Fuir la foule (par Sénèque, lettre VII)

Tu me demandes ce que tu dois principalement éviter ? – La foule. Tu ne peux
encore t’y livrer impunément. Moi, pour mon compte, j’avouerai ma faiblesse. Jamais
je ne rentre chez moi tel que j’en suis sorti. Toujours quelque trouble que j’avais
assoupi en moi se réveille, quelque tentation chassée reparaît. Ce qu’éprouvent ces
malades réduits par un long état de faiblesse à ne pouvoir sans accident quitter le logis,
nous arrive à nous de qui l’âme est convalescente d’une longue maladie. Il n’est pas
bon de se répandre dans une nombreuse société. Là tout nous prêche le vice, ou nous
l’imprime, ou à notre insu nous entache. Et plus nos liaisons s’étendent, plus le danger
se multiplie. Mais rien n’est funeste à la morale comme l’habitude des spectacles. C’est
là que les vices nous surprennent plus aisément par l’attrait du plaisir. Que penses-tu
que je veuille dire ? que j’en sors plus attaché à l’argent, à l’ambition, à la mollesse,
ajoute même plus cruel et plus inhumain pour avoir été au milieu des hommes.

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Il faut sauver de l’influence populaire un esprit trop tendre encore et peu ferme
dans la bonne voie : aisément il passe du côté de la foule.

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Recueille-toi en toi-même, autant que possible ; fréquente ceux qui te
rendront meilleur, reçois ceux que tu peux rendre tels. Il y a ici réciprocité, et l’on
n’enseigne pas qu’on ne s’instruise. Garde qu’une vaine gloriole de publicité n’entraîne
ton talent à se produire devant un auditoire peu digne, pour y lire ou pour disserter, ce
que je te laisserais faire si tu avais pour ce peuple-là quelque denrée de son goût. Mais
aucun ne te comprendrait, hormis peut-être un ou deux par hasard ; encore faudrait-il
les former toi-même, les élever à te comprendre. « Et pour qui donc ai-je tant appris ? »
– N’aie point peur que ta peine soit perdue : tu as appris pour toi.

 

Sénèque et nos problèmes de santé (reprise)

Sénèque et nos problèmes de santé en l’an zéro

 

Nous sommes obsédés par les régimes diététiques et nous avons fait des cuisiniers des stars ; les romains aussi, et puisque notre situation actuelle permet de comprendre qu’on ne comprend rien à l’histoire, on continue avec Sénèque et sa fastueuse lettre 95, qui traite de l’intempérance et finalement de l’impossibilité pratique de la philosophie et de la sagesse ! Cette lettre est citée par Joseph de Maistre dans sa première Soirée de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre, autre maître du « présent perpétuel » que nous chroniquons régulièrement.

Moins brutalement que Juvénal, mais quand même, le grand Sénèque rappelle comme la femme romaine dégénère :

 

« Le prince, et tout à la fois le fondateur de la médecine, a dit que les femmes ne sont sujettes ni à la perte des cheveux ni à la goutte aux jambes. Cependant et leurs cheveux tombent et leurs jambes souffrent de la goutte. »

 

Evidemment ces femmes ont perdu les vertus traditionnelles de la romanité – car on n’est plus au temps des Horace et des Curiace, mais à celui des voraces et des coriaces :

 

«  Ce n’est pas la constitution des femmes, c’est leur vie qui a changé : c’est pour avoir lutté d’excès avec les hommes qu’elles ont subi les infirmités des hommes. Comme eux elles veillent, elles boivent comme eux ; elles les défient à la gymnastique et à l’orgie ; elles vomissent aussi bien qu’eux ce qu’elles viennent de prendre au refus de leur estomac et rendent toute la même dose du vin qu’elles ont bu ; elles mâchent également de la neige pour rafraîchir leurs entrailles brûlantes. Et leur lubricité ne le cède même pas à la nôtre : nées pour le rôle passif (maudites soient-elles par tous les dieux !), ces inventrices d’une débauche contre nature en viennent à assaillir des hommes. »

 

La débauche féminine entraîne l’impuissance… médicinale :

« Comment donc s’étonner que le plus grand des médecins, celui qui connaît le mieux la nature, soit pris en défaut et qu’il y ait tant de femmes chauves et podagres ? Elles ont perdu à force de vices le privilège de leur sexe ; elles ont dépouillé leur retenue de femmes, les voilà condamnées aux maladies de l’homme. »

On le redit en latin :

 

Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt et, quia feminam exuerant, damnatae sunt morbis virilibus.

 

La complexité de la médecine technologique ruine nos sociétés sans rassurer les malades ; or notre empire romain n’en est pas loin non plus :

 

« Les anciens médecins ne savaient pas recourir à la fréquence des aliments et soutenir par le vin un pouls qui va s’éteindre ; ils ne savaient pas tirer du sang et chasser une affection chronique à l’aide du bain et des sueurs ; ils ne savaient pas, par la ligature des jambes et des bras, renvoyer aux extrémités le mal secret qui siège au centre du corps. Rien n’obligeait à chercher bien loin mille espèces de secours contre des périls si peu nombreux. Mais aujourd’hui, quels immenses pas ont faits les fléaux de la santé humaine ! On paye ainsi les intérêts du plaisir poursuivi sans mesure ni respect de rien ».

 

Et notre philosophe de faire le lien entre les cuisiniers et les maladies. Car comme à New York aujourd’hui les courtiers désertent les salles de change et apprennent la cuisine à prix d’or. Quant à la malbouffe, elle a toujours été là :

« Nos maladies sont innombrables ; ne t’en étonne pas ; compte nos cuisiniers (Innumerabiles esse morbos non miraberis: cocos numera). Les études ne sont plus ; les professeurs de sciences libérales, délaissés par la foule, montent dans une chaire sans auditeurs. Aux écoles d’éloquence et de philosophie règne la solitude ; mais quelle affluence aux cuisines ! Quelle nombreuse jeunesse assiège les fourneaux des dissipateurs ! Je ne cite point ces troupeaux de malheureux enfants qui, après le service du festin, sont encore réservés aux outrages de la chambre à coucher. Je ne cite point ces bandes de mignons classés par races et par couleurs, si bien que tous ceux d’une même file ont la peau du même poli, le premier duvet de même longueur, la même nuance de cheveux, et que les chevelures lisses ne se mêlent point aux frisées. Je passe ce peuple d’ouvriers en pâtisserie ; je passe ces maîtres d’hôtel au signal desquels tout s’élance pour couvrir la table. Bons dieux ! que d’hommes un seul ventre met en mouvement… »

 

Sénèque souligne que les maladies de la civilisation romaine sont devenues énigmatiques et que la médecine a accompagné la philosophie dans le chemin pervers de la dégénérescence :

« Que résulte-t-il de toutes ces mixtions ? Des maladies complexes comme elles, énigmatiques, diverses, de formes multiples, contre lesquelles la médecine à son tour a dû s’armer d’expériences de toute espèce.

J’en dis autant de la philosophie. Plus simple autrefois, lorsqu’après des fautes moindres de légers soins nous guérissaient, contre le renversement complet de nos mœurs, elle a besoin de tous ses efforts. Et plût aux dieux qu’à ce prix enfin elle fît justice de la corruption ! »

 

Bien avant notre Chateaubriand ou même Gustave Le Bon, Sénèque rappelle que les crimes collectifs aujourd’hui indiffèrent :

 

« Notre frénésie n’est pas seulement individuelle, elle est nationale : nous réprimons les assassinats, le meurtre d’homme à homme ; mais les guerres, mais l’égorgement des nations, forfait couronné de gloire ! »

 

 

 

On laisse le dernier mot à notre Molière éternel qui au début de la scène d’introduction du malade imaginaire nous rappelle ce que nous devrions rappeler à notre médecine inepte, stérile et hors de prix : « si vous continuez comme cela, on ne voudra plus être malade ! »

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Le livre noir de la décadence romaine (Amazon.fr) ; chroniques sur la fin de l’histoire (Amazon.fr)

Sénèque – Lettres à Lucilius (sur Wikisource) – LETTRE XCV.

Insuffisance des préceptes philosophiques… Sur l’intempérance.