Nicolas Bonnal et les 47 rônins : le crépuscule du Japon ancestral (comme nos trois mousquetaires)

Fin de l’Histoire ? Reparlons des 47 rônins, film tourné en 1962, au moment de l’agonie du cinéma japonais ou américain (derniers Ford, derniers Walsh), relié à la Fin de l’Histoire telle qu’elle a été décrite par Kojève, lequel comme on sait s’est inspiré de l’exemple japonais, pays plusieurs fois « sorti » de l’Histoire. Godard aura bien recensé cette Fin de l’Histoire dans son Mépris, qui hypostasiait la Fin de l’Histoire du cinéma comme métaphore de cette Fin du mondeLa télé recouvrirait ce monde au lieu de nous le découvrir. Nous avons choisi la version en couleur (tohoscope) de notre maître nippon préféré Hiroshi Inagaki.

On est à l’ère Edo, au début du dix-huitième siècle tout couvert de perruques, de casinos et de ridicules châteaux rococo en Europe. Tout est confort civilisé, geisha, salons de couture, bouquets de fleur, raffinement tranquille. La corruption est là, l’âme noble le sent, comme Saint-Simon en France ou comme l’Arioste dans sa tirade sur l’artillerie. Dans les Sept samouraïs, les quatre victimes sont tuées par des armes à feu invisibles – c’est déjà la guerre pas très brave à la sauce anglo-américaine.

On voit des marchands Hollandais venus parler commerce et portant perruque, car on est à l’ère du Mondain de Voltaire (« le superflu, chose très nécessaire/ A réuni l’un et l’autre hémisphère »). On a aussi des décors fluos, luxueux, des costumes coûteux et tarabiscotés, car on n’est plus dans la société de Miyamoto Musashi. On sait aussi qu’à cette époque les samouraïs deviennent des bureaucrates, des valets. Mais est-ce un mal ? On passe de la cruauté chevalière à la bonne gestion moderne, au pouvoir tutélaire et doux de Tocqueville. Et qui préfère la première, à part un doux rêveur nietzschéen ? Le Japon prospérait et protégeait même ses forêts.

Et Kojève, cet esprit le plus dur de son siècle, écrit dans des lignes célèbres :

J’ai pu y observer une Société qui est unique en son genre, parce qu’elle est seule à avoir fait une expérience presque trois fois séculaire de vie en période de « fin de l’Histoire », c’est-à-dire en l’absence de toute guerre civile ou extérieure (à la suite de la liquidation du « féodalisme » par le roturier Hideyoshi et de l’isolement artificiel du pays conçu et réalisé par son noble successeur Yiyeasu).

Le film narre dit-on la revanche du clan Osono.

Mais c’est bien plus compliqué.

On a donc une société légère, corrompue et formaliste. Un comte nostalgique des vieux temps refuse de se plier aux règles (le bakchich) du capricieux et vicieux maître de cérémonies Kira.

Houspillé, Osono secoue le vil conseiller et il est condamné. Il meurt en se faisant seppuku, après avoir été invité à jeter un dernier regard esthète sur les cerisiers en fleurs. Ici aussi on est déjà sans le savoir chez Kojève :

Certes, les sommets (nulle part égalés) du snobisme spécifiquement japonais que sont le Théâtre Nô, la cérémonie du thé et l’art des bouquets de fleurs furent et restent encore l’apanage exclusif des gens nobles et riches.

Le film est sublime et oppose les valeurs héroïques (l’intendant mime l’ivresse et même l’avarice pour parvenir à son but de vengeance chevaleresque) aux valeurs modernes dégénérées – pour faire simple.

Mais ce n’est pas si simple, même si grimé en hallebardier solitaire (le chevalier sauvage décrit par Guénon) Toshiro Mifune se joint à eux comme il peut en gardant un pont à lui seul contre l’ennemi. A la fin, après vingt minutes de combat fantastique, les membres du clan Osono (aidés par le neutre voisin de Kira, proche de leurs valeurs), ridiculisent les gardes du corps de Kira (à l’exception d’un superbe combattant gros comme un sumotori) et ils vengent le comte Osono.

Mais ils ont insulté l’autorité et ils doivent se faire hara-kiri ! Et ils acceptent !

C’est donc un suicide collectif accompli – c’est le cas de le dire – dans les règles de l’art. Kojève, toujours :

« Ainsi, à la limite, tout Japonais est en principe capable de procéder, par pur snobisme, à un suicide parfaitement « gratuit » (la classique épée du samouraï pouvant être remplacée par un avion ou une torpille), qui n’a rien à voir avec le risque de la vie dans une Lutte menée en fonction de valeurs « historiques » à contenu social ou politique. »

Ici la lutte n’a clairement ni visée politique ni visée sociale. Elle est un point d’honneur et un défi qui ne va pas trop loin – on aurait pu se réfugier dans le brigandage et continuer de défier plus férocement des autorités si corrompues. On préfèrera se donner la mort sur ordre de ces mêmes autorités…

On lira aussi avec profit sur ce grand sujet le très beau livre sur la Mort volontaire au Japon publié dans les années soixante-dix par l’universitaire Maurice Pinguet.

Kojève termine par une note optimiste –trop pour nous :

« La civilisation japonaise « post-historique » s’est engagée dans des voies diamétralement opposées à la « voie américaine ».

Ce qui semble permettre de croire que l’interaction récemment amorcée entre le Japon et le Monde occidental aboutira en fin de compte non pas à une rebarbarisation des Japonais, mais à une « japonisation » des Occidentaux (les Russes y compris). »

Le Japon du désastreux Abe a montré le contraire. Comme dit Céline on n’échappe pas au commerce américain. Et comme dit Céline, la vérité de ce monde (la contre-civilisation occidentale qui s’impose partout) c’est la mort.

Le film-testament d’Inagaki (voyez son Rickshaw man et ses Trois trésors, film fleuve magique sur la cosmogonie nippone) défend ce Japon solaire et médiéval, sauvage et féodal, menacé par un monde moderne, formaliste, fait de décadents, de courtisans, de snobs et de marchands. La mort héroïque des 47 derniers combattants aurait été bouleversante.

On n’y reviendra plus ! Comme l’a vu Ridley Scott dans un grand film sous-coté, la pluie noire a mis fin à tout cela. Les vieilles générations de chevaliers errants ont été remplacées par les drogués, les combattants par des voyous ou des lecteurs de mangas. Même le film si hollywoodien Geisha évoque cette brutale américanisation du monde – c’est à-dire du Japon, cet archipel ultime du vrai monde. Laissons parler le dernier homme de Nietzsche :

« Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous.

« Autrefois tout le monde était fou, » – disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l’œil. »

Mais il nous reste Amazon.com et le Home Entertainment pour accepter tout cela.

Bibliographie

  • Bonnal – Le Paganisme au cinéma (Dualpha) – disponible ici
  • Bonnal – Ridley Scott et le Cinéma Rétrofuturiste (Dualpha) – disponible ici
  • Bonnal – La Chevalerie Hyperboréenne et le Graal (Dualpha) – disponible ici
  • Galbraith (Stuart) – Japanese cinema (Taschen)
  • Kojève – Introduction à la lecture de Hegel (Éd. Gallimard, Tel, p. 434-443)
  • Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 5
  • Pinguet – La Mort volontaire au Japon (Gallimard)

Filmographie

  • Inagaki – Les 47 rônins, Rickshaw man, Les Trois trésors
  • Kurosawa – Les sept samouraïs, Ran
  • Ridley Scott – Pluie noire

http://www.lasmejorespeliculasdelahistoriadelcine.com/2014/07/47-ronin-1962-los-samurais-de-hiroshi-inagaki.html

Conte monégasque : l’école des… princes charmants !

L’école des princes charmants

 

 

 

Il était une fois un gentil royaume, à la fois sorti des contes de fées, d’une histoire séculaire et d’une série de fortunes que l’on pourrait bien dire divines. C’est ainsi qu’il avait traversé l’Histoire, ses vicissitudes, ses tribulations, ses avanies et qu’il en était sorti rutilant, triomphant, presque insolent au regard de ce que l’on voit dans le monde. Il était très moderne : on y voyait des tours de toutes sortes, des constructions étranges, et plein d’électronique. C’était un petit royaume très avancé. Le roi et la reine avaient eu plusieurs enfants, ce qui était normal, puisque l’on dit bien que les princes vivent lontemps, sont d’habitude heureux et ont beaucoup d’enfants. C’est ainsi qu’ils avaient eu trois garçons, dont l’aîné serait prince, et trois filles.

 

La troisième petite princesse, la plus jeune de la famille, était une originale. On la voyait souvent errer dans les vieux quartiers épargnés de son royaume, que l’on rebaptise depuis zones historiques, et que l’on protège, mais pas de tout… Elle invoquait les vieux fantômes, tel un antique prince danois, elle sautait lestement sur les remparts, et surtout elle descendait dans le jardin zoologique pour parler avec les animaux qui lui étaient chers… On dit que l’on l’entendait murmurer avec les oiseaux mandarins, l’hippopotame et les charmants petits chiens des prairies, si injustement nommés ; par contre elle n’aimait ni les aras, qu’elle trouvait trop bruyants, ou les singes, qu’elle considérait trop proches des hommes, et donc loin du royaume des anges…

Et notre belle émancipée aimait aussi se promener dans des jardins bien exotiques : là elle dégustait du regard des aloès, des yuccas, toutes sortes de cactus et de plantes dites succulentes.

 

Un beau jour, alors que notre princesse arborait sa tenue la plus folklorique, elle se promenait dans son beau jardin orné de plantes rares. Celles-ci étaient en fleur, et l’on sait que rien ne vaut les grands cactus en fleurs. Tout à coup, alors qu’elle s’approchait d’une belle euphorbe que les savants nomment Euphorbia canariensis, elle vit un oiseau minuscule.

Il était vibrant d’énergie, rayonnant de lumière. Ses ailes battaient si vite qu’on aurait dit qu’il vrombissait comme un puissant petit moteur. Il était multicolore, bien sûr, mais de teintes bien rares, et presque mystérieuses.

L’oiseau n’était pas d’ici, bien sûr, mais surtout il vous transportait Ailleurs. La princesse approcha sa main : la bestiole ne la fuit pas, et au contraire vint se poser. Puis il s’envola et gagna une autre plante.

Alors notre princesse commit un petit geste qui devait lui coûter cher, et grâce auquel nous pouvons vous conter cette histoire. Elle approcha sa belle main de notre euphorbe et se piqua.

Elle eut mal, et regarda son doigt piqué, d’où s’écoulait du sang. Inquiète, elle sentit monter une forte douleur. Et elle s’évanouit.

 

C’est ainsi que notre Princesse, comme d’autres avant elle, s’évanouit presque morte et le demeura longtemps. Elle ne demeura pas endormie durant cent ans, mais elle le demeura longtemps en tout état de cause. On l’amena à l’hôpital, ou de savants médecins et ingénieurs des corps lui prodiguèrent toutes sortes de soins. Mais notre Belle endormie demeura endormie.

Ses parents désolés ne surent plus que faire. Ils jurèrent de ne plus laisser sortir leurs autres enfants. La presse, bien nommée, s’en prit aux médecins, aux jardiniers, au cactus même, que l’on menaça de couper. On voulut même fermer le jardin, on préleva un peu de ce cactus, pas connu jusque là pour s’en prendre à la santé humaine ; mais on ne trouva rien. La princesse s’était piquée toute seule, et s’était endormie non moins seule. Quant à l’oiseau, personne n’en parla, et l’on ignore – même ce conte – si cette merveilleuse créature reparut dans le jardin à un autre enfant.

 

Toujours est-il qu’une princesse endormie fait du bruit, et ce depuis toujours. On commença à se demander ce qu’on pourrait faire d’elle et de son pauvre petit corps au repos : les médecins garantissaient en tout cas qu’il resterait en bon état, et avec peu d’assistance. Ensuite il se passa ce qui se passe toujours dans c type de conte : un prince vint, des plus fameux, des plus illustres, un vrai chevalier à la rose, et il l’embrassa en temps voulu. Mais la princesse ne se réveilla pas.

 

Et l’on se demanda ce que l’on pourrait faire ; certains parlèrent de voyages, d’autres de miracles, d’autres enfin de vieilles recettes : il fallait faire venir des princes charmants.

On le claironna fort : et il en vint, des princes charmants, professionnels ou amateurs, héritiers, oligarques, pauvres ou simples millionnaires. Ils vinrent de tous les pays du monde, et ce fut une bonne affaire pour le petit royaume, car ses hôtels se remplirent. De partout des journalistes arrivèrent pour attendre un heureux événement : le réveil de la princesse par un baiser charmant.

Un ou deux proches, croit-on savoir, l’embrassèrent : mais cela ne donna rien. On imagine ainsi un beau prince de grande famille s’approcher de la douce endormie. Mais le baiser ne donna rien, et la pauvre chérie demeura dans les bras de son prince d’alors, le dieu-sommeil nommé Morphée.

On ne trouve pas de prince charmant sous le sabot d’un cheval ! Mais la famille ne l’entendait pas de cette oreille, comme on le comprendra aisément. La reine déclara qu’elle ne laisserait pas sa fille à demi-morte se faire embrasser par tous les inconnus de la planète. Elle pourrait même tomber malade ! Et ce ne serait ni hygiénique ni éthique ! Le roi demanda aussi à ce que l’on sélectionnât un peu mieux les princes. C’est là qu’un de ses chambellans eut la géniale idée : ouvrir des écoles de princes charmants.

On y viendrait de tous les pays pour y recevoir des cours de maintien, de bonnes manières, de cavalerie ou même d’escrime. On apprendrait à danser le quadrille ou le ballet, à écrire des lettres enflammées, à séduire toutes sortes de filles et d’héritières, y compris des princesses. On saurait piloter des coupés ou des cabriolets (ils ne se conduisent pas de la même manière), chevaucher des étalons ou bien se faire conduire dans de longues limousines. On saurait à nouveau donner des ordres à son chauffeur, à son cuisiner ou à son maître d’hôtel…

 

Les instituts prospérèrent, comme il était prévu. Mais la princesse dormait toujours, et certains trouvaient le temps long. Alors, à contrecœur, le roi et la reine décidèrent d’organiser un concours annuel, dit concours du baiser. Un jury devrait délibérer longuement pour savoir quels princes apprentis auraient le droit de donner le « Fier Baiser » à la princesse ; car on appelle Fier Baiser le baiser qui redonne foi au monde, réveille les âmes endormies et transforme les crapauds en élégants chevelus.

Pendant de longues années, trois heureux sélectionnés purent ainsi embrasser respectueusement la princesse, mais celle-ci demeura pieusement endormie. Alors on commença à se lasser. Certains partirent, d’autres restèrent, d’autres vieillirent. Et peu à peu on oublia la princesse.

 

Un beau jour, pourtant (c’et toujours un beau jour) un jeune apprenti prince qui n’avait pas eu l’heur de plaire au roi et à la reine, ainsi qu’au grand jury, mais qui était tombé très amoureux de la princesse dont on voyait partout les portraits, décida de défier les interdits : il se résolut à entrer dans la chambre de l’hôpital, et prépara soigneusement son effraction. Il pensa même que son grand amour suffirait à ranimer la princesse, et que son Fier Baiser…

Le grand soir arriva. Paolo (ainsi s’appelait-il) s’introduisit dans l’hôpital, évita les uns, endormit les autres (peu de gens travaillaient : on avait presque oublié la princesse, depuis le temps…), et, revêtu de ses plus beaux atours, entra dans la chambre sacrée. Déjà dans le couloir il voyait la lumière princière se glisser sous la porte. Déjà il s’imaginait…

 

La porte s’ouvrit toute seule. Alors Il s’approcha du grand lit, le cœur palpitant, et ne vit… rien.

Rien ! La princesse avait disparu ! Depuis combien de temps ? Le savait-on seulement ? Il fallait donner l’alerte… mais était-ce prudent ? Paolo était en faute, et il le savait. Des esprits mal intentionnés pourraient même l’accuser d’avoir enlevé la petite princesse…

Il se changea, sortit prudemment de l’hôpital et regagna ses pénates. Il était désespéré, mais comment faire…

Le bruit courut le lendemain, bien sûr. La princesse avait disparu. Personne ne crut à la thèse de l’enlèvement, bien entendu. Bien plus, on se dit qu’elle avait été enlevée, et qu’elle déambulait toute seule, quelque part dans le petit royaume. Après quelque émoi, la tension retomba, et peu à peu les instituts commencèrent à perdre de leur brillant.

 

Paolo devait repartir. C’est alors qu’il eut l’idée de faire des adieux plus naturels et de retourner au fameux jardin, là où tout avait commencé il y avait si longtemps. Il s’approcha de la pauvre euphorbe tant décriée et la contempla longuement.

Soudain un vrombissement retentit dans l’air. Le jeune homme se retourna, c’était un oiseau splendide et minuscule. Il était vibrant d’énergie, rayonnant de lumière. Paolo le reconnut tout de suite. Alors il tendit le doigt et se laissa piquer. Il ne s’évanouit pas.

La transformation se fit rapidement, par enchantement. Il était devenu lui aussi un de ces magiques oiseaux du jardin. Et il partit avec la princesse, non sans lui avoir demandé son nom. Ils retournèrent vers le pays mystérieux d’où était venu le premier oiseau. La scène avait eu un témoin, qui préféra se taire.

 

Des années plus tard, un voyageur venu d’Amérique du sud visita le jardin avec sa petite fille. Le témoin, un vieux jardinier nommé Silvio, leur raconta l’histoire : la fillette nommée Mathilde lui expliqua alors que les changements climatiques étaient devenus tels que l’on ne pouvait plus espérer qu’un principe azzurro fît son travail. En effet, le prince charmant incarne le printemps, et il y a longtemps qu’il n’y a plus de saison… les princesses ne peuvent donc plus être réveillées comme ça… Et les princes sont devenus si nombreux, presque en quantité industrielle… Quant aux oiseaux, le savant voyageur expliqua que ce devaient être des colibris. Ils étaient les oiseaux symboliques de là-bas, venus ici par hasard ou par nécessité, protégés par les ailes de l’humour.

La petite Mathilde ne se fit pas piquer, et nos deux visiteurs s’éloignèrent. Pendant que le jardinier réfléchissait à l’extraordinaire destin de nos deux beaux oiseaux…

 

Internet et la mondialisation messianique

 

 

En l’an 2000 j’écrivais ceci :

 

 

En attendant mieux, le royaume des cieux est un monde marchand. La mondialisation est en cours de réalisation sous les effets conjugués de l’informatique, du Net et de la révolution néo-libérale si vilipendée en France. Comme le cheval emballé de Job, elle dévore l’espace et tente d’unifier par la consommation les populations du globe rétréci, comme disait déjà Karl Marx … Elle est sûre de l’emporter puisque même ses adversaires de gauche sont partisans depuis toujours de l’internationalisme et des destructions des frontières, causes de tant de guerres. La messianique global business class pourfend férocement les rebelles qui ne se conforment pas à cet idéal universel marchand.

 

On trouve la vraie source de la mondialisation dans Isaïe ; le prophète, lorsqu’il décrit la splendeur de Jérusalem, s’exclame en effet : « … les nations marcheront à ta lumière et les rois à ta clarté naissante … les richesses de la mer afflueront vers toi, Et les trésors des nations viendront chez toi ». (60, 4-5) Christophe Colomb avait cité ce livre d’Isaïe pour justifier la découverte et le pillage de l’Amérique ; et ce d’autant plus aisément qu’Isaïe évoque les vaisseaux de Tarsis, ancien nom de l’Espagne (ou de ?). « C’est en moi que les îles espèrent : les bateaux de Tarsis ont pris la tête pour ramener au loin tes fils, avec leur or et leur argent. » (60, 9) La promesse est donc une richesse universelle. Elle est liée à un trading non-stop si l’on peut dire : « Tes portes seront toujours ouvertes … pour qu’on apporte chez toi les richesses des nations. » (60, 11) Les portes de la nouvelle Jérusalem sont comme ces portails du Net, qui promettent de faire exploser le commerce mondial et d’anéantir les frontières et les barrières. Pourtant, gare aux contrevenants qui ne s’associent pas à ce libre-échange prometteur. « Car la nation et le royaume qui ne te serviront pas périront, Et les nations seront exterminées. » (60, 12)

 

C’est ainsi que Jérusalem « sucera le lait des nations, les richesses des rois » (60, 16). L’utopie techno-marchande a récupéré et recyclé ce discours messianique. Elle sera un empire sur lequel « le soleil ne se couchera plus». (60, 20). Elle sera un empire universel, mobile et fraternel où « des étrangers se présenteront pour paître vos troupeaux, des immigrants seront vos laboureurs et vos vignerons» (61, 5). On peut rappeler à ce propos que personne n’est un plus fervent partisan de l’immigration que le Wall Street Journal. C’est la prophétie créatrice américaine, ou Wishful Thinking. Ce sont évidemment les États-Unis, terre des puritains commerçants, « république pure et vertueuse qui a pour destin de gouverner le globe et d’y introduire la perfection de l’homme » (John Adams), qui ont pour but d’unifier la communauté internationale et de punir sévèrement les États qui ne respectent pas suffisamment les droits de l’homme et du consommateur. C’est grâce à Echelon, le veilleur de la globalisation, que le Nouvel Ordre Mondial se maintient.

 

Les Français ont mis vingt ans avant d’apprendre l’existence d’Echelon. Le système d’espionnage anglo-saxon était pourtant popularisé depuis longtemps par Hollywood et les livres de Tom Clancy : Patriot Games ou Clear and Present Danger ; sans doute les grands esprits hexagonaux ne voyaient-ils dans ces films que de la propagande hollywoodienne destinée à un cinéma pop-corn, oubliant que c’est dans les films grand public que le plus de messages sont distillés : ce que la Tradition nomme le « masque populaire », à propos des légendes, des contes de fées ou des danses sacrées populaires. De même pensaient-ils que la notion d’anglo-saxon ne désigne qu’une insulte et pas une réalité technique, culturelle, puisqu’Echelon réunit les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

Grands amateurs de symbolique, les big brothers anglo-saxons héritiers des puritains et des frères maçons n’ont pourtant pas lésiné sur le mot : Echelon. Ni sur les autres ; une séquelle d’acronymes ou de signes ésotériques (SINGIT, DRUID, SHAMROCK, MINARET), dénoncée par le journaliste britannique Duncan Campbell dès les années 1980 montre que l’intelligence – in te legere: lire en toi – est le domaine par excellence anglo-saxon. L’espionnage européen est à l’lntelligence anglo-américaine ce que l’euro est au dollar, une misère. Echelon est le système d’espionnage le plus parfait depuis la création du monde ; sur des bases algorithmiques les ordinateurs sont en mesure de décrypter les langages secrets. Les mots ne peuvent plus être eux-mêmes, mais même lorsqu’ils ne sont plus eux-mêmes, ils existent pour Echelon qui décèle leur sens secret, comme le roi des proverbes décèle les secrets de Dieu.

Echelon est en français comme en anglais un terme militaire : il désigne un élément de troupe fractionnée en profondeur. Mais le terme évoque bien sûr l’épisode de la Genèse qui narre la vision de Jacob. L’échelle de Jacob lui apparaît ainsi, alors qu’il se rend à Haran : « Il eut un songe : voilà qu’une échelle était dressée sur la terre et que son sommet atteignait le ciel, et des anges de Dieu y montaient et descendaient. » (Gen, 28, 12) Rappelons que le mot aggelos qui a donné notre« ange » signifie « le messager » en grec, celui qui transmet des informations. L’échelle est un symbole alchimique : la vierge qui symbolise la Sophia sur le trumeau du portail de Notre-Dame dispose d’une échelle de neuf degrés à côté d’elle, qui symbolise les degrés de la connaissance initiatique. Pour l’alchimiste, les échelons de la hiérarchie qui forment la configuration du macrocosme correspondent aux différentes formes de la prise de conscience ou voies de la connaissance chez l’homme … Le dernier échelon correspond à l’appréhension directe de la parole divine dans la méditation. Mais au-dessus, il n’y a plus d’échelons, car Dieu est inconcevable …

Echelon apparaît alors comme la conjugaison réussie de la technoscience anglo-saxonne et des aspirations « intelligentes » de ses élites depuis Bacon et les grandes loges du XVIII e siècle. Un rêve non avorté de compréhension absolue (Echelon comprend une centaine de langues) du monde et de sa mélodie.

 

Mais qui maîtrise Echelon, par-delà les fonctionnaires vilipendés par le film Enemy of the State ? « Sur tes remparts, Jérusalem, j’ai posté des veilleurs, de jour et de nuit, jamais ils ne se tairont. » (Isaïe., 62, 6)

 

 

 

Lecture d’Isaïe, 60

 

Lève-toi, resplendis, car ta lumière est venue, et la gloire de l’Éternel s’est levée sur toi.

2 Car voici, les ténèbres couvriront la terre, et l’obscurité profonde, les peuples* ; mais sur toi se lèvera l’Éternel, et sa gloire sera vue sur toi.

3 Les nations marcheront à ta lumière, et les rois, à la splendeur de ton lever.

4 Lève autour de toi tes yeux, et regarde : ils se rassemblent tous, ils viennent vers toi ; tes fils viennent de loin, et tes filles sont portées sur les bras*.

5 Alors tu verras, et tu seras rayonnante, et ton coeur frissonnera et s’élargira ; car l’abondance de la mer se tournera vers toi, les richesses des nations viendront vers toi.

6 Une multitude de chameaux te couvrira, les dromadaires* de Madian et d’Épha ; tous ils viendront de Sheba ; ils porteront de l’or et de l’encens, et annonceront avec joie les louanges de l’Éternel ;

7 tous les troupeaux de Kédar se rassembleront vers toi, les béliers de Nebaïoth te serviront ; une offrande agréée, ils monteront sur mon autel ; et j’ornerai la maison de ma magnificence.

8 Qui sont ceux-ci, qui volent comme une nuée, et comme les colombes vers leurs colombiers ?

9 Car les îles s’attendront à moi, et les navires de Tarsis [viennent] les premiers, pour apporter tes fils de loin, leur argent et leur or avec eux, au* nom de l’Éternel, ton Dieu, et au Saint d’Israël, car il t’a glorifiée.

10 Et les fils de l’étranger bâtiront tes murs, et leurs rois te serviront. Car dans ma colère je t’ai frappée, mais dans ma faveur j’ai eu compassion de toi.

11 Et tes portes seront continuellement ouvertes (elles ne seront fermées ni de jour ni de nuit), pour que te soient apportées les richesses des nations, et pour que leurs rois te soient amenés.

12 Car la nation et le royaume qui ne te serviront pas périront, et ces nations seront entièrement désolées.

13 La gloire du Liban viendra vers toi, le cyprès, le pin, et le buis ensemble, pour orner le lieu de mon sanctuaire ; et je rendrai glorieuse la place de mes pieds.

14 Et les fils de tes oppresseurs viendront se courber devant toi, et tous ceux qui t’ont méprisée se prosterneront à la plante de tes pieds, et t’appelleront la ville de l’Éternel, la Sion du Saint d’Israël,

15 Au lieu d’être abandonnée et haïe, de sorte que personne ne passait [par toi], je te mettrai en honneur à toujours, pour joie de génération en génération.

16 Et tu suceras le lait des nations, et tu suceras les mamelles des rois ; et tu sauras que moi je suis l’Éternel, ton sauveur, et ton rédempteur, le Puissant de Jacob.

17 Au lieu d’airain je ferai venir de l’or, et au lieu de fer je ferai venir de l’argent, et au lieu de bois, de l’airain, et au lieu de pierres, du fer. Et je te donnerai* pour gouvernants la paix, et pour magistrats, la justice.

18 On n’entendra plus [parler] de violence dans ton pays, de dévastation et de ruine dans tes confins ; mais tu appelleras tes murs Salut, et tes portes Louange.

19 Le soleil ne sera plus ta lumière, de jour, et la clarté de la lune ne t’éclairera plus ; mais l’Éternel sera ta lumière à toujours, et ton Dieu, ta gloire.

20 Ton soleil ne se couchera plus, et ta lune ne se retirera pas ; car l’Éternel sera ta lumière à toujours, et les jours de ton deuil seront finis.

21 Et ton peuple, — eux tous, seront justes ; ils posséderont le pays pour toujours, rejeton que j’ai planté, l’oeuvre de mes mains pour me glorifier.

22 Le petit deviendra mille, et le moindre, une nation forte. Moi, l’Éternel, je hâterai cela en son temps.

 

Les musiques du lac Llanquihue (publié en 2007 dans les Mirages de Huaraz, repris dans le recueil Amazones, publié sur Amazon.fr)

Les musiques du lac Llanquihue.

 

Peut-être que ce mot, que ce lac, Llanquihue, ne vous diront rien. Mais pour moi ils disent et ils chantent même. On dit que tout l’univers est chantant, que la musique des sphères nous entoure toujours depuis Pythagorus. Mais moi je connais la musique du lac Llanquihue, lancinante et furieuse, et elle ne me quitte plus.

 

 

J’avais connu Ernesto W. sur les bancs d’un lycée français, juste après le coup d’État qui avait mené au pouvoir la junte militaire dans son beau pays. On nous l’avait présenté en classe de philosophie comme un réfugié politique, s’attirant la sympathie universelle. Puis il s’était assis au fond de la class et s’était fait oublier. La compassion politique n’était pas son fait.

 

Il avait un type hispanique mais un patronyme allemand. On aurait dit un Français. Avec ses cheveux noirs de jais, ses yeux verts et son nez indien, il avait l’air très artiste. Nous découvrîmes peu de temps après qu’il excellait au piano, au piano romantique notamment. Il avait un faible pour Schumann et Schubert et jouait admirablement des lieder. Il avait travaillé sous la férule d’un maître chilien fameux. Ses airs et son talent auraient pu lui valoir maints succès ; mais il s’en moquait. Le seul emprunt qu’il ait fait à ma culture était l’écharpe : il en portait de longues, douces et sombres qui renforçaient son air ténébreux. On le snoba.

Il aimait aussi étudier l’allemand. Il nous fit un jour un très curieux exposé sur l’expressionnisme en Amérique latin et un autre en géographie sur les lacs. Il était passionné de lacs glaciaires, Il passa un été en Bavière, sur les bords du lac de Starnberg. Ces décors, cette architecture l’enflammaient. Ernesto vivait dans un monde qui n’était pas le sien, ou du moins je le croyais. Il m’emmena plus tard en Forêt noire : le souvenir du Titisee me hante encore, et comment je sentis mon ami en syntonie avec cette nature si KULTURELLE.

 

Un jour – j’étais l’un des seuls à m’être rapproché de lui – je lui demandais si sa famille avait beaucoup souffert de la dictature (je savais en tout cas que celle-là ne l’avait pas appauvri) : il me répondit qu’en aucune manière. Et que son père, qui ne s’accordait pas en tout avec les militaires, l’avait éloigné à sa demande. Enfin il ajouta franchement que ce n’était pas un problème, et que si l’on avait su ce que l’ancien président avait écrit comme thèse de médecine avant la guerre, on ne baptiserait pas une place sur deux de son nom. Il devenait cinglant, sans doute parce qu’il état pressé. Je commençais à comprendre qu’il n’était pas venu ici pour étudier, mais pour rechercher.

 

Je l’emmenai dans les lieux romantiques hexagonaux qu’il trouva médiocres : le lac du Bourget, Annecy… il aima Ermenonville, un jour que nous nous y rendîmes par hasard peut-être parce que Rousseau a inspiré le monde romantique allemand ou parce que Nerval traduisit le Faust de Goethe. Ce jour-là, il me fit sa grande confidence, il me décrivit inspiré le projet de sa vie : créer un festival de musique romantique sur les bords du lac Llanquihue.

Je lui fis répéter le mot au moins trois fois : c’était un grand lac glaciaire, situé au pied d’un volcan sublime en forme de dôme, un lieu beaucoup plus beau que tous ceux qu’il avait vus en Europe. C’est aux bords du lac que ses ancêtres s’étaient installés, vers le milieu du XIXème siècle, lorsque le gouvernement local avait décider d’attirer les « mains expertes des Allemands ». Ils, avaient fondé Frutillar et Puerto Varas, où toujours dominait l’ethnie germanique. Tout près s’était développée la métropole du sud, Puerto Montt, où avait débarqué la colonie. Et lui Ernesto était venu en Europe pour découvrir des talents et prendre l’air des temps post-romantiques.

 

Un soir de mai que nous allâmes écouter la septième symphonie de Bruckner, sa préférée, il me dit qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait. Un jeune baryton, qui avait envie d’aventures. Il me le présenta : le baryton, insignifiant par lui-même, avait une sœur tr`s belle, aux cheveux courts, et très pâle. Mais il chantait merveilleusement, avec une grande maîtrise technique. Au piano, Ernesto lui commanda le lied de Schubert Am meer, qui devait je suppose lui faire penser à son lac du sud glaciaire.

 

 

Das Meer erglanzte weit hinaus

Im letzten Abendscheine;

Wir sassen am einsamen Fischerhaus,

Wir sassen stumm und alleine.

 

Je me voyais volant avec lui telle une mouette au-dessus des paysages désolés et glacés de la Patagonie (à l’époque j’ignorais encore que les paysages qui l’inspiraient comprenaient la plus belle forêt du monde, la selva valdiviana). Je rêvais en regardant la fille, qui semblait très fermée. Je me demandais s’il en était tombé amoureux, et si derrière la voix du frère on ne trouverait pas la main de la sœur.

Der Nebel stieg, das Wasser schwoll,

Die Move flog hin und wieder;

Aus deinen Augen liebevoll

Fielen die Tranen nieder.

 

Ernesto prenait un air exagérément inspiré, pensais-je un instant. Il ignorait l’ironie discrète du texte de Heine, ou même l’ironie romantique. Mais ce devait être volontaire. Sur les joues de la jeune fille je crus voir couler des larmes. Je me demandai comment cette épopée musicale terminerait.

Seit jener Stunde verzehrt sich mein Leib,

Die Seele stirbt vor Sehnen;

Mich hat das ungluckselge Weib

Vergiftet mit ihren Tranen.

 

Il atteignit la perfection dans la dernière strophe. Et tout se tut.

 

Il n’y avait bien sûr personne pour applaudir. Ernesto se leva, donna quelques recommandations à son baryton, jeta un regard à la sœur et puis il se rassit. Ils jouèrent le chant du cygne, quelques lieder du voyage en hiver, et je me retirai.

 

Ernesto n’avait plus besoin de vivre ici. Par sentiment de devoir, il termina son cycle universitaire. Nous voyagions en Europe, sa situation financière lui permettant de nous inviter tous à sa table à Montmartre, Grinzing ou Windermere. Grâce à lui je découvris les lacs anglais, les fjords norvégiens, les cabarets viennois, les bois bavarois. Il épousa Monika, la sœur due son chanteur, et ils partirent par un jour gris chanter aux antipodes, une fois qu’il eut trouvé le piano qu’il cherchait. Il me fit promettre de venir le voir.

 

Je pus me permettre ce luxe deux années plus tard, alors que je n’avais presque pas eu de nouvelles. Je gagnai enfin le paradis lacustre de mon ami, en passant par Puerto Montt, ville moderne et sale, qui paraissait une misère. C’était au moment où le pouvoir lançait une opération pionnière le long de la carrera patagonica, qui attirait toutes sortes d’aventuriers et de misérables venus du nord. Mais le monde est ainsi fait qu’il a plusieurs dimensions : celles du bruit ou de la musique, celles de la ville moderne ou de la colonie romantique.

Je vis enfin le lac à Puerto Varas. Grand, majestueux, coiffé de ce splendide dôme enneigé. Les splendides chalets de bois de Frutillar, les massifs de fleurs, le fuchsia magellanica de la forêt valdivienne m’enchantèrent aussi. Mon ami vivait dans un autre monde, décidément, un monde clos, parfait et protégé, qu’il avait bien fait de regagner.

 

Je les vis tranquilles, quand je les revis. Ernesto semblait heureux avec sa femme, le baryton avait trouvé une jeune indienne mapuche qui lui convenait. Ils vivaient une vie bourgeoise et recluse dans une belle maison de bois de cèdre. Chaque soir, pourtant, un éclair mettait fin à cette solitude matérielle ; Ernesto sortait les partitions et mes amis se remettaient à jouer.

 

Je n’oublierai jamais cet après-midi nuageux où le lac fit plus grande encore sa grande présence. Des vagues coururent sur le rivage, au pied de la maison. Il était comme transporté par la beauté de cette musique qui venait d’un autre monde, mais qui avait été conçue pour lui. Des mouettes s’arrivèrent, toute la nature frissonnait, charmée d’un hommage qu’on ne lui avait encore jamais rendu dans cet autre bout du monde. Un moment je craignis même un début de grain : mais cet orage glacé n’eut pas lieu. C’était seulement un frémissement plus marqué de cette belle nature.

 

Der Nebel stieg, das Wasser schwoll,

Die Move flog hin und wieder…

 

. Ernesto était habillé comme un dandy pianiste. Mes amis avaient encore gagné en charme et en technicité. Monika tournait les pages de la partition, j’appris plus tard qu’elle jouait maintenant. Quand ils s’interrompirent, le soleil apparut, le lac se fit silencieux, et nous allâmes goûter.

Ernesto me fit visiter les merveilles de la dixième région. Nous nous aventurâmes dans sa selva, où il puisait énergie et inspiration ; il me nomma les noms indiens et latins des arbres et des plantes. Nous naviguions dans des barques légères sur les eaux puissantes du lac ; nous traversâmes la frontière en plusieurs points prodigieux. Ernesto et son baryton chantaient en chœur au cours de ces périlleuses promenades en barque. Mais personne ne les interrompait. Et toujours il reliait ses sensations à la musique. Le monde était devenu pour lui une vaste synesthésie.

– Mis tu vois, j’avais besoin de venir en Europe pour les rencontrer et te rencontrer aussi, puisque tu as été mon seul public.

Je finis par rentrer au bout de quelques semaines. J’aurais pu rester là, à vivre de sa générosité, d’autant qu’il m’avait présenté plusieurs jeunes filles. Mais je ne me sentis pas à ma place, comme si j’eusse amené une mauvaise pierre d’angle à un édifice merveilleux. Je quittai le lac frissonnant en embrassant tendrement mon ami. Il me remercia d’être venu.

  • Si nous avons un enfant, tu seras notre parrain.

 

Je rentrai un peu amer, repris le quotidien gris dans la banlieue lugubre où je vivais. Etais-je si indigne de la colonie romantique de mon ami ? Etais-je pour vivre dans ce décor moderne et laid ?

Je n’eus pas longtemps à me poser cette malheureuse question. Je reçus un télégramme m’avisant de la mort d’Ernesto W., de sa femme (qui était enceinte) et de son beau-frère. Ils étaient sortis par un jour de grand vent en barque sur le lac Llanquihue et ils s’étaient noyés.

Je fus plusieurs jours désespérés. J’aurais voulu mourir avec eux, et peut-être que si j’étais resté ils ne seraient même pas noyés. Puis je me consolais en me promettant d’y retourner un jour.

Lorsque j’eus suffisamment économisé, je retournai dans la légendaire région sud et à

Frutillar. La maison avait été transformée en musée, conformément aux vœux d’Ernesto. Tout était resté en place ou presque. Je sortis et me promenai le long de la berge, abandonné à ma solitude et au ciel d’orage.

 

Il me sembla entre un son, puis un aire, puis des musiques. Je vis des vagues. Je vis et j’entendis le lac chanter, ce lac qui avait englouti mon ami et toute sa famille. Des mouettes m’entourèrent. Et toute la nature célébra la mémoire de ces disparus dont elle avit, en bonne mère- nature, recyclé le talent.

 

Seit jener Stunde verzehrt sich mein Leib,

Die Seele stirbt vor Sehnen…

 

Je restai là quelques heures. Le lac ne chanta qu’une fois, par le clapot des vagues. Jamais je n’oublierai les musiques du lac Llanquihue.

 

 

 

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Lisez Ibn Khaldun. Le grand penseur arabe fait aussi l’éloge de l’homme dur, dans le désert ou dans les bois, et qui refuse de se soumettre comme l’urbain, à la loi, aux polices, et aux imp$ots ! On y revient tantôt.