Star Trek entre surhomme et Moby Dick

Dans la colère de Khan, on citera Moby Dick, les derniers mots d’Achab ivre de haine…

 

Towards thee I roll, thou all-destroying but unconquering whale; to the last I grapple with thee; from hell’s heart I stab at thee; for hate’s sake I spit my last breath at thee.

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Pétrone et les astrologues en l’an zéro

 

  1. Pétrone et les astrologues

 

 

Pétrone a toujours plu. Il y a ceux que son mauvais goût et sa décadence branchent et amusent (je me souviens de mes copains matheux de thurne à Louis-Le-Grand, devenus tous manitous de la grande mondialisation), et ceux qui pensent qu’il était un grand traditionnel se moquant de son temps dégoûtant.

Et comme on parlait de mauvais goût :

« Il allait en dire davantage, quand Trimalchion fait craquer ses doigts. À ce signal du maître, l’un des eunuques approche, le bassin à la main. Trimalchion soulage sa vessie, fait signe qu’on lui serve de l’eau, en mouille légèrement l’extrémité de ses doigts, et les essuie aux cheveux d’un esclave. »

 

Héguin de Guerle, le traducteur ajoute pour nous éclairer :

 

« C’était encore un raffinement qui annonçait l’opulence et la mollesse chez les anciens, que d’essuyer ses mains aux cheveux d’un de ces esclaves à longue chevelure. »

 

Vive le bon vieux temps et la société traditionnelle (on est quelques années après Virgile). Mais passons. 

A ceux que l’astrologie fatigue ou a toujours fatigués, on se saurait trop recommander ces lignes de Pétrone. Considérée comme une science sacrée par Guénon et toutes les sociétés traditionnelles, l’astrologie fait ici les frais d’une astrologue cuisinier comique. Chaque signe en prend plein l’incinérateur ; fait étonnant je trouve ces critiques très censées par rapport aux signes que je connais, contrairement au bon Héguin de Guerle…

Accrochez-vous, c’est drôle !

 

« …par exemple, je puis, mes chers amis, vous expliquer l’allégorie de ce globe. Le ciel est le séjour de douze divinités dont il prend tour à tour les différentes figures. Tantôt il est sous l’influence du Bélier, et tous ceux qui reçoivent le jour sous cette constellation possèdent de nombreux troupeaux et de la laine en abondance. Ils sont, en outre, entêtés, sans pudeur ; ils aiment à heurter les gens. Ce signe préside à la naissance de la plupart des étudiants et des déclamateurs. — Nous applaudîmes à la fine plaisanterie de notre astrologue ; aussi s’empressa-t-il d’ajouter : — Le Taureau vient ensuite régner sur les cieux : alors naissent les gens hargneux, les bouviers et ceux qui n’ont d’autre occupation que de paître comme des brutes. Ceux qui naissent sous le signe des Gémeaux aiment à s’accoupler comme les deux chevaux d’un char, les deux taureaux d’une charrue et les deux organes de la génération ; ils brûlent également pour les deux sexes. Pour moi, j’ai reçu le jour sous le signe du Cancer ; comme cet animal amphibie, je marche sur plusieurs pieds, et mes possessions s’étendent sur l’un et l’autre élément : aussi, je n’ai placé sur ce signe qu’une couronne, pour ne pas défigurer mon horoscope. Sous le Lion naissent les grands mangeurs et ceux qui aiment à dominer ; sous la Vierge, les hommes efféminés, poltrons et destinés à porter des fers ; sous la Balance, les bouchers, les parfumeurs, et tous ceux qui vendent leurs marchandises au poids ; sous le Scorpion, les empoisonneurs et les meurtriers ; sous le Sagittaire, ces gens à l’œil louche, qui semblent regarder les légumes et décrochent le lard ; sous le Capricorne, les portefaix, dont la peau devient calleuse à force de travail ; sous le Verseau, les cabaretiers et les gens à tête de citrouille ; sous les Poissons enfin, les cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi tourne le monde, comme une meule, et ce mouvement de rotation nous apporte toujours quelque malheur, soit qu’il nous fasse naître ou mourir. Quant au gazon que vous voyez au milieu du globe, et au rayon de miel dont il est couvert, ce n’est pas sans raison ; car la terre, notre commune mère, arrondie comme un œuf, occupe le centre de l’univers : et elle renferme dans son sein tous les biens désirables, dont le miel est l’emblème… »

 

Et pour ceux qui ne seraient pas contents du sort réservé à l’astrologie, cette perle :

 

« Qu’est-ce qu’un jour ? s’écria-t-il, un espace insensible : à peine a-t-on le temps de se retourner, que déjà la nuit vient. Ainsi donc rien de plus sage que de passer directement du lit à la table. On n’a pas encore eu le temps de se refroidir, et l’on n’a pas besoin d’un bain pour se réchauffer : toutefois, une boisson chaude est le meilleur des manteaux. J’ai bu comme un Thrace, aussi je ne sais plus ce que je dis, et le vin m’a brouillé la cervelle. »

 

Etre ou ne pas être ? Ne pas être (Schwarzenegger)

Quant à ceux qui trouveraient encore qu’à notre époque (laquelle ?) l’argent domine tout :

 

« Trimalchion possède de si vastes domaines, qu’ils lasseraient les ailes d’un milan. Il entasse les intérêts des intérêts, et l’on voit plus d’argent dans la loge de son portier, que personne de nos jours n’en possède pour tout patrimoine. Quant à ses esclaves, oh ! oh ! par ma foi, je ne crois pas que la dixième partie d’entre eux connaisse son maître. Mais la crainte qu’il leur inspire est telle, qu’avec une simple houssine il les ferait tous entrer dans un trou de souris. »

 

 

Sources

 

Satiricon, XXVIII, XXXVIII-XXXIX

 

Après-midi SF : découvrez la France transformée en royaume anglo-angevin de science-fiction, dirigée par les Plantagenêt et dominée, par une caste de magiciens, grâce à l’écrivain américain Randall Garrett

Too Many Magicians

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Too Many Magicians
TooManyMagicians.jpg

Cover of 1966 first edition (hardcover)
Author Randall Garrett
Cover artist Karen Eisen
Country United States
Language English
Series Lord Darcy series
Genre FantasyScience fictionAlternate history
Publisher Doubleday
Publication date
1966
Media type Print (Hardcover & Paperback)
Pages 260
Preceded by Murder and Magic
Followed by Lord Darcy Investigates

Too Many Magicians is a novel by Randall Garrett, an American science fiction author. One of several stories starring Lord Darcy, it was first serialized in Analog Science Fiction in 1966 and published in book form the same year by Doubleday. It was later gathered together with Murder and Magic (1979) and Lord Darcy Investigates (1981) into the omnibus collection Lord Darcy (1983, expanded 2002). The novel was nominated for the Hugo Award for Best Novel in 1967.

The Lord Darcy character also appears in several other novellas and short stories by Garrett, but this is his only novel-length Lord Darcy story. Michael Kurland has written two further novels set in the Lord Darcy universe.

Plot introduction[edit]

The novel takes place in 1966. However, it occurs in a world with an alternative history. The Plantagenet kings survived and rule a large Anglo-French Empire. In addition, around AD 1300 the laws of magic were discovered and magical science developed. The physical sciences were never pursued. The society looks early Victorian, though medical magic is superior to our medicine.

The book uses the conventions of a detective story. The protagonist is Lord Darcy, Chief Investigator for the Duke of Normandy. This Sherlock Holmes-like figure is assisted by Master Sean O’Lochlainn, a forensic sorcerer.

The novel is a locked room mystery, which takes place at a wizards’ convention. Garrett delights in puns. Analogues of Nero WolfeArchie GoodwinJames Bond and Gandalf the Grey appear.

Découvrez Manuel Orazi,illustrateur de Huon de Bordeaux, chanson de geste initiatique

Manuel Orazi

 Ne doit pas être confondu avec Orazi.
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Manuel Orazi
Manuel Orazi - L'Atlantide.jpg
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Décès
Nationalités
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signature de Manuel Orazi

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Emmanuel Joseph Raphaël Orazi, dit Manuel Orazi, né à Rome en 1860, mort à Paris en 1934, est un peintreillustrateuraffichiste et décorateur français d’origine italienne, de style Art nouveau.

Biographie[modifier | modifier le code]

En l’état actuel des connaissances, la vie de cet artiste de naissance italienne reste assez mystérieuse : on garde cependant trace de son énorme activité.

Après avoir illustré des partitions musicales pour l’Officine Grafiche Ricordi (1883-1884), il produisit, en France essentiellement, à partir de 1892 [?], un certain nombre d’affiches remarquables, d’illustrations pour des ouvrages, de décors pour l’opéra et le cinématographe (L’Atlantide), et même des bijoux (pour la Maison de l’Art nouveau).

On connaît de lui des affiches pour les marques JOB, la source Contrexéville, les Chemins de fer de l’Ouest, la Maison moderne, la Ligue vinicole de France, les éditions Pierre Lafitte ; des lieux de spectacle et des artistes comme l’Hippodrome du boulevard Clichy, l’Olympia, le Palais de la danse, le Théâtre de Loïe Fuller, le Théâtre de la Porte-Saint-MartinSarah Bernhardt, Teddy-Ted & Partner, etc. Son affiche pour le drame de Victorien SardouThéodora, est reproduite dans la revue Les Maîtres de l’affiche (1895-1900).

Fin 1895, il produit avec le lyonnais Austin de Croze le curieux Calendrier magique aux Éditions de l’Art nouveau dirigées par Siegfried Bing, un ouvrage tiré à 777 exemplaires comprenant de nombreuses interventions graphiques ésotériques.

En tant qu’artiste du livre, il collabore au Figaro illustré (pour La Belle sans nom de Jean Rameau, 1900) à la Revue illustrée pour de remarquables compositions autour des contes de Jean Lorrain (1898-1900) qui semble l’apprécier particulièrement et le recommande à Jérôme Doucet1.

Orazi poursuivit son travail d’illustrateur pour d’autres maisons d’édition comme Didot frèresPaul OllendorffP. Lafitte & Cie (couverture de la revue Femina, publication d’illustrations de feuilletons dans Je sais tout), FayardE. Sansot & Cie (collections d’Adolphe Van Bever).

En 1908, il est mentionné comme habitant La Varenne-Saint-Hilaire, rue Hoche.

Durant la Première Guerre mondiale, Orazi quitte Paris pour se réfugier à Montgivray et travaille sur un projet d’édition et d’adaptation théâtrale des Amours des Anges(The Loves of the Angels) du poète irlandais Thomas Moore2. En 1915, il publie un script intitulé Attila, scénario cinématographique en 22 tableaux3.

En 1921, il exécute l’affiche du film L’Atlantide de Jacques Feyder, pour lequel il est mentionné comme décorateur et costumier au générique : ce film fut longtemps le plus gros budget de l’après-guerre pour un film français.

Affiches conservées dans les collections publiques[modifier | modifier le code]

Affiche pour La Maison moderne(1901-1902).

Aux États-Unis
En France
  • Paris :
    • département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France :
      • Théodora. Théâtre de la Porte Saint-Martin, drame en 5 actes et huit tableaux, Paris, Affiches artistiques Éd. Monnier & Cie, 1884 [?] avec Auguste F. Gorguet6 ;
      • Aben Hamet, opéra de MM Léonce Détroyat & A. Lauziéres. Musique de Théodore Dubois, [vers 1890]7 ;
      • Académie Nationale de Musique. Thaïs. Comédie lyrique en trois actes et sept tableaux de Mr Louis Gallet d’après le roman de Mr Anatole France. Musique J. Massenet, 18958 ;
      • Olympia. Rêve de Noël, pantomime en 3 tableaux [avec] Liane de Pougy et Rose Demay, 18959 ;
      • La Maison moderne, 2 rue de la Paix et 2 rue des Petits-Champs, l’habitation, l’ameublement et la parure au XXe siècle, 190110 ;
    • musée Carnavalet : L’Hippodrome boulevard de Clichy, Société d’impressions et d’art industriel, 1905.

Ouvrages illustrés[modifier | modifier le code]

L’une des nombreuses couvertures de livres conçues par Orazi (La Morphine, 1906).

  • (it) Francesco Paolo FrontiniEco della Sicilia. Cinquanta canti popolari siciliani, Milan, Ediz. Ricordi, 1883.
  • François CoppéeHenriette, Paris, Alphonse Lemerre éditeur, coll. Lemerre illustrée, 1894.
  • Gaston ParisAventures merveilleuses de Huon de Bordeaux. Pair de France et de la Belle Escalarmonde ainsi que du Petit roi de Féerie Auberon, Paris, Didot, 1898.
  • Jean LorrainMa petite ville. Le veuvage de Bretagne. Un miracle d’amour, contes, Paris, Société française d’édition d’art L.-Henry May, 1898, avec des vignettes de Léon Rudnicki.
  • Jean Lorrain, Princesses d’Italie, Paris, Coll. Édouard Guillaume, Librairie Borel, 1898.
  • Antonio de TruebaContes du pays basque, traduction et préface d’Albert Savine, Tours, A. Mame et fils, 1900.
  • Pierre LouÿsAphrodite. Mœurs antiques, édition définitive, Paris, coll. Modern-Bibliothèque, Arthème Fayard, [1900].
  • Jean BertheroyLes Vierges de Syracuse, Paris, Société d’éditions littéraires et artistiques (Librairie Paul Ollendorff), 1902.
  • Jean Lorrain, Princesses d’ivoire et d’ivresse, Paris, Librairie Ollendorff, 1902.
  • Charles DiehlThéodora impératrice de Byzance, Paris, L’édition d’Art Henri Piazza et Cie, 1904.
  • Album Lefèvre-UtileLes Contemporains célèbres1re série, Publications Octave Beauchamp, 1904.
  • Émile Morel, Névrose, couverture et 24 hors-textes, Bibliothèque internationale d’édition, 1904.
  • Jean Bertheroy, La Danseuse de Pompéi, Paris, Arthème Fayard, 1905.
  • Victorien du Saussay, La Morphine. Vices et passions des morphinomanes, couverture et 22 hors-textes, Paris, Albert Méricant, 1906.
  • Jean Lorrain, Le Tréteau. Roman de mœurs théâtrales et littéraires, Paris, Jean Bosc, 1906.
  • Félicien ChampsaurLe Butineur, Paris, Bosc et Cie, 1907.
  • Paul Adam, Irène et les eunuques, Paris, Éd. Ollendorff, 1907.
  • J.-H Rosny aînéLa Guerre du feu, Paris, Éd. Pierre Lafitte, [1909].
  • Victorien de Saussay, À vendre, à louer. Roman passionnel, Paris, Publications modernes, [1910].
  • Jules LemaitreUn Martyr sans la foi, Paris, coll. Modern-Bibliothèque, Arthème Fayard, 1910.
  • Henryk SienkiewiczQuo Vadis, traduction de B. Kozakiewicz et J.-L. Janasz, Paris, coll. Idéal-Bibliothèque, Éd. Pierre Lafitte, [1910].
  • Henri LavedanLe Nouveau Jeu (roman dialogué), Paris, coll. Modern-Bibliothèque, Arthème Fayard, [1910].
  • Général Bruneau, Debout les Morts !, poème, Paris, D’Alignan éditeur, 1919.
  • Pierre LotiLa Troisième Jeunesse de madame Prune, suivi de Le mariage de Loti, Paris, co-illustré avec André DevambezRené Lelong, Aimery Lobel-Riche et Raymond Woog, Éd. Pierre Lafitte, 1923.
  • Pierre Loti, Ramuntcho, suivi de Aziyadé, Paris, Éd. Pierre Lafitte, 1923.
  • Edmond Rostand, Le Vol de la Marseillaise, suivi de Les Deux Pierrots, Paris, Éd. Pierre Lafitte, 1923.
  • [collectif] L’Amour et l’esprit gaulois à travers l’histoire du XVe au XXe siècle, préface d’Edmond Haraucourt, 4 vol., Paris, Éd. Martin-Dupuis, 1927.
  • Oscar WildeSalomé. Drame en un acte, Paris, Société des amis du livre moderne, 1930.
  • Jean et Jérôme Tharaud, L’an prochain à Jérusalem, Paris, Plon, Collection Byblis, 1933.
  • Jean et Jérôme Tharaud, Un royaume de Dieu, Paris, Plon, Collection Byblis, 1933.
  • Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Paris, Le Vasseur et Cie éditeurs, 1934.

Décorateur et directeur artistique de films[modifier | modifier le code]

Galerie[modifier | modifier le code]

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Nicolas Bonnal explique l’épreuve tournoyante de Mme Peel

Nicolas Bonnal explique l’épreuve tournoyante de Mme Peel

 

C’est dans la maison que Jack construisit, scénario du génial et regretté Brian Clemens, auteur qui n’eut jamais la chance de tomber sur Nicolas Bonnal pour expliquer et éclairer ses meilleures inspirations !

 

« …Moins rassurante, l’île tournoyante qui devient parfois aussi le château tournoyant. Présente dans La Demoiselle à la mule, Galaad trouve aussi dans La Quête « une île proche du pays d’occident, qu’on appelle l’île tournoyante ». Il y trouve d’ailleurs une épée qu’il « convoite ardemment, sans avoir la hardiesse de la tirer du fourreau.

 

Mystère de l’épée, mystère du pouvoir sis au creux de l’île tournoyante. Dans Perlesvaus, c’est avec une épée que l’on interrompt le mouvement infernal du château (souvent gardé par des automates ou des animaux fantastiques).

Avant de s’interroger sur le symbolisme de l’île ou du château tournoyant, il importe d’indiquer que ces phénomènes inquiètent les chevaliers ; et que ces derniers ont d’abord pour mission – comme dans Perlesvaus – de mettre fin à ces enchantements. Sitôt que le château s’arrête, les chevaliers « entendent les plus vibrantes manifestations de joie ». C’est qu’une « prophétie avait annoncé que le château ne cesserait de tourner que lorsque viendrait le chevalier à la chevelure d’or, au regard de lion, au cœur d’acier, au nombril de vierge, doué de vertus sans taches, de la vaillance d’un homme, et d’une foi absolue en Dieu ». Image du grand héros solaire venant rétablir l’ordre dans un univers détraqué par un mouvement perpétuel aberrant. La devise des moines chartreux est « Stat crux dum volvitur orbis », « que la Croix soit dressée pendant que la terre tourne ». La terre représente le monde cyclique soumis au devenir, la croix l’Axis Mundi, l’axe du monde relié au ciel et qui ordonne le mouvement. Le fait que le tournoiement soit lié à une épée destinée à l’interrompre donne une idée plus claire de cet épisode énigmatique exprimant peut-être l’idée de la victoire chrétienne sur le monde cyclique et païen.

 

Ce passage exprime bien ce conflit dans l’épisode du château périlleux :

 

« Au milieu du pont-levis, il y a une roue qui tourne si vite par enchantement qu’il n’est nul chevalier qui puisse y passer… Fichez-y votre épée. L’enchantement sera rompu et la roue ne pourra plus tourner (16) ! »

 

Le même enchantement existe dans La Demoiselle à la mule, très fascinant et hermétique texte où un château tournoie tandis qu’une mule sans frein désespère sa cavalière et nos chevaliers. Voyons-le.

On peut rapprocher « mule » de « meule » et les considérer toutes les deux comme deux avatars de la « force qui va » et de la perte de contrôle de soi ; l’une peut être apaisée par son rêne, l’autre voir son tournoiement interrompu par une épée ; et au mouvement horizontal de la première correspond le mouvement rotatif de l’autre. La meule se dit «mulè» en grec. Surtout, sur la signification alchimique de la meule, Fulcanelli écrit ces lignes très instructives :

 

« La meule est l’un des emblèmes philosophiques chargés d’exprimer le dissolvant hermétique, ou ce premier mercure sans lequel il est inutile d’entreprendre ni d’espérer rien de profitable (17) ».

 

Le grand érudit de l’alchimie ajoute peu après sur la mule et la meule :

 

« La meule est signe hiéroglyphique du sujet… que les meules ont une forme circulaire, et que le cercle est la signature conventionnelle de notre dissolvant ». « Nous retrouvons le mercure, indiqué… sous l’aspect d’une meule de moulin, souvent mue par un mulet – mage cabalistique du mot grec mule, meule (18)».

 

D’autres éléments de cette décidément mystérieuse « demoiselle à la mule » sont à prendre en compte dans le cadre d’une herméneutique inspirée de l’alchimie. Ainsi le frein : sur une statue hermétique de Michel Colombe, (l’un des gardes du corps de François II, duc de Bretagne, sculptés dans la cathédrale de Nantes), nommée la Tempérance, Fulcanelli note la présence d’« une bride comme l’instrument indispensable, le médiateur placé entre la volonté du cheval et la marche du cheval. »

Cette tempérance sculptée est d’ailleurs à rapprocher éminemment de la lame XIV des Tarots traditionnels. D’une manière définitive, Fulcanelli ajoute :

 

« les expressions spéciales de la bride, celle de frein et celle de direction, permettent d’identifier et de reconnaître, sous une seule forme, la tempérance et la science cabalistique (19)».

 

Et ce alors que la matière philosophale est représentée en Inde sous les traits d’une femme montée sur un âne, rappelle quelque part Guénon. La mule de la Demoiselle tourne toujours et tourne désespérément autour de l’alchimie… Elle est citée avec Yvain par Coomaraswamy dans son texte magique sur les Symplegades, ces gardiennes du passage.

Mais qu’en est-il du tournoiement lui-même, qui rime d’ailleurs avec tournoi ? Le tournoiement évoque la roue, et la roue le mouvement du monde. Lequel peut d’ailleurs être un obstacle : « Au milieu du pont, il y a une roue qui tourne si vite par enchantement, qu’il n’est nul chevalier qui puisse y passer ».

Plus célèbre et universel symbole de la rotation du monde, le swastika. Voici ce qu’en écrit René Guénon dans le symbolisme de la croix : « Le swastika est essentiellement le “signe du pôle”… Il n’est pas une figure du monde, mais bien de l’action du Principe à l’égard du monde ». Le symbolisme de la roue se retrouve dans la Table Ronde comme dans l’image du char, celui notamment de la Demoiselle Chauve : « Le char qu’elle conduit représente le sa roue, car de même que le char avance sur ses roues, de la même façon elle mène le monde ».

La roue est aussi un symbole alchimique, puisque dans l’art hermétique,

explique Fulcanelli,

 

« Le feu de roue » désigne le « double feu » « qui paraît développer son action selon un modèle circulaire, dont le but est la conversion de l’édifice moléculaire, rotation symbolisée dans la roue de Fortune et dans l’Ouroboros (20)».

 

Mais l’île tournoyante peut aussi faire penser à un vertige proche du maelström que croisent les navigateurs d’Edgar Poe. Ils peuvent s’y noyer, mais aussi connaître. Poe, très au fait du symbolisme traditionnel dans toute son œuvre, indique qu’il s’agit d’un point de contact, l’isthme ou « Barzakh » des soufis musulmans, entre l’universel et le monde manifesté.

Citons ce passage incroyable si bien traduit par Baudelaire :

 

« … Je ne pouvais rien distinguer nettement, à cause d’un épais brouillard qui enveloppait toutes choses, et sur lequel planait un magnifique arc-en-ciel, semblable à ce pont étroit et vacillant que les musulmans affirment être le seul passage entre le Temps et l’Éternité (21)».

 

Ainsi en est-il des îles tournoyantes : sacrées du fait qu’elles sont des îles et des centres spirituels a priori, elles sont aussi des pôles unissant la terre au ciel, le visible à l’invisible. C’est en cela qu’elles représentent un sommet dans la quête d’un chevalier. Le druide Mog Ruith est dit « serviteur de la roue ».

Mais nous n’en aurons pas fini avec le tournoiement et ces mondes ronds et dorés sans évoquer la « ronde magique » où Lancelot est entraîné comme beaucoup d’autres. « Autour de trois pins, dit le texte, des dames et des chevaliers menaient la ronde… maintenant l’unique désir de Lancelot est de participer à la ronde, il oublie à en perdre le souvenir sa dame, ses compagnons et lui-même ». Sauvé de l’ivresse de cette danse dionysiaque par une demoiselle, Lancelot devient roi. Il s’assied sur un trône, revêt une couronne, et met fin au sortilège conçu par un clerc énamouré d’une belle pucelle. Il a interrompu cette répétition cyclique aberrante, où certains pourraient peut-être trouver une signification alchimique : le triangle formé des trois pins, la figure de la roue, le trône d’ivoire et la couronne d’or sont autant de jalons que Fulcanelli a relevés dans ses Demeures philosophales.

Ce type de danse existait de toute manière chez les celtes. Gérard de Nerval s’en rappelle en évoquant dans les Filles du Feu la belle chanteuse Adrienne, aux cheveux d’or ornés d’une guirlande :

 

« Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant des vieux airs transmis par leurs mères… j’étais le seul garçon dans cette ronde… nous ne faisions que répéter d’âge en âge une cérémonie druidique, survivant aux monarchies et aux religions nouvelles (22)».

 

Le lieu de Lancelot peut-être un lieu de rendez-vous des Fidèles d’Amour, mais la narration ne les avantage pas, car on est bien prisonnier de ce cercle dansant :

 

« Autour des pins, des Dames et des chevaliers, les uns en armes, les autres sans armes qui menaient la ronde, comme en vertu d’un commun accord. Ils chantaient un refrain qui était : qu’il est doux de rester fidèles à nos amours (23)».

 

 

Y a-t-il un message codé ? Y a-t-il intention ironique et même malveillante ? Lancelot, sur les conseils du valet qui l’accompagne, pose une couronne d’or sur sa tête et son enchantement cesse. Rappelons que le centre de la tradition primordiale était une île. Julius Évola écrivait :

 

« Les textes de l’Inde gardent le souvenir d’une origine arctique de la tradition… Le çveta-dvîpa ou “île de la splendeur” est localisé dans l’extrêmenord… Selon le Kurma-purâna, la demeure du Vishnu solaire, ayant pour emblème la “croix polaire”, à savoir le swastika(24) ».

 

Le lien entre la Tradition et les îles est fait depuis la plus haute antiquité, celle qui se réclame de l’héritage d’Hyperborée, l’île-continent de la tradition primordiale. Île-continent que l’on retrouve sous la forme de «Montsalvat » dans le Parsifal de Wolfram Von Eschenbach. Guénon sur ce sujet :

 

« Ce « Mont du Salut est représenté comme se dressant au milieu de la mer, dans une région inaccessible, est à la fois l’île sacrée et la montagne polaire ; c’est la “terre d’immortalité” qui s’identifie naturellement au Paradis terrestre (25)».

 

Plus métaphysique que matériel, le « Mont du Salut » incarne la restauration de l’état primordial, récompense due à l’initié Parsifal après la réussite de ses épreuves initiatiques. Mais Montsalvat pourrait aussi signifier deux choses : le mont de la santé, car Anfortas, loin d’y être le roi du monde, y est surtout le roi qui souffre : le sommet de la souffrance, écrit le bon Wolfram. Ce site est entouré de trente milles de bois sauvages, il est aussi le mont sauvage (salvache) qui attend son héros civilisateur, son prince charmant qui écarte les épines et marche par les vaux et les bois…

Enfin, on sait que le mont sauvage est lié à Saturne, et aussi, dit Wolfram, à Jupiter et à Mars qui torturent le roi par leurs mouvements. Montsalvat serait alors un centre astronomique déréglé qui attend son ordonnateur, son astronome, celui qui (littéralement, en grec) donne sa loi aux astres. La lance de Parsifal doit mettre fin au dérèglement comme dans les châteaux tournoyants.

Dans son célèbre texte sur le complexe de la marionnette, Coomaraswamy établit un lien vague entre le château doré et la cité des automates ; le château serait alors le cerveau du monde. Quant à Avalon, l’Ile aux Pommes, elle se rapproche de la légende des îles à l’ouest du monde, les « Hespérides » (Esper, le « soir » en grec). Elle rejoint aussi les îles liées aux quatre âges du cycle ; dont l’île dorée.

 

Sources

 

Nicolas Bonnal – Perceval et la reine, quatrième partie

 

Aroux et les conspirations de la littérature médiévale

 

 

Aroux et les conspirations de la littérature médiévale

Eugène Aroux est un auteur du milieu du dix-neuvième siècle, partisan de la théorie de la conspiration culturelle. Il est critiqué et repris par le fameux universitaire Luigi Valli qui décortiqua la poésie initiatique italienne, Dante y compris, pour prouver qu’elle était hérétique.

Aroux, comme Valli, est cité par Guénon. Cet érudit paranoïaque avait décidé que toute l’histoire de notre littérature médiévale était codée, que toute la culture médiévale en fait était le fruit d’une conspiration albigeoise. La dimension ésotérique est très claire, je l’étudie depuis trente ans maintenant et elle montre, cette théorie d’Aroux qu’aucune culture n’est gratuite, que toute culture est calculée. Souvenez-vous ce qu’on a dit de Shakespeare comme projet d’intelligence, à l’époque impériale-atlantiste-occultiste de Bacon, de Vere, Marlowe et Dee.

Mais je ne ferai pas trop long. Trop peu de lecteurs !

Quelques extraits d’Aroux à propos de la chevalerie d’amour pour les Happy Few (l’expression vient du Henry V de Shakespeare) :

« La chevalerie, que nous appellerons amoureuse, pour la distinguer de l’autre, est née sur le sol français ; elle dérive de l’Évangile par l’albigéisme, et elle eut pour pères les troubadours.

De l’excessive compression naît la dissimulation, et celle-ci engendre la fiction, l’allégorie, les habiletés de langage plus ou moins raffinées.

C’est précisément ce qui se passa au moyen âge, dans les pays de langue d’oc, où l’opposition avait établi son quartier général. »

 

On utilisa la culture pour répandre un message (lisez Jérémy Lehut sur les comics ou le fameux Jules Verne initié et initiateur de Gilbert Lamy) :

 

« Déchus du droit de parler, ils se mirent à chanter, el bientôt la chaumière comme le château répétèrent leurs compositions; la polémique leur était interdite sur le dogme et sur les institutions : ils embouchèrent la trompette épique ou firent résonner les pipeaux champêtres. Traitant des sujets tantôt légers, tantôt gracieux, tantôt satiriques, ils eurent toujours soin de se mettre à la portée des masses, en s’exprimant dans leur langage, en éveillant leur curiosité ou leurs sympathies. »

 

Aroux évoque la gaie science comme Nietzsche, qui lui évidemment savait de quoi il en retournait. Tiens, citons Nietzsche (Ecce homo) :

 

« Les chants du prince Hors-la-loi, composés pour la plupart en Sicile, rappellent expressément la conception provençale de la Gaya Scienza et cette fusion du troubadour, du chevalier et de l’esprit libre qui distingue la précoce et merveilleuse civilisation de Provence de toutes les civilisations équivoques. Le dernier poème surtout, cette farandole « Pour le Mistral » qui va dansant joyeusement sur la morale, est de la vraie veine des Provençaux. »

 

 

Revenons à Aroux :

 

« Exclus des chaires doctorales, ils se firent professeurs de Gaie science et enseignèrent l’art d’amour, c’est-à-dire à suivre les lois de l’Evangile, à pratiquer la vertu et la charité, cette première loi de Dieu, qui est amour. »

 

Parlons de la dame, aussi importante que la Béatrice de Dante :

 

« La dame, unique objet des pensées des chevaliers, n’était, on l’a déjà vu, et bientôt d’autres preuves en feront foi, que leur paroisse ou leur diocèse, selon qu’ils avaient le rang d’évêques ou de simples pasteurs. Cette dame les requérait d’amour, ou ils prenaient eux-mêmes l’initiative, selon que cette église, paroisse on diocèse, manifestait d’abord le désir de répudier la religion de haine pour la foi d’amour, ou que le Parfait cherchait à s’en faire bien venir pour opérer sa conversion. »

 

Arous précise comment s’organise cette entreprise de subversion spirituelle, cette véritable révolution culturelle :

 

« Au moment où la propagande sectaire est complètement organisée, c’est-à-dire de 1150 à 1200, période la plus brillante de la littérature provençale, Fauriel signale avec raison différents ordres de troubadours et jongleurs, la nécessité même des choses ayant dû les diviser en deux classes distinctes. Les uns, en effet, s’adressant plus particulièrement aux sommités sociales, ne chantaient que pour les cours et les châteaux ; les autres, s’attaquant davantage aux instincts populaires, composaient pour la place publique, pour la classe des marchands et des travailleurs, pour la population des campagnes. »

 

Aroux évoque cette étrange et belle féodalité hérétique qui va inspirer toute notre grande littérature épique-érotique :

 

 

« Ces nobles sectaires, types du Roland chevaleresque, étaient bien en effet des seigneurs féodaux, de véritables chevaliers. En cette qualité, ils n’hésitaient pas à conférer au besoin, d’après les idées du temps, et surtout dans les loges masseniques, l’ordre de chevalerie aux membres distingués de leur communion qu’un intérêt religieux ou politique appelait dans les pays étrangers.

Voyez, d’une autre part, avec quelle libéralité certains empereurs d’Allemagne, comme les Conrad, les Othon, les deux Frédéric, se prêtaient, une fois descendus en Italie, à donner l’ordre de chevalerie aux bourgeois de Milan, aux marchands et banquiers de Gênes et de Florence. C’était pour eux un moyen de recruter contre la papauté et de fortifier en Italie une opposition qu’ils savaient au mieux ne pas être seulement politique. »

 

Il évoque enfin les chevaliers sauvages :

 

« D’autres chevaliers sont signalés à la même époque dans les monuments historiques du midi de la France et de la Catalogne sous le nom de chevaliers sauvages. Le roman intitulé Guidon le Sauvage offre la personnification poétique de ces guides ou pasteurs des lieux alpestres. Il figure dans le Roland de l’Arioste, que nous annoterons probablement un jour, avec des héros dont la valeur symbolique n’est pas plus difficile à déterminer. »

 

Comme Nietzsche, Aroux parle du gai savoir – mais pas dans les mêmes termes :

 

« Voici en quels termes il adressait à ce prince sa supplique au nom des jongleurs et troubadours, après un éloge de la Gaie science, qui lui a valu, dit-il, plus d’honneur que de biens : « La jonglerie a été instituée par des hommes de savoir, pour mettre les bons dans le chemin de joie et de l’honneur. Ensuite vinrent les troubadours, pour chanter les histoires des temps passés, et pour exciter le courage des vaillants. »

 

Je conseillerai son chapitre sur le roman de Renart…

 

 

 

Bibliographie

 

Aroux – LES MYSTERES DE LA CHEVALERIE ET DE L’AMOUR PLATONIQUE AU MOYEN AGE ; Dante hérétique révolutionnaire et socialiste (archive.org)

Bonnal – Perceval et la reine (préface de Nicolas Richer) – Amazon.fr ; la chevalerie hyperboréenne et le Graal (Dualpha) ; Lancelot et la reine (Claire Vigne)

Evola – Le mythe du Graal et l’idée impériale gibeline

Fulcanelli – Le mystère des cathédrales (sur Tristan) ; les demeures philosophales

Guénon – Aperçus sur l’ésotérisme chrétien ; l’ésotérisme de Dante

Nietzsche – Ecce Homo

Luigi Valli – Il linguaggio segreto di Dante e dei «Fedeli d’Amore»

Saint Jean Climaque et l’insensibilité de nos âmes

 

Extrait de l’échelle sainte ; on note les prodiges stylistiques qui dépeignent bien mieux que La Bruyère tous nos tristes « caractères ».

1. L’insensibilité, et dans le corps et dans le coeur, est un assoupissement léthargique qui, par une longue durée de maladie grave et par la négligence avec laquelle on en a pris soin, finit assez ordinairement par une paralysie universelle. *

2. C’est de cette manière que l’âme tombe dans la funeste insensibilité. Elle est donc une négligence coupable des devoirs, laquelle produit enfin une habitude invétérée de les omettre. C’est un mortel engourdissement du coeur produit par une folle présomption; c’est une chaîne lourde et pesante qui nous empêche de courir avec joie dans les voies de Dieu; c’est un breuvage funeste qui nous fait perdre la componction; elle est la porte de l’affreux désespoir, la mère de l’oubli de Dieu, lequel, après avoir été enfanté par elle, lui donne lui-même l’existence et la vertu d’effacer en nous tout sentiment de crainte de Dieu. 3. L’insensibilité n’est-ce pas à un philosophe insensé qui, en donnant des leçons aux autres, prononce sa propre condamnation; à un avocat qui parle contre sa propre cause; à un médecin aveugle qui, tout en faisant de longues et savantes dissertations sur les moyens de guérir un malade, ne cesse d’agrandir et d’envenimer ses plaies et d’augmenter son mal ? En effet on l’entend parler avec zèle et science de la maladie de son âme, et on ne le voit jamais s’abstenir des choses qui l’entretiennent; il demande à Dieu de l’en délivrer, et, par ses mauvaises habitudes dans lesquelles il ne cesse de tomber, il s’enfonce et s’engage plus avant dans l’abîme; s’indigne contre lui-même : eh ! le malheureux ! ne rougit plus des reproches amers qu’il se fait; il sait encore qu’il fait mal, il le dit même, et il ne prend pas les moyens de se corriger; il parle de la mort, et il vit comme s’il ne devait jamais mourir; il pousse de longs gémissements sur les suites terribles et inévitables de la mort, et il est tranquille, comme s’il n’avait rien à craindre et qu’il fût immortel ici-bas ; il traite des avantages précieux et des fruits salutaires de la mortification, et il n’hésite pas de se livrer sans scrupule aux excès et aux délices de la bonne chère; il lit souvent ce qui regarde le jugement dernier, et il est assez insensé pour n’en faire aucun cas, et même pour en plaisanter; il parcourt, en lisant, ce qui est écrit de la vaine gloire, et cette lecture même augmente ce vice dans son misérable cœur; il donne des louanges aux veilles, et lui-même se plonge dans les douceurs du sommeil; il relève avec éloquence la vertu et l’excellence de la prière, et cependant il l’a en horreur et ne se livre à ce saint exercice qu’avec une extrême répugnance et par force : elle fait son supplice et son tourment. Il loue et exalte l’obéissance, et il est le premier à désobéir; il prodigue les éloges les plus pompeux à ceux qui n’ont aucune affection pour les biens fragiles et périssables de ce monde, et il n’a pas honte de se fâcher et de se disputer pour un vil et méprisable chiffon; il se met en colère de s’être fâché, et il s’irrite et s’indigne de s’être mis en mauvaise humeur; et, quoiqu’il tombe et retombe sans cesse, l’insensé ! il ne s’aperçoit même pas de ses chutes. Il se repent de s’être livré aux excès de l’intempérance, et un moment après il ajoute de nouveaux excès aux premiers; il béatifie le silence, et afin de ne pas l’observer, il se livre à de longs discours sur les louanges qu’il mérite; il fait d’excellentes exhortations aux autres pour les porter à pratiquer la douceur, et lui-même s’indigne et s’irrite de sa propre indignation et de ses impatiences; un peu rendu à lui-même, on le voit gémir sur son état déplorable; et à peine s’est-il donné le moindre mouvement pour en sortir, qu’il retombe dans une léthargie plus profonde : il blâme et condamne sévèrement les ris et la joie, et lui-même en parlant de la pénitence, se met à rire d’une manière qui fait pitié et annonce la folie; il s’accuse devant les autres d’être coupable de vaine gloire, et dans cette accusation même, il cherche à contenter son orgueil et sa vanité; il ne cesse de recommander à ses frères de garder la modestie dans leurs regards, et de pratiquer la chasteté avec la plus scrupuleuse attention, et le misérable porte sans cesse, et dans de perverses intentions, les yeux sur des objets agréables et dangereux ! Le rencontre-t-on au milieu des gens du siècle ? il ne peut assez faire l’éloge de la vie religieuse et solitaire, et, dans sa stupide insensibilité, il ne comprend pas que ces louanges condamnent sa conduite; il accable d’honneur et de louanges ceux qui prennent soin des pauvres et qui répandent d’abondantes aumônes dans le sein de l’indigence et de la misère, et lui-même couvre les indigents et les pauvres d’injures, d’affronts et d’outrages. C’est ainsi que ce pauvre malheureux s’accuse et se condamne en tout et partout, sans penser à rentrer en lui-même ! à rougir de son triste et funeste état, à se repentir de sa conduite et à se convertir : mais, hélas ! le dirai-je ? la chose lui est-elle possible ?
4. J’ai vu de ces malheureux qui, en entendant parler de la mort et du jugement terrible qui la suivra, étaient tout baignés de larmes, et qui cependant, dans cet état, se hâtaient d’aller se mettre à table;
et, dans ma surprise et mon étonnement, je ne pouvais comprendre comment l’intempérance, quoique fortifiée par une longue habitude de vivre dans le langueur et l’insensibilité, fût assez forte et puissante pour résister à une douleur aussi vive et à la vertu des larmes aussi salutaires.