Fin de la canicule (22 août) : la dépression dans la littérature arthurienne

La dépression dans la littérature chevaleresque

 

Le monde moderne et postmoderne se veut dépressif.

Voyons le passé.

Ceci est un extrait de notre livre Perceval et la reine.

 

Citons Cassien, bienheureux observateur et étudiant de l’acédie :

 

« Notre sixième combat est contre la paresse, qui est un ennui, un engourdissement du cœur ; elle a par conséquent beaucoup de rapport avec la tristesse, et elle attaque surtout les religieux qui vivent dans l’inconstance et l’isolement. C’est l’ennemi le plus dangereux et le plus acharné des solitaires ; il les tourmente principalement vers l’heure de sexte, et leur donne alors comme une sorte de fièvre réglée qui allume, dans leur âme malade, les plus violentes ardeurs. Aussi quelques Pères l’ont-ils appelée le démon de midi, dont il est parlé au psaume».

 

Ainsi, Lancelot, en voyant le roi Arthur assiéger son château, « fut affligé au point de ne savoir que faire, non qu’il éprouvât de la peur pour lui-même, mais parce qu’il chérissait le roi ». Alexis de Tocqueville, qui souligne dans De la démocratie en Amérique, combien la fatalité nous emporte aux siècles démocratiques, verrait là une explication de l’importance pour notre époque du mythe du Graal : la destruction de la classe aristocratique, qui défendait la haute culture et empêchait jusqu’alors l’écrasement de tous sous un pouvoir à la fois despotique et doux. La reine quant à elle « se désole lamentablement tout en se blâmant et en maudissant sa conduite, du fait qu’elle aurait dû aimer et chérir entre tous celui qu’elle avait repoussé et éloigné d’elle ». Tous conscients d’avoir manqué à leur devoir, au « dharma » de la tradition aryenne de l’Inde, les coupables se nourrissent continuellement et tristement de remords.

À la cour du roi Arthur, le spectacle est pire encore : « Le roi est abattu et refuse de parler », lorsqu’il apprend la trahison de la reine. À la nouvelle de la mort de son neveu, tué par Lancelot et les siens, « il manifestait une douleur sans bornes, et, tout en pleurant, parcourait le lieu de la bataille ». Quant aux barons, « ils étaient si tristes et affligés qu’ils pensaient en être à jamais privés de joie ». Victime d’une dépression universelle, la cour arthurienne pleure son malheur en même temps qu’elle le suscite et l’entretient : « Le deuil fut tel dans la cité de Camelot qu’il n’y eut personne qui ne fût en pleurs ». Le drame est total, et ce d’autant qu’il est apparu à tous les protagonistes comme inévitable : on pense là encore à l’Inde aryenne et aux combats fratricides du Mahabharata. Conscients de leurs fautes, les chevaliers ne parviennent pas à les éviter.

Cette attitude les rapproche encore des personnages de la tragédie grecque, de l’Œdipe de Sophocle par exemple, qui redoute la terrible vérité sur son passé au fur et à mesure qu’il s’en rapproche inévitablement ; mais qui ne peut rien faire pour interrompre son enquête. Lancelot aussi porte ombrage et malchance au pauvre Galehot qui rivalisait avec Arthur.

Car Galehot aime Lancelot d’un amour total, aussi fort que celui que l’on peut éprouver pour une femme : « Il court le prendre entre ses bras, il lui baise la bouche et les yeux, le réconforte avec douceur… » (Lancelot en prose).

Jean Frappier étudia bien ce beau personnage :

 

« La Mort Galehaut est le châtiment, l’expiation d’un “outrage”, son amitié hypertrophiée pour Lancelot bien plus que son orgueil de conquérant. L’objet de sa passion deviendra l’instrument de la vengeance divine et de sa mort (26)».

 

Nous sommes une fois encore plus proches d’Homère, d’Achille et de Patrocle, que de l’univers chrétien. Car Galehot est habité par de mauvaises prémonitions, expliquées par des clercs savants dont Hélie (le soleil ?) : pour Jean Frappier, « il a pleinement conscience du fait que sa passion, ressentie d’abord comme une source de joie, puis comme une source de mort, est une forme de la fatalité ». Mais hélas, « ce qui a été prédit par un personnage expert en prophétie ou doué d’une grâce éminente en cet art ne peut pas ne pas se réaliser ». Galehot donne l’impression d’un amoureux maudit, comme Tristan ; dès le commencement de sa passion, il accepte la défaite, invite Lancelot sous sa tente, l’aide à conquérir la reine Guenièvre. Il se compromet aux yeux du monde et aussi du destin, du Fatum pour satisfaire l’objet trop humain de sa Quête, dont il ne retirera que souffrance et dégoût de vivre. Il est même possible de penser que Lancelot a en quelque sorte été le déclencheur d’une crise grave qui menaçait le fils de la géante (allusion à sa force et à sa nature formidables et guerrières) ; pour autant que l’on comprenne enfin que l’Amour passionné est une voie de l’autodestruction occasionnée, facilitée par un Autre prétexte d’un suicide moral et intellectuel plutôt qu’objet de la Passion sans limites, sans débouché possible de bonheur.

À la fin de sa vie, après avoir assisté à l’écroulement de son château « l’Orgueilleuse Emprise», Galehot confie à son ami dans le même texte :

 

« Je suis le chevalier qui a eu le plus de chance au monde, il est normal que désormais la chance m’abandonne… »

 

L’émotivité de Galehot, marque du guerrier arthurien, est remarquable ; le grand seigneur est soumis à un caractère cyclothymique très marqué par la dépression. Galehot se laisse alors mourir de désespoir, et il est frappé d’une faiblesse cardiaque comme Ban, le père de Lancelot: « le cœur s’est crevé dans sa poitrine et il reste mort, à terre, les mains étendues, le visage tourné vers le ciel et la tête vers l’orient », source de l’origine. Il meurt en croyant comme Tristan que l’être cher est mort. Jean Frappier explique très bien ce comportement sinistre et assez commun au Moyen Age :

 

« L’âme enténébrée, le seigneur des Lointaines Îles… cède alors à un désenchantement hautain, à un spleen généreux – variété de cette acédia, ce dégoût de vivre, que le Moyen Âge considérait comme un péché majeur».

 

Galehot a été victime de prophéties (d’un certain Hélie…). Ce n’est pas un hasard si ce sont les derniers aristocrates de la littérature, le René de Chateaubriand, l’Oberman de Senancour qui feront revivre à quelques siècles de là, lors de la Révolution qui allait consacrer l’écroulement de l’édifice millénaire de l’aristocratie. À Galehot allait succéder l’increvable « dernier homme » défini par Nietzsche, l’homme moderne. Lui a la santé et les antidépresseurs. Il cligne de l’œil, il est content…

 

 

Gros morceau : Maurice Joly et le naissance du système – sous le second empire…

Maurice Joly et la naissance du « système » (1864)

 

 

Certains croient dénoncer un système tout nouveau. Mais le système est ancien, il a la vie dure. Ce qui ne le tue pas le rend plus fort, on l’a vu cette année.

Voyons un maître. Il a inspiré les protocoles, mais il a surtout tout dit, Maurice Joly, à partir de ses références à la Grèce antique et au second empire bonapartiste, qui fascina Karl Marx. Découvrez-le sur wikisource et faites un don à Wikipédia, qui le mérite bien.

 

Bilan des révolutions de 1848 :

 

« Attendez : Dans vos calculs, vous n’avez compté qu’avec des minorités sociales. Il y a des populations gigantesques rivées au travail par la pauvreté, comme elles l’étaient autrefois par l’esclavage. Qu’importent, je vous le demande, à leur bonheur toutes vos fictions parlementaires ? Votre grand mouvement politique n’a abouti, en définitive, qu’au triomphe d’une minorité privilégiée par le hasard comme l’ancienne noblesse l’était par la naissance. Qu’importe au prolétaire courbé sur son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit d’écrire ? »

 

Populisme et despotisme ?

 

« Je vous réponds qu’un jour il les prendra en haine, et qu’il les détruira de sa main pour se confier au despotisme. »

 

Machiavel dresse le bilan des sociétés lugubres (avec cette seule référence au judaïsme, d’ailleurs pas hostile) :

 

« De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l’indifférence en politique comme en religion, qui n’ont plus d’autre stimulant que les jouissances matérielles, qui ne vivent plus que par l’intérêt, qui n’ont d’autre culte que l’or, dont les mœurs mercantiles le disputent à celles des juifs qu’ils ont pris pour modèles. Croyez-vous que ce soit par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures essayent de monter à l’assaut du pouvoir ? C’est par haine de ceux qui possèdent ; au fond, c’est pour leur arracher leurs richesses, instrument des jouissances qu’ils envient. »

 

Pessimisme politique :

 

« Quelles formes de gouvernement voulez-vous appliquer à des sociétés où la corruption s’est glissée partout, où la fortune ne s’acquiert que par les surprises de la fraude, où la morale n’a plus de garantie que dans les lois répressives, où le sentiment de la patrie lui-même s’est éteint dans je ne sais quel cosmopolitisme universel ? »

 

Nécessité (Marx voit la même chose dans le 18 Brumaire) du super-Etat tentaculaire, césarien ou bonapartiste, en tout cas bien socialiste, qui gère et contrôle nos moindres gestes :

 

« Je ne vois de salut pour ces sociétés, véritables colosses aux pieds d’argile, que dans l’institution d’une centralisation à outrance, qui mette toute la force publique à la disposition de ceux qui gouvernent ; dans une administration hiérarchique semblable à celle de l’empire romain, qui règle mécaniquement tous les mouvements des individus ; dans un vaste système de législation qui reprenne en détail toutes les libertés qui ont été imprudemment données ; dans un despotisme gigantesque, enfin, qui puisse frapper immédiatement et à toute heure, tout ce qui résiste, tout ce qui se plaint. Le Césarisme du Bas-Empire me paraît réaliser assez bien ce que je souhaite pour le bien-être des sociétés modernes. »

 

On précise comme Tocqueville que l’on n’a plus besoin de violence pour contrôler les hommes (puisqu’il suffit de les abrutir) :

 

« Il ne s’agit pas aujourd’hui, pour gouverner, de commettre des iniquités violentes, de décapiter ses ennemis, de dépouiller ses sujets de leurs biens, de prodiguer les supplices ; non, la mort, la spoliation et les tourments physiques ne peuvent jouer qu’un rôle assez secondaire dans la politique intérieure des États modernes. »

 

Contrôler la bêtise humaine est aisé (je rappelle qu’on est dans les années 1860) :

 

« Dans tous les temps, les peuples comme les hommes se sont payés de mots. Les apparences leur suffisent presque toujours ; ils n’en demandent pas plus. On peut donc établir des institutions factices qui répondent à un langage et à des idées également factices ; il faut avoir le talent de ravir aux partis cette phraséologie libérale, dont ils s’arment contre le gouvernement. Il faut en saturer les peuples jusqu’à la lassitude, jusqu’au dégoût. On parle souvent aujourd’hui de la puissance de l’opinion, je vous montrerai qu’on lui fait exprimer ce qu’on veut quand on connaît bien les ressorts cachés du pouvoir. »

 

Machiavel conseille un peu de chaos, un peu de dissonance et d’incohérences pour contrôler la masse :

 

« Mais avant de songer à la diriger, il faut l’étourdir, la frapper d’incertitude par d’étonnantes contradictions, opérer sur elle d’incessantes diversions, l’éblouir par toutes sortes de mouvements divers, l’égarer insensiblement dans ses voies. Un des grands secrets du jour est de savoir s’emparer des préjugés et des passions populaires, de manière à introduire une confusion de principes qui rend toute entente impossible entre ceux qui parlent la même langue et ont les mêmes intérêts. »

 

Le despotisme de Tocqueville (Etat tutélaire et doux, etc.)  est ici repris, sous une forme impériale ou démocratique :

 

« Dans vos sociétés si belles, si bien ordonnées, à la place des monarques absolus, vous avez mis un monstre qui s’appelle l’État, nouveau Briarée dont les bras s’étendent partout, organisme colossal de tyrannie à l’ombre duquel le despotisme renaîtra toujours. Eh bien, sous l’invocation de l’État, rien ne sera plus facile que de consommer l’œuvre occulte dont je vous parlais tout à l’heure, et les moyens d’action les plus puissants peut-être seront précisément ceux que l’on aura le talent d’emprunter à ce même régime industriel qui fait votre admiration. »

 

L’Etat profond, comme l’Etat socialiste en France ou ploutocrate en Amérique, a besoin de guéguerres :

 

« À toute agitation intérieure, il doit pouvoir répondre par une guerre extérieure ; à toute révolution imminente, par une guerre générale ; mais comme, en politique, les paroles ne doivent jamais être d’accord avec les actes, il faut que, dans ces diverses conjonctures, le prince soit assez habile pour déguiser ses véritables desseins sous des desseins contraires ; il doit toujours avoir l’air de céder à la pression de l’opinion quand il exécute ce que sa main a secrètement préparé. »

 

Gouverner par le chaos ? Mais on y est déjà :

 

« Pour résumer d’un mot tout le système, la révolution se trouve contenue dans l’État, d’un côté, par la terreur de l’anarchie, de l’autre, par la banqueroute, et, à tout prendre, par la guerre générale. »

 

Avec patience et vaseline, écrit Céline, éléphant encugule fourmi. Donc recruter des avocats, des publicistes et des bureaucrates :

 

« Le pouvoir que je rêve, bien loin, comme vous le voyez, d’avoir des mœurs barbares, doit attirer à lui toutes les forces et tous les talents de la civilisation au sein de laquelle il

vit. Il devra s’entourer de publicistes, d’avocats, de jurisconsultes, d’hommes de pratique et d’administration, de gens qui connaissent à fond tous les secrets, tous les ressorts de la vie sociale, qui parlent tous les langages, qui aient étudié l’homme dans tous les milieux. Il faut les prendre partout, n’importe où, car ces gens-là rendent des services étonnants… »

 

Les réformes ? Mais l’Etat adore réformer la France, l’Europe, le monde :

 

« L’usurpateur d’un État est dans une situation analogue à celle d’un conquérant. Il est condamné à tout renouveler, à dissoudre l’État, à détruire la cité, à changer la face des mœurs. Ainsi je toucherai tour à tour à l’organisation judiciaire, au suffrage, à la presse, à la liberté individuelle, à l’enseignement. »

 

Pensée unique ? Elle y est déjà, la pensée unique. Mais lisez donc :

 

« Comment voulez-vous que la grande masse d’une nation puisse juger si c’est la logique qui mène son gouvernement ? Il suffit de le lui dire. Je veux donc que les diverses phases de ma politique soient présentées comme le développement d’une pensée unique se rattachant à un but immuable… »

 

Un peu de Décodex, mais pas trop. Il faut laisser les antisystèmes s’exprimer (ouf), recommande notre Machiavel :

 

« Dans les pays les plus avancés de l’Europe en civilisation, l’invention de l’imprimerie a fini par donner naissance à une littérature folle, furieuse, effrénée, presque immonde, c’est un grand mal. Eh bien, cela est triste à dire, mais il suffira presque de ne pas la gêner, pour que cette rage d’écrire, qui possède vos pays parlementaires, soit à peu près satisfaite. »

 

Attentat False Flag ou fausse bannière ? On y est déjà, les enfants ! Car ça vous fait remonter dans les sondages (on dit alors l’opinion) :

 

« Il y aura peut-être des complots vrais, je n’en réponds pas ; mais à coup sûr il y aura des complots simulés. À de certains moments, ce peut être un excellent moyen pour exciter la sympathie du peuple en faveur du prince, lorsque sa popularité décroît. »

 

L’attentat permet de renforcer les contrôles, pardon, la sécurité !

 

« En intimidant l’esprit public on obtient, au besoin, par-là, les mesures de rigueur que l’on veut, ou l’on maintient celles qui existent. Les fausses conspirations, dont, bien entendu il ne faut user qu’avec la plus grande mesure, ont encore un autre avantage : c’est qu’elles permettent de découvrir les complots réels, en donnant lieu à des perquisitions qui conduisent à rechercher partout la trace de ce qu’on soupçonne. »

 

Construire des HLM, des banlieues et des villes nouvelles pour éloigner les pauvres :

 

« Mais vous comprenez bien que je n’entends pas rendre la vie matérielle difficile à la population ouvrière de la capitale, et je rencontre là un écueil, c’est incontestable ; mais la fécondité de ressources que doit avoir mon gouvernement me suggérerait une idée ; ce serait de bâtir pour les gens du peuple de vastes cités où les logements seraient à bas prix, et où leurs masses se trouveraient réunies par cohortes comme dans de vastes familles. »

MONTESQUIEU.

Des souricières ! »

 

Pour une fois, notre naïf ilote de service comprend le truc !

Enfin le peuple aime et comprend les coups et le 11 septembre, et tous les Bataclan :

 

« Ne craignez pas que le peuple s’émeuve jamais des coups que je porterai. D’abord, il aime à sentir la vigueur du bras qui commande, et puis il hait naturellement ce qui s’élève, il se réjouit instinctivement quand on frappe au-dessus de lui. Peut-être ne savez-vous pas bien d’ailleurs avec quelle facilité on oublie. Quand le moment des rigueurs est passé, c’est à peine si ceux-là mêmes que l’on a frappés se souviennent. »

 

Petit hommage à l’Europe et à ses libertés compressées :

 

« Ne craignez rien, je suis des vôtres, je porte comme vous une couronne et je tiens à la conserver : j’embrasse la liberté européenne, mais c’est pour l’étouffer. »

 

Le pouvoir subventionne la presse et devient journaliste :

 

« Dans les pays parlementaires, c’est presque toujours par la presse que périssent les gouvernements, eh bien, j’entrevois la possibilité de neutraliser la presse par la presse elle-même. Puisque c’est une si grande force que le journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement ? Il se ferait journaliste, ce serait le journalisme incarné. »

 

Le pouvoir contrôle et soudoie tout, opposition bayroutiste compris :

 

« Comme le dieu Vishnou, ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main à toutes les nuances d’opinion quelconque sur la surface entière du pays. On sera de mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti agiteront le mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau marcheront sous le mien. »

 

Et dire qu’on nous parle de 1984 ! C’est en 1864 qu’est née cette société et les authentiques résistants doivent cesser de la sous-estimer.

 

Sources

 

Maurice Joly – Dialogues aux enfers (Wikisource)

Etienne de La Boétie – Discours de la servitude volontaire (Wikisource)

Alexis de Tocqueville – De la démocratie, II, 4ème partie, chapitre six

Nicolas Bonnal – Le déclin de la France postmoderne ; Céline (Kindle)

 

Morceau de choix du soir ! Vous allez vous régaler ! Avec Montesquieu ! Le crétinisme sous la Régence décoincée en 1720 ! Extrait de Nicolas Bonnal (les grands écrivains et la conspiration)

Montesquieu et la crétinisation de la France en 1720

 

Le crétinisme de la régence frappe aussi les esprits et la nouvelle pensée journalistique ! Ce sont, dans les lettres persanes, la naissance déjà de la pensée jetable, ce bel et mol esprit à la française, – qui va donner le ton.

 

Ah! Ah! Monsieur est Persan? C’est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan?

 

En 1721 Montesquieu publie donc ses lettres persanes, petit ouvrage crochu et politiquement correct, destiné à être lu par le public baiseur, décalé, jouisseur de la Régence : le succès est immense.

Le bouquin est devenu un classique, sans que l’on ait compris pourquoi, au milieu de cette littérature du XVIIIème siècle à dire vrai assez médiocre, mais si proche de nos mœurs, de nos marottes, de nos caprices de vieux. Le livre invente aussi quelque part le style journalistique venu d’Angleterre, comme toute la décadence française et même européenne, le matérialisme et la superficialité contemporaines. C’est Nietzsche qui le voit le premier, et qui a bien raison. Cherchez-là encore une conspiration, quand il n’y a que du mauvais goût.

Ce qui est le plus marrant dans le style journalistique, c’est qu’il ne se rend pas compte des rares fois où il dit la vérité. L’homme moderne, comme dit Soljenitsyne à Harvard, ne sait pas s’il est vivant, et le journaliste ambiant ne sait pas quand il est conscient (« le vrai est un moment du faux »). Sur Montesquieu et son style élevé, sa lucidité parfois réelle, on peut citer cette phrase mémorable des Commentaires de Debord :

 

Il est vrai que cette critique spectaculaire du spectacle, venue tard et qui pour comble voudrait « se faire connaître » sur le même terrain, s’en tiendra forcément à des généralités vaines ou à d’hypocrites regrets ; comme aussi paraît vaine cette sagesse désabusée qui bouffonne dans un journal.

 

Montesquieu est peut-être avec Molière le seul classique qui nous quitte les remords de ne pas être né avant, à cette époque, in illo tempore, comme on dit chez Virgile. Reprenons le si scolaire (et mal expliqué, cela va de soi) passage sur les persans à Paris. Ils deviennent des célébrités exotiques, et dans l’instant on les « reproduit ». On est déjà dans la société de l’image, de la légende urbaine, de la copie numérique, de la pensée jetable, de l’icône culturelle :

 

Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

 

La société de la Régence a rompu avec le Grand siècle, Bossuet et Louis XIV (mais aussi pourquoi l’opinion ne voulait plus en entendre parler de ce Grand Siècle, de ses révocations, de ses révoltes paysannes, de ses guerres palatines et de ses famines ?). On récolte les escroqueries financières, la culture du badaud amusé et le libertinage – en attendant la Révolution. Les lettres persanes sont en grande partie faites des cancans du harem, des minettes favorites, des eunuques et du reste qui annonce nos reality-shows. On n’y possède pas encore de gadgets Apple, mais c’est tout comme – et puis on est au spectacle, deux siècles avant Debord tout de même :

 

« Si j’étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux: Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. »

 

On remarque les préoccupations très people de cette meute de beaufs qui veulent être tenus au courant du dernier persan venu à paris, en attendant celles sur le prochain persan bombardé…

Le fait de tous faire mécaniquement la même chose, au siècle de l’homme-machine de La Mettrie et des chefs-d’œuvre de Vaucanson ne retient personne, bien au contraire ! Etre branché, être au courant, être réactif, c’est faire comme le troupeau. C’est l’apophtegme de la démocratie moderne et libertaire : sois toi-même, fais comme tous. Il faut être là où ça bouge, c’est-à-dire là où ça s’entasse.

Montesquieu rit bien sûr du pape, « vieille idole que l’on encense par habitude » ; il se moque du roi, « grand magicien en matière monétaire ». Mais il s’intéresse surtout à la mode. Tiens, Goethe va bientôt se moquer aussi de ceux qui croient au papier-monnaie et qui ont raison finalement de le faire. C’est dans le deuxième Faust : seul le fou résiste au papier-monnaie et veut de l’or ou de la terre. On y reviendra.

 

Sur la mode donc, Montesquieu s’exprime d’un ton passionné, comme tous les esprits profonds de notre temps. Et que dit-il ?

 

« Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver: mais surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari, pour mettre sa femme à la mode ».

 

Tout va très vite, madame la marquise ! Dans leur ton provocateur, ces phrases sont étonnantes de lucidité ignorée et inconsciente. Montesquieu pressent la fin de l’histoire de Hegel et Kojève, et il annonce le présent permanent des penseurs profonds du XIXème, concept repris par notre dernier classique Guy Debord pour dépiauter notre réalité contemporaine :

 

La construction d’un présent où la mode elle-même, de l’habillement aux chanteurs, s’est immobilisée, qui veut oublier le passé et qui ne donne plus l’impression de croire à un avenir, est obtenue par l’incessant passage circulaire de l’information, revenant à tout instant sur une liste très succincte des mêmes vétilles, annoncées passionnément comme d’importantes nouvelles ; alors que ne passent que rarement, et par brèves saccades, les nouvelles véritablement importantes, sur ce qui change effectivement.

 

L’idée que tout va vite est vieille comme la civilisation. En tout cas, il est défendu dans ces lignes perçantes de s’absenter de la matrice : elle pourrait se venger ! Il ne faut pas se laisser oublier il faut préparer son retour, son comeback, comme on dit chez les vrais ploucs !

 

Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s’y était oubliée trente ans.

 

Il est vrai qu’à cette époque la campagne est encore un peu loi, même si Manon Lescaut et son amant joueur et spéculateur veulent leur hôtel particulier pas trop loin de la capitale !

J’en finis avec cette belle phrase, qui annonce bien nos temps qui courent, ou qui galopent même :

 

Dans cette changeante nation, quoi qu’en dise le critique, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.

 

Elle me fait tant penser dans sa perfection à celle de Debord, qui s’en prend à ce monde où « les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père. »

 

Ibn Khaldun et la sagesse hyperboréenne arabe

Je passe chaque été à Cordoue et à Grenade.

Théophile Gautier écrivait, après avoir vu la mosquée de Cordoue :

« Quand on songe qu’il y a mille ans, une œuvre si admirable et de proportions si colossales était exécutée en si peu de temps par un peuple tombé depuis dans la plus sauvage barbarie, l’esprit s’étonne et se refuse à croire aux prétendues doctrines de progrès qui ont cours aujourd’hui; l’on se sent même tenté de se ranger à l’opinion contraire lorsqu’on visite des contrées occupées jadis par des civilisations disparues. J’ai toujours beaucoup regretté, pour ma part, que les Mores ne soient pas restés maîtres de l’Espagne, qui certainement n’a fait que perdre à leur expulsion. »

Gustave le Bon, dans sa civilisation des arabes, traitait les ibères d’aborigènes, en ajoutant froidement : les Britanniques sont colonisateurs, les Arabes civilisateurs !

Evitons la polémique et donnons à notre propos un tour plus scientifique avec Ibn Khâldun. Vers 1400 Ibn Khâldun expliquait notre déclin comme un Tocqueville, et décryptait aussi notre soumission actuelle.

Il oppose le rat des villes et le rat des champs, et de quelle manière ; car il a compris bien avant Oswald Spengler, autre prestigieux admirateur des arabes (la liste va de Tacite à Goethe en passant par Spengler, Nietzsche ou La Fontaine…) que les cités nous font dégénérer, comme le confort repu :

« Les habitants des villes, s’étant livrés au repas et à la tranquillité, se plongent dans les jouissances et laissent à leur gouverneur ou à leur commandant le soin de les protéger en leurs personnes et leurs biens Rassurés contre tout danger par la présence d’une troupe chargée de leur défense, entourés de murailles, couverts par des ouvrages avancés, ils ne s’alarment de rien. Les gens de la campagne, au contraire, évitent le voisinage des troupes et ils montrent, dans leurs expéditions, une vigilance extrême. »

C’est l’historien américain du franquisme Stanley Payne qui a fait scandale en Espagne en parlant d’un peuple anesthésié. Mais j’ai moi-même écrit que les Français se laissent tuer parce que les Français sont déjà morts.

Ibn Khâldun invite lui à préserver la pureté du sang :

« Leur isolement est donc un sûr garant contre la corruption du sang. Chez eux, la race se conserve dans sa pureté… La pureté de race existe chez les peuples nomades parce qu’ils subissent la pénurie et les privations, et qu’ils habitent des régions stériles et ingrates, genre de vie que le sort leur a imposé et que la nécessité leur a fait adopter. »

Il faut aimer la frugalité raisonnée :

« Les gens de la campagne recherchent aussi les biens de ce monde, mais ils n’en désirent que ce qui leur est absolument nécessaire ; ils ne visent pas aux jouissances que procurent les richesses ; ils ne recherchent pas les moyens d’assouvir leur concupiscence ou d’augmenter leurs plaisirs. »

Mais notre historien romain Tite-Live faisait l’éloge de la frugalité dans sa préface :

« Mais ce qui importe, c’est de suivre, par la pensée, l’affaiblissement insensible de la discipline et ce premier relâchement dans les mœurs qui, bientôt entraînées sur une pente tous les jours plus rapide, précipitèrent leur chute jusqu’à ces derniers temps, où le remède est devenu aussi insupportable que le mal. »

Ibn Khâldun rappelle que la dure vie du désert préserve la liberté, la noblesse et le courage :

« Puisque la vie du désert inspire le courage, les peuples à demi sauvages doivent être plus braves que les autres. En effet, ils possèdent tous les moyens lorsqu’il s’agit de faire des conquêtes et de dépouiller les autres peuples… »

Et il déteste les impôts, marque de servilité et d’hébétude :

« Tout peuple qui aime mieux payer un tribut que d’affronter la mort a beaucoup perdu de cet esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses droits… Lorsqu’un peuple s’est laissé dépouiller de son indépendance, il passe dans un état d’abattement qui le rend le serviteur du vainqueur, l’instrument de ses volontés, l’esclave qu’il doit nourrir. »

Jamais on n’en a autant payé, et on est en pleine faillite encore !

Dans un bel esprit libertarien il dénonce le contribuable :

« Une tribu ne consent jamais à payer des impôts tant qu’elle ne se résigne pas aux humiliations. Les impôts et les contributions sont un fardeau déshonorant, qui répugne aux esprits fiers. Tout peuple qui aime mieux payer un tribut que d’affronter la mort a beaucoup perdu de cet esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses droits. »

Mais Ibn Khaldun rappelle aussi le péril des conquêtes arabes :

« Sous leur domination, la ruine envahit tout. Ajoutons que les Arabes négligent tous les soins du gouvernement ; ils ne cherchent pas à empêcher les crimes ; ils ne veillent pas à la sûreté publique ; leur unique souci c’est de tirer de leurs sujets de l’argent, soit par la violence, soit par des avanies. »

Mais d’un autre côté cette saine barbarie est garante d’une force vitale supérieure :

« Nous avons déjà dit que les nations à demi sauvages ont tout ce qu’il faut pour conquérir et pour dominer. Ces peuples parviennent à soumettre les autres, parce qu’ils sont assez forts pour leur faire la guerre et que le reste des hommes les regarde comme des bêtes féroces. »

Enfin la clé du génie arabe :

« Cette bande ne serait jamais assez forte pour repousser des attaques, à moins d’appartenir à la même famille et d’avoir, pour l’animer, un même esprit de corps. Voilà justement ce qui rend les troupes composées d’Arabes du désert si fortes et si redoutables ; chaque combattant n’a qu’une seule pensée, celle de protéger sa tribu et sa famille. L’affection pour ses parents et le dévouement à ceux auxquels on est uni par le sang font partie des qualités que Dieu a implantées dans le cœur de l’homme. »

Pour survivre et triompher il faut retrouver un génie familial, tribal et frugal. Avis aux bons lecteurs.
En savoir plus sur http://reseauinternational.net/ibn-khaldun-et-le-genie-arabe-de-la-liberte/#hY4JFMy1dfxQ3dJU.99

Découvrez Chrétien de Troyes avec Nicolas Bonnal. Trente ans d’études condensées en un volume préfacé par Nicolas Richer, professeur à la Sorbonne.

René Guénon et le mystère du Graal et de la Table ronde (symboles de la science sacrée)

Après la mort du Christ, le Saint Graal fut, d’après la légende, transporté en Grande-Bretagne par Joseph d’Arimathie et Nicodème ; alors commence à se dérouler l’histoire des Chevaliers de la Table ronde et de leurs exploits, que nous n’entendons pas suivre ici. La Table ronde était destinée à recevoir le Graal lorsqu’un des chevaliers serait parvenu à le conquérir et l’aurait apporté de Grande-Bretagne en Armorique ; et cette table est aussi un symbole vraisemblablement très ancien, un de ceux qui furent associés à l’idée de ces centres spirituels auxquels nous venons de faire allusion. La forme circulaire de la table est d’ailleurs liée au « cycle zodiacal » (encore un symbole qui mériterait d’être étudié plus spécialement) par la présence autour d’elle de douze personnages principaux, particularité qui se retrouve dans la constitution de tous les centres dont il s’agit. Cela étant, ne peut-on voir dans le nombre des douze Apôtres une marque, parmi une multitude d’autres, de la parfaite conformité du christianisme avec la tradition primordiale, à laquelle le nom de « préchristianisme » conviendrait si exactement ? Et d’autre part, à propos de la Table ronde, nous avons remarqué une étrange concordance dans les révélations symboliques faites à Marie des Vallées, et où est mentionnée « une table ronde de jaspe, qui représente le Coeur de Notre-Seigneur », en même temps qu’il y est question d’« un jardin qui est le Saint Sacrement de l’autel », et qui, avec ses « quatre fontaines d’eau vive », s’identifie mystérieusement au Paradis terrestre…

Il ne nous paraît pas douteux que les origines de la légende du Graal doivent être rapportées à la transmission d’éléments traditionnels, d’ordre initiatique, du druidisme au christianisme, cette transmission ayant été opérée régulièrement, et quelles qu’en aient été d’ailleurs les modalités, ces éléments firent dès lors partie intégrante de l’ésotérisme chrétien

Leur monde moderne progresse : « Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. » (Voltaire)