Ita fac, mi Lucili: vindica te tibi, et tempus quod adhuc aut auferebatur aut subripiebatur aut excidebat collige et serva.

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Nocturne : profitez de Nicolas Bonnal et de Sénèque, natif de Cordoue.

Sénèque l’éternel et notre apocalypse

Précepteur de Néron, Sénèque fut bien placé pour savoir que les bons conseils n’ont pas de bons suiveurs. Pourtant, à vingt siècles de là, et dans les temps postmodernes, désabusés et désertiques où nous vivons, nous ne pouvons que nous émerveiller de la justesse de ses analyses, de ses observations, parfois de ses conseils, comme si Sénèque, à l’instar d’un Montesquieu, d’un la Boétie ou d’un Maurice Joly, faisait partie de ces penseurs qui cogitent dans ce que Debord appelait le présent éternel. En lisant Sénèque, on croit le journal d’un grand écrivain contemporain… d’il y a cinquante ans.

Je lui laisse la parole :

Sur les temps obsédés par l’argent et par l’insatisfaction :

« Les riches sont plus malheureux que les mendiants; car les mendiants ont peu de besoins, tandis que les riches en ont beaucoup ».

Sur l’obsession des comiques et de la dérision, si sensible depuis les années Coluche et Mitterrand :

« Certains maîtres achètent de jeunes esclaves effrontés et aiguisent leur impudence, afin de leur faire proférer bien à propos des paroles injurieuses que nous n’appelons pas insultes, mais bons mots. »

Sur la dépression, ce fameux mal de vivre mis à la mode par les romantiques, Sénèque écrit ces lignes lumineuses :

« De là cet ennui, ce mécontentement de soi, ce va-et-vient d’une âme qui ne se fixe nulle part, cette résignation triste et maussade à l’inaction…, cette oisiveté mécontente. »

Avec cette cerise sur le gâteau, qui s’applique si bien à la mentalité française :

« On désire voir tout le monde échouer parce que l’on n’a pas pu réussir » (omnes destrui cupiunt, quia se non potuere prouehere, dit sublimement le texte latin). »

Je me souviens de cette ligne de Flaubert qui parle de Frédéric Moreau qui sort se promener dans les boulevards et les magasins « pour se débarrasser de lui-même ». Sénèque écrit :

« Toute occasion de sortir de soi, de s’échapper à soi-même lui est agréable, surtout aux esprits les plus médiocres qui adorent se laisser dévorer par leurs occupations. »

Son contemporain, le poète Lucrèce, écrit : «

Ainsi chacun ne cesse de se fuir lui-même (Hoc se quisque modo semper fugit). »

Sur le tourisme de masse et les croisières, Sénèque remarque :

« On entreprend des voyages sans but; on parcourt les rivages; un jour sur mer, le lendemain, partout on manifeste la même instabilité, le même dégoût du présent. »

Extraordinaire aussi, cette allusion au délire immobilier (déjà vu chez Suétone ou Pétrone) qui a détruit le monde et son épargne :

« Nous entreprendrons alors de construire des maisons, d’en démolir d’autres, de reculer les rives de la mer, d’amener l’eau malgré les difficultés du terrain… »

J’avais cité un jour la phrase de Soljenitsyne sur ses contemporains occidentaux « qui ne savent pas s’ils sont vivants ». Sénèque le sait déjà, à son époque de pain et de jeux, de cirque et de sang :

 « Curius Dentatus disait qu’il aimerait mieux être mort que vivre mort (Curius Dentatus aiebat malle esse se mortuum quam uiuere). »

L’obsession du « people » est aussi décrite par le penseur stoïcien :

« De la curiosité provient un vice affreux : celui d’écouter tout ce qui se raconte, de s’enquérir indiscrètement des petites nouvelles (auscultatio et publicorum secretorumque inquisitio), tant intimes que publiques, et d’être toujours plein d’histoires. »

Je termine par l’insupportable obsession humanitaire de nos temps médiatiques :

« C’est une torture sans fin que de se laisser tourmenter des maux d’autrui (nam alienis malis torqueri aeterna miseria est). »

Sénèque contre la muraille (touristique) de Chine

Notre grand auteur se déchaîne contre les voyages dans quatre lettres à Lucilius. Extraits :

Lettre II

Ce que tu m’écris et ce que j’apprends me fait bien espérer de toi. Tu ne cours pas çà et là, et ne te jettes pas dans l’agitation des déplacements. Cette mobilité est d’un esprit malade. Le premier signe, selon moi, d’une âme bien réglée, est de se figer, de séjourner avec soi. Or prends-y garde : la lecture d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami.

Nusquam est qui ubique est. Vitam in peregrinatione exigentibus hoc evenit, ut multa hospitia habeant, nullas amicitias

 

Lettre XXVIII

 

Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse ; et l’agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Tous tes efforts tournent contre toi, et chaque déplacement te nuit : tu secoues un malade. Mais, le mal extirpé, toute migration ne te sera plus qu’agréable. Qu’on t’exile alors aux extrémités de la terre ; n’importe en quel coin de pays barbare on t’aura cantonné, tout séjour te sera hospitalier.

 

Lettre LXIX

 

Je n’aime pas à te voir changer de lieux et voltiger de l’un à l’autre. D’abord de si fréquentes migrations sont la marque d’un esprit peu stable. La retraite ne lui donnera de consistance que s’il cesse d’égarer au loin ses vues et ses pensées. Pour contenir l’esprit, commence par fixer le corps, autre fugitifUt animum possis continere, primum corporis tui fugam siste. ; et puis c’est la continuité des remèdes qui les rend surtout efficaces ; n’interromps point ce calme et cet oubli de ta vie antérieure. Laisse à tes yeux le temps de désapprendre, et à tes oreilles de se faire au langage de la raison. sine dediscere oculos tuos, sine aures

assuescere sanioribus verbis. Dans chacune de tes excursions, ne fût-ce qu’en passant, quelque objet propre à réveiller tes passions viendra t’assaillir.

 

Lettre CIV

 

 

Jamais changement de climat a-t-il en soi profité à personne ? Il n’a pas calmé la soif des plaisirs, mis un frein aux cupidités, guéri les emportements, maîtrisé les tempêtes de l’indomptable amour, délivré l’âme d’un seul de ses maux, ramené la raison, dissipé l’erreur. Mais comme l’enfant s’étonne de ce qu’il n’a jamais vu, pour un moment un certain attrait de nouveauté nous a captivés. Du reste l’inconstance de l’esprit, alors plus malade que jamais, s’en irrite encore, plus mobile, plus vagabonde par l’effet même du déplacement. Aussi les lieux qu’on cherchait si ardemment, on met plus d’ardeur encore à les fuir et, comme l’oiseau de passage, on vole plus loin, on part plus vite qu’on n’était venu.

 

 

… mais tout cela ne te rendra ni meilleur ni plus sage flectitur:ceterum neque

meliorem faciet neque saniorem.. C’est à l’étude qu’il faut recourir et aux grands maîtres de la sagesse, pour apprendre leurs découvertes, pour rechercher ce qui reste à trouver. Ainsi l’âme se rachète de son misérable esclavage et ressaisit son indépendance.

 

 

Tu t’étonnes de fuir en vain ? Ce que tu fuis ne t’a pas quitté. C’est à toi-même à te corriger ; rejette ce qui te pèse et mets à tes désirs au moins quelque borne. Purge ton âme de toute iniquité : pour que la traversée te plaise, guéris l’homme qui s’embarque avec toi.