La Hyre, Kubrick, Schubert aussi, et notre Ancien Régime défunt…

J’ai une période musicale baroque ces derniers temps et naturellement je me suis porté sur Barry Lyndon, il est étonnant que le regard de Kubrick sur l’époque n’ait pas alors perçu pleinement « la douceur de vivre »

d’avant la révolution et la finesse des sentiments, et leur profondeur.

Il dit avoir écouté toute la musique d’alors sans avoir pu trouver le tragique du fameux Trio « 100 » de Schubert de 1814, mais à cette époque la révolution avait déjà embrasé l’europe et Napoléon l’avait déjà mise à feu et à sang.

La peinture n’est plus la même, elle non plus, fini la douceur angélique des portraits de Vigée le Brun, nous avons les visages de mort, pâles et diaphanes de Gros, Gérard et Proudhon…

Avec la meilleure volonté du monde Kubrick n’aurait pu trouver pareille musique en pareille époque, sa vision du siècle a été biaisée par l’image post révolutionnaire véhiculée par les lumières. Le monde n’avait pas basculé dans la tragédie que nous connaissons. La vie n’était alors pas saisie, glacée par la chose publique, aveugle et cruelle qui voulait que l’on tuât en masse pour la liberté, la fraternité et l’égalité.

La rupture et son fracas défigurant le monde, seconde damnation. Il ne s’agit pas d’idéaliser l’Ancien régime qui n’était pas non plus une époque pleine de tendresse cf la guerre de Trente Ans, le Palatinat etc… et pourtant, il semble que ces désastres n’aient pu avoir le retentissement de ces gueulards débraillés voulant mettre l’Europe en république, morte ou vive.

Démocratie et république, aisni, sont deux mots qui ne peuvent se marier sans trouble, d’une côté le peuple, de l’autre, la chose publique. Le sujet et l’objet sont en lutte à mort, le concret contre l’abstrait, la chose l’emporte, car l’idéologie est triomphante grâce la force de ses principes soit disant supérieurs. Le peuple est donc chosifié par la république qui en profite pour se nimber de démocratie. C’est l’hallali, malheur aux vaincus.

Le peuple, n’est plus que foule, une horde livrée à tout les excès, sans coupables de ses crimes, ainsi s’exprime la volonté du peuple. Nul besoin pour cela de faire appel à Gustave LeBon, ni à Kierkegaard.

Non la démocratie ne peut exister en république, le conflit d’intérêt exige que le peuple soit sacrifié sur l’autel de l’idéologie, pour la « chose ».

L’éternel dilemme du Bien Commun contre l’intérêt général, auquel je préfère le premier, le second avec son « général », annonce le bruit des bottes et le fracas des canons.

La première chose que fit la révolution triomphante ne fut-elle pas la conscription, tout est là, le peuple est devenu un cheptel, un quota que l’on envoie ou non à l’abattoir. Une ressource naturelle ou l’on puise.

L’église n’a pas su voir ce bouleversement, ou plutôt elle chercha à en profiter, le peuple chosifié devenait plus malléable et facile à culpabiliser privé de ses traditions. La république a permis le coup d’état ultramontain,

et le sacrifice de la France « soit disant Fille aînée de l’Eglise » (c’est une invention ultramontaine du XIXème siècle pour s’assurer du contrôle du français catholique moyen). Fin du gallicanisme, schisme, trouble, uniformisation

de l’église et Lamennais excommunié. la France sans roi à permis le couronnement de la papauté, ce contre poids, nécessaire à l’équilibre de l’europe contre les prétentions papistes était vaincus, la royalisme n’a pas survécu au XIXème siècle,

le roi ou l’excommunication, puis le ralliement à la république. La république n’a assassiné que le roi, mais la papauté a anéanti la monarchie.

Le monolithe enseigne, les singes feront la ronde. Figure du cercle consacrée dans le film. Pierre de foudre biblique, écran de vérité qui contraste avec nos écrans de fausseté de la modernité.

2001 entre Omar et la conspiration

 

Omar Khayyâm, dans une belle et céleste envolée :

« Le vaste monde: un grain de poussière dans l’espace. Toute la science des hommes: des mots. Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats: des ombres. Le résultat de ta méditation perpétuelle: rien. »

 

La première fois que nous avons vu 2001, dans une salle depuis disparue (comme la conquête spatiale), les trois Chauchat, nous nous sommes endormis. C’était pourtant l’après-midi. Mais une inextinguible fatigue nous étreignait, alors que nous sentions que nous étions devant un grand chef d’œuvre, sinon un film très compliqué. Des condisciples des classes préparatoires nous en avaient parlé, tous des scientifiques ; Nous eûmes même promptement après une petite bibliothèque sur ce film pour écrivains, pour réalisateurs, pour rêveurs, amis mais pas pour « gens qui vont au cinéma ». Il était la magie incarnée à l’écran pour une élite de penseurs et de savants.

Nous dormions donc et nous nous réveillions par intermittence et par repentance : il y avait l’Afrique magnifiquement filmée et des singes bizarres ; il y avait une roue dans l’espace et Richard (puis Johann) Strauss. Pourquoi la valse de Strauss ? On a parlé d’un technicien au montage qui écoutait cette musique et aurait ainsi inspiré Kubrick. L’accident, éternel portail de la découverte…

Poète cosmique en son genre, apte à nous éclairer sur ce produit unique, Omar Khayyâm écrit déjà :

« La Roue tourne, insoucieuse des calculs des savants. Renonce à t’efforcer vainement de dénombrer les astres. »

 

Puis il y avait cette fascinante entrevue avec les russes et l’entretien ambigu avec la petite fille jouée par la propre fille de Kubrick. Enfin bien sûr il y avait l’ordinateur avec sa belle voix paisible et cet équipage ennuyeux et hypocrite. Au cours de nos moments de lucidité, nous prenions parti pour l’ordinateur. De plus en plus, nous étions étourdis par la prodigieuse beauté des images et par la capacité implicite et affichée de celui qui avait su les concevoir et les réaliser. Il est rare de pouvoir à ce point assister à une démonstration de savoir-faire, à un tel étalage de capacité triomphante sur le plan technique et philosophique.

Vers la fin du film, enfin rassasiés de sommeil, nous nous sommes mieux réveillés comme pour être encore plus écrasés par le passage visionnaire – alors encore en avance sur son temps (nous étions en 1979) et la séquence de la chambre des Lumières. Nous sommes ainsi restés terriblement marqués par cette première vision, ne revoyant le film que dix-huit mois plus tard, nous refusant l’amer plaisir de le revoir avant.

Nous voulions plus lire sur le film : the making of Kubrick’s 2001, par exemple, et le fœtus astral, recommandé par un élève de maths spé à Louis-Le-Grand, écrit par MM. Dumont et Monod. Une approche structuraliste inspirée par Lévi-Strauss, qui ne nous enchanta pas mais précipita notre propre interprétation du film – qui mit encore à mûrir un certain temps ! Nous lûmes aussi le Clarke en écoutant par hasard (il n’y pas de hasard !) la musique de Ligeti, découverte sur France-Musique, celle-là même qui avait été choisie pour le film. Nous découvrions progressivement le cinéma et Kubrick – Barry Lyndon surtout, et Shining qui avait envahi les écrans et suscité les commentaires les plus idiots. 2001 demeurait une sorte d’horizon insurpassable, Kubrick un génie technique et philosophique, qui se promenait comme un grand prêtre du Temple, prêt à montrer une voie inconnue à l’humanité.

Notre interprétation de genèse émana de Rilke : « à plein regards la créature voit dans l’ouvert », est-il écrit dans la deuxième élégie. Alors l’homme, les animaux plus près de l’Ouvert, du monolithe, de cette source spirituelle ; l’homme technique ensuite, plus éloigné, sujet alors au goût du jour, combien nietzschéen ; et ensuite le retour du refoulé, la redécouverte de l’agressivité et le lion nietzschéen. Le cosmonaute est alors mûr pour toutes les transfigurations, pour toutes les résurrections. Il fait un avec l’univers. L’idée d’une révolte contre le système moderne pour accéder à la vraie connaissance intuitive n’était pas pour nous déplaire. Même le magique ordinateur, détenteur de la vision mais pas prêt pour se rapprocher du monolithe et de l’instant suprême, gardait de son intérêt, par-delà ses rodomontades.

C’était une nouvelle religion qui naissait là et qui prenait le monolithe comme autel. Et le monolithe devient aussi l’écran de cinéma formateur et transformateur dans lequel pénètre le vieux cosmonaute à la fin, pour mieux renaître. Une théologie du cinéma. C’était avant la VHS qui a permis de voir et revoir jusqu’à écœurement, lassitude et courroux tous les chefs d’œuvre inaccessibles des royales cinémathèques. Avant, on les voyait trois fois dans sa vie, et cela suffisait. D’ailleurs on les connaissait mieux ainsi.

Tout de même il y avait bien quelques défauts : les longueurs fatigantes et presque injustifiables (vingt ou trente minutes pour changer puis reposer une pièce ? on est au garage ou quoi ?) ; le comportement peut-être trop délirant de l’ordinateur ; le ralentissement exagéré et très rapide de la conquête spatiale qui retirait au film sa fondation scientifique ; la base naïve du film (les extra-terrestres formateurs !) et cet effet tape-à-l’œil finalement, un rien impérialiste aussi, qui devait assurer l’Amérique dans sa constante et inutile suprématie. Avec le temps aussi, les hormones se modifient, les larmes s’effacent dans la pluie, comme dit Blade runner, et l’on n’éprouve plus les transes de jeunesse devant les mirobolants effets spéciaux du film. Encore que… la photographie de ce film reste la meilleure, l’utilisation de la musique insurpassable et bien sûr le mystère total.

Omar encore :

« Admettons que tu aies résolu l’énigme de la création. Quel est ton destin ? Admettons que tu aies pu dépouiller de toutes ses robes la Vérité. Quel est ton destin ? Admettons que tu aies vécu cent ans, heureux, et que tu vives cent ans encore. Quel est ton destin ? »

Peut-on interpréter 2001 ? Et si l’on pouvait seulement le voir ?

Jacques Lourcelles remarque que 2001 est une œuvre qui avait suscité surtout des critiques élevées. La beauté du film, sa profondeur, son mystère même avait sublimé les intelligences et suscité une révolution herméneutique dans la profession critique et le public éclairé. Lourcelles aime se tromper et on sait que c’est faux, que le critique du NYT s’est ridiculisé en commentant ce film (est-ce une surprise ?) ainsi que beaucoup d’autres intellos et amateurs de cinéma d’auteurs à la française. Mais il y a une part de vérité dans cette affirmation trop péremptoire écrite par un intarissable et lyrique prosateur du cinéma (il s’agit de Jacques Lourcelles, qui en outre déteste le cinéma moderne et le nouvel Hollywood) : 2001 exige une attention différente, une réception différente, comme une nouvelle intronisation du spectateur. Nous évoquons ailleurs la dimension bolchévique de Kubrick et la conception religieuse et mystique que les bolchéviques attendaient du cinéma : la sienne. Nous pouvons ajouter l’idée que le film est un film sur le cinéma, sur une nouvelle manière de communier avec soi et avec le cosmos, par l’entremise du cinéma.

Le film a ensuite été trop disséqué et commenté, ce qui lui a retiré de son mystère – comme à tout objet religieux, qui devient l’attention des prêtres, théologiens, politiques et herméneutes.

Le déclin de la conquête spatiale et de la vision généreuse et religieuse qui l’entourait en Amérique comme à l’Est a aussi précipité le moindre intérêt des foules pour l’opus. C’est devenu le « classique » du cinéma qui a « révolutionné les effets spéciaux ». Ce n’est déjà pas si mal, c’est bon pour la clientèle de la cinéphilie moderne et les réseaux du web, mais c’est moins que ce qu’on avait cru voir, comme dit Rimbaud. 2001 ou le dernier bateau ivre réservé aux capitaines de quinze ans. Mais c’est un excellent film à revoir en fin d’après-midi, surtout la partie centrale, celle de la vie à bord, si proche de nos vies trop modernes.

« Personne ne peut comprendre ce qui est mystérieux. Personne n’est capable de voir ce qui se cache sous les apparences. Toutes nos demeures sont provisoires, sauf notre dernière: la terre. Bois du vin ! Trêve de discours superflus ! »

 

En revoyant récemment ce film, et considérant les théories conspiratives que nous évoquons ailleurs dans ce livre (désolé mais personne n’a posé le pied sur la lune), nous nous sommes rendu compte qu’il est lui-même le récit d’une double conspiration. Il n’y a pas besoin de dire que le film a servi une conspiration. Il faut surtout dire qu’il nous décrit une conspiration. La conspiration extra-terrestre qu’il évoque discrètement et surtout la conspiration humaine, celle de la Nasa qui, si elle a bien envoyé l’homme sur la lune, en a fait d’autres depuis. C’est l’éternelle conspiration des bureaucrates et des militaires, celle des sénateurs romains des généraux français et des militaires américains lors de la guerre froide. Il ne faut pas oublier non plus que Barry Lyndon est pour une bonne part une histoire d’espionnage…. Sauf que contrairement aux réalisateurs de James Bond Kubrick n’est pas au service du système ! Son décorateur préféré Ken Adam a lui imaginé les décors conspiratifs des méchants de James Bond.

Tout le centre du film évoque froidement les manipulations, les rétentions d’informations, les discrétions excessives qui motivent la « sortie » de l’ordinateur, et elles sont bien citées dans le script, lorsque Floyd, le Foutriquet de l’espace, vient remettre de l’ordre sur la station Clavius.

Relisons l’anglais simpliste et administratif de nos tristes conspirateurs en costard gris : on a trouvé le monolithe, on veut le garder pour soi ; on fait courir le bruit d’une épidémie, on cache les informations aux russes et au public. Comme dans les Sentiers de la gloire, la politique de la compréhension cache une terrible décision. El monologue de Floyd :

« I understand that beyond it being a matter of principle, many of you is troubled by the concern and anxiety this story of an epidemic might cause your relatives and friends on Earth. I really can understand and sympathize with your negative views…”

 

Le sujet principal de 2001 malheureusement est l’invention d’un storytelling, de l’histoire que doit gober l’opinion publique pour justifier l’étrange attitude des autorités. Comme on sait, plus cette histoire est vile et stupide (les épidémies, les armes chimiques de destruction massive…), plus elle passe. Comme dit notre ami Sylvain, c’est que tout le monde s’en fout.

2001 est de ce point de vue très proche des Sentiers de la gloire : les généraux ont besoin de d’un combat qui échoue ; ils montent une opération contre leurs hommes pour justifier cet échec ; devant cet échec, un général devient bouc émissaire (celui qui ne voulait pas sacrifier un homme à ses galons…). Le manège est toujours le même : on reconnaît les défauts de la si brillante histoire de couverture, c’est donc qu’elle est parfaite. On en rajoutera pour l’opinion ! Floyd persiste et signe dans son aberration :

“I have been personally embarrassed by this cover story. But I fully accept the need for absolute secrecy and I hope you will.”

La suite est encore plus lyrique. Elle mériterait un chapitre entier dans un livre sur les conspirations. Floyd évoque le choc culturel, la désorientation sociale, et aussi la nécessaire préparation et le non moins nécessaire conditionnement des masses.

‘It should not be difficult for all of you to realise the potential for cultural shock and social disorientation contained in the present situation if the facts were prematurely and suddenly made public without adequate preparation and conditioning.”

Ensuite la théorie du complot rejoint la pratique du complot, la pratique du complot par les élites, pratique que Kubrick a bien décrite des Sentiers de la gloire à Eyes Wide Shut.

Comme dans la dernière œuvre on fait promettre le silence et la saine collaboration des subordonnés concernés.

« And of course you know that the Council has requested that formal security oaths are to be obtained in writing from every- one who had any knowledge of this event. There must be adequate time for a full study to be made of the situation before any consideration can be given to making a public announcement.”

Floyd félicite ensuite en bon colin froid Halvorsen et son second d’avoir bien fait leur travail.

– By the way, you’ve both made a wonderful job. I admire the way you handled this.

– It’s our job to do the things the way you want it done. We are obliged to do it.

 

Le texte français plus fonctionnaire parle encore plus crûment d’une simple application de ce qui devait être fait conformément aux ordres. L’intéressante discussion dans la navette qui mène la joyeuse équipe au monolithe permet aussi aux deux fidèles seconds de féliciter Floyd pour son allocution qui a remonté (beef up…) le moral de tout l’équipage. Tout cela alors qu’il a simplement justifié la cover story en demandant des serments écrits de sécurité !

On a les mêmes compliments dans les Sentiers de la Gloire lorsque son aide de camp félicite le général carriériste de ses visites aux tranchées.

La beauté de l’espace masquera-t-elle les douleurs et les mensonges terrestres ?

Déjà Omar Khayyâm nous l’affirmait sans illusions :

« Le créateur de l’univers et des étoiles s’est vraiment surpassé lorsqu’il a créé la douleur ! Lèvres pareilles au rubis, chevelures embaumées, combien êtes-vous dans la terre ? »

 

La puissance des images et des musiques de 2001 fait bien sûr oublier cette conspiration. Ce film constitue par-delà son explication immédiate (que soulignait Kubrick sans une once de gêne) une expérience visuelle et bien sûr une expérience individuelle de vision pour chaque spectateur. On a parlé des sorties au LSD pour la génération hippie, il est certainement que l’argument philosophique ici mérite mieux. Ce qui reste aussi impressionnant ce sont les années de travail de filmage, de construction de décors, de stations, de montage, de dressage d’acteurs (c’est le cas de le dire !) ou de mis au point d’un scénario aussi compétent et ouvert, au sens que lui donnait Umberto Eco dans un livre alors célèbre. 2001 est – enfin, était –  l’œuvre ouverte par excellence.

Car 2001 c’était aussi quand la modernité promettait encore. Depuis, a dit Brian de Palma dans une interview de son film sur Mars, nous ne regardons plus les étoiles. Nous regardons les cours de la bourse. Et on ne nous enseigne plus le super-humain sinon le cyber-humain. Voilà pourquoi ce somptueux spectacle nous laisse quarante ans après sa vision un goût amer dans l’esprit, comme du reste Alien ou Silent running.

Full metal jacket (ou foule métal quéquette) n’est pas notre tasse de thé. Mais il reflète bien l’involution absolue de notre civilisation ! Syphilisation ! un extrait de Nicolas Bonnal !

Full Metal Jacket et la planète vietnamisée

 

C’est que cette planète est vietnamisée depuis cinquante ans et certainement pas américanisée.

 

Longtemps on pouvait craindre ou redouter la faute du maître ; quand, devenu plus âgé, il se perd soudain les pinceaux comme le maître du chef d’œuvre inconnu de Balzac. On cherche alors un point auquel se raccrocher pour essayer de comprendre coûte que coûte un chef d’œuvre manqué, alors qu’on est face au typique produit globalisé : le énième film américain sur la folie de la guerre du Vietnam, consacré par le journal Globe&Mail puis par tout le monde ensuite, la force d’inertie de cette société paresseuse et arrogante aidant, « best war movie ever made ». Eh bien non, ce n’était pas le meilleur film de guerre, ni même un bon Kubrick. Il faudra en parler pourtant. Car comme l’appelé, on est en plein rêve, en plein cauchemar plutôt quand on écoute la litanie ordurière et dangereuse du sergent recruteur recruté de l’armée par Kubrick : est-ce toi, Kubrick, est-ce moi ?

On a cité Balzac :

« En s’approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d’un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tous, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme ; mais un pied délicieux, un pied vivant ! Ils restèrent pétrifiés d’admiration devant ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. »

Chaos de couleurs, de son, de sang, de violence. Tout y est !

Full Metal est le film que les fans ou les amateurs de notre génération ont trop attendu. 1987 et la fin des rêves, loin des enchantements de 2001, des provocations d’Alex ou des séductions précieuses de Barry Lyndon. Le monde moderne est mort, il faut attendre qu’il ait fini de crever. C’est long et on vieillit avec en plus. Le temps de la fausse ou néo cinéphilie est venue aussi.

Nous étions habitués à trois grands films par décennie, et soudain tout s’est raréfié. Les films de Kubrick se sont fait attendre, les sujets n’ont pas été plus recherchés pour autant, et celui-ci a été certainement la grosse déception. Ce n’était après tout qu’un film de plus sur le Vietnam, un de plus, après tous ceux assez bons des Coppola, Cimino, de Stone. Coppola aussi dans son film, qui faisait de la guerre le beau spectacle à l’américaine et montrait que cette guerre comme spectacle (voyez l’analyse Baudrillard) était la grande promesse de l’américanisation du monde, Coppola donc montrait aussi que la question raciale se posait avec acuité dans l’armée, montrait aussi qu’on savait achever les femmes blessées vietnamiennes (Kubrick ne s’en souvenait pas ?), montrait encore que les troupes américaines évoluaient dans une débauche générale et que le meurtre de masse des paysans bombardés ou tirés à la mitrailleuse n’était pas un génocide mais un rituel pour aller au bout de soi, au bout de son enfer… On avait déjà entendu cela sur le front de l’Est en Europe avec le même prétexte raciste anti-oriental et le même prêchi-prêcha anticommuniste mâtiné de catéchisme obligatoire (« la vierge Marie, l’anniversaire de Jésus », et autres recyclages). Il n’y avait même pas dans Full Metal la poésie spatiale et spéciale des hélicos, la beauté exotique d’un dépaysement qui plonge au cœur des ténèbres.

Nous nous souvenons de sa projection à Dublin en juillet 1987, avec une salle certes pleine, hilare lors des grossièretés junkies du début, mais comme éteinte et angoissée à la fin, lorsque la continuelle descente aux enfers du peloton américain se termine en hommage dérisoire et amer à Mickey Mouse.

 

Come along and sing this song and join our family.

Who’s the leader of the club that’s made for you and me?

M-I-C-K-E-Y M-O-U-S-E

Il nous semble que Kubrick tournait en partie le dos à son cinéma sans pour autant en proposer de nouveau. On n’était plus il est vrai au temps de Welles ou d’Eisenstein, et il y a longtemps que le cinéma ne nous propose plus rien, en marge de ses progrès techniques numérisés et de son babillage érotique pour festivals en mal de provo. On était en face d’un film expérimental à usage interne, mais qui ne proposait rien de vraiment expérimental. Et comme on était face à Kubrick – que l’on n’osait pas attaquer tout de suite, surtout après une attente de spet ans, affolé à l’idée que l’on aurait pu ne rien comprendre à l’expérience éprouvante du maître -, on se soumettait à l’hymne officiel : le plus grand film de guerre par le plus grand génie du cinéma. L’hymne officiel de la nouvelle novlangue planétaire :

Forever let us hold his banner high. High. High. High.

Come along and sing a song and join the family.

La catastrophe a eu lieu grâce à l’impuissant Ripper (Jack l’éventreur). On a recours au fol amour du docteur, sorti d’un récit délirant du Graal (Klingsor), pour faire renaître l’humanité avec dix modèles bien motivées par politicien ou gradé taré ! théorie de la susurration ?

La guerre dégénère, affaire de routine et de fonctionnariat (ici un bureaucrate British joué par Peter Sellers). On note le comique de mots : la paix est notre profession. Lisez Nicolas Bonnal sur le comique de Kubrick.