anti-mécanique écrite dans une bien belle écriture automatique :

 

« On l’éberlue de mécanique autant que les moines de mômeries nos pères les crasseux, il fonce le moderne, il charge, du moment qu’on lui cause atomes, réfractions cosmiques ou “quanta”, il croit que c’est arrivé dur comme fer. Il est en or pour tous panneaux. Il donne dans le prestige des savants comme autrefois aux astrologues, il s’est pas encore rendu compte que d’additionner des pommes ou de mettre en colonnes des atomes, c’est exactement semblable, c’est pas plus sorcier, c’est pas plus transcendant l’un que l’autre, ça demande pas plus d’intelligence. »

Avec même l’allusion aux quanta et à la science hypermoderne.

Car la bagnole fait de Céline une belle machine à écrire.

 

 

Pourquoi les USA n’auraient pas dû exister

 

 

Un article d’Adam Gopnik dans The New Yorker a mis en rage les énergumènes de Prisonplanet.com (vive Trump, mais vive la guerre avec les russes). Il ne fait pourtant que reprendre à sa manière gauchiste les arguments des libertariens et de quelques traditionalistes dont je suis sur une question importante : l’existence-même des USA.

Nous aurions pu être le Canada. We could have been Canada.

On n’avait donc pas besoin de faire une guerre d’indépendance cruelle et dangereuse contre l’Angleterre. L’Amérique aurait été moins peuplée, serait restée un dominion tranquille comme le Canada et l’Australie, et l’Angleterre aurait continué de trôner pragmatiquement sur le monde. L’Allemagne n’aurait bien sûr pas osé la défier, et nous n’aurions pas connu les horreurs mondiales de nos guerres germano-britanniques.

Gopnik ajoute qu’on aurait aboli l’esclavage sans passer par cette folle et sanglante guerre de Sécession. C’est une évidence : l’Angleterre a aboli dans la belle foulée de sa révolution industrielle l’esclavage dans toutes ses colonies. Je pense aussi qu’il y aurait eu une immigration  anglo-irlandaise dans ce grand pays, et cela aurait été mieux. Je suis arrivé à cette conclusion en lisant Poe, Melville, Kipling, Grant, Stoddard, Ross et quelques dizaines d’autres.

 

Thomas di Lorenzo dans son livre sur Lincoln a révélé le personnage que c’était. Un radical, un whig, comme ceux qui voulaient la révolution de 1776 aux relents Illuminati. J’ai souligné dans un texte précédent que Lincoln dénonce d’un côté la barbarie de la populace américaine (crimes racistes, lynchages, pendaisons ; comparez au Canada) et cette adoration de la loi qui confine aujourd’hui au totalitarisme, avec 42% de la population carcérale mondiale.

 

La nation indispensable d’Obama (qui vient de palper 3 .2 millions pour pérorer en jet sur l’effet de serre) n’aurait pas détruit (ou défiguré) la moitié du monde et l’Asie, et n’aurait pas hypocritement géré la question noire après l’esclavage (un million de jeunes noirs tués en trente ans là-bas), n’aurait pas détruit la culture européenne et même mondiale par sa sous-culture déracinée. Elle ne serait pas en train de nous préparer à une guerre d’extermination contre la Russie pour satisfaire son ego.

Oui, je pense aussi que l’on pouvait se passer de l’Amérique et que la France aurait pu garder la Louisiane, l’Espagne la Californie, et la Russie l’Alaska. La destruction de la planète par l’Américanisme depuis deux-cent-quarante ans maintenant est certainement la plus grande catastrophe eschatologique de l’histoire du monde. Ajoutez que si nous n’avions pas aidé cette anti-nation à chasser les gentlemen Anglais, nous n’aurions pas connu la révolution et son cortège de catastrophes. Il est vrai qu’il y en a que cela motive.

 

 

Sources

 

We could have been Canada – The New Yorker – 05/15/2017

Samuel Johnson – The patriot (1774)

Nicolas Bonnal – La culture comme arme de destruction massive (Amazon_Kindle)

 

 

 

Wikipédia et le génie de la théorie de la conspiration

 

Oublions les menaçantes et coutumières polémiques, et essayons d’apporter des nuances et des délicatesses dans les lignes qui vont suivre.  Voici ce qu’on trouve entre autres dans les trente glorieuses pages de Wikipédia sur la théorie de la conspiration.

« Karl Popper, dans son livre sur la société ouverte, indique :

 

« … les conséquences de nos actes ne sont pas toutes prévisibles ; par conséquent la vision conspirationniste de la société ne peut pas être vraie car elle revient à supposer que tous les résultats, même ceux qui pourraient sembler spontanés à première vue, sont le résultat voulu des actions d’une personne intéressée à ces résultats ».

Très d’accord. La note Wikipédia ajoute :

«Karl Popper voyait dans les théories du complot une « sécularisation des superstitions religieuses » où « les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes ».

Très comiquement on ajoute ici :

« Popper remarque par ailleurs que les personnes les plus désireuses d’amener le paradis sur terre sont les plus enclines, une fois au pouvoir, à adopter des théories du complot pour y expliquer leur échec. »

Mais alors, justement, la mondialisation et la construction de l’Europe, clairement voulues pourtant par certaines élites (Wikipédia cite même le vieux Rockefeller et ses provocations) n’ont pas amené le bonheur sur la terre. Et ce sont elles justement qui voient des théoriciens conspirateurs partout, et des réseaux dangereux menacer leurs agissements vertueux !

Philippe Corcuff avait remarqué, sur Médiapart, à propos de chasseurs de « théoriciens de la conspiration » ou de praticiens de la « théorie du complot » :

« Sa critique, souvent juste, du conspirationnisme de Meyssan conserve malheureusement des traces des schémas complotistes. Sans entrer dans des délires du type de Meyssan, elle contribue elle-même, par petites touches, au climat conspirationniste contemporain qu’elle dénonce. »

Puis Wikipédia se rapproche de la vérité ( !) :

« C’est ainsi que sans souscrire eux-mêmes au conspirationnisme, les philosophes Antonio Negri et Michael Hardt soulignent, dans leur livre Empire sur la mondialisation, que les théories du complot ne doivent pas être rejetées par principe :

« […], nous n’entendons pas suggérer qu’il existe un petit opérateur derrière le rideau, un magicien d’Oz qui contrôlerait tout ce qui se voit, se pense ou se fait. Il n’y a pas un point de contrôle unique qui dicte le spectacle. Celui-ci, toutefois, fonctionne généralement « comme » s’il y avait effectivement un tel point de contrôle central […], le spectacle est à la fois dispersé et intégré. […], les théories de conspiration gouvernementale et extragouvernementale pour un contrôle mondial – qui ont proliféré ces dernières décennies – doivent être reconnues comme justes et fausses tout ensemble […] : les théories de conspiration constituent un mécanisme grossier mais efficace pour approcher le fonctionnement de la totalité. Le spectacle de la politique fonctionne « comme si » les médias, l’armée, le gouvernement, les sociétés transnationales, les institutions financières mondiales, etc. étaient tous consciemment et explicitement dirigés par une puissance unique, même si, en réalité, ils ne le sont pas. »

 

Wikipédia donne ensuite une meilleure explication, presque libertarienne, et liée au développement effarant de notre Etat (ou super-Etat) moderne et de son despotisme tocquevillien :

 

« Pour un premier courant, c’est l’« excès d’institution » qui provoque le développement des théories du complot. Timothy Melley (Université de Miami), spécialiste de la culture populaire, parle d’une « agency panic »: il voit dans le conspirationnisme l’expression d’une crise de l’individu et de son autonomie, ainsi que son angoisse face au pouvoir croissanttechnocratique et bureaucratique, des administrations. Il considère en outre la théorie du complot comme un élément essentiel de la culture populaire américaine de l’après-1945 »

Chez Lord Byron (Manfred), on appelle les démons les agences.

Dans mon livre sur internet (publié en 2000, republié depuis), je rappelle ce fait :

 

« Un style paranoïaque ne fait pas référence à une maladie mentale. L’historien des idées Richard Hofstadter remarque qu’un paranoïaque voit une conspiration dirigée directement contre lui-même là où un paranoïaque politique voit une conspiration visant des millions d’autres individus, une nation tout entière voire l’humanité tout entière. Le même phénomène a actuellement lieu en France où l’ensemble du processus européen ou de la mondialisation est tragiquement vécu par des esprits de gauche et de droite. »

 

Ceci dit, nier les agences du système US et leur rôle effectif un peu partout dans le monde, c’est être végétal ou imbécile ; ou en faire partie. La mafia aussi, rappelle Guy Debord, aime expliquer qu’elle n’existe pas.

On est bien d’accord ici et j’ai rappelé dans mon livre sur littérature et conspiration la vision de Rothbard. La théorie de la conspiration c’est, selon ce grand libertarien, l’interprétation de l’histoire qui ne convient pas aux élites et au système média. Je le cite en anglais pour qu’on ne m’accuse de rien :

 

« It is also important for the State to inculcate in its subjects an aversion to any outcropping of what is now called “a conspiracy theory of history.” For a search for “conspiracies,” as misguided as the results often are, means a search for motives, and an attribution of individual responsibility for the historical misdeeds of ruling elites.”

 

J’ai montré aussi que Tocqueville ne croit pas en la théorie de la conspiration dans sa lettre essentielle et ignorée au marquis de Circourt (lettre du 14 juin 1852, œuvres complètes, tome VI). Mais Tocqueville remarque aussi que l’histoire moderne ne donne plus de rôle aux hommes : tout est soumis à la fatalité ou aux choses, ou au hasard, ou à rien du tout.

 

Tocqueville :

 

« Les historiens qui vivent dans les temps démocratiques ne refusent donc pas seulement à quelques citoyens la puissance d’agir sur la destinée du peuple, ils ôtent encore aux peuples eux-mêmes la faculté de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit à une providence inflexible, soit à une sorte de fatalité aveugle.»

 

Les historiens conspirent… Dans notre société on se fait traiter de tout quand on cherche une explication. La recherche d’une explication devient la théorie de la conspiration. Et si en effet on est accusé de théorie de la conspiration parce qu’on conteste la version nulle officielle, c’est qu’on déjà en plein fascisme. Lisez et relisez le Raico sur la nécessité de guerre pour les présidents américains. Pour un président américain (voyez Donald), être, c’est faire la guerre. Ne pas être, c’est ne pas la faire.

 

Wikipédia ajoute que finalement, oui, peut-être, après tout, pourquoi pas, la théorie de la conspiration peut avoir du bon. Et sans citer Max Weber qui inspire les lignes suivantes, on ajoute bravement :

 

« Pour Pierre-André Taguieff, les théories du complot, très médiatisées sur Internet, dans certains jeux (comme Deus ExHalf-LifeIlluminatiMetal Gear) ou films (comme X-FilesPrison BreakEnnemi d’État), répondaient à un besoin de « réenchantement du monde », selon l’expression de Peter Berger : elles participeraient d’une reconfiguration des croyances et d’une sublimation du religieux sous une forme sécularisée. Insistant sur la déstructuration culturelle plutôt que politique ou religieuse, le sociologue voit le terreau de développement des théories du complot dans la postmodernité : relativisme cognitif (Raymond Boudon), fragmentation en néotribus et en sous-cultures (Michel Maffesoli), dévalorisation des « canaux officiels de communication » (politiciens, médias), confusion accrue entre l’image et le réel ».

 

C’est ce qui explique le succès de Dan Braun ou d’Umberto Eco, auteurs assez nuls s’il en fut. Mais j’ai montré dans mon livre sur la conspiration que les romans de conspiration de Chesterton, de John Buchan ou de Jack London illustrent et expliquent aussi très bien notre siècle et ses énormes transformations, révolutions, etc. Ces livres reflétaient aussi les préoccupations de leurs auteurs, toutes trois différentes. Chesterton plutôt chrétien passéiste, Buchan impérial et bien british, London gauchiste et révolutionnaire.

 

Et je rajoute ces trois lignes de Wikipédia que je trouve excellentes :

 

« La théorie du complot serait donc un palliatif face à l’annihilation de l’individu par des institutions trop présentes, ou à l’inverse face au vide provoqué par la vacance des institutions. Dans les deux cas, elle est une réaction à la perte du sens ordinairement assuré par un ordre social bien régulé. »

 

Sauf que l’ordre social, qu’il a toujours créé ou justifié de la peur n’a jamais été bien régulé et que c’est Lovecraft qui raison une fois pour toutes : c’est la peur qui domine l’homme. Il y a ceux qui ont peur du système, et ceux qui ont peur des mêmes.

 

The oldest and strongest emotion of mankind is fear…

 

 

 

Sources

 

Bonnal – Internet ; les grands auteurs et la théorie du complot (Kindle_Amazon)

Karl Popper – la société ouverte et ses ennemis

Raico – A libertarian rebuttal

Rothbard – A libertarian manifesto

Tocqueville – Correspondance (archive.org) ; Démocratie, II, première partie, chapitre XX

Wikipédia – article théorie du complot